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mardi 19 septembre 2017

L'ESPRIT FAUX (1/2), ET AUTRES TYPES HÉSIODIENS


Penser par soi-même
Le type I d'Hésiode
Définition du concept d'intelligence
Analyse originale de Nicolò Franco


* * * * *

Penser par soi-même, ou penser sa pensée,

ce pourrait fort bien être une définition efficace et exacte de la philosophie (en revanche, on ne comprend pas bien ce que certains ont voulu dire en proposant des formules telles que « penser sa vie », ou « vivre sa pensée »).

   À l’aube de la philosophie occidentale, l'existence de différences intellectuelles entre les êtres humains (différences niées par la correction politique contemporaine), était clairement perçue. Ainsi le poète Homère (fin du -VIIIe siècle) faisait-il dire à son héros Ulysse que :
« en ce qui concerne l'esprit, les Dieux n'accordent pas les mêmes avantages à tous les hommes. » (Odyssée, VIII, 167).
  "Le meilleur des hommes est celui qui pense par lui-même à ce qui, plus tard et jusqu'au terme, sera le mieux", écrivait, peu après Homère, l’autre grand poète grec de l’époque, Hésiode (vers l'an -700) dans Les Travaux et les jours (ligne 293).



   « S’entretenir avec un homme que l'on tient pour un homme, c’est s’informer de ses opinions et lui découvrir en détail les siennes propres. » (Épictète, Entretiens, III, ix, 12). Car penser par soi-même, ce n'est certainement pas penser dans sa tour d'ivoire. Cette phrase d'Épictète pourrait être la devise de facebook, ça l'est pour un certain nombre de ses membres.

"Penser d'après soi" et "penser par soi-même", formules de Voltaire



puis de D'Alembert (Discours préliminaire, in Encyclopédie..., tome I, 1751), et " osez penser par vous-même ", injonction répétée de Voltaire (Dictionnaire philosophique, " Liberté de penser ", édition de 1765), voilà ce que l'on présente presque toujours comme constituant l'idéal neuf et original des Lumières ; ainsi faisait même Kant, peu après D'Alembert et Voltaire :
« Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ta propre intelligence ! est aussi la devise des Lumières. » (Qu'est-ce que les Lumières?, 1784. La source de l'expression latine est Horace, aux Épîtres, I, ii, 40 ; c’était la devise de Pierre Gassendi.). [Sapere aude! Habe Mut, dich deines eigenen Verstandes zu bedienen! ist also der Wahlspruch der Aufklärung.]
Selbst zu denken : « La maxime de penser par soi-même en tout temps, c'est les Lumières. » (Qu’appelle-t-on : s'orienter dans la pensée ?, 1786 : die Maxime, jederzeit selbst zu denken, ist die Auflärung).
   En réalité, il ne s'agissait là que d'une exigence fondamentale de toute la science et du meilleur de la philosophie depuis les Grecs ;
« toute la probité de la connaissance  elle était déjà là ! depuis plus de deux mille ans ! [die ganze Rechtschaffenheit der Erkenntniss — sie war bereits da! vor mehr als zwei Jahrtausenden bereits !] »
notait Nietzsche dans L’Antéchrist (§ 59) ; l’expression « raison des Lumières » est donc historiquement  inadéquate.

* * * * *

Ce type I d'Hésiode

correspond à " celui qui est davantage pourvu de Logos que les autres " selon Héraclite d’Éphèse, au " naturel philosophe " selon Platon (République, VI), à ceux qui " savent chercher " selon Archytas de Tarente ; également à la "tête bien faite" que Michel de Montaigne souhaitait, non chez l'élève car on ne le choisissait déjà pas à l'époque, mais seulement chez un précepteur ou conducteur. Il correspond, enfin, à l'être intelligent selon notre façon de parler presque contemporaine (avant la correction politique issue notamment de mai 1968).

Le type II est "celui qui se rend aux bons avis"


(Travaux..., ligne 295), ce qui correspond à l'esclave par nature selon Aristote : il n'a la raison en partage que dans la mesure où il la perçoit chez les autres (Les Politiques, I, v, 1254b) ; c'est aussi bien l'état de tutelle selon Kant : " La minorité, c'est l'incapacité de se servir de son intelligence sans utiliser la direction d'un autre. Cette minorité est coupable quand ce n'est pas le manque d'intelligence qui en est la cause mais le manque de décision et de courage à s’en servir sans utiliser la direction d'un autre. " (Qu'est-ce que les Lumières ?, 1784) ; chez l'enfant à instruire, cette incapacité est, idéalement, provisoire.

De ces individus du deuxième type hésiodien, lorsqu'ils sont adultes, on dit généralement qu'ils ont du bon sens (" cette amorce de raison qu'est le simple bon sens ", écrit Adrien Barrot). Lors de l'éducation selon cet idéal humaniste, la méthode érotématique dialogique, c'est-à-dire par questions et réponses, vise à obtenir la transformation du type II en type I.

  Quant au type III, le pénible (comme on dit dans le 1-3), le " mauvais homme [schlechter Mann selon la traduction de Nietzsche] qui ne sait ni voir par lui-même ni accueillir conseils d'autrui " (Travaux, lignes 296-297),




il correspond précisément au sot avec lequel " il est impossible de traiter de bonne foi", aux esprits ineptes et mal nés, à l'esprit mal rangé et à la bêtise selon Montaigne (Essais, III, viii, pages 925, 926 et 929 de l'édition Villey/PUF/Quadrige) ; à l'esprit faux ou boiteux selon Blaise Pascal (Pensées, Br. 1, Br 80), ou selon François VI de La Rochefoucauld :
" On est faux en différentes manières. Il y a des hommes faux qui veulent toujours paraître ce qu’ils ne sont pas. Il y en a d’autres, de meilleure foi, qui sont nés faux, qui se trompent eux-mêmes, et qui ne voient jamais les choses comme elles sont. Il y en a dont l’esprit est droit, et le goût faux. D’autres ont l’esprit faux, et ont quelque droiture dans le goût. Et il y en a qui n’ont rien de faux dans le goût, ni dans l’esprit. Ceux-ci sont très rares, puisque, à parler généralement, il n’y a presque personne qui n’ait de la fausseté dans quelque endroit de l’esprit ou du goût. " (Réflexions Diverses, XIII. Du faux).
à l'esprit faux encore d'après Voltaire (Dictionnaire philosophique, édition de 1765, " Esprit faux ", développé dans les Questions sur l'Encyclopédie, 1770-1774, "Esprit", section VI), ou encore à la bêtise, "quelque chose d'inébranlable" selon Gustave Flaubert lettre à l'oncle François Parain, 6 octobre 1850 (1), insensible à toute correction. 


Démocrite : " Vouloir raisonner quelqu'un qui se figure être intelligent, c'est perdre son temps. " Stobée, Florilège, III, x, 42, cité dans Les Présocratiquesfragment B LII (Édition Jean-Paul Dumont, Paris : Gallimard, 1988, collection "Bibliothèque de la Pléiade"). On a affaire là, non à un simple manque d'intelligence, mais à un refus narcissique d'intelligence, un obscurantisme délibéré.


Ces trois types hésiodiens furent évoqués par Aristote, Cicéron, Tite-Live (Histoire romaine, XXII, xxix), Aristide, Clément d'Alexandrie, Diogène Laërce (Vies et doctrines, VII, § 25-26), Machiavel (Le Prince, XXII), Nicolo Franco (voir plus loin), Frédéric Nietzsche (Fragments posthumes Mp XII 2 hiver 1871-72 - printemps 1782, 18[3] et 18[4]) et bien d'autres. La division de l'humanité en trois types intellectuels se retrouve également dans ces deux citations modernes visiblement inspirées l'une de l'autre : 
" ...[ Henry Thomas Buckle's ] thoughts and conversations were always on a high level, and I recollect a saying of his which not only greatly impressed me at the time, but which I have ever since cherished as a test of the mental calibre of friends and acquaintances. Buckle said, in his dogmatic way: " Men and women range themselves into three classes or orders of intelligence; you can tell the lowest class by their habit of always talking about persons, the next by the fact that their habit is always to converse about things; the highest by their preference for the discussion of ideas "… (Charles Stewart, Haud immemor [Je ne l'oublierai pas]. Reminescences of legal and social life in Edinburgh and London. 1850-1900, 1901, page 33). "
“ The best minds discuss ideas ; the second ranking talks about things ; while the third and lowest mentality — starved for ideas — gossips about people. ” (Printers' Ink, Volume 139, Issue 2, 1927, page 87)

Le concept d'intelligence est défini


depuis l'époque moderne comme " connaissance distincte de l'objet de la délibération " par Leibniz, comme " compréhension nette et facile " par Littré, comme " aptitude à comprendre, pénétration d'esprit ", par Pierre Larousse dans son Grand Dictionnaire Universel ; par Henri Bergson comme « faculté d'arranger "raisonnablement" les concepts et de manier convenablement les mots » (La Pensée et le mouvant, 1934), comme « faculté d'adaptation » par André Gide ; selon Merleau-Ponty, il s'agirait d'une "réorganisation active du champ perceptif" (2). « L’intelligence explique, l’esprit raconte seulement » nota encore André Gide dans son Journal.

