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mardi 1 novembre 2016

INDEX NIETZSCHE (2/16) : "DIEU", LA FOI, LES RELIGIONS


INDEX NIETZSCHE (3/16) : "L'ESPRIT LIBRE"

CULTURE ET ÉDUCATION (14/16)


A / NOTE SUR MES INDEXATIONS DE NIETZSCHE
B / "DIEU", LA FOI, LA RELIGION



A / NOTE SUR MES INDEXATIONS DE NIETZSCHE

   Les notes et les indications entre [ ] sont de moi, sauf les phrases entièrement en allemand qui sont l'original nietzschéen. La traduction est le plus souvent revue vers une plus grande littéralité à partir de celle des éditions Gallimard (Paris), Œuvres philosophiques complètes. et de la collection GF-Flammarion.

Traducteurs de cette édition Gallimard : Anne-Sophie Astrup, Henri-Alexis Baatsch, Jean-Louis Backès, Pascal David, Maurice de Gandillac, Jean Gratien, Michel Haar, Cornélius Heim, Jean-Claude Hémery, Julien Hervier, Isabelle Hildenbrand, Pierre Klossowski, Philippe Lacoue-Labarthe, Jean Launay, Marc B. de Launay, Jean-Luc Nancy, Robert Rovini, Pierre Rusch.


B / "DIEU", LA FOI, LA RELIGION

INDEX NIETZSCHE (3/16) : "L'ESPRIT LIBRE"


Fragments posthumes, 1869,

P II 1b, automne 1869 : [3] :
« Valeur de la croyance grecque aux dieux : elle se laissait mettre de côté d’une main légère et n’inhibait pas l’activité philosophique. » [à la différence des religions monothéistes]. [Werth des griechischen Götterglaubens: er ließ sich mit leichter Hand bei Seite streifen und hinderte das Philosophiren nicht.]


La Naissance de la tragédie, 1872,
§ 11 : « Au temps de Tibère, des marins grecs entendirent un jour, venu d’une île solitaire, ce cri bouleversant "le grand Pan est mort" » [Plutarque : « Annoncez que le grand Pan est mort […] Thamus : le grand Pan est mort. » (Traité de la cessation des oracles, 419c)]


Fragments posthumes, 1872-1873,

P I 20b, été 1872 - début 1873 : 19 [39] :« Si l’humanité reportait sur l’éducation et les écoles ce qu’elle a mis jusqu’ici sur la construction des églises, si elle redirigeait l'intelligence, de la théologie vers l’éducation. »

U I 4bn été 1872 - début 1873 : 21[13] : " La foi repose sur un ensemble de raisonnements par analogie : ne pas se laisser abuser !
Là où l'être humain cesse de connaître, il commence à croire. Il jette sa confiance morale sur ce point, espérant être payé de retour : le chien nous regarde avec des yeux pleins de confiance et veut que nous lui fassions confiance.
La connaissance n'a pas autant d'importance pour le bien-être de l'être humain que la foi. Même lorsque quelqu'un découvre une vérité, p. ex. une vérité mathématique, sa joie est le fruit de la confiance absolue qu'il a de pouvoir construire là-dessus. Quand on a la foi, on peut se passer de la vérité. " [Der Glaube beruht auf einer Menge von Analogieschlüssen: nicht getäuscht zu werden!
Wo der Mensch zu erkennen aufhört, fängt er zu glauben an. Er wirft sein moralisches Zutrauen auf diesen Punkt und hofft nun mit gleichem Maße bezahlt zu werden: der Hund blickt uns mit zutraulichen Augen an und will daß wir ihm trauen.
Das Erkennen hat für das Wohl des Menschen nicht so viel Bedeutung wie das Glauben. Selbst bei dem Finder einer Wahrheit z.B. einer mathematischen ist die Freude das Produkt seines unbedingten Vertrauens, er kann darauf bauen. Wenn man den Glauben hat, so kann man die Wahrheit entbehren.]


La philosophie à l’époque tragique des Grecs, 1873,
§ 1 : « La première aventure de la philosophie sur le sol grec, la consécration des sept Sages, est un trait significatif et inoubliable de l'image des Hellènes. D’autres peuples ont des saints, les Grecs ont des sages. On a dit avec raison qu'un peuple était caractérisé moins par ses grands hommes que par la manière dont il les reconnaissait et les honorait . [Gleich das erste Erlebniß der Philosophie auf griechischem Boden, die Sanktion der sieben Weisen, ist eine deutliche und unvergeßliche Linie am Bilde des Hellenischen. Andere Völker haben Heilige, die Griechen haben Weise. Man hat mit Recht gesagt, daß ein Volk nicht so wohl durch seine großen Männer charakterisirt werde, als durch die Art, wie es dieselben erkenne und ehre.] »


De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie, 1874,
§ 8 : " L'histoire comprise à la manière hégélienne a été appelée par dérision la promenade de Dieu sur la Terre, mais ce Dieu n'est lui-même qu'une fabrication de l'histoire. " [Man hat diese Hegelisch verstandene Geschichte mit Hohn das Wandeln Gottes auf der Erde genannt, welcher Gott aber seinerseits erst durch die Geschichte gemacht wird.]


Schopenhauer éducateur, 1874,

§ 2 : « L'homme moderne vit dans ce va-et-vient entre christianisme et Antiquité, entre une chrétienté de mœurs timorée ou menteuse et une manière antique, également sans courage et embarassée d'elle-même ; il s'y trouve mal. » [In diesem Hin und Her zwischen Christlich und Antik, zwischen verschüchterter oder lügnerischer Christlichkeit der Sitte und ebenfalls muthlosem und befangenem Antikisiren lebt der moderne Mensch und befindet sich schlecht dabei]


Humain, trop humain 1, 1878,

I "Des premières et dernières choses", § 28 : Mots discrédités. — [Verrufene Worte]
Pour quelle raison au monde quelqu’un irait-il se vouloir optimiste s’il n’a pas à défendre un Dieu qui doit avoir créé le meilleur des mondes du moment qu’il est lui-même le Bien et la Perfection ? — quel penseur a encore besoin de l’hypothèse d’un dieu ? [welcher Denkende hat aber die Hypothese eines Gottes noch nöthig ?] — Mais il n’y a pas non plus le moindre motif de passer à une profession de foi pessimiste si l’on n’a pas intérêt à contrer violemment les avocats de Dieu, théologiens et philosophes théologisants. "

II "Sur l'histoire des sentiments moraux", § 80 Le vieillard et la mort : « Abstraction faite des exigences qu'imposent la religion, on doit bien se demander : pourquoi le fait d'attendre sa lente décrépitude jusqu'à la décomposition serait-il plus glorieux, pour un homme vieilli qui sent ses forces diminuer, que de se fixer lui-même un terme en pleine conscience ? Le suicide est dans ce cas un acte qui se présente tout naturellement et qui, étant une victoire de la raison, devrait en toute équité mériter le respect : et il le suscitait, en effet, en ces temps où les têtes de la philosophie grecque et les patriotes romains les plus braves mouraient d'habitude suicidés. Bien moins estimable est au contraire cette manie de se survivre jour après jour à l'aide de médecins anxieusement consultés et de régimes on ne peut plus pénibles, sans force pour se rapprocher vraiment du terme authentique de la vie. — Les religions sont riches en expédients pour éluder la nécessité du suicide : c'est par là qu'elle s'insinue flatteusement chez ceux qui sont épris de la vie. »

IX "L'homme seul avec lui-même", § 483 : Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges. [Ueberzeugungen sind gefährlichere Feinde der Wahrheit, als Lügen.]


Opinions et sentences mêlées (1879),

§ 8 : « Scepticisme de chrétien. On se plaît de nos jours à produire comme avocat du Christ Ponce Pilate avec sa question : Qu'est-ce que la vérité ! [Jean, XVIII, 38 Dicit ei Pilatus : “ Quid est veritas ? "] afin de jeter le doute de l'apparence sur toutes les connaissances acquises et possibles, et de dresser la croix sur le fondement terrifiant de l'impossibilité de connaître quoi que ce soit. » ([Christen-Skepsis. — Pilatus mit seiner Frage: was ist Wahrheit!, wird jetzt gern als Advocat Christi eingeführt, um alles Erkannte und Erkennbare als Schein zu verdächtigen und auf dem schauerlichen Hintergrunde des Nichts-wissen-könnens das Kreuz aufzurichten.]

§ 22 : " Historia in nuce. — La parodie la plus sérieuse que j'aie jamais entendue, c'est ceci : " au commencement était l'absurde, et l'absurde était, par Dieu ! et Dieu (divinement) était l'absurde. " [Historia in nuce. — Die ernsthafteste Parodie, die ich je hörte, ist diese: „im Anfang war der Unsinn, und der Unsinn war, bei Gott! und Gott (göttlich) war der Unsinn.“]

§ 33 : « Le philosophe a à dire comme le Christ [Matthieu, VII, 1 : Nolite iudicare...], " Ne jugez point ! " et la dernière différence entre les têtes philosophiques et les autres serait que les premiers veulent être justes, les derniers voulant être juges. [der Philosoph hat also zu sagen, wie Christus, „ richtet nicht ! “ und der letzte Unterschied zwischen den philosophischen Köpfen und den andern wäre der, dass die ersten gerecht sein wollen, die andern Richter sein wollen.] »

§ 95« Amour.
Le plus subtil artifice qui donne l'avantage au christianisme sur les autres religions tient en un mot : il parla d'amour. Il devint ainsi la religion lyrique (alors que dans ses deux autres créations le sémitisme a donné au monde des religions épiques et héroïques). Il y a dans le mot d'amour quelque chose de si ambigu, de si stimulant, qui parle si éloquemment au souvenir, à l'espérance, que même l'intelligence la plus basse et le cœur le plus froid sentent encore quelque chose de l'auréole de ce mot. Il fait que la femme la plus avisée et l'homme le plus vulgaire pensent là aux instants relativement les moins égoïstes de leur vie commune, même si Éros n'a pris chez eux qu'un envol à ras de terre ; et tous ceux-là, les innombrables, qui souffrent d'une absence d'amour, de la part de leurs parents, de leurs enfants ou de leurs bien-aimés, mais surtout les êtres d'une sexualité sublimée, ont trouvé dans le christianisme juste ce qu'il leur fallait. » [„Liebe“. — Der feinste Kunstgriff, welchen das Christenthum vor den übrigen Religionen voraus hat, ist ein Wort: es redete von Liebe. So wurde es die lyrische Religion (während in seinen beiden anderen Schöpfungen das Semitenthum der Welt heroisch-epische Religionen geschenkt hat). Es ist in dem Worte Liebe etwas so Vieldeutiges, Anregendes, zur Erinnerung, zur Hoffnung Sprechendes, dass auch die niedrigste Intelligenz und das kälteste Herz noch Etwas von dem Schimmer dieses Wortes fühlt. Das klügste Weib und der gemeinste Mann denken dabei an die verhältnissmässig uneigennützigsten Augenblicke ihres gesammten Lebens, selbst wenn Eros nur einen niedrigen Flug bei ihnen genommen hat; und jene Zahllosen, welche Liebe vermissen, von Seiten der Eltern, Kinder oder Geliebten, namentlich aber die Menschen der sublimirten Geschlechtlichkeit, haben im Christenthum ihren Fund gemacht.]

§ 224«  Baume et poison.On n'y réfléchira jamais assez profondément : le christianisme est la religion de l'Antiquité décrépite, il suppose l'existence de vieux peuples civilisés et dégénérés ; sur ceux-là, il a pu et peut encore agir comme un baume. [...] — Au contraire, pour des peuples barbares, pour leur fraîcheur juvénile, le christianisme est un poison ; par exemple, inoculer la doctrine de la peccabilité et de la damnation à l'âme héroïque, enfantine et animale des anciens Allemands ne signifie rien d'autre que de l'empoisonner [...] — Toutefois, que nous resterait-il, sans cet affaiblissement, de la civilisation grecque ! et de tout le passé de civilisation du genre humain !»

§ 225 : « La foi sauve et damne.
Pour toutes ces situations où le chrétien attend l'intervention directe d'un dieu, mais en vain (puisqu'il n'y a pas de dieu), sa religion est assez inventive en faux-fuyants et bonnes raisons d'apaisement : c'est en cela une religion certainement très ingénieuse.  — Sans doute, la foi n'a pas encore pu jusqu'à présent transporter de montagnes réelles, bien que je ne sache qui l'ait prétendu [Matthieu, XVII, 20 : dicetis monti huic: “Transi hinc illuc!”, et transibit] ; mais elle est fort capable de mettre des montagnes où il ne s'en trouve point. [Cf Antéchrist, § 51]. »


Fragment posthume, 1879,
N IV 5, septembre-novembre 1879 : 47[3] : « Pour le peuple un christianisme-muselière ! — C'est ce que beaucoup de gens cultivés, qui ne se comptent pas parmi le peuple, se disent entre eux : car le dire à haute voix, ils n'osent pas, la peur du peuple est leur muselière. » [Für das Volk ein Maulkorb-Christenthum! — So sagen viele Gebildete, die sich nicht zum Volk rechnen, unter sich: denn laut dürfen sie es nicht sagen, die Angst vor dem Volke ist ihr Maulkorb.]


Le Voyageur et son ombre (1880), [Der Wanderer und sein Schatten.]

§ 2 : Que le monde ne soit pas la quintessence d’une rationalité éternelle, on peut le démontrer définitivement par ceci que ce morceau de monde que nous connaissons – j’entends notre raison humaine – n’est pas trop raisonnable.

