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jeudi 10 mai 2018

LA PHILOSOPHIE NOYÉE DANS LE CAFÉ

Voir aussi : PHILOSOPHIE
Première page de mon article dans la revue
Esprit, n° 239, janvier 1998pages 200-205.

A /  Ce happening parisien puis national des cafés-philo...
B /  « Mais qu’est-ce donc qu’un débat philosophique ? »...
C /  Les auteurs des siècles passés, au premier rang desquels Platon,...
D /   Encore des citations...
E / Le préjugé relevé et récusé par Hegel,
F / Tempérer la démocratie
G /  Marc Sautet, marxiste convaincu,...


A /  Chappening parisien puis national des cafés-philo...


... fut initié par le professeur de philosophie Marc Sautet (1947-1998) en été 1992 au café des Phares, place de la Bastille, à Paris IVe ; depuis, chacun a pu s’y improviser animateur de débat en « ouvrant un café », venir dans ces cafés, s’y exprimer, sur un sujet improvisé, sans aucun critère imposé de compétence ni effort requis de cohérence, selon la règle du débat-type de Sautet ;





le sujet est choisi par l’animateur parmi les propositions actuelles des participants, juste avant que le débat proprement dit ne commence ; les participants demandent ensuite la parole, et la prennent dans l’ordre de leurs demandes ; parfois priorité est donnée à ceux qui n'ont pas encore parlé. Ce fonctionnement m'évoque à la fois le formalisme démocratique et l’anarchie en acte.


  Si les êtres humains possédaient les mêmes capacités intellectuelles et les mêmes sentiments, la faculté de philosopher serait équitablement répandue. Or l'ancien principe républicain de l’égalité des droits et celui, nouveau, de l’égalité des chances, ainsi que les principes de l’article VI de la Déclaration... de 1789, sont détournés par cette "philosophie" bistrotière et médiatique, cette paraphilosophie (comme on dit :  parapharmacie). Cette Déclaration du 26 août 1789 acceptait la « distinction des vertus et des talents » : membre de phrase rajouté lors des débats du 21 août 1789, sur proposition de T. G. de Lally-Tollendal (1751-1830), et qui frôla l’unanimité. Selon Condorcet :
« Tous les individus ne naissent pas avec des facultés égales […] En cherchant à faire apprendre davantage à ceux qui ont moins de facilité et de talent, loin de diminuer les effets de cette inégalité, on ne ferait que les augmenter. » (Nature et objet de l’instruction publique, 1791)
  Les compétences scientifiques, médicales et techniques, ainsi que les performances sportives, sont encore reconnues ; lorsqu’il s’agit de philosophie, le plus apédefte [ignorant, sans éducation ; cf Rabelais, Le Cinquième livre, chapitre XVI : " Menez-nous à ces Apedeftes, car nous venons du pays des savants, où je n'ai guère gagné. "] se trouvera promu par des bonnes âmes au niveau d’un génie philosophique potentiel qu’il faudrait écouter révérencieusement, quitte à mourir d’ennui ... Chacun raconte ou bavarde, tous ont des croyances, des opinions, des certitudes ; hélas !, il ne suffit pas d’avoir une tête, ou de prendre la parole, pour penser. De même qu’il y a une coupure – bachelardienne – entre la connaissance générale et la connaissance scientifique, il y en a une – platonicienne – entre l’utilisation courante du langage et cette activité philosophique caractérisée, selon Monique Dixsaut, par un « usage différent du discours ».



  Cet autre usage du discours présuppose la maîtrise de la langue, française chez nous, ce qui ne signifie pas qu’un individu tout seul puisse en être le maître ; il suffira qu’il n’en soit pas la ridicule victime, tel le Hongrois libéral Kertbeny qui prétendait connaître 52 langues, et qui, sur la langue française, disait à Baudelaire : " Je ne parle pas, je balbute " ; commentaire de Baudelaire : " Il n'en connaît évidemment que 51. ".

  En philosophie, un minimum de  termes techniques
Genre, espèce, sujet, objet, réel, imaginaire, symbolique, concept, analyse, synthèse, jugement analytique, jugement synthétique, raison, passion, critique, épistémologie, morale, métaphysique, éthique, liberté, vérité, logique, dialectique, etc.
sont les moyens et instruments d’une pensée exempte de confusions dramatiques. Il faut être un petit peu philosophe pour reconnaître la philosophie là où elle parle ; l’absolutisation de la règle démocratique est aussi nocive que celle du principe d’autorité car elle écarte le principe de compétence, alors que ni le principe constitutionnel d’égalité des droits, ni la culture véritable, ne supportent d’être subordonnés l’une à l’autre de façon générale et permanente. Faute de reconnaître ce dualisme, tout débat public tourne alors en l’interminable polémique de deux haines (principe de Nicolò Franco).


B /  « Mais qu’est-ce donc qu’un débat philosophique ? »...

... demanda-t-on un jour dans un café-philo parisien. À la différence de « conversation », « dialogue » ou « discussion », débat présente l’inconvénient de suggérer que, comme au Parlement, tous les problèmes puissent se résoudre par un vote majoritaire concluant un affrontement.

  La « pratique nouvelle de la philosophie », ou encore la « philosophie vivante », n’était jamais définie par les militants de l’association « Philos ». Certes, Bernard Sichère évoqua un jour « une philosophie vivante qui décidait le moment venu de descendre dans la rue », mais l’engagement sartrien ainsi décrit, fondé sur une œuvre, ne saurait être confondu avec un militantisme confus prônant la « mise en commun d’expériences (dans tous les domaines) » sans justifier le moins du monde en quoi cette activité pourrait rejoindre ce que les homines honesti ont connu jusqu’ici sous le nom de philosophie. 

  Se plaçant sous le haut patronage de Socrate d’Athènes, « Philos » ignorait beaucoup de choses :
a) Socrate pratiquait le dialogue suivi avec un interlocuteur grec librement accepté, non le débat de groupe (exception : Le Banquet) ;
b) Dialogue par ailleurs dissymétrique, fort loin donc d’un « échange avec un semblable ».
c) La philosophie évolua vers la maturité pendant vingt-cinq siècles, traversa le totalitarisme chrétien, favorisa l’essor des sciences et des techniques, et se heurta à deux totalitarismes majeurs au siècle dernier (ainsi qu'à l'islamisme en ce présent XXIe siècle) ; ces expériences faisant que les conditions culturelles et sociales qui présidèrent à sa naissance ne sont plus réunies.
d) La maïeutique socratique était construite rigoureusement (Platon, Lachès, 184-190), alors que les débats proposés se veulent souvent libérés de toute cohérence pédagogique ou universitaire, de toute rigueur sémantique, de tout lien avec la « corporation » (entendez : les professeurs de philosophie des lycées et des Universités), bref, de tout respect pour le travail intellectuel.

  Idéalement, un programme d’introduction de la philosophie dans la Cité aurait dû opposer :
  1. au quotidien, les concepts (les notions les plus abstraites) ;
  2. à la Révélation (le Verbum judéo-chrétien), la rationalité du Logos grec ;  Malebranche, Conversations chrétiennes, Entretien 1 : « Si donc vous n'êtes pas convaincu par la raison, qu'il y a un Dieu, comment serez-vous convaincu qu'il a parlé ? ». Et Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'Éducation, IV " Profession de foi du vicaire savoyard " : « Ils ont beau me crier : Soumets ta raison ; autant m'en peut dire celui qui me trompe : il me faut des raisons pour soumettre ma raison. »
  3. à l’action/agitation collective, la réflexion (individuelle) ;
  4. au risque, le courage ;
  5. au règne de l’opinion et des médias, enfin, le doute et le questionnement. Or dans la plupart des débats comme dans les publications attenantes, la pression du politique, de la correction politique, est si forte qu’à la fois la philosophie, et une simple information précise sur les faits évoqués, ont du mal à s'y faire une place.

C /  Les auteurs des siècles passés, au premier rang desquels Platon,...

... mais aussi la plupart de ceux de l’Humanisme puis des Lumières, jugeaient évidemment à regret  que l’esprit philosophique, le « naturel philosophe » (Platon, République, V-VI), était l’apanage d’un petit nombre. L’auteur de Sein und Zeit réservait l’engagement dans la pensée « au petit nombre » (Martin Heidegger, Qu’appelle-t-on par penser ?, II, ii ). Formulation proche de celle des Pythagoriciens :
« Seul un petit nombre est capable de penser et d’avoir des opinions fondées : seuls en effet, les gens instruits sont dans ce cas, et ils sont en petit nombre ! Si bien qu'évidemment cette faculté ne saurait être étendue au grand nombre. » (Jamblique, vers 242 / 325, Vie pythagorique, § 200, dans Les Présocratiques, coll. Pléiade).
Aucun recours à l’argument d’autorité, seulement un « tour de table » des compétences ; l’accusation d’argument d’autorité ne vise qu'à neutraliser les propos, et surtout les œuvres, de ces éminents auteurs, et à leur substituer la prose insipide et prétentieuse de nouveaux Jourdain ou Dupont-Lajoie.