Quelques psychologues contestèrent la pertinence du concept : Howard Gardner, et en France Michel Deleau, entre autres ; des sociologues aussi, tel Pierre Bourdieu (1930-2002) – pour qui l'intelligence n’était que "ce que mesure le système scolaire" ; voir l'article en note 3. "Le racisme de l'intelligence", Questions de sociologie, Paris ; Minuit, 1980. Bourdieu parodiait ici Binet disant : « l’intelligence, c’est ce que mesure mon test ». – et ses disciples dans des controverses inspirées par des a priori idéologiques et politiques et qui ne sont pas sans rapport avec les conflits et disputes qui se produisent entre type I et type III.


Dommage que l'analyse originale de Nicolò Franco

sur la haine qui résulte de ces conflits n'ait pas été poursuivie plus longuement par Montaigne, à propos du concept d'ineptie, dans son fameux chapitre "L'art de conférer" (Essais, III, viii).
Dix plaisants dialogues, III, 1579 (Dialoghi piacevolissimo, 1540) :
« Hésiode très ancien poète a écrit qu'il y a trois sortes d'hommes : aucuns sont sages, qui se savent se vertueusement conduire, sans le conseil d'autrui: les autres n'ont pas ce don de nature, et connaissant le peu de jugement qui est en eux, se gouvernent par le conseil d'autrui, desquels on doit certainement faire cas, combien qu'ils ne soient parfaits, pour ce qu'ils ont plus de sagesse que de folie : les autres, d'eux-mêmes ont bien peu de jugement, et néanmoins présument tant de leurs personnes, qu'ils ne font compte du sain et parfait jugement d'autrui : et ceux-là sont véritablement aveugles, pour ce qu'ils ne voient guères, ou du tout rien, et sont sourds, pour ce qu'ils ne veulent entendre ceux-là qui les conseillent sagement : au nombre desquels facilement vous pourrez mettre celui qui entendra ce que vous vous êtes induit en la fantaisie, que vous pensez bien devoir retourner à profit et avantage, tant vous êtes dépourvu de sens et de jugement. Il n’y a chose en l’homme plus vitupérable que la fausse persuasion imprimée en l’entendement pour la dernière [la plus sûre] : car de là procèdent deux très grandes haines. La première vient de celui qui écoute, pour ce que l’écoutant, il est contraint de haïr soudainement celui qui a une telle persuasion. L’autre vient de celui qui se persuade telle chose, et est plus grande que la première, en tant qu’il se fait accroire être louable ce qu’il imagine, de manière qu’à l’instant il porte une haine mortelle à celui qui se détracte de telle imagination. » (traduction Gabriel Chappuys).
   Blaise Pascal ne fit qu'effleurer la question. Arthur Schopenhauer fit bien état du phénomène, mais sans distinguer suffisamment l'un de l'autre les deuxième et troisième types hésiodiens. La Bruyère estimait que
« C'est abréger et s'épargner mille discussions, que de penser de certaines gens qu'ils sont incapables de parler juste (souligné par Cl. C.), et de condamner ce qu'ils disent, ce qu'ils ont dit, et ce qu'ils diront. » (Les Caractères, "Jugements", § 70) ;
et un peu plus loin :
« Tout l'esprit qui est au monde est inutile à celui qui n'en a point ; il n'a nulles vues, et il est incapable de profiter de celles d'autrui. » (Ibid., "De l'homme", § 87).
  " Parler juste " ... Pour l'esprit faux, les termes sont interchangeables, et pour échapper à la critique de ce qu'il a dit, il parle aussitôt avec d'autres mots ; c'est un des moyens de la mauvaise foi.

NOTES

1. " Avez-vous réfléchi quelquefois, cher vieux compagnon, à toute la sérénité des imbéciles ? La bêtise est quelque chose d’inébranlable ; rien ne l’attaque sans se briser contre elle. Elle est de la nature du granit, dure et résistante. À Alexandrie, un certain Thompson, de Sunderland, a sur la colonne de Pompée écrit son nom en lettres de six pieds de haut. Cela se lit à un quart de lieue de distance. Il n’y a pas moyen de voir la colonne sans voir le nom de Thompson, et par conséquent sans penser à Thompson. Ce crétin s’est incorporé au monument et se perpétue avec lui. Que dis-je ? Il l’écrase par la splendeur de ses lettres gigantesques. N’est-ce pas très fort de forcer les voyageurs futurs à penser à soi et à se souvenir de vous ? Tous les imbéciles sont plus ou moins des Thompson de Sunderland. Combien, dans la vie, n’en rencontre-t-on pas à ses plus belles places et sur ses angles les plus purs ? Et puis, c’est qu’ils nous enfoncent toujours ; ils sont si nombreux, ils reviennent si souvent, ils ont si bonne santé ! En voyage on en rencontre beaucoup, et déjà nous en avons dans notre souvenir une jolie collection ; mais, comme ils passent vite, ils amusent. Ce n’est pas comme dans la vie ordinaire où ils finissent par vous rendre féroce. " Gustave Flaubert, lettre à François Parain, 6 octobre 1850).

2. On sait que l'intelligence fut l'objet de nombreuses tentatives de mesures par Francis Galton (1822/1911), James McKeen Cattell, Alfred Binet, Lewis M. Terman, David Wechsler, Raimond B. Cattell et René Zazzo (inter alii).

3. 

LE RACISME DE L'INTELLIGENCE *

Pierre Bourdieu
Questions de sociologie
Editions de Minuit, 1980 (pages 264-268)