§ 7 : Deux consolations.
« Il lui [à Épicure] suffisait ainsi de dire à ceux que tourmentait la "crainte des dieux" : "S'il y a des dieux, ils ne se soucient pas de nous"  [Diogène Laërce, Vie ..., X, 123-124], au lieu de disputer de loin et stérilement sur la question ultime de savoir s'il existe ou non des dieux. Cette position est beaucoup plus favorable et forte : on donne à l'autre quelques pas d'avance et on le rend ainsi plus disposé à écouter et approuver. Mais qu'il s'apprête à démontrer le contraire — les dieux se soucient de nous —, dans quels dédales et quels fourrés épineux le malheureux ne va-t-il pas forcément tomber aussitôt, de son propre mouvement, sans ruse de son interlocuteur, qui doit seulement avoir assez d'humanité et d'élégance pour dissimuler sa pité à ce spectacle. »

§ 16 : En quoi l'indifférence est nécessaire.
De tout temps, on a rêvé avec témérité là où on ne pouvait rien affirmer de certain, et convaincu ses descendants de prendre au sérieux et comme vérité ces rêveries, avec, pour finir, cet exécrable atout : la foi vaut plus que le savoir. Or ce qu'il faut maintenant quant à ces fins dernières, ce n'est pas le savoir opposé à la foi, c'est l'indifférence à l'égard de la foi et du prétendu savoir en ces domaines ! [Man hat seit Alters mit Verwegenheit dort phantasirt, wo man Nichts feststellen konnte, und seine Nachkommen überredet, diese Phantasien für Ernst und Wahrheit zu nehmen, zuletzt mit dem abscheulichen Trumpfe: dass Glaube mehr werth sei, als Wissen. Jetzt nun thut in Hinsicht auf jene letzten Dinge nicht Wissen gegen Glauben noth, sondern Gleichgültigkeit gegen Glauben und angebliches Wissen auf jenen Gebieten !]

§ 86 : "Si tout va bien, le temps viendra où l'on préférera, pour se perfectionner en morale et en raison, prendre en main les Mémorables de Socrate [de Xénophon] plutôt que la Bible, et où Montaigne et Horace deviendront nécessaires comme guides pour la compréhension du sage et du médiateur le plus simple et le plus impérissable de tous, de Socrate. [...] Sur le fondateur du christianisme, l'avantage de Socrate est le sourire qui nuance sa gravité [die fröhliche Art des Ernstes] et cette sagesse pleine d'espièglerie qui fait à l'homme le meilleur état d'âme. En outre, il a une plus grande intelligence."

§ 182 : "Pour examiner si quelqu'un est des nôtres ou non — je veux dire des esprits libres —, on examinera son sentiment pour le christianisme. S'il a à son égard une position autre que critique, nous lui tournerons le dos : il nous apporte un air impur et le mauvais temps. — Notre tâche n'est plus d'enseigner à de tels hommes ce qu'est un vent de sirocco ; ils ont Moïse et les prophètes des temps et des Lumières : s'ils ne veulent pas les écouter, eh bien — " [Um zu prüfen, ob Jemand zu uns gehört oder nicht — ich meine zu den freien Geistern —, so prüfe man seine Empfindung für das Christenthum. Steht er irgendwie anders zu ihm als kritisch, so kehren wir ihm den Rücken : er bringt uns unreine Luft und schlechtes Wetter. — Unsere Aufgabe ist es nicht mehr, solche Menschen zu lehren, was ein Scirocco-Wind ist ; sie haben Mosen und die Propheten des Wetters und der Aufklärung : wollen sie diese nicht hören, so —]


Aurore Pensées sur les préjugés moraux, 1881,

I§ 95. La réfutation historique en tant que réfutation définitive. : « Autrefois, on cherchait à prouver qu’il n’y avait pas de dieu, — aujourd’hui on montre comment la croyance qu’il y a un dieu put s’établir et à quoi cette croyance doit son poids et son importance : du coup une contre-preuve de l'inexistence de Dieu devient superflue. — Autrefois, lorsque l'on avait réfuté les " preuves de l'existence de Dieu " qui étaient avancées, le doute persistait encore : ne pouvait-on pas trouver de meilleures preuves que celles qu'on venait de réfuter : en ce temps-là les athées ne savaient pas débarrasser la table. [Ehemals suchte man zu beweisen, dass es keinen Gott gebe,  heute zeigt man, wie der Glaube, dass es einen Gott gebe, entstehen konnte und wodurch dieser Glaube seine Schwere und Wichtigkeit erhalten hat: dadurch wird ein Gegenbeweis, dass es keinen Gott gebe, überflüssig. — Wenn man ehemals die vorgebrachten „Beweise vom Dasein Gottes“ widerlegt hatte, blieb immer noch der Zweifel, ob nicht noch bessere Beweise aufzufinden seien, als die eben widerlegten: damals verstanden die Atheisten sich nicht darauf, reinen Tisch zu machen.] »

V, § 496 : Le principe mauvais. " Platon pensait faire pour tous les Grecs ce que fit plus tard Mahomet pour ses Arabes : fixer les coutumes importantes ou mineures et surtout le mode de vie journalier de chacun. Ses idées étaient sûrement aussi réalisables que le furent celles de Mahomet : des idées beaucoup plus incroyables encore, celles du christianisme, se sont bien montrées réalisables. " [In ihm und mit seiner Hülfe gedachte Plato für alle Griechen Das zu thun, was Muhammed später für seine Araber that: die grossen und kleinen Bräuche und namentlich die tägliche Lebensweise von Jedermann festzusetzen. Möglich waren seine Gedanken, so gewiss die des Muhammed möglich waren: sind doch viel unglaublichere, die des Christenthums, als möglich bewiesen worden!]
V, § 549 : " Fuite devant soi-même ". " Chez les représentants suprêmes du besoin d'action, on pourrait trouver la preuve de cette assertion [le besoin d'action comme fuite devant soi-même] : considérons comme il convient, avec le savoir et l'expérience d'un psychiatre — que quatre des hommes les plus assoiffés d'action de tous les temps ont été des épileptiques (à savoir Alexandre, César, Mahomet et Napoléon) : tout comme Byron, lui aussi, souffrait de ce mal." [Bei den höchsten Exemplaren des Thatendranges möchte der Satz sich beweisen lassen: man erwäge doch, mit dem Wissen und den Erfahrungen eines Irrenarztes, wie billig, — dass Vier von den Thatendurstigsten aller Zeiten Epileptiker gewesen sind (nämlich Alexander, Cäsar, Muhammed und Napoleon): so wie auch Byron diesem Leiden unterworfen war.]


Fragments posthumes, 1881,

M III 1, printemps-automne 1881 :
11[94]
Aux fidèles de la morale.
Deus nudus est, Sénèque [Lettres, XXXI, 10]
11[95] : Deus nudus est, dit Sénèque. Je crains qu’il ne soit tout emmitouflé ! Mieux encore : les vêtements font non seulement les gens, mais aussi les dieux !
11[175] : Avec quelle vilenie le christianisme ne s’est-il pas comporté à l’égard de l’Antiquité en la diabolisant dans sa totalité ! Comble de la perfidie calomnieuse !

N V 7, automne 1881 : 12[53] : Pour les irréfléchis il est besoin d’une philosophie et d’une morale abrégées : Dieu. Notamment lorsque le malheur arrive !
12[81] : Il faut que les insatisfaits aient quelque chose à quoi pouvoir accrocher leur cœur : par exemple Dieu. Maintenant que celui-ci fait défaut, le socialisme, par exemple, comprend beaucoup de ceux qui autrefois se fussent raccrochés à Dieu.

M III 4a, automne 1881 : 15[17] :
« Mon orgueil consiste en ce que "j'ai une origine" - c’est pourquoi je n’ai pas besoin de gloire. En tout ce qui pouvait émouvoir Zoroastre, Moïse, Mahomet [Muhamed], Jésus, Platon, Brutus, Spinoza, Mirabeau, moi aussi d’ores et déjà j’étais vivant et pour maintes choses ce n’est qu’en moi que vient au jour ce qui nécessitait quelques millénaires pour passer de l’état embryonnaire à celui de pleine maturité. Nous sommes les premiers aristocrates de l’esprit — à partir de maintenant que commence le sens historique. »
[Im Alterthum hatte jeder höhere Mensch die Begierde nach dem Ruhme — das kam daher, daß jeder mit sich die Menschheit anzufangen glaubte und sich genügende Breite und Dauer nur so zu geben wußte, daß er sich in alle Nachwelt hinein dachte, als mitspielenden Tragöden der ewigen Bühne. Mein Stolz dagegen ist „ich habe eine Herkunft“ — deshalb brauche ich den Ruhm nicht. In dem, was Zarathustra, Moses, Muhamed Jesus Plato Brutus Spinoza Mirabeau bewegte, lebe ich auch schon, und in manchen Dingen kommt in mir erst reif an’s Tageslicht, was embryonisch ein paar Jahrtausende brauchte. Wir sind die ersten Aristokraten in der Geschichte des Geistes — der historische Sinn beginnt erst jetzt.]


Le Gai Savoir - la gaya scienza, 1882, 1887,


III, § 108 : Dieu est mort (a) : mais telle est la nature des hommes que, des millénaires durant peut-être, il y aura des cavernes où l’on montrera encore son ombre [allusion à la caverne de Platon dans République, début du livre VII].

a. Cette formule en rappelle d’autres :
Plutarque : « Annoncez que le grand Pan est mort […] Thamus : le grand Pan est mort. » (Traité de la cessation des oracles, 419c)
Blaise Pascal : « La nature est telle, qu’elle marque partout un Dieu perdu, et dans l’homme, et hors de l’homme, et une nature corrompue. » (Pensées, B 333)
Hegel : « le sentiment que Dieu lui-même est mort » (Foi et savoir, Conclusion)
Max Stirner : « L’Homme n’a tué Dieu que pour devenir maintenant le seul dieu dans le plus haut des cieux. » (L’Unique et sa propriété, 1845, II, "Je")

III, § 125 : L’insensé.
III, § 140 : Trop juif. – Si Dieu voulait devenir un objet de l’amour, il aurait dû se départir d’abord du rôle de juge et de la justice : – un juge et même un juge clément n’est pas objet de l’amour. Le fondateur du christianisme n’avait pas de sens assez subtil pour cela, – en tant que Juif.

V " Nous, sans peur ", § 343 " Ce que signifie notre gaieté d'esprit " : Le plus grand événement récent – que « Dieu est mort », que la croyance au Dieu chrétien est tombée en discrédit – commence déjà à étendre son ombre sur l’Europe.
§ 344 " En quoi nous aussi sommes encore pieux " : — Si Dieu même se révèle comme notre plus durable mensonge ? — [wenn Gott selbst sich als unsre längste Lüge erweist ? —]
§ 347 " Les croyants et leur besoin de croyance " : Cet instinct de faiblesse qui, certes, ne crée pas les religions, les métaphysiques, les convictions de toutes sortes, mais — les conserve.
Le fanatisme est l'unique " force de la volonté " à laquelle puissent être amenés aussi les faibles et les incertains [
Der Fanatismus ist nämlich die einzige „Willensstärke“, zu der auch die Schwachen und Unsicheren gebracht werden können]
§ 357 : Schopenhauer fut en tant que philosophe le premier athée avoué et inflexible qui se soit trouvé parmi nous autres Allemands : c’était là le vrai motif de son hostilité envers Hegel. […] discipline doublement millénaire de l’esprit de vérité qui finit par s’interdire le mensonge de la croyance en Dieu. …


Fragments posthumes 1882-1886,

M III 6a, décembre 1881 - janvier 1882 : [8] : « S’il y a des dieux, ils ne se soucient pas de nous. » [Épicure, dans Diogène Laërce, Vie, doctrine et sentences des philosophes, X, §§ 123-124 (Lettre à Ménécée)] – voilà la seule proposition vraie de toute philosophie de la religion.

W I 1, printemps 1884 : 25[270] : « Premier principe : il n’y a pas de Dieu. Il est aussi bien réfuté qu’une chose peut l’être. Il faut se réfugier dans l’ « inconcevable » pour imposer la thèse de son existence. Par conséquent c’est désormais un mensonge ou une faiblesse que de croire en Dieu. » [1 Grundsatz: es giebt keinen Gott. Er ist so gut widerlegt, als irgend ein Ding. Man muß ins „Unbegreifliche“ flüchten, um seine These durchzusetzen. Folglich ist es von jetzt ab Lüge oder Schwäche, an Gott zu glauben.] (b).
b. À rapprocher de ceci, du marquis de Sade : « Ce n’est plus ni aux genoux d’un être imaginaire ni à ceux d’un vil imposteur qu’un républicain doit fléchir ; ses uniques dieux doivent être maintenant le courage et la liberté. » (Français, encore un effort si vous voulez être républicains, Les mœurs).

[299] : Nos principes : pas de Dieu : pas de fins [Zwecke] : finitude de la force.

[491] : ces appréciations absurdes, comme si un Jésus-Christ avait le moindre poids à côté d’un Platon, ou un Luther à côté d’un Montaigne ! [Man muß die vorhandenen Religionen vernichten, nur, um diese absurden Schätzungen zu beseitigen, als ob ein Jesus Christus überhaupt neben einem Plato in Betracht käme, oder ein Luther neben einem Montaigne ! ]
Z II 5a, été-automne 1884 : [43] : le surgissement d’une religion prouve que l’homme n’a plus de plaisir à l’homme (– "non plus qu’à la femme" [man delights not me: no, nor woman neither] avec Hamlet [Hamlet, II, 2])

N VII 1, avril-juin 1885 : [5] : Les plus grands événements parviennent le plus difficilement au sentiment des hommes : par ex. le fait que le Dieu chrétien « est mort », que ne s’expriment plus dans nos expériences une bonté et une instruction divines, non plus une justice divine, et en général pas de morale immanente.
[204] : j’ai découvert que Dieu est la pensée la plus destructrice et la plus hostile à la vie.