La thèse post-moderne de l’universalité « démocratique » de la philosophie découle logiquement du postulat de l’universalité de la raison ; il s’agit d’une foi, reconnaissait Jean-François Robinet (professeur agrégé de philosophie) :
« cette foi fonde à la fois la démocratie et l’ouverture de la philosophie au plus grand nombre » (communication personnelle).
C’est à tort que l’on attribua une telle foi à Denis Diderot ; l’auteur de Jacques le fataliste pensait au  contraire que :
« Celui qui osera prononcer dans une question qui excède la capacité de son talent naturel, aura l’esprit faux. Rien n’est si rare que la logique : une infinité d’hommes en manquent. » (Réfutation de l’ouvrage d’Helvétius intitulé L’Homme, IV).
" La véritable manière de philosopher, c’eût été et ce serait d’appliquer l’entendement à l’entendement ; l’entendement et l’expérience aux sens ; les sens à la nature ; la nature à l’investigation des instruments ; les instruments à la recherche et à la perfection des arts, qu’on jetterait au peuple pour lui apprendre à respecter la philosophie. " (Pensées sur l'interprétation de la nature, XVIII)
Diderot semble avoir modifié son point de vue à la fin des Pensées :
" Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire. Si nous voulons que les philosophes marchent en avant, approchons le peuple du point où en sont les philosophes. Diront-ils qu’il est des ouvrages qu’on ne mettra jamais à la portée du commun des esprits ? S’ils le disent, ils montreront seulement qu’ils ignorent ce que peuvent la bonne méthode et la longue habitude. " (Pensées sur l'interprétation de la nature, XL) 

CONDORCET : " Généreux amis de l'égalité, de la liberté, réunissez-vous pour obtenir de la puissance publique une instruction qui rende la raison populaire, ou craignez de perdre bientôt tout le fruit de vos nobles efforts. N'imaginez pas que les lois les mieux combinées puissent faire un ignorant l'égal de l'homme habile, et rendre libre celui qui est esclave des préjugés. " (Cinq mémoires sur l’instruction publique (1791), Premier mémoire " Nature et objet de l’instruction publique ", conclusion).
Une instruction qui rende la raison populaire ; on retrouve ce souhait dans la Constitution de l'An I :
Article 22. - L'instruction est le besoin de tous. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les citoyens. (Constitution du 24 juin 1793).
Voltaire était sur une autre ligne : « Le roi de Prusse mande que sur mille hommes on ne trouve qu'un philosophe ; mais il excepte l'Angleterre. À ce compte il n'y aurait guère que deux mille sages en France ; mais ces deux mille en dix ans en produisent quarante mille et c'est à peu près tout ce qu'il faut, car il est à propos que le peuple soit guidé, et non pas qu'il soit instruit. Il n'est pas digne de l'être. » (lettre à M. Damilaville, 19 mars 1766). Écrivant à Voltaire, Jean-Jacques Rousseau se désolait de la montée en puissance de nombreux types III hésiodiens (les esprits faux) :
« En ce siècle savant, on ne voit que boiteux vouloir apprendre à marcher aux autres. Le peuple reçoit les écrits des sages pour les juger, non pour s’instruire. » (Lettre du 10 septembre 1755).
Selon Kant, « Un public ne peut accéder que lentement aux Lumières. Une révolution n’entraînera jamais une vraie réforme de la manière de penser ; de nouveaux préjugés tiendront en lisière, aussi bien que les anciens, la grande masse irréfléchie. » (Qu’est-ce que les Lumières ?). Il souhaitait que les peuples-rois, qui se gouvernent démocratiquement, ne fassent pas disparaître la classe des philosophes, et ne la réduisent pas au silence (Projet de paix perpétuelle, second supplément). Hegel, enfin, déplora qu’en ce qui concerne la philosophie, « le préjugé semble régner que […] chacun sait tout de suite philosopher » (Phénoménologie de l’esprit, Préface, IV).

Ces avertissements ne découragèrent pas Michel Onfray de créer son Université populaire ; le Sautet normand remplaça seulement le débat anarcho-démocratique par un cours magistral fort touffu...





D /   Encore des citations...

ne nous y trompons pas ; le reproche qui me fut fait par Guy Coq (« La philosophie est à tout le monde », Esprit, n° 239, janvier 1998, pages 205-210), puis Jacques Diament (qui l’avait cité comme une autorité …, Les Cafés de philosophie. Une forme inédite de socialisation par la philosophie, Paris : L’Harmattan, 2001)


d’invoquer des auteurs et leur autorité, n’avait que le seul but obscurantiste d’empêcher qu’on les entende. Si les œuvres de Platon, Montaigne (qui cite constamment), David Hume, Frédéric Nietzsche, Sartre, etc. ne peuvent être invoquées quand on parle de philosophie, que reste-t-il à dire ? Et à lire ? Coq et Diament ?…

   Le registre littéraire de la citation est, avec l'allusion, le renvoi, le plagiat, l'annotation, l'index, le lien hypertexte et la référence, une forme d’intertextualité, un moyen de croisement de l'expression et de la pensée avec celles des autres ; la citation fut un lien hypertexte avant la lettre. L'anti-citationnisme systématique est mauvais signe, un refus de savoir, donc un des aspects de l'obscurantisme ; on le constate assez souvent chez les autodidactes.

L'annotation des notes n'est guère plus pratiquée ; elle l'était encore au XVIIIe siècle :

Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, édition de 1740.



André Gide :
« Il est aussi naturel à celui qui emprunte à autrui sa pensée d'en cacher la source, qu'à celui qui retrouve en autrui sa pensée, de proclamer cette rencontre.
Les artistes les plus originaux ne sont pas nécessairement les plus incultes.
Si rare et si hardie que soit une pensée, il ne se peut qu'elle ne s'apparente à quelque autre ; plus vive et plus féconde est sa joie à se retrouver dans le passé des parents. » (Journal, Cuverville, juin 1927).
   Cette rencontre des pensées est une condition nécessaire à la fois de consistance et d’objectivité, et, surtout, découle du caractère social, intersubjectif, du langage. Assez souvent dans un texte se détache une formule qui fait mouche, que l'on a envie de noter et de citer avec son contexte. La rencontre primaire d'une citation peut être l'occasion d'une retrouvaille secondaire avec une œuvre, voire avec un auteur (ceci pour ceux qui ne sont pas "trop fiers pour s'instruire"). L'anti-citationnisme primaire qualifia la citation d' "esprit des autres" (comme Dumas fils  a pu dire des affaires que c'était "l'argent des autres"), ou de "talonnettes de l'esprit". Cet esprit critique serait bien mieux employé à vérifier les citations qui circulent, notamment sur Internet, soit que leur texte est souvent corrompu, la citation mal découpée, soit que l'on attribue à l'un ce que l'autre écrivit.
« He that has but ever so little examined the citations of writers, cannot doubt how little credit the quotations [citations] deserve [méritent] when the originals are wanting [manquent] ; and consequently how much less quotations of quotations can be relied on [sont fiables]. »
John Locke, Essai sur l’entendement humain, IV, xvi, § 11.
" The subject of quotation being introduced, Mr. [John] Wilkes censured it as pedantry. Johnson. ‘No, Sir, it is a good thing; there is a community of mind in it. Classical quotation is the parole of literary men all over the world.’ "
James Boswell [1740-1795], The Life of Samuel Johnson [1709-1784], 1791.

Travail critique entrepris sur Internet, où circulent beaucoup de citations qui ne sont pas des notes de lecture, mais seulement, par manque de probité, du copié/collé sur des sites citationnels ; dont un certain nombre sont carrément faussement atribuées à de grands auteurs :

Quotations

List of misquotations

HALTE AUX CITATIONS MAL ATTRIBUÉES !

Les citations les plus colportées, et donc déformées ou falsifiées, ne sont généralement pas les plus intéressantes pour l'histoire des idées, ce qui relativise la nuisance de ces misquotations. On peut tenter de les rectifier lorqu'elles sont utilisées pour une propagande politique ou religieuse.

En voici quelques exemples :

Homo homini lupus, l'homme est un loup pour l'homme : l'originalité de cette formule de l'écrivain latin Plaute, citée par Montaigne, est attribuée à Hobbes qui la cite effectivement dans l'Êpitre dédicatoire du De Cive (Sur le citoyen) ;

Tabula rasa, expression latine désignant une tablette d'écriture vierge, est attribuée au philosophe grec Aristote sans donner les termes précis d'Aristote dans son De l'Âme (livre III, chapitre 4, 430a1 : γραμματείῳ ᾧ μηθὲν ἐνυπάρχει ἐντελεχείᾳ, écritoire (tablette) sur lequel rien n'est écrit). On prétend que Locke l'a employée, alors que l'original anglais porte simplement : a white paper, une feuille blanche (ou vierge).

Des phrases des Évangiles ou d'Augustin sont attribuées à Pascal ; il est en revanche plus difficile de savoir que " Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie " est une transposition d'un passage des Lettres de saint Jérôme.

Des phrases de Cicéron ou de Sénèque sont attribuées à Montaigne, des formules de Montaigne l'étant à Pascal ou à Descartes ;

La pensée d'Helvétius (1715-1771), « Rien de grand ne se fait sans passion », également présente chez Diderot (et anticipée chez Montaigne), est attribuée à Hegel ;
" Rien de grand en ce monde ne s'est fait sans passion, aurait pu dire Nietzsche à la suite de Hegel. " (Dorian Astor, Pourquoi nous sommes nietzschéens, page 279). 
La remarque du caractère arbitraire du signe linguistique est assignée à Saussure, alors qu'on la trouve déjà chez Antiphon, Platon, Montaigne, Locke et Malebranche.

Une idée ancienne, explicitée par Gassendi, Leibniz (" il n'est pas plus vrai ni plus certain que je pense, qu'il n'est vrai et certain que je pense telle ou telle chose ", Remarques sur la partie générale des principes de Descartes), Schopenhauer (Le Monde, Suppléments, chapitre I), et notée comme triviale par Nietzsche, « Toute conscience est conscience d'un objet », est considérée comme originale chez Brentano, voire saluée comme une découverte de Husserl, ce que fit Jean-Paul Sartre.

Sartre cite « Si Dieu n'existait pas, tout serait permis » comme étant de Dostoïevsky ; la phrase de Dostoïevsky, dans la troisième partie des Possédés, est bien différente, et se résumerait plutôt en « Si Dieu n'existe pas, je suis entièrement libre ».

De
Descartes : " Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l’ordre du monde… " (Discours de la méthode, III),
Sartre fit
" À partir du moment où les possibilités que je considère ne sont pas rigoureusement engagées par mon action, je dois m'en désintéresser, parce qu'aucun Dieu, aucun dessein ne peut adapter le monde et ses possibles à ma volonté. Au fond, quand Descartes disait : " Se vaincre plutôt soi-même que le monde " il voulait dire la même chose : agir sans espoir. " (L'Existentialisme est un humanisme).
* * * * *

Il existe certes un mauvais usage de la citation, noté par La Bruyère :
« Il y a des esprits, si je l'ose dire, inférieurs et subalternes, qui ne semblent faits que pour être le recueil, le registre, ou le magasin de toutes les productions des autres génies : ils sont plagiaires, traducteurs, compilateurs ; ils ne pensent point, ils disent ce que les auteurs ont pensé ; et comme le choix des pensées est invention, ils l'ont mauvais, peu juste, et qui les détermine plutôt à rapporter beaucoup de choses, que d'excellentes choses ; ils n'ont rien d'original et qui soit à eux ; ils ne savent que ce qu'ils ont appris, et ils n'apprennent que ce que tout le monde veut bien ignorer, une science aride, dénuée d'agrément et d'utilité, qui ne tombe point dans la conversation, qui est hors de commerce, semblable à une monnaie qui n'a point de cours : on est tout à la fois étonné de leur lecture et ennuyé de leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce sont ceux que les grands et le vulgaire confondent avec les savants, et que les sages renvoient au pédantisme. » (Caractères, I, § 62).
Mais ce mauvaise usage ne saurait, comme en bien d'autres cas, discréditer le bon.