Je voudrais dire d'abord qu'il faut avoir à l'esprit qu'il n'y a pas un racisme, mais des racismes : il y a autant de racismes qu'il y a de groupes qui ont besoin de se justifier d'exister comme ils existent, ce qui constitue la fonction invariante des racismes.
Il me semble très important de porter l'analyse sur les formes du racisme qui sont sans doute les plus subtiles, les plus méconnaissables, donc les plus rarement dénoncées, peut-être parce que les dénonciateurs ordinaires du racisme possèdent certaines des propriétés qui inclinent à cette forme de racisme. Je pense au racisme de l'intelligence. Le racisme de l'intelligence est un racisme de classe dominante qui se distingue par une foule de propriétés de ce que l'on désigne habituellement comme racisme, c'est-à-dire le racisme petit-bourgeois qui est l'objectif central de la plupart des critiques classiques du racisme, à commencer par les plus vigoureuses, comme celle de Sartre.
Ce racisme est propre à une classe dominante dont la reproduction dépend, pour une part, de la transmission du capital culturel, capital hérité qui a pour propriété d'être un capital incorporé, donc apparemment naturel, inné. Le racisme de l'intelligence est ce par quoi les dominants visent à produire une « théodicée de leur propre privilège », comme dit Weber, c'est-à-dire une justification de l'ordre social qu'ils dominent. Il est ce qui fait que les dominants se sentent justifiés d'exister comme dominants; qu'ils se sentent d'une essence supérieure. Tout racisme est un essentialisme et le racisme, de l'intelligence est la forme de sociodicée caractéristique d'une classe dominante dont le pouvoir repose en partie sur la possession de titres qui, comme les titres scolaires, sont censés être des garanties d'intelligence et qui ont pris la place, dans beaucoup de sociétés, et pour 1'accès même aux positions de pouvoir économique, des titres anciens comme les titres de propriété et les titres de noblesse.
Ce racisme doit aussi certaines de ses propriétés au fait que les censures à l'égard des formes d'expression grossières et brutales du racisme s'étant renforcées, la pulsion raciste ne peut plus s'exprimer que sous des formes hautement euphémisées et sous le masque de la dénégation (au sens de la psychanalyse) : le G.R.E.C.E. tient un discours dans lequel il dit le racisme mais sur un mode tel qu'il ne le dit pas. Ainsi porté à un très haut degré d'euphémisation, le racisme devient quasi méconnaissable. Les nouveaux racistes sont placés devant un problème d'optimalisation: ou bien augmenter la teneur du discours en racisme déclaré (en s'affirmant, par exemple, en faveur de l'eugénisme) mais au risque de choquer et de perdre en communicabilité, en transmissibilité, ou bien accepter de dire peu et sous une forme hautement euphémisée, conforme aux normes de censure en vigueur (en parlant par exemple génétique ou écologie), et augmenter ainsi les chances de « faire passer » le message en le faisant passer inaperçu.
Le mode d'euphémisation le plus répandu aujourd'hui est évidemment la scientifisation apparente du discours. Si le discours scientifique est invoqué pour justifier le racisme de l'intelligence, ce n'est pas seulement parce que la science représente la forme dominante du discours légitime; c'est aussi et surtout parce qu'un pouvoir qui se croit fondé sur la science, un pouvoir de type technocratique, demande naturellement à la science de fonder le pouvoir; c'est parce que l'intelligence est ce qui légitime à gouverner lorsque le gouvernement se prétend fondé sur la science et sur la compétence « scientifique » des gouvernants (on pense au rôle des sciences dans la sélection scolaire où la mathématique est devenue la mesure de toute intelligence). La science a partie liée avec ce qu'on lui demande de justifier.
Cela dit, je pense qu'il faut purement et simplement récuser le problème, dans lequel se sont laissés enfermer les psychologues, des fondements biologiques ou sociaux de l'« intelligence ». Et, plutôt que de tenter de trancher scientifiquement la question, essayer de faire la science de la question elle-même; tenter d'analyser les conditions sociales de l'apparition de cette sorte d'interrogation et du racisme de classe, qu'elle introduit. En fait, le discours du G.R.E.C.E n'est que la forme limite des discours que tiennent depuis des années certaines associations d'anciens élèves de grandes écoles, propos de chefs qui se sentent fondés en « intelligence » et qui dominent une société fondée sur une discrimination à base d'« intelligence », c'est-à-dire fondée sur ce que mesure le système scolaire sous le nom d'intelligence. L'intelligence, c'est ce que mesurent les tests d'intelligence, c'est-à-dire ce que mesure le système scolaire. Voilà le premier et le dernier mot du débat qui ne peut pas être tranché aussi longtemps que l'on reste sur le terrain de la psychologie; parce que la psychologie elle-même (ou, du moins, les tests d'intelligence) est le produit des déterminations sociales qui sont au principe du racisme de l'intelligence, racisme propre à des «élites» qui ont partie liée avec l'élection scolaire, à une classe dominante qui tire sa légitimité des classements scolaires.
Le classement scolaire est un classement social euphémisé, donc naturalisé, absolutisé, un classement social qui a déjà subi une censure, donc une alchimie, une transmutation tendant à transformer les différences de classe en différences d'«intelligence», de «don », c'est-à-dire en différences de nature. Jamais les religions n'avaient fait aussi bien. Le classement scolaire est une discrimination sociale légitimée et qui reçoit la sanction de la science. C'est là que l'on retrouve la psychologie et le renfort qu'elle a apporté depuis l'origine au fonctionnement du système scolaire. L'apparition de tests d'intelligence comme le test de Binet-Simon est liée à l'arrivée dans le système d'enseignement, avec la scolarisation obligatoire, d'élèves dont le système scolaire ne savait pas quoi faire, parce qu'ils n'étaient pas « prédisposés », « doués », c'est- à-dire dotés par leur milieu familial des prédispositions que présuppose le fonctionnement ordinaire du système scolaire : un capital culturel et une bonne volonté à l'égard des sanctions scolaires. Des tests qui mesurent la prédisposition sociale exigée par l'école - d'où leur valeur prédictive des succès scolaires - sont bien faits pour légitimer à l'avance les verdicts scolaires qui les légitiment.
Pourquoi aujourd'hui cette recrudescence du racisme de l'intelligence ? Peut-être parce que nombre d'enseignants, d'intellectuels - qui ont subi de plein fouet les contrecoups de la crise du système d'enseignement - sont plus enclins à exprimer ou à laisser s'exprimer sous les formes les plus brutales ce qui n'était jusque-là qu'un élitisme de bonne compagnie (je veux dire de bons élèves). Mais il faut aussi se demander pourquoi la pulsion qui porte au racisme de l'intelligence a aussi augmenté. Je pense que cela tient, pour une grande part, au fait que le système scolaire s'est trouvé à une date récente affronté à des problèmes relativement sans précédent avec l'irruption de gens dépourvus des prédispositions socialement constituées qu'il exige tacitement; des gens surtout qui, par leur nombre, dévaluent les titres scolaires et dévaluent même les postes qu'ils vont occuper grâce à ces titres. De là le rêve, déjà réalisé dans certains domaines, comme la médecine, du numerus clausus. Tous les racismes se ressemblent. Le numerus clausus, c'est une sorte de mesure protectionniste, analogue au contrôle de l'immigration, une riposte contre l'encombrement qui est suscitée par le phantasme du nombre, de l'envahissement par le nombre.
On est toujours prêt à stigmatiser le stigmatiseur, à dénoncer le racisme élémentaire, «vulgaire», du ressentiment petit-bourgeois. Mais c'est trop facile. Nous devons jouer les arroseurs arrosés et nous demander que1le est la contribution que les intellectuels apportent au racisme de l'intelligence. Il serait bon d'étudier .le rôle des médecins dans la médicalisation, c'est-à-dire la naturalisation, des différences sociales, des stigmates sociaux, et le rôle des psychologues, des psychiatres et des psychanalystes dans la production des euphémismes qui permettent de désigner les fils de sous-prolétaires ou d'émigrés de telle manière que les cas sociaux deviennent des cas psychologiques, les déficiences sociales, des déficiences mentales etc. Autrement dit, il faudrait analyser toutes les formes de légitimation du second ordre qui viennent redoubler la légitimation scolaire comme discrimination légitime, sans oublier les discours d'allure scientifique, le discours psychologique, et les propos mêmes que nous tenons.* *
*Intervention au Colloque du MRAP en mai 1978, parue dans Cahiers Droit et liberté (Races, sociétés et aptitudes: apports et limites de la science), 382,  pp. 67-71.


** On trouvera des développements complémentaires dans: P. Bourdieu, Classement, déclassement, reclassement, Actes de la recherche en sciences sociales, 24, novembre 1978, pages 2-22.


SUITE : L'ESPRIT FAUX, ET AUTRES TYPES HÉSIODIENS (2)



vendredi 8 septembre 2017

PHILOSOPHIE - NAISSANCE DU PHILOSOPHE suivi de E / DESCARTES INUTILE ET INCERTAIN

Diogène Laërce (première moitié IIIe siècle) : « C'est avec les Grecs que commença la philosophie, dont même le nom exclut que l'appellation soit d'origine barbare. » (Vies et doctrines des philosophes illustres, I, Prologue, § 4).
Nietzsche : « Platon [République IX, 580d] et Aristote [Métaphysique I, i, 980b] ont raison de considérer les joies de la connaissance comme la valeur la plus désirable, — à supposer qu’ils veuillent exprimer là une expérience personnelle et non générale : car pour la plupart des gens, les joies de la connaissance relèvent des plus faibles et se situent bien au dessous des joies de la table. » [Insofern haben Plato und Aristoteles Recht, in den Freuden der Erkenntniß das Erstrebenswertheste zu sehen — vorausgesetzt daß sie damit eine persönliche Erfahrung und nicht eine allgemeine aussprechen wollen: denn für die meisten Menschen gehören die Freuden der Erkenntniß zu den schwächsten und stehen tief unter den Freuden der Mahlzeit.]
Frédéric Nietzsche, Fragments posthumes, M II 1 3[9], printemps 1880.

A / Esquisse d'une définition de la philosophie
B / Premiers programmes philosophiques
C / Philosopher
D / À quoi sert la philosophie ?
E / DESCARTES INUTILE ET INCERTAIN


A / Esquisse d'une définition de la philosophie :


Raphaël, " École d'Athènes " (détail), Platon tenant
le Timée et Aristote l'Éthique à Nicomaque


Site de l'Académie de Platon (photo Tomisti, 2008)


1. Un principe général de libre examen privilégiant la connaissance sur les croyances et impliquant le doute justifié, la prudence, l’ouverture d’esprit,
« Est-il chose qu’on vous puisse proposer pour l’avouer ou refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considérer comme ambiguë ? […] La vérité ne se juge point par autorité et témoignage d’autrui. […] Il ne faut pas croire à chacun, dit le précepte, parce que chacun peut dire toutes choses. »
Montaigne, Essais, II, xii, pages 503, 507, 571 de l'édition Villey/PUF.
le recours conjoint à des distinctions selon le principe de spécification (lien) et à des généralisations selon le principe d’homogénéité (lien). 

2. Un distinguo (cf l'adage scolastique distinguo - concedo ... nego ..., je distingue - j'accorde - je refuse) et la reconnaissance d’une complémentarité fondamentale entre les vérités de fait et les vérités de raison, entre la vérité-correspondance (l'adaequatio de Thomas d'Aquin) et la vérité-cohérence, entre l’empirique et le rationnel (Thomas Hobbes, Gottfried W. Leibniz) ; en conséquence, la réflexion critique doit porter aussi sur la réalité des éléments fournis par l’investigation, sur les données des sens, et requiert la réponse au Quid facti ?
Avant Fontenelle, Montaigne : " Comment est-ce que cela se fait ? – Mais se fait-il ? faudrait-il dire. " (Essais, III, xi)
« Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause […] nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point. »
Fontenelle, Histoire des oracles, I, iv. (à propos de la dent d'or)
3. La distinction, encore, entre ces vérités et les normes, entre la connaissance, théorique, concrète ou intermédiaire,  et la morale. Distinction initiée par Sénèque le Jeune entre ce qui est dans le Ciel (métaphore de l'idéal) et ce qui devrait être sur notre Terre (Questions naturelles). Distinction humienne entre is et ought to, puis plus précisément juridique, kelsenienne, entre sein et sollen, entre ce qui est et ce qui doit (ou devrait) être ; autrement dit, entre la logique et l’éthique.