W I 3a, mai-juillet 1885 : [74] : l’événement le plus grand : Dieu est mort.

Z I 2b, août-septembre 1885 : 39[14] : l’athéisme est la conséquence d’une élévation de l’homme.
Dieu est réfuté, mais pas le diable. [Der Atheismus ist die Folge einer Erhöhung des Menschen: im Grunde ist er schamhafter, tiefer und vor der Fülle des Ganzen bescheidener geworden; er hat seine Rangordnung besser begriffen. [...] Populär ausgedrückt: Gott ist widerlegt, aber der Teufel nicht: und alle göttlichen Funktionen gehören mit hinein in sein Wesen: das Umgekehrte gieng nicht!]

Mp XVII 3a, début 1886 – printemps 1886 : [8] : la foi rend stupide de toute façon, même dans le cas particulièrement rare où elle ne l’est pas, où elle est au départ une foi intelligente [der Glaube macht unter allen Umständen dumm, selbst in dem seltneren Falle, daß er es nicht ist, daß er von vornherein ein kluger Glaube ist.]


Par-delà bien et mal, 1886,

I "Des préjugés des philosophes",
§ 21 : « La causa sui est la plus éclatante contradiction interne que l'on ait imaginée jusqu'à ce jour. C'est une sorte de viol et de contre-nature logiques. Mais l'extravagante vanité de l'homme n'a pas manqué de s'embrouiller follement dans les filets de ce non-sens. Aspirer au "libre arbitre", dans cette acception métaphysique et superlative qui continue malheureusement à faire des ravages dans la cervelle des gens à moitié instruits, revendiquer pour ses actes une responsabilité entière et ultime, afin d'en décharger Dieu, le monde, les ascendants, le hasard et la société, c'est là n'ambitionner rien moins que d'être causa sui, et, avec une légèreté qui passe encore celle de Münchhausen, se tirer hors du marécage du néant pour se hisser soi-même par les cheveux jusqu'à l'existence. » [Die causa sui ist der beste Selbst-Widerspruch, der bisher ausgedacht worden ist, eine Art logischer Nothzucht und Unnatur: aber der ausschweifende Stolz des Menschen hat es dahin gebracht, sich tief und schrecklich gerade mit diesem Unsinn zu verstricken. Das Verlangen nach „Freiheit des Willens“, in jenem metaphysischen Superlativ-Verstande, wie er leider noch immer in den Köpfen der Halb-Unterrichteten herrscht, das Verlangen, die ganze und letzte Verantwortlichkeit für seine Handlungen selbst zu tragen und Gott, Welt, Vorfahren, Zufall, Gesellschaft davon zu entlasten, ist nämlich nichts Geringeres, als eben jene causa sui zu sein und, mit einer mehr als Münchhausen’schen Verwegenheit, sich selbst aus dem Sumpf des Nichts an den Haaren in’s Dasein zu ziehn.]

III " Le phénomène religieux ", § 46 : « La foi que réclamait le christianisme primitif et qu'il a assez souvent obtenue au sein d'un monde sceptique de libres esprits méridionaux qui avaient derrière eux et en eux le long conflit séculaire des doctrines philosophiques, sans compter l'éducation à la tolérance que dispensait l'Empire romain, une foi de ce genre n'est pas la foi naïve et hargneuse avec laquelle un Luther, un Cromwell ou tel autre barbare du Nord se sont accrochés à leur Dieu et au christianisme ; elle s'apparente déjà beaucoup plus à la foi de Pascal qui ressemble terriblement à un suicide continu de la raison, d'une raison acharnée à survivre et rongeuse comme un ver, tant il est impossible de la tuer d'un seul coup. La foi chrétienne est essentiellement un sacrifice, sacrifice de toute liberté, de toute fierté, de toute confiance de l'esprit en soi-même ; elle est en même temps asservissement et dépréciation de soi-même, mutilation de soi-même. Il entre de la cruauté et du phénicisme religieux dans cette foi qui se propose à une conscience fatiguée, complexe et blasée ; elle implique que la soumission de l'esprit soit inexprimablement douloureuse, que tout le passé et les habitudes d'un tel esprit se rebellent contre le comble d'absurdité qui s'offre à lui sous le nom de "foi". [...] En tous temps ce ne fut pas la foi, mais le détachement de la foi, cette insouciance mi-stoïque mi-souriante à l'endroit du sérieux de la foi qui indigna les esclaves et les dressa contre leurs maîtres. La philosophie "éclairée" indigne : l'esclave veut de l'absolu, il ne comprend que ce qui est tyrannique, en morale comme ailleurs, il aime comme il hait, profondément, jusqu'à la douleur, jusqu'à la maladie. » [Der Glaube, wie ihn das erste Christenthum verlangt und nicht selten erreicht hat, inmitten einer skeptischen und südlich-freigeisterischen Welt, die einen Jahrhunderte langen Kampf von Philosophenschulen hinter sich und in sich hatte, hinzugerechnet die Erziehung zur Toleranz, welche das imperium Romanum gab, — dieser Glaube ist nicht jener treuherzige und bärbeissige Unterthanen-Glaube, mit dem etwa ein Luther oder ein Cromwell oder sonst ein nordischer Barbar des Geistes an ihrem Gotte und Christenthum gehangen haben; viel eher schon jener Glaube Pascal’s, der auf schreckliche Weise einem dauernden Selbstmorde der Vernunft ähnlich sieht, — einer zähen langlebigen wurmhaften Vernunft, die nicht mit Einem Male und Einem Streiche todtzumachen ist. Der christliche Glaube ist von Anbeginn Opferung: Opferung aller Freiheit, alles Stolzes, aller Selbstgewissheit des Geistes; zugleich Verknechtung und Selbst-Verhöhnung, Selbst-Verstümmelung. Es ist Grausamkeit und religiöser Phönicismus in diesem Glauben, der einem mürben, vielfachen und viel verwöhnten Gewissen zugemuthet wird: seine Voraussetzung ist, dass die Unterwerfung des Geistes unbeschreiblich wehe thut, dass die ganze Vergangenheit und Gewohnheit eines solchen Geistes sich gegen das Absurdissimum wehrt, als welches ihm der „Glaube“ entgegentritt. Die modernen Menschen, mit ihrer Abstumpfung gegen alle christliche Nomenklatur, fühlen das Schauerlich-Superlativische nicht mehr nach, das für einen antiken Geschmack in der Paradoxie der Formel „Gott am Kreuze“ lag. Es hat bisher noch niemals und nirgendswo eine gleiche Kühnheit im Umkehren, etwas gleich Furchtbares, Fragendes und Fragwürdiges gegeben wie diese Formel: sie verhiess eine Umwerthung aller antiken Werthe. — Es ist der Orient, der tiefe Orient, es ist der orientalische Sklave, der auf diese Weise an Rom und seiner vornehmen und frivolen Toleranz, am römischen „Katholicismus“ des Glaubens Rache nahm: — und immer war es nicht der Glaube, sondern die Freiheit vom Glauben, jene halb stoische und lächelnde Unbekümmertheit um den Ernst des Glaubens, was die Sklaven an ihren Herrn, gegen ihre Herrn empört hat. Die „Aufklärung“ empört: der Sklave nämlich will Unbedingtes, er versteht nur das Tyrannische, auch in der Moral, er liebt wie er hasst, ohne Nuance, bis in die Tiefe, bis zum Schmerz, bis zur Krankheit, — sein vieles verborgenes Leiden empört sich gegen den vornehmen Geschmack, der das Leiden zu leugnen scheint. Die Skepsis gegen das Leiden, im Grunde nur eine Attitude der aristokratischen Moral, ist nicht am wenigsten auch an der Entstehung des letzten grossen Sklaven-Aufstandes betheiligt, welcher mit der französischen Revolution begonnen hat.]

V " Contribution à l'histoire naturelle de la morale ", § 192 : « La bonne sotte volonté de "foi" » [der gute dumme Wille zum „Glauben“]


Fragments posthumes, 1886-1887,

N VII 3, été 1886 – automne 1887 : 5[71] 3 : « Nous n’avons plus tellement besoin d’un remède contre le premier nihilisme : la vie n’est plus à ce point incertaine, hasardeuse, absurde dans notre Europe. Une si monstrueuse surestimation de la valeur de l’homme, de la valeur du mal etc. n’est plus tellement nécessaire aujourd’hui […] Dieu est une hypothèse beaucoup trop extrême. » [Thatsächlich haben wir ein Gegenmittel gegen den ersten Nihilismus nicht mehr so nöthig: das Leben ist nicht mehr dermaaßen ungewiß, zufällig, unsinnig, in unserem Europa. Eine solch ungeheure Potenzirung vom Werth des Menschen, vom Werth des Übels usw. ist jetzt nicht so nöthig, wir ertragen eine bedeutende Ermäßigung dieses Werthes, wir dürfen viel Unsinn und Zufall einräumen: die erreichte Macht des Menschen erlaubt jetzt eine Herabsetzung der Zuchtmittel, von denen die moralische Interpretation das stärkste war. „Gott“ ist eine viel zu extreme Hypothese.]
4 : Les positions extrêmes sont relayées par de nouvelles positions extrêmes, mais inverses. [Aber extreme Positionen werden nicht durch ermäßigte abgelöst, sondern wiederum durch extreme, aber umgekehrte.]


La Généalogie de la morale, 1887,

II " 'Faute', 'mauvaise conscience' et autres ", § 21 : " enchevêtrement de la mauvaise conscience et du concept de dieu. "
II, § 22 : " Une dette envers Dieu : cette pensée devient pour lui [l’homme de la mauvaise conscience] un instrument de torture. "
III " Que signifient les idéaux ascétiques ", § 9 : « hybris est notre position envers Dieu, je veux dire envers je ne sais quelle araignée de la finalité et de la moralité cachée derrière le grand filet de la causalité – nous pourrions dire comme Charles le Téméraire en lutte avec Louis XI " je combats l'universelle araignée " –. » [Hybris ist unsre Stellung zu Gott, will sagen zu irgend einer angeblichen Zweck- und Sittlichkeits-Spinne hinter dem grossen Fangnetz-Gewebe der Ursächlichkeit — wir dürften wie Karl der Kühne im Kampfe mit Ludwig dem Elften sagen „je combats l’universelle araignée“ —]
III, § 24 : « voilà précisément pourquoi nous contestons que la foi prouve quelque chose : — une foi forte, et qui sauve (a), rend suspect ce dont elle est la foi ; elle ne fonde pas de « vérité », elle fonde une certaine vraisemblance — de l’illusion. [eben deshalb leugnen wir, dass der Glaube Etwas beweist, — ein starker Glaube, der selig macht, ist ein Verdacht gegen Das, woran er glaubt, er begründet nicht „Wahrheit“, er begründet eine gewisse Wahrscheinlichkeit — der Täuschung.]
a. Cf Matthieu, IX, 22.


Fragments posthumes 1887-1888,

W II 1, automne 1887 : [18] : « Dieu » aujourd’hui rien qu’un mot pâli, pas même une notion ! Mais, comme Voltaire sur son lit de mort, disons : « Ne me parlez plus de cet homme-là ! » Cf Jeanne Delhomme, L’Impossible interrogation, 1971, III, iii, Médiations :
« Dieu n’est donc pas un concept problématique, ce n’est pas un concept du tout, c’est pourquoi on peut le dire sans pouvoir le penser. »
Et Michel Foucault, grand nietzschéen, sur Karl Marx :
« Qu’on ne me parle plus de Marx ! Je ne veux plus jamais entendre parler de ce monsieur. Adressez-vous à ceux dont c’est le métier. Qui sont payés pour cela. Qui sont les fonctionnaires de cela. Moi, j’en ai totalement fini avec Marx. » 26 septembre 1975, propos rapportés par Claude Mauriac dans Et comme l’espérance est violente, II, La Goutte d’Or.
W II 5, printemps 1888 :
14[60] : " Un autre signe distinctif du théologien est son incapacité à la philologie ; J’entends ici le mot "philologie" dans un sens très général : savoir déchiffrer des faits sans les fausser par l'interprétation, sans – – – " [Ein anderes Abzeichen des Theologen ist sein Unvermögen zur Philologie. Ich verstehe hier das Wort Philologie in einem sehr allgemeinen Sinne: Thatsachen ablesen können ohne sie durch Interpretation zu fälschen, ohne — — —][124] : le chrétien, le type d’homme le plus naïf et le plus arriéré de nos jours, ramène l’espérance, le calme, le sentiment de « délivrance » à une inspiration psychologique procédant de Dieu.
14[125] : la religion est le monstre enfanté par le doute quant à l’unité de la personnalité, une altération de la personnalité.
14[180] : « le mahométisme, en tant que c'est une religion pour des hommes, a un profond mépris pour la sentimentalité et l’hypocrisie du christianisme … une religion de femmes, comme il la ressent – » [der Muhammedanismus, als eine Religion für Männer, hat eine tiefe Verachtung für die Sentimentalität und Verlogenheit des Christenthums… einer Weibs-Religion, als welche er sie fühlt —]
14[204] : Le mahométisme a à son tour appris du Christ : l'utilisation de l'au-delà comme instrument de punition. [Muhammedanismus hat von den Christen wiederum gelernt : die Benutzung des „Jenseits“ als Straf-Organ.]