Enfin Voltaire : « Je n'aime point à citer ; c'est d'ordinaire une besogne épineuse ; on néglige ce qui précède et ce qui suit l'endroit qu'on cite, et on s'expose à mille querelles. Il faut pourtant que je cite Lactance, Père de l'Église, qui dans son chapitre XIII, De la colère de Dieu, fait parler ainsi Épicure : " Ou Dieu veut ôter le mal de ce monde, et ne le peut ou il le peut, et ne le veut pas ; ou il ne le peut, ni le veut ; ou enfin il le veut et le peut. S'il le veut, et ne le peut pas, c'est impuissance, ce qui est contraire à la nature de Dieu ; s'il le peut, et ne le veut pas, c'est méchanceté, et cela est non moins contraire à sa nature ; s'il ne le veut ni ne le peut, c'est à la fois méchanceté et impuissance ; s'il le veut et le peut (ce qui seul de ces partis convient à Dieu), d'où vient donc le mal sur la Terre ? ".
L'argument est pressant. »
Questions sur l'Encyclopédie, article " Bien, tout est bien ".

* * * * *

E / Le préjugé relevé et récusé par Hegel,
« tout le monde est philosophe »
fut colporté par ce phénomène sociologique et médiatique des cafés-philo, sorte de « mai 68 philosophique » (sans l’humour ni l’imagination, hélas !), qui vit quelques centaines de nouveaux Monsieur Jourdain (parfois aussi, de nouveaux Dupont-Lajoie), mâles et femelles, s’enticher de philosophie sans la connaître, et trop souvent, non toujours cependant, sans être disposés à faire l’effort de la travailler.

Repérer les frontières de l’ordre du sens après celles de la juridiction de la raison pure, c’est l’une des tâches critiques spécifiques de la philosophie ; or l’exigence de « donner du sens », hors de toute interrogation sur la pertinence de cette notion de sens lorsque l’on en détourne la signification ordinaire (interne à l’ensemble des significations des actes de l’existence humaine) en l’appliquant, de façon élargie, à la globalité de l’aventure humaine, au monde vivant terrestre, ou à l’Univers, écarte les parleurs des cafés, les bistrosophes, de la perspective philosophique qui commence notamment avec le refus nietzschéen du sens à tout prix ; faute de cette interrogation, ils restent contemplateurs des ombres dans la caverne platonicienne. Que la taverne philosophique matérialise aujourd'hui cette caverne n’est pas le moindre des paradoxes de l'expérience.

Ces lieux communs : « tout le monde fait de la philosophie », « la philosophie est à tout le monde », témoignent du refus d’aborder l’état de la discipline philosophique, dispositif complexe comportant de nombreux domaines, différentes écoles ou courants, bien évidemment autres que ceux de la Grèce antique. Jean-Paul II, dans l’encyclique Fides et ratio, affirma que « tout homme est, d’une certaine manière, un philosophe » (III, § 40), que « l’homme est naturellement philosophe » (VI, § 64) ; l’ignorance pontificale de la philosophie se révéla lorsqu’il attribua à Platon la paternité, non de dialogues, mais de traités (Introduction, § 1).


F / Tempérer la démocratie

   L’approche confuse et globale qui ignore écoles et domaines se conforte de son ignorance, selon le principe de Goya : « Le sommeil de la raison produit des monstres » (Caprices) ; il n’y a rien à apprendre, à étudier, puisque la philosophie « morte » ou « livresque » des auteurs et des professeurs ne recèle aucune valeur actuelle. Cf Éric Auzanneau et Claude Courouve, La Crise des cafés-philo, ou Le Danger de l’obscurantisme, 1997 (auto-édition) ; et la lecture critique qu'en fit David Sawadogo dans L’Incendiaire, n°6, juin 1997).

   Il n’y aurait qu’à prendre la parole pour produire, au large des « références », de la philosophie enfin « vivante ». Les œuvres des bons auteurs sont ravalées au statut de « milliards de phrases » écrites par des « êtres morts depuis longtemps » et qui ne mériteraient, tout au plus, qu’un « détour » (Guy Coq, « La philosophie est à tout le monde », Esprit, n° 239, janvier 1998, pages 205-210). L’obscurantisme ou « ignorantisme militant » décrit par Jean-Claude Milner,
« mépris des savoirs que l’on ne maîtrise pas au nom de sa propre absence de savoir » (De l’École, Paris : Seuil, 1984),
voudrait imposer la prévalence de l’utilité immédiate et de l’action/agitation sur la pensée ; la sinistre maxime, d’abord jésuite, puis totalitaire, « la fin justifiera les moyens » s’oppose alors au principe de Luther King, seul principe moral qui pourrait valoir en politique, « les moyens justifient la fin » et cautionne un débat informe par l’argument anti-intellectualiste d’une urgence de l’action politique contre « l’injustice sociale ». Principe moral formulé en 1963 par Martin Luther King (1929-1968) :
« Les moyens que nous utilisons doivent être aussi purs que les buts que nous voulons atteindre. » (Révolution non-violente/Why we can’t wait, 1963, chapitre V).
   La confrontation de l’ordre culturel des œuvres avec celui de l’égalité des droits, de la liberté d’opinion et de la justice sociale, fort dommageable sur le plan intellectuel, résulte d’une liberté exercée dans la Cité, aux risques des participants ; on se doit de répondre de manière informée et rationnelle à ceux qui contestent la nécessité d’un tel rappel à l’ordre. Le phénomène des cafés-philo pose la question de la rareté des lieux de discussion, de confrontation, ou de simple convivialité ; mais toute confrontation demande, pour un minimum de chances de succès, un cadre préalablement défini et structuré (tel le choix des amis (amiage) sur facebook). Le café-philo permit en tout cas, comme le remarqua Éric Auzanneau, d’appréhender l’obscurantisme – qui n’est pas la simple ignorance, mais bien plutôt une relation négative au savoir, une véritable épistémophobie – et de tester arguments et techniques propres à le réduire et éventuellement réutilisables dans le champ pédagogique (la question paresseuse « à quoi ça sert ? » étant une des plus fréquentes chez les lycéens et étudiants).

  Selon le prof de philo Jean-François Robinet, une discussion peut être de caractère philosophique si elle est conduite par un philosophe cultivé et ouvert (L’Enseignement philosophique, mars-avril 1997) ; quelques conditions supplémentaires me semblent requises, qui introduisent des « variantes » par rapport au « débat-type » établi par Marc Sautet en 1992 :
- Que la discussion reste centrée sur les commencements de la philosophie : la critique de l’usage courant du langage, l’étonnement, le doute méthodique et la vérification, l’incrédulité, la relation au savoir ; ainsi l’approfondissement des uns pourra avoir une chance de cohabiter heureusement avec l’initiation des autres à la coupure platonicienne.- Que les participants disposent d’instruments parascolaires (dictionnaires, anthologies) leur offrant un tableau général de la discipline philosophique.- Certaines variantes ont été pratiquées : travail sur un texte choisi à l’avance, ou sur un thème annuel ; débats non publics où les participants sont cooptés, etc. Lorsque l’animateur est seul à connaître les complexités de l’univers philosophique, il focalise les préjugés sur les intellectuels, passe pour être « hors de la vie réelle », « perdu dans ses idées », « coupé de la société », et bien entendu « élitiste » ; cela va parfois jusqu’à la haine intellectuelle, qui n’a rien à envier à ses cousines, les haines religieuse, raciale, homophobique ou sociale.
   Lorsque les exigences philosophiques sont ignorées de tous, l’affaire tourne à la satisfaction quasi-générale, selon le principe de Sénèque le Jeune :
« Ils ne se croient raisonnables que parce qu’ils sont nombreux à déraisonner. » (cité par Augustin, La Cité de Dieu, VI, x, 1).
Dans Le Figaro du 9 septembre 1996, l’ancien ministre de la culture Philippe Douste-Blazy parla d’une « très forte demande de culture et de philosophie » mais peu avant, l’ancien Premier ministre Édouard Balladur se demanda publiquement à quoi servait la philosophie. L’ancien ministre de l’Éducation Claude Allègre s’était dit incertain de « l’utilité de cours de philosophie pédagogique » donnés aux futurs professeurs et avait ajouté :
«  des cours sur la violence, la drogue, le comportement à avoir dans les situations difficiles, les nouvelles technologies ou l’enseignement de la morale civique me paraissent beaucoup plus importants que des élucubrations philosophiques. » (Compte-rendu analytique du Sénat, 30 novembre 1998, cité dans L’Enseignement philosophique, novembre-décembre 1998).
Ce désir de philosophie en tant que « pratique intellectuelle exigeante et radicale » (Dalibor Frioux,  « Psychopathologie de la philosophie », L’Aventure humaine, n° 7, juin 1997), on peut en revanche l’espérer chez les 3 000 professeurs et 5 000 étudiants de cette discipline, car ils devraient savoir que « philosophie immédiate » est contradictio in adjecto, une contradiction entre les termes, que la médiation par les savoirs historique et scientifique, ainsi que la connaissance des grands textes, sont indispensables à l’étude de la philosophie, voire à l’éclosion du philosophe. Le grand public manifeste tout au plus la curiosité inspirée par un objet méconnu ; le café-philo est alors un divertissement,  une occasion de rencontres, parfois agréables, non un lieu de dialogue et de réflexion qui respecterait les exigences de la discipline – ou au moins amorcerait un tel respect (Jacques Bouveresse, La Demande philosophique. Que veut la philosophie et que peut-on vouloir d’elle ?, L’Éclat, 1996).