4. Ce qui se dégage des œuvres d’auteurs qui, sans s’accorder sur tout (loin de là), se reconnaissent comme ayant en commun à la fois un niveau de langage, une méthode et des problématiques, ce qui leur permet, en des temps forts de la philosophie, de dialoguer : c’est Aristote répliquant brillamment à Platon, Diogène Laërce retraçant les vies et doctrines des philosophes anciens, Pascal répliquant à Montaigne (« Le sot projet qu'il a eu de se peindre ! »), Leibniz à Descartes (Remarque sur la partie générale des Principes) et à Locke, Voltaire à Descartes et à Leibniz, Arthur Schopenhauer à Kant, Nietzsche à Platon, Passcal et Schopenhauer, Jacques Bouveresse à Michel Foucault, et alii. ; le domaine de cette reconnaissance mutuelle, c’est le champ, ou l’ordre, philosophique, même s’il y a souvent contestation quant aux strictes frontières de ce domaine, et s’il est, bien évidemment, historiquement et géographiquement évolutif.

5. La nature de la philosophie se précise enfin agréablement par ses formules et interrogations (liste non limitative) : « Rien n’existe sans raison » (Cicéron) ; « Nul ne vient au plaisir sans passion » (Tertullien) ; « Si je suis trompé, je suis » (Augustin) ; « Que sais-je ? » (Montaigne) ; « Se fait-il ? » (Montaigne) ; « Rien de beau ne se fait sans passion » (Montaigne) ; « Je pense, donc je suis » (Descartes) ; « La clarté est la bonne foi des philosophes » (Vauvenargues) ; « Que dois-je faire ? » (Kant) ; « Pourquoi suis-je moi ? » (Stendhal) ; « Où allons-nous renouveler le jardin d'Épicure ? » (Nietzsche) ; « Dieu est mort » (Nietzsche) ; « Qu’est-ce qui est bien ? Qu’est-ce qui est mal ? Comment devons-nous vivre ? » (question posée à Tolstoï) ; « Qu’est-ce que l’étant ? » (Martin Heidegger) ; « Qui est l’homme ? » (Heidegger) ; « Pourquoi des philosophes ? » (Jean-François Revel) ; « Qu’est-ce qu’un civilisé ? » (Pierre Kaufmann) – et par leurs explicitations.


Le Souper des philosophes, de Jean Huber (1721-1786), eau-forte sur papier

bleu, XVIIIe siècle. (25 x 34 cm) BnF, Estampes, N2-Voltaire.

La scène se passe à Ferney. Imaginée par Huber, elle rassemble, autour de Voltaire :

d'Alembert, Condorcet, Diderot, La Harpe, le père Adam et l'abbé Maury.


Kant caractérisa la philosophie comme la législation de la raison humaine (Critique de la raison pure [CRP], II Théorie transcendantale de la méthode, chapitre III Architectonique de la raison pure]

Condorcet : " la raison rendue méthodique et précise " (Cinq mémoires sur l'instruction publique, Second mémoire " De l'instruction commune pour les enfants ", II Études de la première année)
Par la même raison l'on doit préférer les parties de la physique qui sont utiles dans l'économie domestique ou publique, et ensuite celles qui agrandissent l'esprit, qui détruisent les préjugés et dissipent les vaines terreurs ; qui, enfin dévoilant à nos yeux le majestueux ensemble du système des lois de la nature, éloignent de nous les pensées étroites et terrestres, élèvent l'âme à des idées immortelles, et sont une école de philosophie plus encore qu'une leçon de science. Second mémoire, II. 
L'histoire des pensées des philosophes n'est pas moins que celle des actions des hommes publics une partie de l'histoire du genre humain. [...] Une des principales utilités d'une nouvelle forme d'instruction, une de celles qui peuvent le plus tôt se faire sentir, c'est celle de porter la philosophie dans la politique, ou plutôt de les confondre. Troisième mémoire, " Sur l’instruction commune pour les hommes ", 

Monique Canto-Sperber, directrice de recherche au CNRS et ancienne directrice de l'É.N.S-Ulm., proposa cette caractérisation en quatre points de la discipline :

– attitude réflexive,
– sens de la globalité des questions,
acuité dans la perception des problèmes,
– usage de l’argumentation.
(Cf Le Débat, n° 98, janvier-février 1998, pages 132-133).


B / Premiers programmes philosophiques :

Connais-toi toi-même (Chilon ou Thalès dans Platon, Protagoras)


" Opposer à la fortune la hardiesse, à la loi la nature, à la passion la raison " (Diogène de Sinope (vers -410 / vers -323) , in Diogène Laërce, Vie, doctrine et sentences des philosophes illustres, VI, § 38). Ce qui très probablement inspira Chamfort :
" Opposer la nature à la loi, la raison à l'usage, sa conscience à l'opinion, et son jugement à l'erreur " (Nicolas de Chamfort, Maximes et pensées)






Jacques DU ROURE (début XVIIe / vers 1685) : « Parce qu’encore dans la philosophie, on considère les choses et les sociétés purement naturelles, je n’y traite pas des religions. Outre que – la nôtre exceptée, dont les principaux enseignements sont la justice et la charité [la justice avant la charité ; exeunt la foi et l’espérance …], c’est-à-dire le bien que nous faisons à ceux qui nous en ont fait, et aux autres – elles sont toutes fausses et causes des dissensions, des guerres, et généralement de plusieurs malheurs. »
Abrégé de la vraie philosophie, "Morale", § 69, 1665. Je soupçonne ce Du Roure d'avoir dissimulé son athéisme.
Faire attention à la matière et à la forme, avancer lentement, répéter et varier l'opération, recourir à des vérifications et à des preuves, découper les raisonnements étendus, vérifier chaque partie par des preuves particulières (Leibniz)


Frédéric Nietzsche (lien)
(par E. Munch, vers 1906) Notamment ces fragments posthumes :

U I 2b, fin 1870 - avril 1871 : [17] : « La pensée philosophique ne peut pas construire, seulement détruire [das philosophische Denken kann nicht bauen, sondern nur zerstören.]. » Cf Alfred de Vigny : « La philosophie de Voltaire […] fut très belle, non parce qu’elle révéla ce qui est, mais parce qu’elle montra ce qui n’est pas. » (Journal d’un poète, 1830).

W I 2, été-automne 1884 : 26[153]
« De la naissance du philosophe.
1. Le profond malaise à être parmi les braves gens – comme parmi les nuages – et le sentiment de devenir paresseux et négligent, vaniteux aussi. Cela corrompt. – Pour voir clairement à quel point le fondement ici est mauvais et faible, on les provoque et on entend alors leurs cris.
2. Dépassement du ressentiment et de la vengeance à partir d’un profond mépris ou de compassion pour leur sottise.
3. Hypocrisie comme mesure de sécurité. Et mieux encore, fuite dans sa solitude. »
[Von der Entstehung des Philosophen.
1. Das tiefe Unbehagen unter den Gutmüthigen — wie unter Wolken — und das Gefühl, bequem und nachlässig zu werden, auch eitel. Es verdirbt. — Will man sich klar machen, wie schlecht und schwach hier das Fundament ist, so reize man sie und höre sie schimpfen.
2. Überwindung der Rachsucht und Vergeltung, aus tiefer Verachtung oder aus Mitleid mit ihrer Dummheit.
3. Verlogenheit als Sicherheits-Maßregel. Und noch besser Flucht in seine Einsamkeit.]


C / Philosopher :

S'exercer à mourir (Platon, Phédon, 67-68 ; Cicéron, Tusculanes, I, xxx, 74 ; Rabelais, Tiers livre, XXXI ; Montaigne, Essais I, 20), soit se passer de la perspective d'une vie éternelle. La mort passe du domaine de la religion à celui de la philosophie.

Vivre conformément à la nature (Épictète, Montaigne) : écologie avant la lettre.
Rechercher ce qu'ont pensé les philosophes au sujet d'un problème (Sicher de Brabant) ; c'est l'histoire de la philosophie.
Douter (Sceptiques, Montaigne, Descartes, Condorcet) [avant d'examiner et de conclure]
" Philosopher, c’est donner la raison des choses, ou du moins la chercher, car tant qu’on se borne à voir & à rapporter ce qu’on voit, on n’est qu’historien. " (Encyclopédie, entrée "Philosophie", tome 12, 1751)
« La véritable manière de philosopher, c'eût été et ce serait d'appliquer l'entendement à l'entendement ; l'entendement et l'expérience aux sens ; les sens à la nature ; la nature à l'investigation des instruments ; les instruments à la recherche et à la perfection des arts, qu'on jetterait au peuple pour lui apprendre à respecter la philosophie. » (Denis Diderot, Pensées sur l'interprétation de la nature, § 18). 
Autrement dit, penser sa pensée, et non, comme on l'entend dire aujourd'hui, " vivre sa pensée et penser sa vie ".
Kant : Réfléchir et décider par soi-même. Cf Hésiode.