W II 6a, printemps 1888 : 15[58] : la foi est obtenue par des moyens radicalement opposés à la méthode de la recherche : — elle exclut même cette dernière — [Der Glaube wird durch entgegengesetzte Mittel geschaffen als die Methodik der Forschung —: er schließt letztere selbst aus —]

Mp XVII 4, mai-juin 1888 : 17[4] : Sur l’histoire de la notion de Dieu.


Le Crépuscule des Idoles ou Comment philosopher avec le marteau, 1888, 1889,

[1] « Maximes et traits », § 18 : Qui ne sait mettre sa volonté dans les choses, y met au moins un sens : cela s’appelle croire qu’une volonté s’y trouve déjà (principe de la « foi »). [Wer seinen Willen nicht in die Dinge zu legen weiss, der legt wenigstens einenSinn noch hinein: das heisst, er glaubt, dass ein Wille bereits darin sei (Princip des „Glaubens“)].

[3] « La « raison » dans la philosophie »,
§ 4 : leur stupéfiant concept "Dieu" … C’est l’ultime, le plus mince, le plus vide, qu’on place en premier, comme origine, comme ens realissimum... Quand on songe que l'humanité a dû prendre au sérieux les élucubrations de ces cerveaux malades ! — Et elle a payé cher pour ça !... [ihren stupenden Begriff „Gott“… Das Letzte, Dünnste, Leerste wird als Erstes gesetzt, als Ursache an sich, als ens realissimum… Dass die Menschheit die Gehirnleiden kranker Spinneweber hat ernst nehmen müssen! — Und sie hat theuer dafür gezahlt!…]
§ 6 : " Diviser le monde en un monde "vrai" et un monde "apparent", soit à la manière du christianisme, soit à la manière de Kant (qui n'est en fin de compte qu'un chrétien dissimulé), cela ne peut venir que d'une suggestion de la décadence, qu'être le symptôme d'une vie déclinante... [Die Welt scheiden in eine „wahre“ und eine „scheinbare“, sei es in der Art des Christenthums, sei es in der Art Kant’s (eines hinterlistigenChristen zu guterletzt) ist nur eine Suggestion der décadence, — ein Symptomniedergehenden Lebens…]

[5] « La morale, une anti-nature »,
§ 1 : « L’Église primitive, c’est bien connu, luttait contre les "intelligents", en faveur des "pauvres en esprit" »

[6] « Les quatre grandes erreurs »,
§ 1 : " Erreur de l'interversion de la cause et de l'effet. — Il n'y a pas d'erreur plus dangereuse que d'intervertir la cause et l'effet ; c'est ce que j'appelle la véritable perversion de la raison. Pourtant, cette erreur est l'une des habitudes les plus anciennes et les plus modernes de l'humanité ; chez nous, elle est même sanctifiée, elle porte les nom "religion", "morale". Chaque proposition que formulent la religion et la morale la contient ; les prêtres et les législateurs moraux sont les instigateurs de cette perversion de la raison. " [Irrthum der Verwechslung von Ursache und Folge. — Es giebt keinen gefährlicheren Irrthum als die Folge mit der Ursache zu verwechseln: ich heisse ihn die eigentliche Verderbniss der Vernunft. Trotzdem gehört dieser Irrthum zu den ältesten und jüngsten Gewohnheiten der Menschheit: er ist selbst unter uns geheiligt, er trägt den Namen „Religion“, „Moral“. Jeder Satz, den die Religion und die Moral formulirt, enthält ihn; Priester und Moral-Gesetzgeber sind die Urheber jener Verderbniss der Vernunft.]
§ 8 : L’idée de Dieu était jusqu’à présent la principale objection contre l’existence … Nous nions Dieu, nous nions en Dieu la responsabilité : c’est en cela, et en cela seulement que nous sauvons le monde. [Der Begriff „Gott“ war bisher der grösste Einwand gegen das Dasein… Wir leugnen Gott, wir leugnen die Verantwortlichkeit in Gott: damit erst erlösen wir die Welt. —]

« Divagations d'un « inactuel »  » ,
§ 36 : « Mourir fièrement, quand il n'est plus possible de vivre avec fierté. La mort librement choisie, la mort au moment voulu, lucide et joyeuse, accomplie au milieu de ses enfants et de témoins, de sorte que de vrais adieux soient possibles, puisque celui qui prend congé est encore présent, et capable de peser ce qu'il a voulu et ce qu'il a atteint, bref de faire le bilan de sa vie — tout cela par opposition à la comédie pitoyable et atroce que le christianisme s'est permis de jouer avec la dernière heure des mourants. On ne saurait pardonner au christianisme d'avoir abusé de la faiblesse des mourants pour violer leur conscience, et de leur manière même de mourir pour en tirer des jugements de valeur sur l'homme et son passé ! — Il s'agit maintenant, en dépit de toutes les lâchetés du préjugé, de rétablir l'appréciation exacte, c'est-à-dire physiologique, de ce qu'on appelle mort naturelle, et qui n'est en fin de compte elle aussi qu'une mort "non naturelle" : un suicide. On ne périt jamais que par soi-même. Seulement, c'est la mort dans des conditions les plus méprisables, une mort non libre, une mort au mauvais moment, une mort de lâche. Par simple amour de la vie, on devrait vouloir une mort différente, libre, consciente, qui ne soit ni un hasard ni une agression par surprise ... »


L’Antéchrist, 1888, 1894,

§ 2 : « Qu’est-ce qui est plus nuisible qu’aucun vice ? La compassion active pour tous les ratés et les faibles — le christianisme ... »
§ 7 :
« On appelle le christianisme la religion de la compassion [Mitleiden]. La compassion est l'opposé des émotions toniques qui élèvent l'énergie du sentiment vital : elle a un effet déprimant. [...] La compassion contrarie en tout la grande loi de l’évolution, qui est la loi de la sélection. Elle préserve ce qui est mûr pour périr, elle s’arme pour la défense des déshérités et des condamnés de la vie, et, par la multitude des ratés de tout genre qu’elle maintient en vie, elle donne à la vie même un aspect sinistre et équivoque. On a osé appeler la compassion une vertu (dans toute morale aristocratique, elle passe pour une faiblesse). »

§ 9 : « C'est à cet instinct théologique que je fais la guerre : partout, j'ai retrouvé ses traces. Quiconque a du sang de théologien dans le corps ne peut dès le début qu'être de mauvaise foi, et en porte-à-faux devant toutes choses. Le Pathos qui  qui en résulte se donne le nom de foi : fermer une fois pour toutes les yeux pour ne pas se voir, pour ne pas souffrir au spectacle d'une incurable fausseté. De cette optique défectueuse appliquée à toutes choses, on fait à part soi une morale, une vertu, une sainteté ; on associe la bonne conscience au voir-faux. [...] Ce qu’un théologien ressent comme vrai doit être faux : voilà un critère à peu près infaillible de la vérité.» [Diesem Theologen-Instinkte mache ich den Krieg: ich fand seine Spur überall. Wer Theologen-Blut im Leibe hat, steht von vornherein zu allen Dingen schief und unehrlich. Das Pathos, das sich daraus entwickelt, heisst sich Glaube: das Auge Ein-für-alle Mal vor sich schliessen, um nicht am Aspekt unheilbarer Falschheit zu leiden. Man macht bei sich eine Moral, eine Tugend, eine Heiligkeit aus dieser fehlerhaften Optik zu allen Dingen, man knüpft das gute Gewissen an das Falsch-sehen [...] Was ein Theologe als wahr empfindet, das muss falsch sein: man hat daran beinahe ein Kriterium der Wahrheit.]

§ 17 : « Comment peut-on, maintenant encore, capituler devant la naïveté des théologiens chrétiens au point de décréter avec eux que le passage du « Dieu d'Israël », du Dieu national, au Dieu chrétien, à l'archétype de tout Bien, constitue un progrès ? [...] Mais le Dieu du « grand nombre », ce démocrate parmi les Dieux, n'est pourtant pas devenu un fier dieu païen : il est resté juif, il est resté le Dieu des encoignures, le Dieu de tous les coins et recoins les plus obscurs, de tous les logis insalubres de l'Univers ... »

§ 18 : « Dieu, défi jeté à la vie, à la Nature, au vouloir-vivre ! Dieu, formule unique pour dénigrer l’ « en-deçà » et répandre le mensonge de l’ « au-delà » ! »
§ 39 : « — Je reviens sur mes pas pour conter l'histoire véritable du christianisme. — Le mot même de christianisme repose sur un malentendu : au fond, il n'y a jamais eu qu'un chrétien, et il est mort sur la croix. L' "Évangile" est mort sur la croix. Depuis ce moment, ce que l'on appelle "Évangile" est déjà le contraire de ce que lui-même avait vécu : une "mauvaise nouvelle", un "Dysvangile". » [— Ich kehre zurück, ich erzähle die echte Geschichte des Christenthums. — Das Wort schon „Christenthum“ ist ein Missverständniss —, im Grunde gab es nur Einen Christen, und der starb am Kreuz. Das „Evangelium“ starb am Kreuz. Was von diesem Augenblick an „Evangelium“ heisst, war bereits der Gegensatz dessen, was ergelebt: eine „schlimme Botschaft“, ein Dysangelium].

§ 42 : « Quel est tout ce que, plus tard, Mahomet prit au christianisme ? L'invention de Paul, son moyen de la tyrannie des prêtres, de la formation de troupeaux : la croyance en l'immortalité — cela s'appelle la doctrine du "Jugement". » [Was allein entlehnte später Muhamed dem Christenthum? Die Erfindung des Paulus, sein Mittel zur Priester-Tyrannei, zur Heerden-Bildung den Unsterblichkeits-Glauben — das heisst die Lehre vom „Gericht“…].

§ 43 : « L' « immortalité accordée au premier venu, c'est le plus grave, le plus pervers des attentats jamais perpétrés contre l'humanité aristocratique  –. Et ne sous-estimons pas cette calamité qui, née du christianisme, s'est infiltrée jusque dans la politique ! Personne n'a plus aujourd'hui le courage d'assumer des privilèges particuliers, des droits seigneuriaux, un sentiment de respect pour soi et ses pairs, une passion de la « distance » ... Notre politique est malade de ce manque de courage ! La mentalité aristocratique est ce qui a été miné le plus souterrainement par le mensonge de l' « égalité des âmes ». Et si c'est de croire aux prérogatives du plus grand nombre qui fait des révolutions, et en fera encore, – c'est le christianisme, n'en doutons pas, ce sont les jugements de valeurs chrétiens que toute révolution transpose dans le sang et le crime. Le christianisme est un soulèvement de tout ce qui rampe au sol contre tout ce qui a de la hauteur : l'évangile des « humbles » rend humble et vil. »

§ 47 : « – Ce qui nous distingue nous, ce n’est pas de ne retrouver aucun Dieu, ni dans l’histoire, ni dans la nature, ni derrière la nature, – c’est de ressentir ce que l’on a vénéré sous le nom de « Dieu », non comme « divin », mais comme pitoyable, comme absurde, comme nuisible, non seulement comme une erreur, mais comme un crime contre la vie … Nous nions Dieu en tant que Dieu. [...] Ce « Dieu » que Paul a inventé à sa mesure, un Dieu qui « confond » la « sagesse du monde » (au sens le plus strict = les deux grands adversaires de toute la superstition, la philologie et la médecine), il n'est en réalité que la détermination bien arrêtée de Paul d'en faire autant : nommer « Dieu » sa propre volonté, thora, voilà qui est typiquement juif. Paul veut confondre « la sagesse du monde » : ses ennemis sont les bons philologues et médecins formés à l'école d'Alexandrie – c'est à eux qu'il fait la guerre. »

§ 53 : «  Il est si peu vrai que des martyrs prouvent quoi que ce soit quant à la vérité d’une cause, que je suis tenté de nier qu’aucun martyr n’ait jamais rien eu à voir avec la vérité. Le ton sur lequel un martyr jette à la face du monde ce qu’il «  tient pour vrai  » exprime déjà un niveau si bas de probité intellectuelle, une telle indifférence bornée pour le problème de la vérité, qu’il n’est jamais nécessaire de réfuter un martyr.  » [Cf André Gide : «  N’a jamais rien prouvé le sang des martyrs. Il n’est pas religion si folle qui n’ait eu les siens et qui n’ait suscité des convictions ardentes. C’est au nom de la foi que l’on meurt  ; et c’est au nom de la foi que l’on tue. L’appétit de savoir naît du doute. Cesse de croire et instruis-toi.  » Nouvelles nourritures (IV)].

§ 53 : " Prendre la " vérité " comme tout prophète, tout sectaire, tout libre penseur, tout socialiste, tout homme d'Église comprend ce mot, c'est la preuve absolue que l'on n'est pas encore sur la voie de cette discipline intellectuelle, de cet empire sur soi, indispensable pour trouver une vérité, si minime soit-elle. [„Wahrheit“, wie das Wort jeder Prophet, jeder Sektirer, jeder Freigeist, jeder Socialist, jeder Kirchenmann versteht, ist ein vollkommner Beweis dafür, dass auch noch nicht einmal der Anfang mit jener Zucht des Geistes und Selbstüberwindung gemacht ist, die zum Finden irgend einer kleinen, noch so kleinen Wahrheit noth thut.]