   Jacques Bouveresse, après Jacques Lacan, fit l’objet d’une exigence de compréhensibilité facile par tous, à la suite de sa leçon inaugurale au Collège de France.
La Recherche, n° 281, novembre 1995, page 5, éditorial non signé intitulé « Vulgariser la philosophie » :
   « La France est un des rares pays qui accorde un certain crédit à la philosophie. La présence de cette discipline au baccalauréat en témoigne, même si les sujets de réflexion proposés aux élèves et le type de réponse qu’on attend d’eux évoquent plutôt les exercices de rhétorique de la IIIe République.  L’intronisation de Jacques Bouveresse au Collège de France relève d’un autre rituel : répondant au vœu de Socrate, notre pays tient à entretenir un philosophe au Prytanée. C’est excellent. Mais on peut se demander si l’idée est vraiment aboutie. Car le philosophe grec ne concevait pas son art autrement qu’enraciné dans la Cité. Il parlait avec les gens. Or il faut bien l’admettre : le texte de la leçon inaugurale de Jacques Bouveresse, pourtant rédigé dans un style pur, dénué du jargon auquel nous ont habitués les Deleuze et Derrida, n’annonce pas une rencontre prochaine entre la philosophie et le peuple. Il est aussi opaque pour un scientifique même cultivé qu’un livre de mécanique quantique pour un paysan du bocage. Mais ne perdons pas espoir ! Il y a peut-être quelque chose à faire pour promouvoir l’esprit philosophique – qui vaut bien l’esprit scientifique. À La Recherche, nous ne désespérons pas de parvenir un jour à vulgariser la philosophie. ».
   Voir la réponse de Jacques Bouveresse dans La Demande philosophique, chapitre I, page 24. Je pense avoir répondu à l’argument qui identifiait l’exercice contemporain de la philosophie à l’activité de Socrate. Il n’y aurait qu’à prendre la parole pour produire, loin des « références », de la philosophie enfin « vivante ». Une philosophie (ou aussi bien une mathématique) compréhensible immédiatement par chacun serait sans consistance et d’apport intellectuel nul. Marc Sautet proclamait qu’il avait montré, contre la « corporation », que la philosophie est accessible à tous ; il commettait la faute logique de considérer comme démontré ce qui reste en question, à savoir : est-ce vraiment de la philosophie qu’élaboraient les parleurs des tavernes ? Avec cette entreprise dite de « démocratisation », le produit fini a-t-il conservé ses qualités essentielles ? Vient immanquablement à l’esprit la constatation d’André Gide :
« La valeur spécifique et individuelle cède à je ne sais quelle valeur collective, qui n’a plus de valeur intellectuelle du tout. » (Journal, 13 août 1933 – Paris : Gallimard, collection " Bibliothèque de la Pléiade ").

G /  Marc Sautet, marxiste convaincu,...

... voulait faire jouer à la philosophie, dans les cafés et surtout dans son Cabinet de philosophie, le rôle historique de moyen de transformation du monde ; « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer » (Karl Marx, Thèses sur Feuerbach, 1845).


Luc Ferry (pas encore ministre) à « Bouillon de culture », France 2, 20 décembre 1996 :
« J’ai mis cinq ans de ma vie à lire La Critique de la raison pure […] J’aurais envie que les gens comprennent bien que penser par soi-même c’est l’idéal, mais qu’il faut d’abord commencer par penser par autrui ».
Michel Onfray, initiateur en 2002 de l'Université populaire de Caen, commenta ainsi l'expérience des cafés philo :
" Faire descendre ls philosophie dans la rue (une entreprise qui me passionne, ne suppose pas de devoir la mettre sur le trottoir (un tropisme aussi détestable que de l'enfermer dans un tabernacle ou un reliquaire). La nécessaire Nuit du 4 août en philosophie ne doit pas passer par la surenchère de démagogie, car les têtes philosophiques au bout d'une pique ne suffisent pas à faire une révolution... Je ne veux choisir ni l'Université de Victor Cousin, ni le café philo de Marc Sautet qui constituent, à mon avis, deux impasses pour la discipline. Ni élitisme ; ni démagogie. [...] Laisser croire à un individu que, parce qu'il aura écouté, entendu, participé ou monopolisé le débat, il aura philosophé, voilà qui relève de la forfaiture ! La pratique de la philosophie suppose un apprentissage de la philosophie — exactement comme la pratique d'un instrument de musique ou d'une langue. " (Rendre la raison populaire, Paris : Editions Autrement, 2012 ; Flammarion, collection Librio, 2013)
Les parleurs des tavernes suggèrent une lecture ironique de L’Internationale d’Eugène Pottier (« Nous ne sommes rien, soyons tout ») ; ils  renvoyèrent à Sautet, sous une forme caricaturale, le message pragmatique de John Rawls et de Richard Rorty : « la démocratie a priorité sur la philosophie » et celui, volontariste, de J.-M. Lévy-Leblond : « c’est la primauté accordée à la conscience qui développera la compétence ». Comment pourrait-on en ces lieux répandre l’instruction et favoriser « les progrès de la raison publique », selon le vœu de la Constitution de l’an I, article 22 ?

Marc Sautet au café des Phares, place de la Bastille, Paris
   

   Le civilisé ne se réduit pas au citoyen docile à la correction politique. Il est l’individu entretenant, à la différence du barbare qui vit sous le régime de la horde, de sa bande, de sa tribu ou de sa communauté, un rapport spécifique avec le passé et les œuvres de culture, comme le suggéra Pierre Kaufmann (1916-1995) dans Qu’est-ce qu’un civilisé ? (Paris : Atelier Alpha bleue, 1995 ; opuscule en quatre parties : culture et civilisation, normativité et barbarie, modèles architecturaux, l’éthique civilisatrice).



dimanche 15 avril 2018

LA CONNAISSANCE OUVERTE ET SES ENNEMIS



« Moi qui effectivement ne sais rien, je ne vais pas m'imaginer que je sais quelque chose. En tout cas, j'ai l'impression d'être plus savant que lui [un de ceux qui passent pour être des savants 21b] du moins en ceci, qui représente peu de chose : je ne m'imagine même pas savoir ce que je ne sait pas. » […] « J’avais conscience de ne savoit pratiquement rien. » Socrate, in Platon, Apologie de Socrate (genre ethique), vi, 21d ; viii, 22c. Traduction Brisson, Paris : Flammarion, 2017, pages 57, 59 en collection GF. 
« L’opinion est une croyance qui a conscience d’être insuffisante subjectivement aussi bien qu’objectivement. Quand la croyance n’est suffisante que subjectivement, et qu’en même temps elle est tenue pour objectivement insuffisante, elle s’appelle foi. Enfin, celle qui est suffisante subjectivement aussi bien qu’objectivement s’appelle savoir. La suffisance subjective s’appelle conviction (pour moi-même), la suffisance objective, certitude (pour chacun). » Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, " II Théorie transcendantale de la méthode ", chapitre II " Canon de la raison pure",, troisième section " De l'opinion, du savoir et de la foi "; traduction Alexandre Delamarre et François Marty, Paris : Gallimard, 1980, collection « Bibliothèque de la Pléiade », pages 1377-1378.


§ I /   Les obstacles à la probité ou à l'objectivité, c'est-à-dire notamment à la possibilité de prendre connaissance d'un texte sans y ajouter des interprétations ni y opposer des dénis, à la capacité de reconnaître des faits véritablement établis, demeurent (l'ignorance pure mise à part) l'esprit de parti et l'esprit de système, deux antagonistes de l'esprit d'examen ; les esprits totalitaires, les esprits asservis [cf Nietzsche, die gebundenen Geister (1876), cumulent ces handicaps et suggèrent leur appartenance au troisième et dernier type hésiodien, celui de l'esprit faux. Après le nazisme et le communisme, voilà que nous devons faite face à la correction politique (ou politiquement correct), héritière du stalinisme, qui monte en puissance ; - et enfin à l'islam(isme) assorti de son terrorisme.


I - Les traits principaux du totalitarisme, repérés notamment par Hannah Arendt (1906/1975) et Raymond Aron (1905-1983), et qui s'appliquent de plus en plus à la " correction politique " , m'apparaissent être les suivants :

I / A/ Idéologie officielle et parti ou religion unique dont les organisations (syndicats, mouvements de jeunesse, associations cultuelles et culturelles) sont à la fois concurrentes et libres dans l'État (1).

I / B/ Pénétration des activités sociales avec exigence de participation intense des adultes et jeunes aux diverses manifestations, fêtes et journées, rites ; suppression de la barrière entre vie publique et vie privée.

I / C/ Violence physique utilisée en politique comme moyen de lutte contre l'ennemi (classe, peuple, race, religion, opposants) ; victimes en grand nombre. Relisons Albert Camus :
" De quelque manière qu’on tourne la question, la nouvelle position de ces gens qui se disent, ou se croient, de gauche, consiste à dire: il y a des oppressions qui sont justifiables parce qu'elles vont dans le sens, qu'on ne peut justifier, de l'histoire. Il y aurait donc des bourreaux privilégiés, et privilégiés par rien. [...] C’est une thèse que, personnellement, je refuserai toujours. Permettez-moi de lui opposer le point de vue traditionnel de ce qu'on appelait jusqu'ici la gauche : tous les bourreaux sont de la même famille. " (2).
Pour Albert Camus, l'emploi de la violence en politique ne pouvait se justifier en aucun cas.

I / D/ Abolition de la liberté d'expression et de la liberté d'opinion, criminalisation, voire  psychiatrisation, des pensées dissidentes.

I /E / Valeurs communes : le corps, la force physique, le sport. L'opposition de la force et du savoir, qui préfigure celle de l'idéologie totalitaire et de la connaissance ouverte, fut repérée par les philosophes présocratiques ; Xénophane de Colophon (vers -570/-460) écrivait :

"Ma science prévaut sur la force des hommes [...] Ce n'est pas à bon droit qu'on préfère la force à la science, en laquelle est sise la valeur." (3).


   Selon le physicien Werner Heisenberg (1901-1976), la force supérieure de la culture occidentale réside dans la relation, établie depuis les Grecs, entre l'énoncé de la question de principe et l'action ; d'où l'intérêt de puiser aux sources antiques pour les travaux d'aujourd'hui. ("Les rapports entre la culture humaniste, les sciences de la nature et l'Occident", in La Nature dans la physique contemporaine, Gallimard, 1962, collection Idées.)