Voir aussi : La philosophie noyée dans le café (notes critiques sur les cafés-philo parisiens)


D / À quoi sert la philosophie ?

- " La philosophie a joué un rôle décisif dans la construction de la laïcité comme idéal d'émancipation. " (Henri Pena-Ruiz, Dictionnaire amoureux de la laïcité, entrée " Philosophie ", Paris : Plon, 2014).
- Satisfaction du désir personnel de mieux comprendre notre situation d'humain existant.
- Par son insistance sur l'argumentation et le raisonnement, valeur de formation à l'autocritique rationnelle (tout comme les mathématiques).
- L'étude de l'histoire de la philosophie introduit efficacement et rapidement à l'histoire générale de l'Occident.
- Le droit public et la science politique dérivent de la philosophie politique. Les Lumières ont abouti à la Déclaration... de 1789 qui est aujourd'hui un élément de notre bloc constitutionnel.
- Influence de la philosophie sur les conceptions politiques générales de l'histoire (philosophie de l'histoire).

- Le principe de raison suffisante (PRS) , le plue connu des principes logiques, établit un cadre de rationalité qui permettra l'essor des sciences exactes.
" Je veux décrire et ressentir en moi-même le formidable développement de l'unique philosophe qui veut la connaissance, du philosophe de l'humanité.
La plupart sont tellement dominés par l'instinct, qu'ils ne remarquent même pas ce qui se passe. Moi, je veux le dire et le faire remarquer.
Cet unique philosophe se confond ici avec tout l'effort scientifique. Car toutes les sciences ne reposent que sur le fondement général que leur offre le philosophe. " (Frédéric Nietzsche, Fragments posthumes, P I 20b, été 1872 - début 1873, 19[136])
[Ich will die ungeheure Entwicklung des einen Philosophen, der die Erkenntniß will, des Menschheits-Philosophen, schildern und nachempfinden.Die meisten stehen so unter der Leitung des Triebes, daß sie gar nicht merken, was geschieht. Ich will es sagen und merken lassen, was geschieht.Der eine Philosoph ist hier identisch mit allem Wissenschaftsstreben. Denn alle Wissenschaften ruhen nur auf dem allgemeinen Fundamente des Philosophen.Die ungeheure Einheit in allen Erkenntnißtrieben nachzuweisen: der zerbrochene Gelehrte.]
- Cadre général de pensée

Genres, catégories, universaux : 

Cinq genres platoniciens :
« L’Être, le Repos, le Mouvement, l’Autre, le Même […] il n’y a pas moins de cinq genres […] la nature des genres comporte la communication réciproque. » (Platon, Le Sophiste, 254e-257a).
Cette « communication réciproque », et la présence du Mouvement, répond par avance aux reproches que les marxistes firent à la métaphysique classique (qu’ils ne connaissaient pas) d’ignorer les relations, le contexte, le mouvement.

Dix catégories aristotéliciennes  de l’être : substance, quantité, manière d’être, relation ; endroit, moment, position, équipement, action, passion. » (Aristote, Catégories, IV, 1b)

Quatre catégories stoïciennes : substrat ou substance, qualités stables, manières d’être contingentes et manières d’être relatives (Stoicorum Vetera Fragmenta, II, 369 sqq.)

Cinq universaux :
Le philosophe néo-platonicien Porphyre de Tyr (vers 234 / vers 305) : le genre, l’espèce, la différence spécifique, le propre, l’accident.

Sept catégories cartésiennes : esprit, grandeur, repos, mouvement, relation, figure [forme], matière. 

Douze catégories kantiennes :
Quantité
unité
pluralité
totalité  


Qualité

réalité

négation

limitation

Relation
inhérence et subsistance
causalité et dépendance
communauté [Causalité d’une susbstance dans la détermination des autres]


Modalité

possibilité – impossibilité

existence – non-existence

nécessité [Existence donnée par la possibilité] - contingence

Deux catégories marxistes : la matière, le mouvement. 

* * * * *

- Critique et dépassement de la mythologie et des religions. (opposition mythos/logos)

- Logique formelle, création d'Aristote, injustement décriée et moquée par quelques auteurs de la Renaissance puis par Molière. Kant y voyait le signe principal de l'acquis en philosophie, mais la pensait à tort close et achevée (Préface de la seconde édition de la CRP, 1787), peu avant que George Boole en présente une forme algébrisée.

Mais la philosophie, comme toute entreprise humaine, n'est pas à l'abri de dévoiements :
« La philosophie peut prendre et même réussir jusqu’à un certain point à faire prendre ce que le véritable esprit critique considèrerait comme l’expression la plus typique du dogmatisme et du conformisme idéologique du moment pour la forme la plus impitoyable et la plus sophistiquée de la critique. »
Jacques Bouveresse, Le Philosophe chez les autophages, I.


E / DESCARTES INUTILE ET INCERTAIN

Ma critique de la pseudo preuve de Dieu par Descartes : voir le § VIII de cette page en lien.

Pour nombre de nos contemporains, le nom de René Descartes reste encore, via l’adjectif "cartésien", synonyme de bonne logique, de bon sens ; il n’est donc pas inutile de revenir sur une polémique datant de quelques années (1997) entre le scientifique Claude Allègre (né en 1937), géologue renommé mais contesté, et le philosophe des sciences Vincent-Pierre Jullien (né en 1953), polémique décalquée des profondes divergences entre Descartes et les alliés actuels ou futurs de Blaise Pascal.
" Descartes [...] n'a pas distingué le certain de l'incertain. " (Leibiz, De la Réforme de la philosophie première et de la notion de substance, 1694). Ce qui un comble pour un philosophe. 
E / 1   Claude Allègre, peu avant d’être nommé ministre de l’Éducation dans le gouvernement de Lionel Jospin en juin 1997, révéla la superficialité de son information philosophique lorsqu’il attribua au regretté Jean-François Revel (1924-2006) la belle expression de ... Pascal, " Descartes inutile et incertain " ("Les erreurs de Descartes", Le Point, n° 1279, 22 mars 1997, page 41). Soutenant que l’approche mathématique serait responsable des erreurs dans les sciences, Allègre montre qu’il ignore que la rigueur des mathématiques réside dans l'effectivité de la relation entre définitions et démonstrations, dans les notations et le calcul formel, et non (comme le pensait Descartes) dans le vain recours en l’évidence - la pernicieuse confiance en soi ... - Mais il n’est pas exact que les mathématiques soient complètement détachées de l’expérience ; le calcul (maintenant effectué par des machines électroniques) et le tracé de figures sont des formes à part entière d’expérience. 

   Ceci étant, je ne suis pas sûr que dans cette querelle des erreurs de Descartes, que Claude Allègre est loin d’avoir ouverte puisqu’elle remonte à Pascal et qu’elle fut entretenue publiquement par Huyghens, Leibniz, D’Alembert, Voltaire et alii, Vincent Jullien ait entièrement raison (" Monsieur Allègre et Descartes ", Le Monde, 22-23 juin 1997, page 15). 

   Lorsque Claude Allègre reproche à Descartes de mêler considérations religieuses et considérations scientifiques, le reproche est parfaitement fondé. Que cette approche religieuse soit historiquement datée ne lui enlève pas ce côté irrationnel et non scientifique auquel plusieurs contemporains étaient déjà sensibles puisqu’ils ne faisaient plus intervenir “Dieu” dans l’explication des phénomènes physiques. À lire Vincent Jullien, on pourrait penser que les savants se sont trompés autant les uns que les autres, et les philosophes de même, et autant que les savants, lorsqu’ils ont fait des sciences. Ce qui excuserait G. W. Hegel, entre autres, pour son De Orbitis qui assénait des certitudes contredites peu après par le télescope.


E / 2   Il faut se donner la peine d’examiner de près les cinq petits mais puissants écrits épistémologiques de Blaise Pascal :
Expériences nouvelles touchant le vide (1647)
Lettre au père Noël (29 octobre 1647)
Lettre à M. Le Pailleur (printemps 1648)
Au lecteur 
Traité de la pesanteur de la masse de l’air (1651-53)
On y trouvera une réflexion philosophique, véritablement rationnelle - selon nos critères actuels, mais aussi selon les critères baconiens (ceux de Francis Bacon, auteur, vers 1600, du fameux traité "De l’Avancement du savoir") - dirigée contre la "méthode cartésienne". Contrairement à ce qu’écrivit Vincent Jullien, Blaise Pascal n’admettait aucune interaction entre science et métaphysique, aucun recours à des "qualités occultes" du type de la vertu dormitive de l’opium immortalisée par Molière, aucun recours à des "définitions" circulaires ne définissant rien ; il reconnaissait à la raison expérimentale priorité sur les hypothèses désordonnées telles que l’existence d' un éther ou d’une matière subtile.