§ 55 : « Le "saint mensonge" est commun à Confucius, aux lois de Manou, à Mahomet, à l'Église chrétienne – : il ne manque pas chez Platon. "la vérité est là" : partout où l'on entend ça, cela signifie que le prêtre ment ... » [Die „heilige Lüge“ — dem Confucius, dem Gesetzbuch des Manu, dem Muhamed, der christlichen Kirche gemeinsam: sie fehlt nicht bei Plato. „Die Wahrheit ist da“: dies bedeutet, wo nur es laut wird, der Priester lügt]

§ 58 : « " Le christianisme", je veux dire la perversion des âmes par les notions de faute, de châtiment et d'immortalité. » [„das Christenthum“, will sagen die Verderbniss der Seelen durch den Schuld-, durch den Straf- und Unsterblichkeits-Begriff.]

§ 59 : « " Oh, ils sont malins, malins jusqu'à la sainteté, ce Messieurs les Pères de l'Église ! Ce qui leur manque, c'est tout autre chose. La nature les a mal partagés : — elle a oublié de leur attribuer un petit capital d'instincts respectables, correct, propres... Entre nous, ce ne sont pas même des hommes... Si l’Islam méprise le christianisme, il a là mille fois raison : l’Islam présuppose des hommes… » [oh sie sind klug, klug bis zur Heiligkeit, diese Herrn Kirchenväter! Was ihnen abgeht, ist etwas ganz Anderes. Die Natur hat sie vernachlässigt, — sie vergass, ihnen eine bescheidene Mitgift von achtbaren, von anständigen, von reinlichen Instinkten mitzugeben… Unter uns, es sind nicht einmal Männer…Wenn der Islam das Christenthum verachtet, so hat er tausend Mal Recht dazu: der Islam hat Männer zur Voraussetzung…]

§ 60 (2) : « Le christianisme nous a frustrés de la moisson de la culture antique, et, plus tard, il nous a encore frustrés de celle de la culture de l'islam. Le merveilleux monde culturel maure d'Espagne, au fond plus proche de nous, parlant plus à nos sens et à notre goût que Rome et la Grèce, a été foulé aux pieds (et je préfère ne pas penser par quels pieds !) — Pourquoi ? Parce qu'il devait le jour à des instincts aristocratiques, à des instincts virils, parce qu'il disait oui à la vie, avec en plus les exquis raffinements de la vie maure (3) !... Les Croisés combattirent plus tard quelque chose devant quoi ils auraient mieux fait de se prosterner dans la poussière — une civilisation en comparaison de laquelle même notre XIXe siècle semblerait pauvre et retardataire.[...] En soi, on ne devrait même pas avoir à choisir entre l'islam et le christianisme, pas plus qu'entre un Arabe et un Juif. La réponse est donnée d'avance : ici, nul ne peut choisir librement. Soit on est un tchandala, soit on ne l'est pas. « Guerre à outrance avec Rome ! Paix et amitié avec l’Islam. » C'est ce qu'a senti, c'est ce qu'a fait ce grand esprit fort, le seul génie parmi les empereurs allemands, [l'empereur des Romains] Frédéric II (5). » [Das Christenthum hat uns um die Ernte der antiken Cultur gebracht, es hat uns später wieder um die Ernte der Islam-Cultur gebracht. Die wunderbare maurische Cultur-Welt Spaniens, uns im Grunde verwandter, zu Sinn und Geschmack redender als Rom und Griechenland, wurde niedergetreten — ich sage nicht von was für Füssen — warum? weil sie vornehmen, weil sie Männer-Instinkten ihre Entstehung verdankte, weil sie zum Leben Ja sagte auch noch mit den seltnen und raffinirten Kostbarkeiten des maurischen Lebens!… Die Kreuzritter bekämpften später Etwas, vor dem sich in den Staub zu legen ihnen besser angestanden hätte, — eine Cultur, gegen die sich selbst unser neunzehntes Jahrhundert sehr arm, sehr „spät“ vorkommen dürfte. — Freilich, sie wollten Beute machen: der Orient war reich… Man sei doch unbefangen! Kreuzzüge — die höhere Seeräuberei, weiter nichts! — Der deutsche Adel, Wikinger-Adel im Grunde, war damit in seinem Elemente: die Kirche wusste nur zu gut, womit man deutschen Adel hat… Der deutsche Adel, immer die „Schweizer“ der Kirche, immer im Dienste aller schlechten Instinkte der Kirche, — aber gut bezahlt… Dass die Kirche gerade mit Hülfe deutscher Schwerter, deutschen Blutes und Muthes ihren Todfeindschafts-Krieg gegen alles Vornehme auf Erden durchgeführt hat! Es giebt an dieser Stelle eine Menge schmerzlicher Fragen. Der deutsche Adelfehlt beinahe in der Geschichte der höheren Cultur: man erräth den Grund… Christenthum, Alkohol — die beiden grossen Mittel der Corruption… An sich sollte es ja keine Wahl geben, Angesichts von Islam und Christenthum, so wenig als Angesichts eines Arabers und eines Juden. Die Entscheidung ist gegeben, es steht Niemandem frei, hier noch zu wählen. Entweder ist man ein Tschandala oder man ist es nicht… „Krieg mit Rom auf’s Messer! Friede, Freundschaft mit dem Islam“: so empfand, so that jener grosse Freigeist, das Genie unter den deutschen Kaisern, Friedrich der Zweite. Wie? muss ein Deutscher erst Genie, erst Freigeist sein, um anständig zu empfinden? — Ich begreife nicht, wie ein Deutscher je christlich empfinden konnte…]


Variantes établies par G. Colli et M. Montinari. Traduction J.-C. Hémery


§ 62 :  « J'appelle le christianisme l'unique grande malédiction, l'unique grande corruption intime, l'unique grand instinct de vengeance, pour qui aucun moyen n'est assez venimeux, assez secret, assez souterrain, assez mesquin je l'appelle l'immortelle flétrissure de l'humanité ... » [Ich heisse das Christenthum den Einen grossen Fluch, die Eine grosse innerlichste Verdorbenheit, den Einen grossen Instinkt der Rache, dem kein Mittel giftig, heimlich, unterirdisch, klein genug ist, — ich heisse es den Einen unsterblichen Schandfleck der Menschheit…]


Ecce Homo, [1888] 1908

« Pourquoi je suis si avisé », § 1 : " « Dieu », « immortalité de l'âme », « salut », « au-delà », autant de notions pour lesquelles je n'ai jamais eu ni temps, ni attention à perdre, même dans mon enfance — peut-être n'ai-je jamais été assez enfant pour cela ? — Je n'ai jamais vécu l'athéisme ni comme une aboutissement, ni, encore moins, comme une expérience marquante : chez moi, il se conçoit d'instinct. Je suis trop curieux, trop voué aux problèmes, trop irrévérencieux, pour me satisfaire d'une réponse si grossièrement plate. Dieu est une réponse grossière, une indélicatesse à l’égard des penseurs que nous sommes, – au fond c’est même une grossière interdiction [cf Sigmund Freud, L’Avenir d’une illusion, IX] qui nous est faite : « Tu ne dois pas penser !... » " [„Gott“, „Unsterblichkeit der Seele“, „Erlösung“, „Jenseits“ lauter Begriffe, denen ich keine Aufmerksamkeit, auch keine Zeit geschenkt habe, selbst als Kind nicht, — ich war vielleicht nie kindlich genug dazu? — Ich kenne den Atheismus durchaus nicht als Ergebniss, noch weniger als Ereigniss: er versteht sich bei mir aus Instinkt. Ich bin zu neugierig, zu fragwürdig, zu übermüthig, um mir eine faustgrobe Antwort gefallen zu lassen. Gott ist eine faustgrobe Antwort, eine Undelicatesse gegen uns Denker —, im Grunde sogar bloss ein faustgrobes Verbot an uns: ihr sollt nicht denken!…]

§ 3 : Stendhal, une des plus belles rencontres fortuites de ma vie  [...] athée sincère, une espèce rare, rare et presque introuvable en France, soit dit sans offenser Proper Mérimée... Peut-être même suis-je jaloux de Stendhal ? Il m'a devancé en faisant le meilleur mot d'athée, un mot qui pourrait être de moi : " La seule excuse de Dieu, c'est qu'il n'existe pas... [rapporté par Mérimée] " Moi-même, j'ai dit quelque part : "Quelle fut, jusqu'à présent, la principale objection à l'existence ? Dieu... [Stendhal, einer der schönsten Zufälle meines Lebens — [...] ehrlicher Atheist, eine in Frankreich spärliche und fast kaum auffindbare species, — Prosper Mérimée in Ehren… Vielleicht bin ich selbst auf Stendhal neidisch? Er hat mir den besten Atheisten-Witz weggenommen, den gerade ich hätte machen können: „die einzige Entschuldigung Gottes ist, dass er nicht existirt“… Ich selbst habe irgendwo gesagt: was war der grösste Einwand gegen das Dasein bisher? Gott]

« Ainsi parlait Zarathoustra », § 4 : « je voulus aller à Aquila, l'antithèse de Rome, fondée par hostilité à Rome, une ville telle que j'en fonderai un jour une, en souvenir d'un athée et anticlérical comme il faut , de l'un de ceux dont je me sens le plus proche, le grand empereur Hohenstaufen Frédéric II. » [ich wollte nach Aquila, dem Gegenbegriff von Rom, aus Feindschaft gegen Rom gegründet, wie ich einen Ort dereinst gründen werde, die Erinnerung an einen Atheisten und Kirchenfeind comme il faut, an einen meiner Nächstverwandten, den grossen Hohenstaufen-Kaiser Friedrich den Zweiten.]

« Pourquoi je suis un destin », § 8 : Le concept [Begriff] "Dieu", inventé comme concept opposé à la vie – et, en elle, tout ce qui est nuisible, empoisonné, négateur, toute la haine mortelle contre la vie, tout cela ramené à une scandaleuse unité ! Le concept "au-delà", "monde vrai", inventé pour déprécier l’unique monde qui existe, pour ne plus conserver pour notre réalité terrestre aucun but, aucune raison, aucune tâche ! Le concept "âme", "esprit", et, pour finir, "âme immortelle", inventée afin de mépriser le corps, de le rendre malade – "saint" ! – d’opposer une effrayante insouciance à tout ce qui, dans la vie, mérite le sérieux : les questions d’alimentation, de logement, de régime intellectuel, de traitement des malades, d’hygiène, de climat ! Au lieu de la santé, le "salut de l’âme" – je veux dire une folie circulaire [en français dans le texte] qui oscille entre les convulsions de la pénitence et l’hystérie de la rédemption ! Le concept de "péché" inventé, en même temps que l’instrument de torture qui la complète, la notion de "libre arbitre", à seule fin d’égarer les instincts, de faire de la méfiance envers les instincts une seconde nature ! »


INDEX NIETZSCHE (1/16) : LES PHILOSOPHES, LA PHILOSOPHIE

INDEX NIETZSCHE (3/16) : "L'ESPRIT LIBRE"

CULTURE ET ÉDUCATION (14/16)

jeudi 13 octobre 2016

LA CONNAISSANCE OUVERTE ET SES ENNEMIS


« L’opinion est une croyance qui a conscience d’être insuffisante subjectivement aussi bien qu’objectivement. Quand la croyance n’est suffisante que subjectivement, et qu’en même temps elle est tenue pour objectivement insuffisante, elle s’appelle foi. Enfin, celle qui est suffisante subjectivement aussi bien qu’objectivement s’appelle savoir. La suffisance subjective s’appelle conviction (pour moi-même), la suffisance objective, certitude (pour chacun). »
Emmanuel KANT, " Critique de la raison pure ", Théorie transcendantale de la méthode, II, troisième section ; traduction Alexandre Delamarre et François Marty, Paris : Gallimard, 1980, collection « Bibliothèque de la Pléiade ».


§ I /   Les obstacles à la probité ou à l'objectivité, c'est-à-dire notamment à la possibilité de prendre connaissance d'un texte sans y ajouter des interprétations, à la capacité de reconnaître des faits établis, demeurent (l'ignorance pure mise à part) l'esprit de parti et l'esprit de système, deux antagonistes de l'esprit d'examen ; tout esprit totalitaire, esprit asservi, cumule ces handicaps et suggère une appartenance au troisième et dernier type hésiodien, celui de l'esprit faux. Après le nazisme et le communisme, voilà que nous devons faite face à la correction politique (ou politiquement correct), héritière du stalinisme, qui monte en puissance ; - et enfin à l'islam(isme) assorti de son terrorisme.


I - Les traits principaux du totalitarisme, repérés notamment par Hannah Arendt (1906/1975) et Raymond Aron (1905-1983), et qui s'appliquent de plus en plus à la " correction politique " , m'apparaissent être les suivants :

I / A/ Idéologie officielle et parti ou religion unique dont les organisations (syndicats, mouvements de jeunesse, associations cultuelles et culturelles) sont à la fois concurrentes et libres dans l'État (1).

I / B/ Pénétration des activités sociales avec exigence de participation intense des adultes et jeunes aux diverses manifestations, fêtes et journées, rites ; suppression de la barrière entre vie publique et vie privée.

I / C/ Violence physique utilisée en politique comme moyen de lutte contre l'ennemi (classe, peuple, race, religion, opposants) ; victimes en grand nombre. Relisons Albert Camus :

"De quelque manière qu’on tourne la question, la nouvelle position de ces gens qui se disent, ou se croient, de gauche, consiste à dire: il y a des oppressions qui sont justifiables parce qu'elles vont dans le sens, qu'on ne peut justifier, de l'histoire. Il y aurait donc des bourreaux privilégiés, et privilégiés par rien. [...] C’est une thèse que, personnellement, je refuserai toujours. Permettez-moi de lui opposer le point de vue traditionnel de ce qu'on appelait jusqu'ici la gauche : tous les bourreaux sont de la même famille." (2).