  Donnons ici quelques définitions de la culture classique ou académique :
Apprendre à calculer, à penser causalement, à prévenir, à croire à la nécessité (Frédéric Nietzsche) ;
le processus de symbolisation d’un groupe social (Pierre Kaufmann) ;
l’ensemble des œuvres de l’esprit humain (François Furet).
Mais on entend aujourd’hui plutôt par culture une appartenance héritée du simple fait de la naissance dans une civilisation donnée, une identité (Robert Legros).

  À l’opposé de la valorisation du savoir, les régimes totalitaires ont toujours privilégié les compétitions sportives et le militarisme. En ce qui concerne le savoir, c'est l'opposition entre les idéologies, de classe, de race, de religion ou de dominés, et le savoir objectif, si j'ose ce pléonasme, opposition qui réalise un dualisme épistémologique, que je repère comme un trait totalitaire essentiel.


I / F/ Sentiment excessif de leur importance inculqué aux enfants, embrigadement de la jeunesse.


§ II / A  Dualisme épistémologique : théorie des deux sciences (aryenne/juive, prolétarienne/bourgeoise), des deux cultures, des deux logiques, voire des deux pensées, théorie elle aussi commune à ces deux totalitarismes (4) majeurs du XXe siècle, et présente, on le verra, chez un de leurs successeurs, ce politiquement correct, ou PC, ou mieux correction politique, dont la mécanique monte inexorablement en puissance ; l'autre successeur étant l'islamisme.

   La question a pu être posée : le christianisme de la période inquisitoriale (1233 - fin XIVe siècle, en France), l’islam actuel, sont-ils assimilables à un totalitarisme, comme semblait le penser Ernest Renan ?
« Le christianisme, avec sa tendresse infinie pour les âmes, a créé le type fatal d'une tyrannie spirituelle, et inauguré dans le monde cette idée redoutable, que l'homme a droit sur l'opinion de ses semblables. L’église ne se fit pas l’état, mais elle força l’état à persécuter pour elle. Si le bras séculier exécutait la sentence, le prêtre la prononçait. » ; et sur l’islam : « le fanatisme […] le dédain de la science, la suppression de la société civile » ((Ernest Renan, L'Avenir religieux des sociétés modernes, 1850, III ; De la part des peuples sémitiques …, 1862).
Jean-Jacques Rousseau décelait une affinité entre christianisme et tyrannie : « Le christianisme ne prêche que servitude et dépendance. Son esprit est trop favorable à la tyrannie pour qu’elle n’en profite pas toujours. Les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves; ils le savent et ne s’en émeuvent guère ; cette courte vie a trop peu de prix à leurs yeux. ». (Du Contrat social, 1762, IV, 8).

  Quid de la Révolution française après 1792, qui n'avait pas besoin de poètes ni de savants — croyait-elle  qui guillotina André de Chénier et Lavoisier, qui emprisonna Condorcet, qui, en somme, reprit avec brutalité les méthodes de l’Inquisition et des papes. « À beaucoup d'égards, la Révolution française a correspondu à une sorte de purge à la russe », écrivait l'ethnologue Robert Jaulin dans sa conclusion de L'Univers des totalitarismes (Paris : Loris Talmart, 1995).

  Les mythes fondateurs de l’islamisme sont aujourd’hui celui de la terre d’islam, celui de l’unité de la nation islamique, celui de la guerre sainte et celui de la régénération religieuse (cf Yves Charles Zarka, " Que s’est-il passé le 11 septembre 2001 ? ", Cités – Philosophie, Politique, Histoire, n° 8, novembre 2001) ; or une société ouverte se fonde sur une culture qui, loin d’être réduite à des mythes, est largement ouverte à la science, au droit, à la philosophie et à l’art.

   Les religions abrahamiques, d'origine asiatique, opposent une méthode particulière de lecture, l'exégèse, notamment chrétienne, à la philologie classique. Mais avant de lire entre les lignes, il faudrait savoir lire les lignes. Avec le post-modernisme, apparaît enfin l'opposition de deux conceptions de l'école, l'apprentissage des pédagogues , qui place l'enfant au centre du système éducatif - opposé à l'enseignement des professeurs ; les partisans de l'apprentissage parlant d'un " changement de paradigme ".


Selon des propos rapportés d'Adolf Hitler,
   " La science est un phénomène social [...] Le slogan de l'objectivité scientifique n'est rien d'autre qu'un argument inventé par les chers professeurs qui désiraient se soustraire au contrôle de la puissance étatique, alors que ce contrôle est indispensable. [...] Il existe bel et bien une science nordique et une science national-socialiste et elles doivent s'opposer à la science judéo-libérale. " (Hermann Rauschning, Hitler m'a dit, Aimery Somogy, 1979, chapitre XV. [Gespräche mit Hitler, 1939]. Traduction revue par Cl. C.)

  Jacques Derrida pensait que « les nazis voulaient aussi éradiquer, d’une certaine façon, la science elle-même [et pas seulement la psychanalyse], le principe "universaliste" et "abstrait" de la science » que l'on doit aux Grecs anciens ; cf Jacques Derrida/Élisabeth Roudinesco, De quoi demain …Dialogue, Paris : Fayard/Galilée, 2001, page 307 ; cet ouvrage à quatre mains ignore les problèmes de sécurité, de clash des cultures, d’éducation et d’écologie et ne cultive que l’obsession de l’antisémitisme, notamment « inconscient » : on croirait lire Augustin : « Comme nous savons quels sont sur cela vos véritables sentiments, nous ne pouvons ignorer en quel sens vous avez dit ces paroles » (Contre Julien, IV, iii, 29).


II / B / La distinction nazie entre deux formes de connaissances, cette « sociologie de la science », se retrouve chez les marxistes français, dont le très influent Jean Desanti (1914-2002) :

« Comment peut-on parler de science sans citer une seule fois le nom du plus grand savant de notre temps, du premier savant d’un type nouveau, le nom du grand Staline ? »
Victor Joannès, responsable communiste, en 1948. Cité après repentir par Jean-Toussaint Desanti dans Dominique Desanti, Les Staliniens, Paris : Fayard/Marabout, 1975, page 362.

Avant repentir : "La science est la connaissance objective des lois de la nature. Mais cette objectivité est le fruit de la lutte, de l'histoire, de la société."
"L'opposition de la science bourgeoise et de la science prolétarienne [...] reflète simplement ce fait que la pratique bourgeoise et la pratique prolétarienne sont contradictoires."
"Aujourd'hui les mêmes mots ont un sens contradictoire, selon que ce sens est celui auquel s'attache encore la classe qui meurt, ou au contraire celui que forge la classe qui va de l'avant, la classe ouvrière. Le mot "science" ne fait pas exception."
"La science prolétarienne est aujourd'hui la véritable science [...] Les nouveaux et modernes Galilée s'appellent Marx, Engels, Lénine et Staline" (Jean Desanti).
"La véritable science est dans le camp de la classe ouvrière, de la révolution, de l'Union soviétique, de Staline." (a)

a. M. Darciel [H. Provisor], J.-T. Desanti, G. Vassails : " Science bourgeoise et science prolétarienne ", La Nouvelle Critique, juillet-août 1949, pages 32-51.
Laurent Casanova, Jean Desanti, Gérard Vassails, Francis Cohen, Raymond Guyot, Science bourgeoise et science prolétarienne, LNC, 1950.

Voir aussi Louis Aragon, " De la libre discussion des idées  ", Europe, octobre 1948 : "la victoire de Lyssenko est [...] une victoire de la science ". Aragon, c’est « la force d’un Lénine et la logique d’une guillotine », disait déjà André Germain en 1924 (La Revue européenne, n° 22).

" L’affaire Lyssenko appelle sous la plume de ceux qui se penchent sur elle les superlatifs les plus réprobateurs : « l’épisode le plus étrange et le plus navrant de toute l’histoire de la Science », selon le prix Nobel de biologie Jacques Monod [Préface au livre de Jaurès Medvedev Grandeur et chute de Lyssenko, Paris :Gallimard, 1971, page 7.] ; « une régression, unique dans les annales de la science contemporaine », pour les journalistes Joël et Dan Kotek [L’affaire Lyssenko, Bruxelles, Ed. Complexes, 1986, page 10.] ; et rien moins que la « plus grande aberration rencontrée dans l’histoire des sciences de tous les temps » [Denis Buican, Lyssenko et le lyssenkisme, Paris : PUF, Que-sais-je ?, 1988.], si l’on veut bien suivre le généticien Denis Buican [Denis Buican, L’éternel retour de Lyssenko, Paris : Ed Copernic, 1978, page 7.] " (" L’affaire Lyssenko, ou la pseudo-science au pouvoir " par Yann Kindo, SPS n° 286, juillet-septembre 2009).
* * * * *

ALTHUSSER : « Je commençais à me douter de son suivisme [celui de JT Desanti] quand je le vis emboîter le pas à Laurent Casanova, corse comme lui, dans toutes ses manipulations politiques de la science bourgeoise et de la science prolétarienne, en laquelle jamais je ne tombai. Chaque fois que je rencontre Victor Leduc, alors un cadre important aux "intellectuels" du Parti, il me rappelle ma position dans les discussions de ce temps :
" Tu étais contre l'opposition des deux sciences, et tu étais pratiquement le seul de ton avis chez les intellectuels du Parti."
   Les ouvriers s'en foutaient tout naturellement. Ce que je sais, c'est que, pour sa honte, Touki [son prénom pour les intimes] écrivit "sur commande", comme il le dit plus tard, un invraisemblable article théorique dans La Nouvelle Critique, pour "fonder" (toujours la même affaire) la théorie des deux sciences dans la lutte des classes. Personne ne lui demandait en conscience de désavouer publiquement sa conscience et sa culture philosophiques. Mais il le fit et n'avait pourtant pas l'excuse d'un procès au Conseil communal. » L’Avenir dure longtemps suivi de Les faits, XV, Paris : Stock, 1992. Réédité par Flammarion en collection Champs-essais en 2013.