   Relativement au mouvement de la Terre, on trouve dans la table des Principes de la Philosophie de Descartes, en III, 28, " on ne peut pas proprement dire que la Terre ou les planètes se meuvent " ; puis, en III, 38-39, " suivant l’hypothèse de Tycho ... " Claude Allègre eut donc tort de parler de façon générale de "l’immobilité de la Terre" soutenue par Descartes. Mais la prudence du penseur du Cogito était telle qu’il est difficile de suivre Vincent Jullien se hasardant à vanter un " héliocentriste puissant et efficace ".

Descartes utile selon Condorcet :
" [Descartes] voulait étendre sa méthode à tous les objets de l’intelligence humaine ; Dieu, l’homme, l’univers étaient tour à tour le sujet de ses méditations. Si dans les sciences physiques, sa marche est moins sûre que celle de Galilée, si sa philosophie est moins sage que celle de Bacon, si on peut lui reprocher de n’avoir pas assez appris par les leçons de l’un, par l’exemple de l’autre, à se défier de son imagination, à n’interroger la nature que par des expériences, à ne croire qu’au calcul, à observer l’univers, au lieu de le construire, à étudier l’homme, au lieu de le deviner ; l’audace même de ses erreurs servit aux progrès de l’espèce humaine. Il agita les esprits, que la sagesse de ses rivaux n’avait pu réveiller. Il dit aux hommes de secouer le joug de l’autorité, de ne plus reconnaître que celle qui serait avouée par leur raison ; et il fut obéi, parce qu’il subjuguait par sa hardiesse, qu’il entraînait par son enthousiasme. " (Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, Huitième époque)
  L’historien des sciences William Whewell nota que Descartes récusait les travaux de Galilée ; on lit avec stupeur : " Pour les expériences que vous me mandez de Galilée, je les nie toutes " dans une lettre à Mersenne d'avril 1634. Descartes faisait, pour Whewell, piètre figure à côté du savant italien :
" Parmi les vérités en mécanique qui étaient facilement saisissables au début du XVIIe siècle, Galilée a réussi à en atteindre autant, et Descartes aussi peu, qu’il était possible à un homme de génie " (" Of the mechanical truths which were easily attainable in the beginning of the 17th century, Galileo took hold of as many, and Descartes of as few, as was well possible for a man of genius ", History of Inductive Sciences, 1847, VI, ii, tome 2, page 52).

   Descartes avait reconnu le principe d’inertie ; mais, comme pour Georg W. F. Hegel d’ailleurs, la liste de ses erreurs dans le domaine des sciences expérimentales est bien longue ; parmi ces erreurs :

- les tourbillons de matière subtile.
- six règles du mouvement (sur sept).
" Cette première règle cartésienne du mouvement est la seule qui soit parfaitement exacte. " (Leibniz, Remarques sur la partie générale des principes de Descartes, 2e partie)
Leibniz, Remarques sur la partie générale des principes de Descartes, 2e partie, " Sur l'art. 53")


- la génération spontanée.
- la "matière" calorique.
- le rejet des expériences de Galilée.
- la négation de l’attraction terrestre.
- la propagation plus rapide des sons aigus.
- la propagation des sons aussi rapides dans le sens du vent que contre le vent.
- la vitesse de la lumière plus élevée dans le milieu d’indice plus élevé.


E / 3  Il était donc assez cavalier de renvoyer dos à dos l’imperfection de la science à une époque donnée et les erreurs des philosophes,  ce qu'osa pourtant Jacques D’Hondt (1920-2012) pour excuser Hegel :
" Ce qui était vérité scientifique à l’époque de Hegel se trouve maintenant aussi périmé que les erreurs du philosophe" (Hegel et l’hégélianisme, Paris : Puf, 1982, page 29) ;
ces erreurs de Hegel étaient relatives à la question dite des matières : éther, phlogistique (1), calorique, matière électrique ; en 1813, il imaginait leur compénétrabilité (Science de la logique, I, 2) ; en 1827, il les rejetait toutes, y compris donc l’électron (Encyclopédie des Sciences philosophiques). On sait que dans sa thèse de doctorat (le fameux De Orbitiis), Hegel croyait avoir prouvé qu’il ne pouvait y avoir plus de sept planètes dans le système solaire ... 

   Invoquer en regard de ces erreurs la méthode qui permet de penser « librement », c’est tout d’abord jeter des doutes sérieux sur la valeur de la dite méthode ... C’est ensuite oublier qu’il ne s’agit pas seulement de penser librement, dans un fantasme de toute puissance de la pensée (fantasme qui relève très précisément d’une critique de la raison pure ; cf la colombe de Kant, oiseau imaginaire qui pensait son vol contrarié par l’air) ; il s’agit, surtout, de penser juste, donc en rapport permanent avec l’expérience du réel et avec la cohérence des concepts. La pensée scientifique ménage une place à la réalité extérieure qu’elle représente, précisément par le biais de la démarche expérimentale et de la spirale : hypothèse 1 - expérience - théorie - hypothèse 2 .... L’observation kantienne de la pratique déplorable du concept sans intuition, ou pensée vide (Critique de la raison pure, "Logique transcendantale", I), c’est ce qui poussait déjà Leibniz à énoncer cette magnifique devise :
"J’aime mieux un Loeuwenhoek [Antoni van Leeuwenhoek] qui me dit ce qu’il voit qu’un cartésien qui me dit ce qu’il pense." (Lettre à Huyghens, 2 mars 1691).
   Vincent Jullien semble s’accorder avec Claude Allègre sur l’erreur que constituerait la conservation de la somme des quantités de mouvement (produit de la masse par la vitesse) dans le choc mécanique de deux solides ; elle se conserve effectivement, comme le savent les étudiants, mais vectoriellement seulement ; se conservent également, en mécanique classique (non relativiste), les grandeurs scalaires (numériques) que sont l’énergie cinétique totale et les masses (dans un référentiel donné). Pour Descartes, à qui faisait défaut la notion de vecteur (introduite au XIXe siècle), cette conservation des valeurs numériques (donc fausse) résultait "de ce que Dieu est immuable" ... (Les Principes de la Philosophie, II, 39).

  C’est ce recours à cette argumentation non scientifique, pour ne pas dire pitoyable, pré-aristotélicienne, recours déjà fort choquant au XVIIe siècle pour bon nombre de savants de cette époque, que Claude Allègre eut raison de signaler, le sauvant ainsi de l’oubli. L’esprit de la méthode et de la probité scientifiques résidait alors chez Galilée et chez Newton, davantage que chez leurs critiques mal inspirés. Selon le Néerlandais Christian Huygens (1629-1695),
" M. Descartes avait trouvé la manière de faire prendre ses conjectures et fictions pour des vérités. Et il arrivait à ceux qui lisaient ses Principes de philosophie quelque chose de semblable qu’à ceux qui lisent des romans qui plaisent et font la même impression que des histoires véritables. " (Remarques sur Descartes). 


NOTE

1. Matière imaginée par le chimiste allemand Georg Ernst Stahl (1659-1734) pour expliquer les réactions d’oxydo-réduction ; d’autre part Stahl recourait à l’âme comme principe d’explication des phénomènes biologiques. Les chimistes français Antoine Lavoisier (1743-1794) et Pierre Bayen (1725-1798) refusèrent  cette croyance en un "phlogistique".



samedi 15 avril 2017

INDEX NIETZSCHE (5/16) : LA FRANCE ET LES FRANÇAIS, L'EUROPE ET LES EUROPÉENS



A /LA FRANCE, LES FRANÇAIS
B / L'EUROPE, LES EUROPÉENS


A / LA FRANCE, LES FRANÇAIS
(Montaigne, Descartes, Pascal, Molière, La Rochefoucauld, Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Chamfort, Stendhal, Flaubert, Taine, Victor Brochard et alii)

Ouvrage non consulté : Nietzsche und Frankreich,
Berlin, New York : W. de Gruyter, 2009

Voir les entrées

" FRANCE, FRANÇAIS " par Chiara Piazzesi dans le Dictionnaire Nietzsche, cc.354b-355b. Son auteur nous rappelle que Nietzsche passa ses hivers en France de 1883 à 1887.
" MONTAIGNE " par Fabrice de Salies, cc.595a-596a.
" MORALISTES FRANÇAIS " par Éric Blondel, cc. 597b-600a.
" PASCAL " par Scarlett Marton, cc. 674a-675b.
" STENDHAL " par Chiara Piazzesi, cc. 853a-854a.

La philosophie à l'époque tragique des Grecs, 1873,
§ 2 : " La partie la plus grandiose de la philosophie grecque et de son enseignement oral est vraisemblablement perdue pour nous. Voilà un destin qui n'étonnera pas celui qui se souvient des avatars de Scot Érigène ou de Pascal. "


Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1873,
§ 2 : " Pascal a raison lorsqu'il affirme que, si nous faisions chaque nuit le même rêve, nous en serions préoccupés autant que des choses que nous voyons chaque jour " [Pensées, Br VI, 386, rêves du roi et de l'artisan].