Pour Albert Camus, l'emploi de la violence en politique ne pouvait se justifier en aucun cas.

I / D/ Abolition de la liberté d'expression et de la liberté d'opinion, criminalisation, voire  psychiatrisation, des pensées dissidentes.

I /E / Valeurs communes : le corps, la force physique, le sport. L'opposition de la force et du savoir, qui préfigure celle de l'idéologie totalitaire et de la connaissance ouverte, fut repérée par les philosophes présocratiques ; Xénophane de Colophon (vers -570/-460) écrivait :

"Ma science prévaut sur la force des hommes [...] Ce n'est pas à bon droit qu'on préfère la force à la science, en laquelle est sise la valeur." (3).


   Selon le physicien Werner Heisenberg (1901-1976), la force supérieure de la culture occidentale réside dans la relation, établie depuis les Grecs, entre l'énoncé de la question de principe et l'action ; d'où l'intérêt de puiser aux sources antiques pour les travaux d'aujourd'hui. ("Les rapports entre la culture humaniste, les sciences de la nature et l'Occident", in La Nature dans la physique contemporaine, Gallimard, 1962, collection Idées.)



  Donnons ici quelques définitions de la culture classique ou académique : apprendre à calculer, à penser causalement, à prévenir, à croire à la nécessité (Frédéric Nietzsche) ; le processus de symbolisation d’un groupe social (Pierre Kaufmann) ; l’ensemble des œuvres de l’esprit humain (François Furet). Mais on entend aujourd’hui plutôt par culture une appartenance héritée du simple fait de la naissance dans une civilisation donnée, une identité (Robert Legros).

  À l’opposé de la valorisation du savoir, les régimes totalitaires ont toujours privilégié les compétitions sportives et le militarisme. En ce qui concerne le savoir, c'est l'opposition entre les idéologies, de classe, de race, de religion ou de dominés, et le savoir objectif, si j'ose ce pléonasme, opposition qui réalise un dualisme épistémologique, que je repère comme un trait totalitaire essentiel.


I / F/ Sentiment excessif de leur importance inculqué aux enfants, embrigadement de la jeunesse.


§ II / A  Dualisme épistémologique : théorie des deux sciences (aryenne/juive, prolétarienne/bourgeoise), des deux cultures, des deux logiques, voire des deux pensées, théorie elle aussi commune à ces deux totalitarismes (4) majeurs du XXe siècle, et présente, on le verra, chez un de leurs successeurs, ce politiquement correct, ou PC, ou mieux correction politique, dont la mécanique monte inexorablement en puissance ; l'autre successeur étant l'islamisme.

   La question a pu être posée : le christianisme de la période inquisitoriale (1233 - fin XIVe siècle, en France), l’islam actuel, sont-ils assimilables à un totalitarisme, comme semblait le penser Ernest Renan ? « Le christianisme, avec sa tendresse infinie pour les âmes, a créé le type fatal d'une tyrannie spirituelle, et inauguré dans le monde cette idée redoutable, que l'homme a droit sur l'opinion de ses semblables » ; et sur l’islam : « le fanatisme […] le dédain de la science, la suppression de la société civile » ((Ernest Renan, L'Avenir religieux des sociétés modernes, 1860, III ; De la part des peuples sémitiques …, 1862). Jean-Jacques Rousseau décelait une affinité entre christianisme et tyrannie : « Le christianisme ne prêche que servitude et dépendance. Son esprit est trop favorable à la tyrannie pour qu’elle n’en profite pas toujours. Les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves; ils le savent et ne s’en émeuvent guère. ». (Du Contrat social, 1762, IV, 8).

  Quid de la Révolution française après 1792, qui n'avait pas besoin de poètes ni de savants -- croyait-elle -- qui guillotina André de Chénier et Lavoisier, qui emprisonna Condorcet, qui, en somme, reprit avec brutalité les méthodes de l’Inquisition et des papes. « À beaucoup d'égards, la Révolution française a correspondu à une sorte de purge à la russe », écrivait l'ethnologue Robert Jaulin dans sa conclusion de L'Univers des totalitarismes (Paris : Loris Talmart, 1995).

  Les mythes fondateurs de l’islamisme sont aujourd’hui celui de la terre d’islam, celui de l’unité de la nation islamique, celui de la guerre sainte et celui de la régénération religieuse (cf Yves Charles Zarka, "Que s’est-il passé le 11 septembre 2001 ?", Cités – Philosophie, Politique, Histoire, n° 8, novembre 2001) ; or une société ouverte se fonde sur une culture qui, loin d’être réduite à des mythes, est largement ouverte à la science, au droit, à la philosophie et à l’art.

   Les religions abrahamiques asiatiques opposent une méthode particulière de lecture, l'exégèse, notamment chrétienne, à la philologie classique. Mais avant de lire entre les lignes, il faudrait savoir lire les lignes. Avec le post-modernisme, apparaît enfin l'opposition de deux conceptions de l'école, l'apprentissage des pédagogues , qui place l'enfant au centre du système éducatif - opposé à l'enseignement des professeurs ; les partisans de l'apprentissage parlant à cette occasion d'un "changement de paradigme".


Selon des propos rapportés d'Adolf Hitler,

   "La science est un phénomène social [...] Le slogan de l'objectivité scientifique n'est rien d'autre qu'un argument inventé par les chers professeurs qui désiraient se soustraire au contrôle de la puissance étatique, alors que ce contrôle est indispensable. [...] Il existe bel et bien une science nordique et une science national-socialiste et elles doivent s'opposer à la science judéo-libérale." (Hermann Rauschning, Hitler m'a dit, Aimery Somogy, 1979, chapitre XV. [Gespräche mit Hitler, 1939]. Traduction revue par Cl. C.)


  Jacques Derrida pensait que « les nazis voulaient aussi éradiquer, d’une certaine façon, la science elle-même [et pas seulement la psychanalyse], le principe "universaliste" et "abstrait" de la science » que l'on doit aux Grecs anciens ; cf Jacques Derrida/Élisabeth Roudinesco, De quoi demain …Dialogue, Paris : Fayard/Galilée, 2001, page 307 ; cet ouvrage à quatre mains ignore les problèmes de sécurité, de clash des cultures, d’éducation et d’écologie et ne cultive que l’obsession de l’antisémitisme, notamment « inconscient » : on croirait lire Augustin : « Comme nous savons quels sont sur cela vos véritables sentiments, nous ne pouvons ignorer en quel sens vous avez dit ces paroles » (Contre Julien, IV, iii, 29).


II / B / La distinction nazie entre deux formes de connaissances, cette « sociologie de la science », se retrouve chez les marxistes français, dont le très influent Jean Desanti (1914-2002) :

« Comment peut-on parler de science sans citer une seule fois le nom du plus grand savant de notre temps, du premier savant d’un type nouveau, le nom du grand Staline ? »
Victor Joannès, responsable communiste, en 1948. Cité après repentir par Jean-Toussaint Desanti dans Dominique Desanti, Les Staliniens, Paris, Fayard/Marabout, 1975, page 362.

Avant repentir : "La science est la connaissance objective des lois de la nature. Mais cette objectivité est le fruit de la lutte, de l'histoire, de la société."
"L'opposition de la science bourgeoise et de la science prolétarienne [...] reflète simplement ce fait que la pratique bourgeoise et la pratique prolétarienne sont contradictoires."
"Aujourd'hui les mêmes mots ont un sens contradictoire, selon que ce sens est celui auquel s'attache encore la classe qui meurt, ou au contraire celui que forge la classe qui va de l'avant, la classe ouvrière. Le mot "science" ne fait pas exception."
"La science prolétarienne est aujourd'hui la véritable science [...] Les nouveaux et modernes Galilée s'appellent Marx, Engels, Lénine et Staline" (Jean Desanti).
"La véritable science est dans le camp de la classe ouvrière, de la révolution, de l'Union soviétique, de Staline." (a)

a. M. Darciel [H. Provisor], J.-T. Desanti, G. Vassails : "Science bourgeoise et science prolétarienne", La Nouvelle Critique, juillet-août 1949, pages 32-51.
Laurent Casanova, Jean Desanti, Gérard Vassails, Francis Cohen, Raymond Guyot, Science bourgeoise et science prolétarienne, LNC, 1950.

Voir aussi Louis Aragon, "De la libre discussion des idées", Europe, octobre 1948 : "la victoire de Lyssenko est [...] une victoire de la science". Aragon, c’est « la force d’un Lénine et la logique d’une guillotine », disait déjà André Germain en 1924 (La Revue européenne, n° 22).

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ALTHUSSER : « Je commençais à me douter de son suivisme [celui de Desanti] quand je le vis emboîter le pas à Laurent Casanova, corse comme lui, dans toutes ses manipulations politiques de la science bourgeoise et de la science prolétarienne, en laquelle jamais je ne tombai. Chaque fois que je rencontre Victor Leduc, alors un cadre important aux "intellectuels" du Parti, il me rappelle ma position dans les discussions de ce temps : " Tu étais contre l'opposition des deux sciences, et tu étais pratiquement le seul de ton avis chez les intellectuels du Parti."
   Les ouvriers s'en foutaient tout naturellement. Ce que je sais, c'est que, pour sa honte, Touki [son prénom pour les intimes] écrivit "sur commande", comme il le dit plus tard, un invraisemblable article théorique dans La Nouvelle Critique, pour "fonder" (toujours la même affaire) la théorie des deux sciences dans la lutte des classes. Personne ne lui demandait en conscience de désavouer publiquement sa conscience et sa culture philosophiques. Mais il le fit et n'avait pourtant pas l'excuse d'un procès au Conseil communal. » L’Avenir dure longtemps suivi de Les faits, XV, Paris : Stock, 1992. Réédité par Flammarion en collection Champs-essais en 2013.

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Dualisme épistémologique aussi chez Jean-Paul Sartre, avec sa critique de l'objectivisme bourgeois :

« Gide nous a libérés de ce chosisme naïf [de la deuxième génération symboliste] : il nous a appris ou réappris que tout pouvait être dit – c'est son audace – mais selon certaines règles du bien-dire – c'est sa prudence. De cette prudente audace procèdent ses perpétuels retournements, ses oscillations d'un extrême à l'autre, sa passion d'objectivité, il faudrait même dire son « objectivisme » – fort bourgeois, je l'avoue –, qui le fait chercher la Raison jusque chez l'adversaire et se fasciner sur l'opinion d'autrui. » ("Gide vivant", Les Temps modernes, mars 1951).


§ III -  Parmi les conséquences dans les différents domaines de la philosophie de cette singulière sociologie de la connaissance, ou sociologie de la culture, qui considère donc l'objectivité scientifique comme relevant bien plus du sociologique plus que du logique, et mettant ainsi en cause le statut de la connaissance dans les sociétés occidentales, on pense tout d'abord à l'opposition entre l'histoire dite bourgeoise et le matérialisme historique des marxistes. Il y eut aussi un dualisme logique : la dialectique, qui admet et promeut le contradictoire, l’identité des contraires, le raisonnement circulaire, et que Lénine appelait, a-t-on dit, "l'algèbre de la révolution", est opposée à la logique classique qui exigeait et exige toujours la non-contradiction. En 1947, Jean Kanapa opposait le « rationalisme des Facultés de philosophie, confit, desséché et momifié, simple précepte épistémologique » au « rationalisme total, vivant, dialectique ». Mais Staline finit par être obligé, vers 1950, de réintroduire l'enseignement universitaire de cette logique classique. Dualisme biologique aussi, au moins le temps que dura la renommée de Mitchourine et Lyssenko, négateurs de l'hérédité. Quant au dualisme linguistique (ébauché par Victor Hugo ...), un temps envisagé, il fut écarté, en 1950, par l'oukaze de Staline : la langue n'est pas une superstructure, elle n'émane pas de la bourgeoisie (J. Staline, 1879-1953, Le Marxisme et les questions de linguistique, Paris : Éditions sociales, 1951) – mais une « guerre du genre des mots » se trouve pratiquée par le mouvement PC (politically correct), notamment par ses composantes féministe et homosexuelle, cette dernière s’incarnant actuellement dans une « Interassociative lesbienne, gaie, bi et trans (LGBT) ».


   On a discuté, ces dernières années, du bien-fondé d’un parallèle entre nazisme et stalinisme : « si je crois qu’il ne faut pas céder à la symétrisation ce n’est donc pas pour signifier que le goulag serait moins "grave" que la Shoah », écrivait le philosophe Jacques Derrida. La réflexion critique compare « ce qui est comparable, à savoir la destruction massive de dizaines de millions d’êtres humains » et reconnaît que les deux régimes totalitaires sont fondés sur « une fausse conception de l’homme, génératrice, dans leurs applications historiques, de crimes de masse qui n’ont pas été seulement de l’ordre de l’idée. » (Jacques Derrida/Élisabeth Roudinesco, op. cit., page 137 ; Jean-François Mattéi, La Barbarie intérieure. Essai sur l'immonde moderne, Paris : PUF, 1999, page 247. Voir aussi Stéphane Courtois, "Crimes communistes : le malaise français", Politique Internationale, n° 80, été 1998, pages 365-376.).

  Jean-François Mattéi considérait que la dissimulation de la barbarie stalinienne (« Petit père des peuples », libération humaniste) est plus grave logiquement et intellectuellement (communication personnelle en 2000). L’examen des seuls aspects épistémologiques de ces deux idéologies renforce en tout cas la thèse de la légitimité du parallèle ; l’extension au christianisme confirme l’hostilité des trois totalitarismes occidentaux, qu’ils relèvent d’une foi religieuse ou d’une conviction idéologique, au pluralisme et à la connaissance ouverte. On peut désormais y ajouter l'islamisme.