* * * * *

Dualisme épistémologique aussi chez Jean-Paul Sartre, avec sa critique de l'objectivisme bourgeois :
« Gide nous a libérés de ce chosisme naïf [de la deuxième génération symboliste] : il nous a appris ou réappris que tout pouvait être dit – c'est son audace – mais selon certaines règles du bien-dire – c'est sa prudence. De cette prudente audace procèdent ses perpétuels retournements, ses oscillations d'un extrême à l'autre, sa passion d'objectivité, il faudrait même dire son « objectivisme » – fort bourgeois, je l'avoue –, qui le fait chercher la Raison jusque chez l'adversaire et se fasciner sur l'opinion d'autrui. » (" Gide vivant ", Les Temps modernes, mars 1951).

§ III -  Parmi les conséquences dans les différents domaines de la philosophie de cette singulière sociologie de la connaissance, ou sociologie de la culture, qui considère donc l'objectivité scientifique comme relevant bien plus du sociologique plus que du logique, et mettant ainsi en cause le statut de la connaissance dans les sociétés occidentales, on pense tout d'abord à l'opposition entre l'histoire dite bourgeoise et le matérialisme historique des marxistes. Il y eut aussi un dualisme logique : la dialectique, qui admet et promeut le contradictoire, l’identité des contraires, le raisonnement circulaire, et que Lénine appelait, a-t-on dit, "l'algèbre de la révolution", est opposée à la logique classique qui exigeait et exige toujours la non-contradiction. En 1947, Jean Kanapa opposait le « rationalisme des Facultés de philosophie, confit, desséché et momifié, simple précepte épistémologique » au « rationalisme total, vivant, dialectique ». Mais Staline finit par être obligé, vers 1950, de réintroduire l'enseignement universitaire de cette logique classique. Dualisme biologique aussi, au moins le temps que dura la renommée de Mitchourine et Lyssenko, négateurs de l'hérédité. Quant au dualisme linguistique (ébauché par Victor Hugo ...), un temps envisagé, il fut écarté, en 1950, par l'oukaze de Staline : la langue n'est pas une superstructure, elle n'émane pas de la bourgeoisie (J. Staline, 1879-1953, Le Marxisme et les questions de linguistique, Paris : Éditions sociales, 1951) – mais une « guerre du genre des mots » se trouve pratiquée par le mouvement PC (politically correct), notamment par ses composantes féministe et homosexuelle, cette dernière s’incarnant actuellement dans une « Interassociative lesbienne, gaie, bi et trans (LGBT) ».


   On a discuté, ces dernières années, du bien-fondé d’un parallèle entre nazisme et stalinisme : « si je crois qu’il ne faut pas céder à la symétrisation ce n’est donc pas pour signifier que le goulag serait moins "grave" que la Shoah », écrivait le philosophe Jacques Derrida. La réflexion critique compare « ce qui est comparable, à savoir la destruction massive de dizaines de millions d’êtres humains » et reconnaît que les deux régimes totalitaires sont fondés sur « une fausse conception de l’homme, génératrice, dans leurs applications historiques, de crimes de masse qui n’ont pas été seulement de l’ordre de l’idée. » (Jacques Derrida/Élisabeth Roudinesco, op. cit., page 137 ; Jean-François Mattéi, La Barbarie intérieure. Essai sur l'immonde moderne, Paris : PUF, 1999, page 247. Voir aussi Stéphane Courtois, "Crimes communistes : le malaise français", Politique Internationale, n° 80, été 1998, pages 365-376.).

  Jean-François Mattéi considérait que la dissimulation de la barbarie stalinienne (« Petit père des peuples », libération humaniste) est plus grave logiquement et intellectuellement (communication personnelle en 2000). L’examen des seuls aspects épistémologiques de ces deux idéologies renforce en tout cas la thèse de la légitimité du parallèle ; l’extension au christianisme confirme l’hostilité des trois totalitarismes occidentaux, qu’ils relèvent d’une foi religieuse ou d’une conviction idéologique, au pluralisme et à la connaissance ouverte. On peut désormais y ajouter l'islamisme.


§ IV -  Le mouvement PC prolonge en la renversant la sociologie de la science (on pourrait aussi parler de "sociologie de la littérature") des totalitaristes ; les élites occidentales blanches, mâles, hétérosexuelles et leurs œuvres de culture, voilà l'ennemi désormais proposé aux masses et aux pseudo-élites qui s'en détachent péniblement, aux communautés et à leurs porte-parole. L'ethnicisation de la culture, de l'enseignement public, est envisagée par les tenants les moins extrémistes du culturalisme tiers-mondiste ; un exemple en est les tentatives pour revenir sur notre laïcité (pourtant bien incomplète), pour financer et organiser, malgré tous les risques que cela présente, la religion islamique au pays de Voltaire ; un autre, l'obligation d'apprendre le corse en Corse. Comme l'expliquait Annie Kriegel dès 1985,

   "Tout se passe en vérité comme si le déclin et la défaite du marxisme qui avait eu, lui, la prétention d'imposer la classe, la lutte des classes, la mission émancipatrice de la classe ouvrière comme mode unique de la structuration et de la stratification sociale, comme "moteur de l'histoire", n'avait donné sa chance, à gauche, qu'à un autre manichéisme élisant l'ethnie -- expression pudique, équivalent respectable du concept de race -- comme principe organisateur de la société en général et de la société de l'avenir en particulier. Encore la classe jouit-elle d'attributs qui sont ceux d'une société relativement moderne. Tandis que la race, hors des sociétés les plus archaïques, n'est plus qu'un concept tout à la fois scientifiquement récusé et socialement redoutable" ("Une vision panraciale", Le Figaro, 2 avril 1985.).


   Dans la revendication d'égalité juridique permanente entre homosexuels et hétérosexuels, l'encouragement au coming out, la chasse aux homophobes et les tentations ou actions d'outing, il y a une indistinction imposée entre vie publique et vie privée et une indifférence à la liberté ; cette confusion entre l’ordre public, au sens juridique du terme, et la sphère privée est caractéristique des totalitarismes ; elle est aussi une des causes des difficultés actuelles de l’institution scolaire. Enfin, la promotion démesurée du sport (traînant derrière lui la pub et la prospère médecine sportive …) et de la violence – au cinéma et à la télévision  – manifeste que nous régressons d'une civilisation du savoir à une société dont la force physique est une des principales valeurs, avec le pouvoir financier ; d'où le rapprochement avec le totalitarisme. Mais si l’idéologie PC commence effectivement à exercer une influence négative sur le savoir, une étatisation de la pensée, il lui manque encore l’organisation de l’enthousiasme. Voir le parallèle entre le soviétisme et le fascisme décrit par Élie Halévy, « L’Ère des tyrannies », Bulletin de la Société française de Philosophie, séance du 28 novembre 1936, pages 181-253. Article développé dans l’ouvrage L’Ère des tyrannies. Ètudes sur le socialisme et la guerre, Paris : Gallimard, 1938 (ouvrage hélas non consulté).

* * * * *

   Dans l'ordre épistémologique, un nouveau dualisme historique apparaît donc ; à la fin du deuxième millénaire, le matérialisme historique échappait aux règles de la connaissance et de la logique ordinaires ; aujourd'hui, la mémoire collective à usage politique et communautaire récuse le savoir, et plus précisément l'histoire méthodique et objective, jusque dans l'enseignement, au nom du principe « tout est politique » ; il semble que l'on suive le slogan du Parti dans 1984 de George Orwell : "Who controls the past controls the future : who controls the present controls the past". Dans ce qui est bien davantage une mutation qu'un déclin du marxisme, le sélectif "devoir de mémoire" de l'individu communautaire prend la place de la "prise de conscience" proposée au prolétaire ; il entraîne une surenchère permanente dans la culpabilisation collective des mononationaux (par opposition aux bi-nationaux), une dérive intolérante dans l'opinion et les médias les plus engagés (Voir Paul Yonnet, " Sur la crise du lien national ", Le Débat, n° 75, mai-août 1993, pages 132-144.). En revanche, comme le remarqua Jacques Bouveresse, l'abandon du marxisme n'est l'objet d'aucun commencement de réflexion de la part de ses anciens fidèles (mais l’ont-ils véritablement abandonné ? On peut en douter).


§ V -  Le dualisme logique prend en sociologie la forme du constructionnisme dont un des partisans, Philippe Corcuff, tente désespérément d'élaborer une logique autre que celle du raisonnement classique en introduisant un "raisonnement circulaire" (Le Débat, n° 103, janvier-février 1999, page 117), qui rejoint la "logique" hégélienne de l'identité de l'identité et de la différence (et, avant Hegel, le second Pascal, celui du manuscrit inachevé des Pensées).

On retrouve la circularité chrétienne chère aux papes Jean-Paul II et Benoît XVI : la foi en Dieu fondée sur le témoignage de Dieu, la vérité de la Révélation réservée à ceux qui croient en Dieu, la raison et la foi qui ne peuvent se contredire car [sic] elles viennent toutes deux de Dieu (Voir les §§ 9, 15 et 43 de la Lettre encyclique de Jean-Paul II, Fides et Ratio [La foi et la raison], 15 octobre 1998).

Philippe de Lara, dans sa réponse à Corcuff, relevait que
"si grandioses que soient ces tentatives, elles butent sur le mur du non-sens" ("Nouvelle sociologie ou vieille philosophie", Le Débat, n° 103, janvier-février 1999, pages 121-129 ; la vieille philosophie en question est la dialectique hégéliano-marxiste.)


   Pour maintenir à tout prix l'erreur marxiste, on devrait changer le critère d'appréciation, ici, rien de moins que la logique ... L’idée que l’on a de ce qui doit être fausse alors la vision de ce qui est.  Le réel passe en jugement devant l'irréel.

  Maurice Merleau-Ponty soutenait que le marxisme ne critique la pensée formelle « qu’au profit d’une pensée prolétarienne [souligné par Cl. C.] plus capable que la première de parvenir à l’"objectivité", à la "vérité", à l’"universalité", en un mot de réaliser les valeurs du libéralisme. » (Humanisme et terreur, Paris : Gallimard, 1947, deuxième partie, chapitre I).