Fragments posthumes, 1873-1874,

Mp XIII 1, printemps automne 1873 : 28[1] : " Pascal estime que les hommes ne sont aussi assidus à leurs affaires où à l'étude de leurs sciences que pour échapper aux questions qui les assailleraient dans la solitude : d'où viens-tu ? et comment ? et où vas-tu ? Mais il est beaucoup plus étonnant qu'ils ne s'avisent même pas de poser les questions les plus évidentes : à quoi bon ce travail, à quoi bon cette hâte, à quoi bon cette ivresse ? " [Pascal meint, die Menschen trieben so angelegentlich ihre Geschäfte, ihre Wissenschaften, um damit den Fragen zu entfliehn, die jede Einsamkeit ihnen aufdringt, dem Woher? und Wie? und Wohin? Aber viel wunderlicher ist es, daß ihnen die nächsten Fragen nicht einfallen: wozu diese Arbeit, wozu diese Hast, wozu dieser Taumel?]

Mp XIII 3, printemps-été 1874 : [11] : « Schopenhauer est simple et probe, il ne se met en quête ni de phrases ni de feuilles de vigne, il dit seulement à un monde qui s'étiole dans l'improbité [Unehrlichkeit] "voyez, de nouveau un homme ! " Quelle force ont toutes ses conceptions, la volonté (qui nous rattache à Augustin, à Pascal, aux Hindous), la négation, la doctrine du génie de l'espèce. »


Considérations inactuelles I, 1874,
" David Strauss, l'apôtre et l'écrivain ", § 4 : " [Joseph Juste] Scaliger [1540-1609] avait coutume de dire : " Que nous importe que Montaigne ait bu du vin rouge ou du vin blanc ? " "
§ 8 : " Pascal estime que les hommes ne sont aussi assidus à leurs affaires ou à leur étude que pour échapper aux questions essentielles qui les assailliraient dans la solitude ou dans un véritable loisir. "

Fragments posthumes, 1873-1874,
U II 2, été - automne 1873 : 230] : Le philosophe
[...]
3° Influence [Wirkung] de la philosophie, autrefois et maintenant.
4° La philosophie populaire (Plutarque, Montaigne)
5° Schopenhauer
[...]

U II 3, automne 1873 - hiver 1873-1874 :

30[26] : "Même Montaigne est, comparé aux Anciens, un naturaliste de l'éthique, mais infiniment plus riche et plus profond. Nous sommes des naturalistes sans pensées, et ce en parfaite connaissance de cause." [Auch Montaigne ist den Alten gegenüber ein Naturalist der Ethik, aber ein grenzenlos reicher und denkender. Wir sind gedankenlose Naturalisten und zwar mit allem Wissen.]

30[31] : " Manque de familiarité avec Plutarque. Montaigne sur lui [Essais, II, xxxii]. L'auteur le plus efficace (chez [Samuel] Smiles [Character, London, 1871]). Un nouveau Plutarque serait-il seulement possible ? Nous vivons tous dans une moralité naturaliste sans style : nous considérons volontiers déclamatoires les figures antiques. " [Unbekanntschaft mit Plutarch. Montaigne über ihn. Der wirksamste Autor (bei Smiles). Ob ein neuer Plutarch auch nur möglich wäre? Wir leben ja alle in einer stillosen naturalistischen Sittlichkeit; wir halten die antiken Gestalten leicht für deklamatorisch.]


Considérations inactuelles III, 1874,
"Schopenhauer éducateur", § 2 :
"Il [Schopenhauer] est honnête, même comme écrivain. Et si peu d'écrivains le sont qu'à vrai dire on devrait se méfier de tous les hommes qui écrivent. Je ne connais qu'un seul écrivain que, sous le rapport de l'honnêteté [Ehrlichkeit], je place aussi haut, sinon plus, que Schopenhauer : c'est Montaigne. [...] Outre l'honnêteté, Schopenhauer a encore une autre qualité en commun avec Montaigne : une sérénité qui rend réellement serein.". [Il y a une considération analogue chez Sainte-Beuve : « Les hommes, en général, n'aiment pas la vérité, et les littérateurs moins que les autres » (Notes et pensées, cciv, 1868)].


Fragment posthume, 1875,
U II 9 - Mp XIII, été 1875 : [38] :
"Loisir et travail chez Wagner [...] Dans le grand mouvement solennel mais oppressant de la Réforme, Montaigne représente ce paisible retour à soi, ce calme du repos, ce long soupir de soulagement ; c'est bien ainsi que l'a lu Shakespeare. Parfois je trouve dans Horace un effet bienfaisant de ce genre, et pour certains états, des phrases comme les siennes sont chargées d'enseignement et de douceur. Tel est Wagner dans l'histoire."


Humain, trop humain, I, 1878,

" En mémoire de Voltaire pour le centième anniversaire de sa mort, le 30 mai 1778.
[Dem Andenken Voltaire's
geweiht
zur Gedächtniss-Feier seines Todestages,
des 30. Mai 1778.]


Hommage personnel à l'un des plus grands libérateurs de l'esprit. " [einem der grössten Befreier des Geistes zur rechten Stunde eine persönliche Huldigung darzubringen.]

I " Des principes et des fins ", § 26 La réaction comme progrès. : " Reprendre le drapeau des Lumières — ce drapeau au trois noms de Pétrarque, Érasme, Voltaire. "

IV " De l'âme des artistes et écrivains ", § 176 Shakespeare moraliste. : Shakespeare a beaucoup médité sur les passions [...] mais, ne sachant discourir comme Montaigne à leur sujet, il mettait ses observations sur les passions dans la bouche de ses personnages passionnés [...] les sentences de Shakespeare font honneur à son modèle Montaigne.
§ 221 La révolution dans la poésie. Voltaire " un des derniers hommes à savoir concilier en lui la suprême liberté de l'esprit avec une mentalité résolument antirévolutionnaire. "

V " Caractères de haute et basse civilisation ", § 282 Lamentation. : " notre temps est pauvre en grands moralistes, Pascal, Épictète, Sénèque, Plutarque ne sont plus guère lus ".

VIII " Coup d'œil sur l'État ", § 463 Une chimère dans la théorie de la révolution. :
" la  superstition de Rousseau - Ce n'est pas Voltaire, avec sa nature mesurée, portée à régulariser, purifier, reconstruire, mais bien Rousseau, ses folies et ses demi-mensonges passionnés, qui ont suscité cet esprit optimiste de la Révolution contre lequel je lance l'appel : " Écrasez l'infâme ! " C'est lui qui a chassé pour longtemps l'esprit des Lumières et de l'évolution progressive.:  à nous de voir — chacun pour son compte  s'il est possible de le rappeler ! "


Fragments posthumes, 1878-1879,

N II 4, été 1878 : 29[25] : Suivre la nature, erroné chez Montaigne III 354 [Essais, III, xiii].
29[26] : [Tite-Live, -64 ou -59 / 17, Histoire romaine] Liv. 41, c. 20 [Livre XLI, chapitre xx, [2] : “Persei „nulli fortunae adhaerebat animus, per omnia genera vitae errans, uti nec sibi nec aliis qui homo esset satis constaret“. Montaigne III 362 [= Essais, III, xiii, page 1077 de l'édition Villey/PUF/Quadrige : " Ce qu'on remarque pour rare au Roi de Macédoine Persée [-212 / -166], que son esprit, ne s'attachant à aucune condition, allait errant par tout genre de vie et représentant des mœurs si essorées et vagabondes qu'il n'était connu ni de lui ni d'autre quel homme ce fût, me semble à peu près convenir à tout le monde. "].

N II 7, été 1878 : 30[7] : " Montaigne : « Qui a été une fois un vrai fou ne redeviendra jamais vraiment sage [Essais, III, vi]. » C’est à se gratter les oreilles. "
30[160] : « Voltaire, d'après Goethe, " la source universelle de lumière ". » [Voltaire, nach Goethe „die allgemeine Quelle des Lichts“ ; Cf Eckermann, Goethes Gespräche mit Eckermann, Leipzig, 1868, II, 34]30[164] : " Après la guerre, je fus choqué par le luxe, le mépris des Français, le nationalisme — ainsi Wagner à l'égard des Français, Goethe à l'égard des Français et des Grecs. Quel recul par rapport à Goethe — sensualité écœurante. " |Nach dem Kriege missfiel mir der Luxus, die Franzosenverachtung, das Nationale — so wie Wagner an die Franzosen, Goethe an Franzosen und Griechen. Wie weit zurück gegen Goethe — ekelhafte Sinnlichkeit.]