§ IV -  Le mouvement PC prolonge en la renversant la sociologie de la science (on pourrait aussi parler de "sociologie de la littérature") des totalitaristes ; les élites occidentales blanches, mâles, hétérosexuelles et leurs œuvres de culture, voilà l'ennemi désormais proposé aux masses et aux pseudo-élites qui s'en détachent péniblement, aux communautés et à leurs porte-parole. L'ethnicisation de la culture, de l'enseignement public, est envisagée par les tenants les moins extrémistes du culturalisme tiers-mondiste ; un exemple en est les tentatives pour revenir sur notre laïcité (pourtant bien incomplète), pour financer et organiser, malgré tous les risques que cela présente, la religion islamique au pays de Voltaire ; un autre, l'obligation d'apprendre le corse en Corse. Comme l'expliquait Annie Kriegel dès 1985,

   "Tout se passe en vérité comme si le déclin et la défaite du marxisme qui avait eu, lui, la prétention d'imposer la classe, la lutte des classes, la mission émancipatrice de la classe ouvrière comme mode unique de la structuration et de la stratification sociale, comme "moteur de l'histoire", n'avait donné sa chance, à gauche, qu'à un autre manichéisme élisant l'ethnie -- expression pudique, équivalent respectable du concept de race -- comme principe organisateur de la société en général et de la société de l'avenir en particulier. Encore la classe jouit-elle d'attributs qui sont ceux d'une société relativement moderne. Tandis que la race, hors des sociétés les plus archaïques, n'est plus qu'un concept tout à la fois scientifiquement récusé et socialement redoutable" ("Une vision panraciale", Le Figaro, 2 avril 1985.).


   Dans la revendication d'égalité juridique permanente entre homosexuels et hétérosexuels, l'encouragement au coming out, la chasse aux homophobes et les tentations ou actions d'outing, il y a une indistinction imposée entre vie publique et vie privée et une indifférence à la liberté ; cette confusion entre l’ordre public, au sens juridique du terme, et la sphère privée est caractéristique des totalitarismes ; elle est aussi une des causes des difficultés actuelles de l’institution scolaire. Enfin, la promotion démesurée du sport (traînant derrière lui la pub et la prospère médecine sportive …) et de la violence – au cinéma et à la télévision  – manifeste que nous régressons d'une civilisation du savoir à une société dont la force physique est une des principales valeurs, avec le pouvoir financier ; d'où le rapprochement avec le totalitarisme. Mais si l’idéologie PC commence effectivement à exercer une influence négative sur le savoir, une étatisation de la pensée, il lui manque encore l’organisation de l’enthousiasme. Voir le parallèle entre le soviétisme et le fascisme décrit par Élie Halévy, « L’Ère des tyrannies », Bulletin de la Société française de Philosophie, séance du 28 novembre 1936, pages 181-253. Article développé dans l’ouvrage L’Ère des tyrannies. Ètudes sur le socialisme et la guerre, Paris : Gallimard, 1938 (ouvrage hélas non consulté).

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   Dans l'ordre épistémologique, un nouveau dualisme historique apparaît donc ; à la fin du deuxième millénaire, le matérialisme historique échappait aux règles de la connaissance et de la logique ordinaires ; aujourd'hui, la mémoire collective à usage politique et communautaire récuse le savoir, et plus précisément l'histoire méthodique et objective, jusque dans l'enseignement, au nom du principe « tout est politique » ; il semble que l'on suive le slogan du Parti dans 1984 de George Orwell : "Who controls the past controls the future : who controls the present controls the past". Dans ce qui est bien davantage une mutation qu'un déclin du marxisme, le sélectif "devoir de mémoire" de l'individu communautaire prend la place de la "prise de conscience" proposée au prolétaire ; il entraîne une surenchère permanente dans la culpabilisation collective des mononationaux (par opposition aux bi-nationaux), une dérive intolérante dans l'opinion et les médias les plus engagés (Voir Paul Yonnet, " Sur la crise du lien national ", Le Débat, n° 75, mai-août 1993, pages 132-144.). En revanche, comme le remarqua Jacques Bouveresse, l'abandon du marxisme n'est l'objet d'aucun commencement de réflexion de la part de ses anciens fidèles (mais l’ont-ils véritablement abandonné ? On peut en douter).


§ V -  Le dualisme logique prend en sociologie la forme du constructionnisme dont un des partisans, Philippe Corcuff, tente désespérément d'élaborer une logique autre que celle du raisonnement classique en introduisant un "raisonnement circulaire" (Le Débat, n° 103, janvier-février 1999, page 117), qui rejoint la "logique" hégélienne de l'identité de l'identité et de la différence (et, avant Hegel, le second Pascal, celui du manuscrit inachevé des Pensées).

On retrouve la circularité chrétienne chère aux papes Jean-Paul II et Benoît XVI : la foi en Dieu fondée sur le témoignage de Dieu, la vérité de la Révélation réservée à ceux qui croient en Dieu, la raison et la foi qui ne peuvent se contredire car [sic] elles viennent toutes deux de Dieu (Voir les §§ 9, 15 et 43 de la Lettre encyclique de Jean-Paul II, Fides et Ratio [La foi et la raison], 15 octobre 1998).

Philippe de Lara, dans sa réponse à Corcuff, relevait que
"si grandioses que soient ces tentatives, elles butent sur le mur du non-sens" ("Nouvelle sociologie ou vieille philosophie", Le Débat, n° 103, janvier-février 1999, pages 121-129 ; la vieille philosophie en question est la dialectique hégéliano-marxiste.)


   Pour maintenir à tout prix l'erreur marxiste, on devrait changer le critère d'appréciation, ici, rien de moins que la logique ... L’idée que l’on a de ce qui doit être fausse alors la vision de ce qui est.  Le réel passe en jugement devant l'irréel.

  Maurice Merleau-Ponty soutenait que le marxisme ne critique la pensée formelle « qu’au profit d’une pensée prolétarienne [souligné par Cl. C.] plus capable que la première de parvenir à l’"objectivité", à la "vérité", à l’"universalité", en un mot de réaliser les valeurs du libéralisme. » (Humanisme et terreur, Paris : Gallimard, 1947, deuxième partie, chapitre I).


   Un cas particulier du multiculturalisme, que nous proposons d'appeler "biculturalisme interne", est la valorisation post-moderne de la "culture" et de la "créativité" des couches populaires, des jeunes, dans un État de tradition républicaine, valorisation évidemment associée à l'anti-intellectualisme. Ainsi les cafés-philo, créés par le trotskyste (lambertiste) Marc Sautet (1947/1998), développèrent-ils à leur tour une théorie des deux philosophies : d'un côté la philosophie universitaire, muséale, poussiéreuse, érudite ; de l'autre, la "philo" populaire, créative, originelle (c'était, quasiment, Socrate sur l'Agora, Socrate et l’Agora enfin harmonieusement réunis ...). En 1997, un des participants au café-philo L'Escholier, (place de la Sorbonne) Jacques Diament, autodidacte, se flattait publiquement de ce qu'il n'avait pas eu l'esprit « déformé » par les études universitaires, soit à peu de choses près ce que confiait Adolf Hitler à Rauschning (chapitres XV et XVI) : "Je remercie mon destin de ce qu'il m'a épargné les œillères d'une formation [Bildung] scientifique" ; " Je ne veux aucune éducation intellectuelle [keine intellektuelle Erziehung] ". Voir aussi dans le même sens Mein Kampf [Mon combat], tome II, chapitre 2 : "L'instruction scientifique viendra en dernier.").

Cette émergence d’une haine anti-intellectuelle que l’on croyait réservée aux régimes totalitaires confirme que la correction politique est révélatrice de l’essor d’un nouveau totalitarisme. Sous ce rapport, l'islam n'est pas mieux loti, lui qui n'admet d'autres connaissances qu'utilitaires.


§ VI -  Dans cet affrontement entre deux conceptions de la culture, le savoir universitaire passe en jugement devant la "culture" populaire des jeunes (voir sur ce blog "Le déclin du savoir"), des ignorants relevant du type III hésiodien, devant les médias les plus généralistes aussi, ce qui est quasiment comme le réel passant en jugement devant l'irréel. Niant la diversité des aptitudes intellectuelles, le sociologue Pierre Bourdieu produisit la thèse du "racisme de l'intelligence". L'autorité en matière de culture semble vient de plus en plus d'en bas (trait spécifique des totalitarismes) : spectacles, musiques et bruits divers, sport, look, tags, jeux télévisés, tout peut désormais être dit "culturel" par n'importe quel homme politique, pédagogue, journaliste ou militant associatif, par le biais des modes, avec le relais de l'orchestration médiatique et mercantile, dans un " contentement de soi arrogant autant que stupide " (Cornélius Castoriadis). Le savoir, lui, est repoussé hors de l'espace public, au nom de la démocratie radicalisée (nouvelle "pensée unique") et de la supposée légitimité de la parole spontanée de chacun ; cf. Alain Renaut, Sartre, le dernier philosophe, Paris : Grasset, 1993, avant-propos ; Jean-François Mattéi, La Barbarie intérieure, chapitre V).

   Hors de l'enseignement aussi, ce qui est plus inquiétant, puisque les cours donnés au lycée doivent désormais être brefs (surtout pas de "prise de tête"!), que l’explication, qui était le centre et la raison d’être du cours classique, est désormais bannie, et que les élèves sont officiellement encouragés à s'exprimer plus qu'à étudier, à construire eux-mêmes leur savoir plutôt qu'à acquérir et assimiler les connaissances et méthodes établies ; c’est une dérive par rapport aux « méthodes actives » qui faisaient place aux questions et au désir de savoir des élèves. La devise de la pédagogie moderne semble être devenue : « Pourquoi enseigner quelque chose plutôt que rien ? » (Adrien Barrot, ancien élève de l'École Normale Supérieure [Ulm, 1988], agrégé de philosophie, L'Enseignement mis à mort, Paris : E. J. L., 2000, collection Librio, page 73).

   Certains ont appelé cela "la fin de l'école républicaine". D'autres, comme François et Liliane Lurçat, y ont vu un pas "vers une école totalitaire", école dont la finalité n'est plus d'enseigner des contenus, mais bien de réaliser de façon non républicaine un changement de société, une « transformation sociale » par le biais de la destruction de la culture classique (la table rase) et l'imposition de cette "culture commune" qui « garantit la cohésion sociale et évite l'exclusion » (Philippe Meirieu, Rapport d'étape, principe 8).

  Exit le rapport au savoir, la rigueur intellectuelle, et notamment, en maths, les démonstrations systématiques (les programmes oscillent entre « on justifiera » et « on admettra »). Les lycéens ont certes davantage d'informations sur le monde que jadis, mais ils le comprennent moins, ils en savent moins, car des informations juxtaposées ne font pas un savoir. L’intérêt de la compréhension du monde physique (pourquoi le ciel est-il bleu plutôt que rouge ou vert ? par exemple), en particulier, est trop souvent sous-estimé.


   Sans doute faut-il voir là, plus que les prémices d'une déviation totalitaire de notre république, une dérive effectivement en cours, qui tend à évacuer le travail intellectuel classique, ses instruments et les règles traditionnelles du débat intellectuel – non seulement on ne pourrait plus écrire de poésie après Auschwitz (injonction exorbitante de Theodor Adorno), mais il y aurait une logique d'avant Auschwitz et une logique depuis Auschwitz – .Noam Chomsky notait :

« Dans certains milieux intellectuels français, les principes fondamentaux de toute discussion – à savoir, un respect minimum des faits et de la logique – ont été pratiquement abandonnés » (Réponses inédites, Interview non publiée, § 8, Cahiers Spartacus, n° 128, 1984).

  Au lieu de discuter des opinions, des informations et des connaissances qui les fondent, on déconsidère ceux qui défendent ces opinions et on présente ces informations en remontant à l’extrême droite, voire au nazisme (Gabriel Cohn-Bendit fit du nazisme l'enfant naturel de la culture allemande - Ce soir ou jamais, France 3, 8 avril 2010) ; jamais bien sûr au stalinisme, cette mémoire étant, on le sait, hémiplégique.


   L'existence d'une connaissance désintéressée, de type aristotélicien, est niée, la dérive tend à nous couper des sources anciennes de notre civilisation et de notre langue en appliquant avec succès le vieux slogan internationaliste : "Du passé faisons table rase [...] Nous ne sommes rien, soyons tout !". Le refus des critères d'admission et de la sélection, les slogans "Une place en fac, c'est un droit", la validation des acquis professionnels, visent tout simplement à imposer l'égalitarisme dans les faits par le moyen d'un maximalisme de l'égalité dans les revendications. Ce changement de tactique par rapport à la préparation du grand soir de la révolution s'accompagne d'un changement de vocabulaire : le but est désormais la transformation, comme on a pu l'entendre dire aux cérémonies du 150e anniversaire du Manifeste du parti communiste.

  Olivier Mongin et Joël Roman ont perçu ce phénomène qu’ils ont appelé "populisme théorique" (" Le populisme version [Pierre] Bourdieu ou la tentation du mépris ", Esprit, n° 244, juillet 1998). Un mauvais usage des nouveautés technologiques (Internet), où le meilleur côtoie le pire, ainsi que la pression des médias les plus médiocres, apportent leur concours à ce déplorable résultat. Est en bonne voie d'achèvement le programme de mai 1968, que formulait ainsi un gréviste parisien : « Le savoir, c'est fini. La culture, aujourd'hui, ça consiste à parler. » (propos rapportés par Philippe Labro).