   Un cas particulier du multiculturalisme, que nous proposons d'appeler "biculturalisme interne", est la valorisation post-moderne de la "culture" et de la "créativité" des couches populaires, des jeunes, dans un État de tradition républicaine, valorisation évidemment associée à l'anti-intellectualisme. Ainsi les cafés-philo, créés par le trotskyste (lambertiste) Marc Sautet (1947/1998), développèrent-ils à leur tour une théorie des deux philosophies : d'un côté la philosophie universitaire, muséale, poussiéreuse, érudite ; de l'autre, la "philo" populaire, créative, originelle (c'était, quasiment, Socrate sur l'Agora, Socrate et l’Agora enfin harmonieusement réunis ...). En 1997, un des participants au café-philo L'Escholier, (place de la Sorbonne) Jacques Diament, autodidacte, se flattait publiquement de ce qu'il n'avait pas eu l'esprit « déformé » par les études universitaires, soit à peu de choses près ce que confiait Adolf Hitler à Rauschning (chapitres XV et XVI) : "Je remercie mon destin de ce qu'il m'a épargné les œillères d'une formation [Bildung] scientifique" ; " Je ne veux aucune éducation intellectuelle [keine intellektuelle Erziehung] ". Voir aussi dans le même sens Mein Kampf [Mon combat], tome II, chapitre 2 : "L'instruction scientifique viendra en dernier.").

Cette émergence d’une haine anti-intellectuelle que l’on croyait réservée aux régimes totalitaires confirme que la correction politique est révélatrice de l’essor d’un nouveau totalitarisme. Sous ce rapport, l'islam n'est pas mieux loti, lui qui n'admet d'autres connaissances qu'utilitaires.


§ VI -  Dans cet affrontement entre deux conceptions de la culture, le savoir universitaire passe en jugement devant la "culture" populaire des jeunes (voir sur ce blog "Le déclin du savoir"), des ignorants relevant du type III hésiodien, devant les médias les plus généralistes aussi, ce qui est quasiment comme le réel passant en jugement devant l'irréel. Niant la diversité des aptitudes intellectuelles, le sociologue Pierre Bourdieu produisit la thèse du "racisme de l'intelligence". L'autorité en matière de culture semble vient de plus en plus d'en bas (trait spécifique des totalitarismes) : spectacles, musiques et bruits divers, sport, look, tags, jeux télévisés, tout peut désormais être dit "culturel" par n'importe quel homme politique, pédagogue, journaliste ou militant associatif, par le biais des modes, avec le relais de l'orchestration médiatique et mercantile, dans un " contentement de soi arrogant autant que stupide " (Cornélius Castoriadis). Le savoir, lui, est repoussé hors de l'espace public, au nom de la démocratie radicalisée (nouvelle "pensée unique") et de la supposée légitimité de la parole spontanée de chacun ; cf. Alain Renaut, Sartre, le dernier philosophe, Paris : Grasset, 1993, avant-propos ; Jean-François Mattéi, La Barbarie intérieure, chapitre V).

   Hors de l'enseignement aussi, ce qui est plus inquiétant, puisque les cours donnés au lycée doivent désormais être brefs (surtout pas de "prise de tête"!), que l’explication, qui était le centre et la raison d’être du cours classique, est désormais bannie, et que les élèves sont officiellement encouragés à s'exprimer plus qu'à étudier, à construire eux-mêmes leur savoir plutôt qu'à acquérir et assimiler les connaissances et méthodes établies ; c’est une dérive par rapport aux « méthodes actives » qui faisaient place aux questions et au désir de savoir des élèves. La devise de la pédagogie moderne semble être devenue : « Pourquoi enseigner quelque chose plutôt que rien ? » (Adrien Barrot, ancien élève de l'École Normale Supérieure [Ulm, 1988], agrégé de philosophie, L'Enseignement mis à mort, Paris : E. J. L., 2000, collection Librio, page 73).

   Certains ont appelé cela "la fin de l'école républicaine". D'autres, comme François et Liliane Lurçat, y ont vu un pas "vers une école totalitaire", école dont la finalité n'est plus d'enseigner des contenus, mais bien de réaliser de façon non républicaine un changement de société, une « transformation sociale » par le biais de la destruction de la culture classique (la table rase) et l'imposition de cette "culture commune" qui « garantit la cohésion sociale et évite l'exclusion » (Philippe Meirieu, Rapport d'étape, principe 8).

  Exit le rapport au savoir, la rigueur intellectuelle, et notamment, en maths, les démonstrations systématiques (les programmes oscillent entre « on justifiera » et « on admettra »). Les lycéens ont certes davantage d'informations sur le monde que jadis, mais ils le comprennent moins, ils en savent moins, car des informations juxtaposées ne font pas un savoir. L’intérêt de la compréhension du monde physique (pourquoi le ciel est-il bleu plutôt que rouge ou vert ? par exemple), en particulier, est trop souvent sous-estimé.


   Sans doute faut-il voir là, plus que les prémices d'une déviation totalitaire de notre république, une dérive effectivement en cours, qui tend à évacuer le travail intellectuel classique, ses instruments et les règles traditionnelles du débat intellectuel – non seulement on ne pourrait plus écrire de poésie après Auschwitz (injonction exorbitante de Theodor Adorno), mais il y aurait une logique d'avant Auschwitz et une logique depuis Auschwitz – .Noam Chomsky notait :

« Dans certains milieux intellectuels français, les principes fondamentaux de toute discussion – à savoir, un respect minimum des faits et de la logique – ont été pratiquement abandonnés » (Réponses inédites, Interview non publiée, § 8, Cahiers Spartacus, n° 128, 1984).

  Au lieu de discuter des opinions, des informations et des connaissances qui les fondent, on déconsidère ceux qui défendent ces opinions et on présente ces informations en remontant à l’extrême droite, voire au nazisme (Gabriel Cohn-Bendit fit du nazisme l'enfant naturel de la culture allemande - Ce soir ou jamais, France 3, 8 avril 2010) ; jamais bien sûr au stalinisme, cette mémoire étant, on le sait, hémiplégique.


   L'existence d'une connaissance désintéressée, de type aristotélicien, est niée, la dérive tend à nous couper des sources anciennes de notre civilisation et de notre langue en appliquant avec succès le vieux slogan internationaliste : "Du passé faisons table rase [...] Nous ne sommes rien, soyons tout !". Le refus des critères d'admission et de la sélection, les slogans "Une place en fac, c'est un droit", la validation des acquis professionnels, visent tout simplement à imposer l'égalitarisme dans les faits par le moyen d'un maximalisme de l'égalité dans les revendications. Ce changement de tactique par rapport à la préparation du grand soir de la révolution s'accompagne d'un changement de vocabulaire : le but est désormais la transformation, comme on a pu l'entendre dire aux cérémonies du 150e anniversaire du Manifeste du parti communiste.

  Olivier Mongin et Joël Roman ont perçu ce phénomène qu’ils ont appelé "populisme théorique" (" Le populisme version [Pierre] Bourdieu ou la tentation du mépris ", Esprit, n° 244, juillet 1998). Un mauvais usage des nouveautés technologiques (Internet), où le meilleur côtoie le pire, ainsi que la pression des médias les plus médiocres, apportent leur concours à ce déplorable résultat. Est en bonne voie d'achèvement le programme de mai 1968, que formulait ainsi un gréviste parisien : « Le savoir, c'est fini. La culture, aujourd'hui, ça consiste à parler. » (propos rapportés par Philippe Labro).


§ VII -  Une activité théorique n'est objective que dans la mesure où elle est ouverte à la discussion libre entre pairs (pairs d'intelligence et de travail) ; c'est cette discussion – et non le cours de l’histoire – qui produit l'objectivité. La disqualification des contradicteurs en tant qu'ennemis ou suspects par les "vigilants" (qui se croient infaillibles) évite d'avoir à leur répondre :

« Le populisme recycle quelquefois des thèmes suspects auxquels il donne une douteuse respectabilité » (Thomas Ferenczi dans Le Monde) ;

échappatoire à cette intersubjectivité pourtant seule fondatrice de la raison : avoir raison, c'est savoir rendre raison de ce que l'on sait. La pensée grecque et son logos, la raison, sont désormais mis en accusation, disqualifiés, en tant que responsables des crimes attribués à l'esclavagisme, au colonialisme ou au nazisme, par les démocrates maximalistes, radicaux, et aussi par certains intégristes religieux. Voir l'émission "Source de vie", sur France 2, le 6 août 2000, avec Edouard Valdman (auteur de Le Retour du saint) ; The Pink Swastika, tentative d'attribuer, à la suite de Maxime Gorki, l'origine du nazisme aux homosexuels ; voir aussi les propos de Philippe Meirieu dans L’École ou la guerre civile, Paris : Plon, 1997, et ceux cités par J.-F. Forges dans Éduquer contre Auschwitz, histoire et mémoire, E.S.F., 1997.

   Cette mise en cause, soit dit en passant, on est davantage surpris de la trouver, indirectement, chez Hannah Arendt qui, dans What is Freedom ?, attribua à tort la priorité de la découverte du conflit intérieur entre la raison et la volonté à Paul de Tarse (Romains, VII, 15) alors que la connaissance de ce conflit est attestée chez les Grecs anciens (Euripide, Médée, vers 1077-1080) et les Latins (Ovide, Métamorphoses, VII, 20).


  Cette nouvelle "loi des suspects" permet aux militants et aux hommes de médias d'échapper complètement à l'exigence de compétence et les encourage à parler "librement", c'est-à-dire sans savoir : l’homme de médias PC ne rectifie pratiquement jamais ce qu'il a dit ou écrit sans savoir et avec bonne conscience (politique), fort de son idéologie citoyenne ; élèves et parents d'élèves prétendent désormais juger les professeurs et les contenus des programmes scolaires, voire en décider. Échappant à la fois à la procédure contradictoire et à la condition de qualification, ces vigilants médiatiques, amateurs ou professionnels, se veulent seuls juges de ce qui est exprimable et de ce qui ne l'est pas (élucubrations, propos nauséabonds, dérapages, etc.) selon la conformité ou non des propos tenus à la vulgate du politiquement correct.


   Les atteintes systématiques aux libertés d'information, d'expression et de penser (dont je parle ailleurs) sont un trait commun des totalitarismes. On fut donc fort surpris de cette lecture imposée aux chercheurs du rez-de-jardin de la BnF, à chaque utilisation, d'une Charte du bon usage des postes informatiques à la BnF qui indiquait que

" L'utilisation des postes informatiques doit s'effectuer dans le respect des dispositions légales en vigueur réprimant notamment le racisme, le révisionnisme, la pédophilie et la diffamation. "

   Le trafic de drogue, l’espionnage, le proxénétisme ou le grand banditisme seraient-il anodins ? Et pourquoi ne pas disposer ces avertissements devant les postes téléphoniques ? Si vous ne daigniez pas cliquer sur « J'ACCEPTE », tout s'éteignait ...