§ VII -  Une activité théorique n'est objective que dans la mesure où elle est ouverte à la discussion libre entre pairs (pairs d'intelligence et de travail) ; c'est cette discussion – et non le cours de l’histoire – qui produit l'objectivité. La disqualification des contradicteurs en tant qu'ennemis ou suspects par les "vigilants" (qui se croient infaillibles) évite d'avoir à leur répondre :

« Le populisme recycle quelquefois des thèmes suspects auxquels il donne une douteuse respectabilité » (Thomas Ferenczi dans Le Monde) ;

échappatoire à cette intersubjectivité pourtant seule fondatrice de la raison : avoir raison, c'est savoir rendre raison de ce que l'on sait. La pensée grecque et son logos, la raison, sont désormais mis en accusation, disqualifiés, en tant que responsables des crimes attribués à l'esclavagisme, au colonialisme ou au nazisme, par les démocrates maximalistes, radicaux, et aussi par certains intégristes religieux. Voir l'émission "Source de vie", sur France 2, le 6 août 2000, avec Edouard Valdman (auteur de Le Retour du saint) ; The Pink Swastika, tentative d'attribuer, à la suite de Maxime Gorki, l'origine du nazisme aux homosexuels ; voir aussi les propos de Philippe Meirieu dans L’École ou la guerre civile, Paris : Plon, 1997, et ceux cités par J.-F. Forges dans Éduquer contre Auschwitz, histoire et mémoire, E.S.F., 1997.

   Cette mise en cause, soit dit en passant, on est davantage surpris de la trouver, indirectement, chez Hannah Arendt qui, dans What is Freedom ?, attribua à tort la priorité de la découverte du conflit intérieur entre la raison et la volonté à Paul de Tarse (Romains, VII, 15) alors que la connaissance de ce conflit est attestée chez les Grecs anciens (Euripide, Médée, vers 1077-1080) et les Latins (Ovide, Métamorphoses, VII, 20).


  Cette nouvelle "loi des suspects" permet aux militants et aux hommes de médias d'échapper complètement à l'exigence de compétence et les encourage à parler "librement", c'est-à-dire sans savoir : l’homme de médias PC ne rectifie pratiquement jamais ce qu'il a dit ou écrit sans savoir et avec bonne conscience (politique), fort de son idéologie citoyenne ; élèves et parents d'élèves prétendent désormais juger les professeurs et les contenus des programmes scolaires, voire en décider. Échappant à la fois à la procédure contradictoire et à la condition de qualification, ces vigilants médiatiques, amateurs ou professionnels, se veulent seuls juges de ce qui est exprimable et de ce qui ne l'est pas (élucubrations, propos nauséabonds, dérapages, etc.) selon la conformité ou non des propos tenus à la vulgate du politiquement correct.


   Les atteintes systématiques aux libertés d'information, d'expression et de penser (dont je parle ailleurs) sont un trait commun des totalitarismes. On fut donc fort surpris de cette lecture imposée aux chercheurs du rez-de-jardin de la BnF, à chaque utilisation, d'une Charte du bon usage des postes informatiques à la BnF qui indiquait que

" L'utilisation des postes informatiques doit s'effectuer dans le respect des dispositions légales en vigueur réprimant notamment le racisme, le révisionnisme, la pédophilie et la diffamation. "

   Le trafic de drogue, l’espionnage, le proxénétisme ou le grand banditisme seraient-il anodins ? Et pourquoi ne pas disposer ces avertissements devant les postes téléphoniques ? Si vous ne daigniez pas cliquer sur « J'ACCEPTE », tout s'éteignait ...

 * * * * *

   Les accusations d'élitisme, d'incorrection politique ou d'antisémitisme ne sont jamais discutées "en contradictoire", l'accusé est d'avance coupable et condamné, par un discours de haine et d'ignorance crasse, et ce qu'il dit est décrété, tout à fait à la façon des théologiens chrétiens du Moyen-Âge parlant du péché de sodomie, "tellement horrible qu'on ne peut l'entendre". La discussion est refusée, une "autorité morale" demande le silence sur l'œuvre coupable, le combat contre les "élucubrations" et autres "atteintes à la dignité humaine" est revendiqué, attitude qui se rencontre assez souvent sur Internet : certains sites ont  un bouton de dénonciation à côté de chaque commentaire ; plus besoin de lettre anonyme ...

   Ce comportement militant, appelé radicalisme démocratique ou encore citoyennisme, selon Philippe Muray (1945-2006), qui bafoue à la fois l'exigence antique et humaniste de connaissance rationnelle, la liberté d'information (trop souvent confondue avec la liberté de la presse écrite) et les droits de la défense, au profit du combat, de la polémique intimidatrice et de la suprématie des positions dites clean, monte en puissance et promet de devenir un totalitarisme conséquent ; Luc Ferry et Alain Renaut eurent raison de voir dans le totalitarisme « le phénomène politique de ce siècle » et non du seul demi [XXe] siècle. Relèvent déjà de l'incorrection politique : l'élitisme républicain de Condorcet, l'anticléricalisme républicain du début du siècle, l'enseignement humaniste, la laïcité traditionnelle, la répulsion à l'égard de la délinquance et des "incivilités", les réticences vis-à-vis de l’organisation par l’État français de la religion islamique ou l'organisation d'un débat sur l'identité française.

   Dans mon article sur le Coran et l’homosexualité masculine ("Que dit le Coran de l’homosexualité ?", Têtu, n° 62, décembre 2001, page 72), la simple évocation de l’existence ancienne en France d’un courant libertin, et donc de la possibilité effective, pour les « beurs gays », de ne pas croire, fut coupée ; la dernière phrase de l’article fut modifiée et la phrase suivante supprimée ; je les rétablis ici :

« Le rappel fondamentaliste des injonctions de Loth entraîne pour les gays musulmans en France un conflit d’identité que ne connaissent pas ceux qui se rattachent au courant moderne des Lumières et du libertinage philosophique, et beaucoup moins, voire plus du tout, les chrétiens homophiles et les homos communistes ; l’islam ne connaît pas encore la pastorale individualisée … S’il devait y avoir un clash des civilisations et des mentalités sur la question gay, ce ne serait cependant pas entre judéo-christianisme et islam, mais bien plutôt entre la civilisation scientifique et humaniste gréco-latine et les trois religions asiatiques du Livre qui ne sont pas encore en phase avec la modernité occidentale … »

   Dans le même sens, Jacques Derrida a souligné « l’irréductibilité profonde du couple judéo-islamique, voire son privilège souvent dénié, au regard du couple confusément accrédité du judéo-christianisme. » (Cf. Foi et savoir et De quoi demain …)


§ VIII - Ce nouvel esprit de démocratie radicalisée mobilise en permanence l’esclavage, la colonisation et Auschwitz pour dénigrer la langue française, la culture, le droit, la philosophie, la science, ainsi que leur transmission, dénoncés comme inadmissibles et scandaleux dénis de l'égalité inter homines et irrespect violent de l'autre, comme procédés excluant ; cet esprit est royalement servi par "l'incroyable muflerie des journalistes qui jugent de tout, sans rien lire, sans rien comprendre, avec une ignorance heureuse et en se disant que là ils sont dans le bien ; [mais] le bien n'est jamais donné" (Alain Finkielkraut). Il y a plus de trente ans, Guy Hocquenghem (1946-1988) déplorait que règnent, au sujet de la Nouvelle droite et d’Alain de Benoist, un maximum de confusion et un minimum d’enquête dans un dossier écrit par « des journalistes qui n’ont visiblement jamais lu une ligne des théoriciens de la "nouvelle droite" » ("Nouvelle droite : l’Impossible universel", Libération, 5 juillet 1979).


   Ce qui se défait de plus grave dans notre société, avec cette plus ou moins discrète mutation du marxisme, c'est une certaine forme (objective) de probité, de relation au savoir ; Philippe Nemo le déplorait, « le virus marxiste a contaminé tout l’héritage de la gauche des Lumières » ; d’où un mépris de la méthode scientifique et des lettres classiques qui ne peut, soit dit en passant, que conforter les islamistes et leurs amis dans leur obscurantisme. Mépris de l’art aussi, qui se trouve instrumentalisé, par exemple dans cet étonnant article d'Alain Lompech :

« Ce n’est pas Berlioz, l’antirépublicain, qui devrait entrer au Panthéon [pour le deux-centième anniversaire de sa naissance] mais Ravel, accompagné par ses mélodies hébraïques et par ses chansons malgaches. En 1925, elles dénonçaient la colonisation et exaltaient le grand art noir. » (“Le beau martyre”, Le Monde, 16 mars 2002).

Cette phrase multiculturelle de l'ancien chroniqueur musical au Monde.est un magnifique concentré de politiquement correct contemporain.


   Cependant, la vérité restera, selon la formule d'Edmond Goblot (1858-1935), ce qui :

a) a subi l'épreuve de la critique, et

b) en a triomphé. Autrement dit, le savoir véritable est ce qui, en position d'objet tiers, assigne la même discipline et la même exigence de probité au maître et à l'élève, au chercheur et à l’étudiant, au savant et à l'ignorant conscient de son ignorance, à celui qui énonce et à celui qui critique l'affirmation énoncée. Soit ce que Karl Popper (1902-1994) appela « l’intersubjectivité de la méthode scientifique » (The Open Society and its Ennemies (1945-1966), chapitre 23).


    Le déclin du savoir se caractérise par la passage d'une culture professorale, verticale et hiérarchique du savoir à une "culture" journalistique, faussement horizontale (essayez donc de critiquer un journaliste...) et pseudo-démocratique de l'information, sous-produit qui passe de plus en plus par des témoignages radiodiffusés ou télévisés d’individus λ, parfois même de témoins masqués ou floutés. Le pouvoir médiatique, « caste médiatico-politico-culturelle [qui] ne se reproduit que par cooptation » comme le décrivit Yves-Charles Zarka dans "Démocratie et pouvoir médiatique", (Cités, n° 10, avril 2002, page 123), déplorant « le règne de la médiocrité et la mise en place de formes rampantes de despotisme » (page 120).), entraîne notre République vers la tyrannie démocratique de l’opinion dominante, bien davantage que vers la liberté de conscience.


   Le maître – l'élève – le savoir : schéma ternaire dans lequel l'homme de média et le militant n'ont pas de place à occuper, tant les procès médiatiques et la vigilance fébrile, voire hargneuse, les « rappel à l’ordre », se confondent avec la désinformation et constituent un nouvel obscurantisme, qui, quand il entend les mots références, savoir, pense élitisme, érudition ou encyclopédisme (trois termes voulus péjoratifs) ; mais il n’a aucune idée de ce qu’est l’érudition véritable ; quand il entend les mots culture, humanisme, il exhibe, sinon son revolver, du moins ses droits de l'homme, mais pas du tout à la manière des aristocrates du XVIIIe siècle ; il vous opposera éternellement (au mieux) le régime de Vichy, ou (au pire) Adolf Hitler, quand vous lui parlerez de la France, de sa culture, de son patrimoine, de ses paysages, de ses autochtones ou de ses institutions. Cet obscurantisme s’exprimera aussi dans cette élégante devise, proférée par un apédefte (comme disaient Rabelais et Tallemant des Réaux), un militant de l’inculture dans les cafés-philo parisiens : « Un con qui marche va plus loin qu’un intellectuel assis (5). » Bref, la suffisance de la bonne conscience du Moi, mise au service des insuffisances et de la faiblesse de la cervelle ...


NOTES ET RÉFÉRENCES



1. Le christianisme assimilable à un totalitarisme ? L'historien Jules Isaac répondait oui quand il mettait la charge de la construction de l'antisémitisme (trait affirmé des deux totalitarismes du XXe siècle) sur la religion chrétienne. On peut aujourd'hui envisager ces parallèles : idéologie - dogmes religieux ; parti - église, ordres religieux ; organisations - associations. Édouard Dolléans associait christianisme et socialisme : "Les socialistes sont des chrétiens sans le savoir, des chrétiens qui sans doute ont perdu la douceur évangélique, mais n'ont rien oublié de l'intolérance de l'Église." ("Le caractère religieux du socialisme", Revue d'économie politique, 1906) ; dès 1885, Frédéric Nietzsche signalait le christianisme latent du socialisme.

À Droits d’auteur du 12 novembre 2001, un ancien ministre socialiste parla de « totalitarisme chrétien ». Selon Albert Camus, le refus par les marxistes de l’homme actuel, au nom de celui qui sera, est de nature religieuse. Voir "L'artiste et son temps" (1953), Actuelles II, in Essais, Gallimard, 1965.

2. "L'artiste et son temps" (1953), Actuelles II, in Essais, Gallimard, 1965.

3. Rapporté par Athénée de Naucratis [Naucrate], Les Sages attablés, livre X, 414ab.

4. Le journaliste Nicolas Weill déplora en juin 2000 l'emploi du terme totalitarisme, " qui sert souvent de caution à la mise en relation entre le communisme et le nazisme ". Cette remarque sur Ernst Nolte relève-t-elle de l'information, du commentaire, ou d'un militantisme caché ? Une mise en relation ne pourrait poser un problème qu’en tant qu’offense au stalinisme et aux staliniens ; ou bien offense à la doctrine du peuple juif comme "peuple élu" ou "corps mystique de Dieu" ?

5. Ce à quoi on peut répondre que le con a toutes les chances d'aller dans la mauvaise direction, donc de s'égarer.