 * * * * *

   Les accusations d'élitisme, d'incorrection politique ou d'antisémitisme ne sont jamais discutées "en contradictoire", l'accusé est d'avance coupable et condamné, par un discours de haine et d'ignorance crasse, et ce qu'il dit est décrété, tout à fait à la façon des théologiens chrétiens du Moyen-Âge parlant du péché de sodomie, "tellement horrible qu'on ne peut l'entendre". La discussion est refusée, une "autorité morale" demande le silence sur l'œuvre coupable, le combat contre les "élucubrations" et autres "atteintes à la dignité humaine" est revendiqué, attitude qui se rencontre assez souvent sur Internet : certains sites ont  un bouton de dénonciation à côté de chaque commentaire ; plus besoin de lettre anonyme ...

   Ce comportement militant, appelé radicalisme démocratique ou encore citoyennisme, selon Philippe Muray (1945-2006), qui bafoue à la fois l'exigence antique et humaniste de connaissance rationnelle, la liberté d'information (trop souvent confondue avec la liberté de la presse écrite) et les droits de la défense, au profit du combat, de la polémique intimidatrice et de la suprématie des positions dites clean, monte en puissance et promet de devenir un totalitarisme conséquent ; Luc Ferry et Alain Renaut eurent raison de voir dans le totalitarisme « le phénomène politique de ce siècle » et non du seul demi [XXe] siècle. Relèvent déjà de l'incorrection politique : l'élitisme républicain de Condorcet, l'anticléricalisme républicain du début du siècle, l'enseignement humaniste, la laïcité traditionnelle, la répulsion à l'égard de la délinquance et des "incivilités", les réticences vis-à-vis de l’organisation par l’État français de la religion islamique ou l'organisation d'un débat sur l'identité française.

   Dans mon article sur le Coran et l’homosexualité masculine ("Que dit le Coran de l’homosexualité ?", Têtu, n° 62, décembre 2001, page 72), la simple évocation de l’existence ancienne en France d’un courant libertin, et donc de la possibilité effective, pour les « beurs gays », de ne pas croire, fut coupée ; la dernière phrase de l’article fut modifiée et la phrase suivante supprimée ; je les rétablis ici :

« Le rappel fondamentaliste des injonctions de Loth entraîne pour les gays musulmans en France un conflit d’identité que ne connaissent pas ceux qui se rattachent au courant moderne des Lumières et du libertinage philosophique, et beaucoup moins, voire plus du tout, les chrétiens homophiles et les homos communistes ; l’islam ne connaît pas encore la pastorale individualisée … S’il devait y avoir un clash des civilisations et des mentalités sur la question gay, ce ne serait cependant pas entre judéo-christianisme et islam, mais bien plutôt entre la civilisation scientifique et humaniste gréco-latine et les trois religions asiatiques du Livre qui ne sont pas encore en phase avec la modernité occidentale … »

   Dans le même sens, Jacques Derrida a souligné « l’irréductibilité profonde du couple judéo-islamique, voire son privilège souvent dénié, au regard du couple confusément accrédité du judéo-christianisme. » (Cf. Foi et savoir et De quoi demain …)


§ VIII - Ce nouvel esprit de démocratie radicalisée mobilise en permanence l’esclavage, la colonisation et Auschwitz pour dénigrer la langue française, la culture, le droit, la philosophie, la science, ainsi que leur transmission, dénoncés comme inadmissibles et scandaleux dénis de l'égalité inter homines et irrespect violent de l'autre, comme procédés excluant ; cet esprit est royalement servi par "l'incroyable muflerie des journalistes qui jugent de tout, sans rien lire, sans rien comprendre, avec une ignorance heureuse et en se disant que là ils sont dans le bien ; [mais] le bien n'est jamais donné" (Alain Finkielkraut). Il y a plus de trente ans, Guy Hocquenghem (1946-1988) déplorait que règnent, au sujet de la Nouvelle droite et d’Alain de Benoist, un maximum de confusion et un minimum d’enquête dans un dossier écrit par « des journalistes qui n’ont visiblement jamais lu une ligne des théoriciens de la "nouvelle droite" » ("Nouvelle droite : l’Impossible universel", Libération, 5 juillet 1979).


   Ce qui se défait de plus grave dans notre société, avec cette plus ou moins discrète mutation du marxisme, c'est une certaine forme (objective) de probité, de relation au savoir ; Philippe Nemo le déplorait, « le virus marxiste a contaminé tout l’héritage de la gauche des Lumières » ; d’où un mépris de la méthode scientifique et des lettres classiques qui ne peut, soit dit en passant, que conforter les islamistes et leurs amis dans leur obscurantisme. Mépris de l’art aussi, qui se trouve instrumentalisé, par exemple dans cet étonnant article d'Alain Lompech :

« Ce n’est pas Berlioz, l’antirépublicain, qui devrait entrer au Panthéon [pour le deux-centième anniversaire de sa naissance] mais Ravel, accompagné par ses mélodies hébraïques et par ses chansons malgaches. En 1925, elles dénonçaient la colonisation et exaltaient le grand art noir. » (“Le beau martyre”, Le Monde, 16 mars 2002).

Cette phrase multiculturelle de l'ancien chroniqueur musical au Monde.est un magnifique concentré de politiquement correct contemporain.


   Cependant, la vérité restera, selon la formule d'Edmond Goblot (1858-1935), ce qui :

a) a subi l'épreuve de la critique, et

b) en a triomphé. Autrement dit, le savoir véritable est ce qui, en position d'objet tiers, assigne la même discipline et la même exigence de probité au maître et à l'élève, au chercheur et à l’étudiant, au savant et à l'ignorant conscient de son ignorance, à celui qui énonce et à celui qui critique l'affirmation énoncée. Soit ce que Karl Popper (1902-1994) appela « l’intersubjectivité de la méthode scientifique » (The Open Society and its Ennemies (1945-1966), chapitre 23).


    Le déclin du savoir se caractérise par la passage d'une culture professorale, verticale et hiérarchique du savoir à une "culture" journalistique, faussement horizontale (essayez donc de critiquer un journaliste...) et pseudo-démocratique de l'information, sous-produit qui passe de plus en plus par des témoignages radiodiffusés ou télévisés d’individus λ, parfois même de témoins masqués ou floutés. Le pouvoir médiatique, « caste médiatico-politico-culturelle [qui] ne se reproduit que par cooptation » comme le décrivit Yves-Charles Zarka dans "Démocratie et pouvoir médiatique", (Cités, n° 10, avril 2002, page 123), déplorant « le règne de la médiocrité et la mise en place de formes rampantes de despotisme » (page 120).), entraîne notre République vers la tyrannie démocratique de l’opinion dominante, bien davantage que vers la liberté de conscience.


   Le maître – l'élève – le savoir : schéma ternaire dans lequel l'homme de média et le militant n'ont pas de place à occuper, tant les procès médiatiques et la vigilance fébrile, voire hargneuse, les « rappel à l’ordre », se confondent avec la désinformation et constituent un nouvel obscurantisme, qui, quand il entend les mots références, savoir, pense élitisme, érudition ou encyclopédisme (trois termes voulus péjoratifs) ; mais il n’a aucune idée de ce qu’est l’érudition véritable ; quand il entend les mots culture, humanisme, il exhibe, sinon son revolver, du moins ses droits de l'homme, mais pas du tout à la manière des aristocrates du XVIIIe siècle ; il vous opposera éternellement (au mieux) le régime de Vichy, ou (au pire) Adolf Hitler, quand vous lui parlerez de la France, de sa culture, de son patrimoine, de ses paysages, de ses autochtones ou de ses institutions. Cet obscurantisme s’exprimera aussi dans cette élégante devise, proférée par un apédefte (comme disaient Rabelais et Tallemant des Réaux), un militant de l’inculture dans les cafés-philo parisiens : « Un con qui marche va plus loin qu’un intellectuel assis (5). » Bref, la suffisance de la bonne conscience du Moi, mise au service des insuffisances et de la faiblesse de la cervelle ...


NOTES ET RÉFÉRENCES



1. Le christianisme assimilable à un totalitarisme ? L'historien Jules Isaac répondait oui quand il mettait la charge de la construction de l'antisémitisme (trait affirmé des deux totalitarismes du XXe siècle) sur la religion chrétienne. On peut aujourd'hui envisager ces parallèles : idéologie - dogmes religieux ; parti - église, ordres religieux ; organisations - associations. Édouard Dolléans associait christianisme et socialisme : "Les socialistes sont des chrétiens sans le savoir, des chrétiens qui sans doute ont perdu la douceur évangélique, mais n'ont rien oublié de l'intolérance de l'Église." ("Le caractère religieux du socialisme", Revue d'économie politique, 1906) ; dès 1885, Frédéric Nietzsche signalait le christianisme latent du socialisme.

À Droits d’auteur du 12 novembre 2001, un ancien ministre socialiste parla de « totalitarisme chrétien ». Selon Albert Camus, le refus par les marxistes de l’homme actuel, au nom de celui qui sera, est de nature religieuse. Voir "L'artiste et son temps" (1953), Actuelles II, in Essais, Gallimard, 1965.

2. "L'artiste et son temps" (1953), Actuelles II, in Essais, Gallimard, 1965.

3. Rapporté par Athénée de Naucratis [Naucrate], Les Sages attablés, livre X, 414ab.

4. Le journaliste Nicolas Weill déplora en juin 2000 l'emploi du terme totalitarisme, " qui sert souvent de caution à la mise en relation entre le communisme et le nazisme ". Cette remarque sur Ernst Nolte relève-t-elle de l'information, du commentaire, ou d'un militantisme caché ? Une mise en relation ne pourrait poser un problème qu’en tant qu’offense au stalinisme et aux staliniens ; ou bien offense à la doctrine du peuple juif comme "peuple élu" ou "corps mystique de Dieu" ?

5. Ce à quoi on peut répondre que le con a toutes les chances d'aller dans la mauvaise direction, donc de s'égarer.