" La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion ; c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu'il aime.
Il y a de deux sortes d'esprits, l'un géométrique, et l'autre que l'on peut appeler de finesse. Le premier a des vues lentes, dures et inflexibles ; mais le dernier a une souplesse de pensées qu'il applique en même temps aux diverses parties aimables de ce qu'il aime. Des yeux il va jusques au cœur, et par le mouvement du dehors il connaît ce qui se passe au dedans. " [Texte français rétabli]


Opinions et sentences mêlées, 1879,


§ 4 : Progrès de la liberté de l'esprit. phrase de Voltaire : " Croyez-moi, cher ami, l'erreur aussi a son mérite. " [Ce qui plaît aux dames, 1764]


§ 408 : « La descente à l'Hadès.
Moi aussi, j'ai été en Enfer [in der Unterwelt], comme Ulysse [Odyssée, XI], et j'y retournerai souvent ; et je n'ai pas seulement sacrifié des moutons pour pouvoir m'entretenir avec quelques morts, c'est aussi mon propre sang que je n'ai pas ménagé. Il y eut quatre couples à ne pas refuser leur réponse à mon sacrifice : Épicure et Montaigne, Goethe et Spinoza, Platon et Rousseau, Pascal et Schopenhauer. C'est avec eux qu'il me faut m'expliquer quand j'ai longtemps marché seul [wenn ich lange allein gewandert bin], d'eux que j'entends me faire donner raison ou tort [Recht und Unrecht], eux que je veux écouter quand ils se donnent alors eux-mêmes raison ou tort. Quoi que je puisse dire, résoudre, imaginer pour moi et les autres, je fixe les yeux sur ces huit-là et vois les leurs fixés sur moi. »


Le Voyageur et son Ombre, 1879,


§ 63 : Les caractères moraux. : " Molière peut se comprendre comme contemporain de la société de Louis XIV ; dans notre société de transitions et de degrés intermédiaires, il ferait figure de pédant génial. "

§ 86 : Socrate.
"Si tout va bien, le temps viendra où l'on préférera, pour se perfectionner en morale et en raison, prendre en main les Mémorables de Socrate [de Xénophon] plutôt que la Bible, et où Montaigne et Horace deviendront nécessaires comme guides pour la compréhension du sage et du médiateur le plus simple et le plus impérissable de tous, de Socrate. "

§ 214. « Livres européens. — À lire Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère, Fontenelle (surtout les Dialogues des morts), Vauvenargues, Chamfort, on est plus près de l'Antiquité qu'avec n'importe quel groupe de six auteurs pris dans les autres peuples. Ces six-là ont ressuscité l'esprit des derniers siècles de l'ère antique, — ils forment ensemble un maillon important de la grande chaîne encore ininterrompue de la Renaissance. Leurs livres s'élèvent au dessus des variations du goût national et des nuances philosophiques dont s'irise ordinairement tout ouvrage de nos jours, ce qu'il est obligé de faire s'il veut devenir célèbre : ils contiennent plus d'idées effectives que tous les livres des philosophes allemands ensemble. » [Europäische Bücher. — Man ist beim Lesen von Montaigne, Larochefoucauld, Labruyère, Fontenelle (namentlich der dialogues des morts) Vauvenargues, Champfort dem Alterthum näher, als bei irgend welcher Gruppe von sechs Autoren anderer Völker. Durch jene Sechs ist der Geist der letzten Jahrhunderte der alten Zeitrechnung wieder erstanden, — sie zusammen bilden ein wichtiges Glied in der grossen noch fortlaufenden Kette der Renaissance. Ihre Bücher erheben sich über den Wechsel des nationalen Geschmacks und der philosophischen Färbungen, in denen für gewöhnlich jetzt jedes Buch schillert und schillern muss, um berühmt zu werden: sie enthalten mehr wirkliche Gedanken, als alle Bücher deutscher Philosophen zusammengenommen]

§ 216. La "vertu allemande".

§ 230. Tyrans de l'esprit. : « De notre temps, on tiendrait pour malade quiconque serait aussi rigoureusement l'incarnation d'un seul et unique trait moral que le sont les personnages de Théophraste [d'Eresós] et de Molière, et on parlerait à son propos d' " idée fixe ". »

§ 237 : La plus terrible vengeance. : " C'est ainsi [une poignée de vérités exploitées sans passion] que Voltaire se vengea de [Alexis] Piron, par cinq lignes qui jugent toute sa vie, ses œuvres et ses intentions : autant de mots, autant de vérités ; ainsi que le même se vengea de Frédéric le Grand (dans une lettre [du 21 avril 1760] qu'il lui adressa de Ferney [sic, pour Tourney]). "


Aurore Pensées sur les préjugés moraux, 1881,

II, § 132. Les derniers échos du christianisme dans le monde. : « Plus on se dégageait des dogmes, plus on cherchait, pour ainsi dire, à justifier cet abandon par un culte de l'amour de l'humanité : ne pas rester là-dessus en retard sur l'idéal chrétien mais au contraire renchérir sur lui autant que possible, cela demeure le secret aiguillon de tous les esprits libres français, de Voltaire à Auguste Comte ; et ce dernier, avec sa célèbre formule morale " vivre pour autrui " a, en fait, surchristianisé le christianisme. »

III, § 192 : Souhaiter des adversaires parfaits
« On ne peut contester aux Français qu’ils soient devenus le peuple le plus chrétien de la Terre […] les idéaux chrétiens les plus ardus se sont incarnés chez eux en des hommes et ne sont pas demeurés simples représentations, ébauches, velléités. Voici Pascal, le premier de tous les chrétiens dans sa façon d'unir l'ardeur, l'esprit et la loyauté, — et que l'on considère ce qu'il fallait unir ici ! [in der Vereinigung von Gluth, Geist und Redlichkeit der erste aller Christen] Voici Fénélon, expression parfaite et séduisante de la culture ecclésiastique dans tout la diversité de sa force [...] Voici Mme de Guyon, au milieu de ses pareils, les quiétistes français [...] Voici le fondateur de l'ordre des Trappistes [l'abbé de Rancé], celui qui a réalisé avec la dernière rigueur l'idéal d'ascétisme du christianisme, et ceci non en Français d'exception, mais bien en vrai Français : car sa sombre création n'a pu jusqu'ici s'implanter et garder sa vigueur que chez les Français, elle les a suivis en Alsace et en Algérie. [...] À Port-Royal fleurit pour la dernière fois la grande érudition chrétienne : cette floraison que les grands hommes, en France, comprennent mieux qu'ailleurs. Bien loin d'être superficiel, un grand Français conserve pourtant toujours sa surface, sa peau qui enveloppe naturellement son contenu et sa profondeur [...]

Ce peuple qui a produit les types les plus accomplis de la chrétienté devait inversement engendrer  les types les plus accomplis des esprits libres antichrétiens ! L'esprit libre français luttait toujours en lui-même avec de grands hommes et pas seulement avec des dogmes et de sublimes avortons, comme les esprits libres des autres peuples. » [Und nun errathe man, warum dieses Volk der vollendeten Typen der Christlichkeit auch die vollendeten Gegentypen des unchristlichen Freigeistes erzeugen musste! Der französische Freigeist kämpfte in sich immer mit grossen Menschen und nicht nur mit Dogmen und erhabenen Missgeburten, wie die Freigeister anderer Völker.]

§ 193 Esprit et morale. L'Allemand " a peur, devant l'esprit français, qu'il n'en vienne à crever les yeux de la morale "


Fragments posthumes, 1881,
M III 1, printemps-automne 1881 : [62] : Les Jésuites plaidaient contre Pascal, la cause des Lumières et de l’Humanité.


Le Gai Savoir, 1882,

I, § 22 : arrivée de Monsieur de Montaigne qui s’entend à plaisanter si agréablement sa maladie
I, § 37 : la liaison la plus intime de la morale, du savoir et du bonheur — motif fondamental de l'âme des grands Français (comme Voltaire) 

II, § 97 : verbiage par goût de variations : ainsi chez Montaigne ;
§ 104 : l’allemand devait garder une résonance insupportablement vulgaire aux oreilles de Montaigne ou même de Racine.

V, § 357 Éléments pour le vieux problème : " qu'est-ce qui est allemand ? ". : " incomparable pénétration de Leibniz qui lui fit voir avec raison, non seulement contre Descartes, mais contre tout ce qui avait philosophé jusqu'à lui, que la conscience n'est qu'un accidens de la représentation "


Fragments posthumes, 1883-1885,

M III 4b, printemps-été 1883 : [17] : (Les Français, avec leurs Montaigne, La Rochefoucauld, Pascal, Chamfort, Stendhal, sont une nation de l’esprit beaucoup plus propre [que les Allemands])[(Die Franzosen mit ihrem Montaigne La Rochefoucauld Pascal Chamfort Stendhal sind eine viel reinlichere Nation des Geistes)].

W I 1, printemps 1884 : [112] : La France en tête pour la culture, signe de la décadence de l’Europe.
[491] : ces appréciations absurdes, comme si un Jésus-Christ avait le moindre poids à côté d’un Platon, ou un Luther à côté d’un Montaigne ! [Man muß die vorhandenen Religionen vernichten, nur, um diese absurden Schätzungen zu beseitigen, als ob ein Jesus Christus überhaupt neben einem Plato in Betracht käme, oder ein Luther neben einem Montaigne ! ]

W I 2, été-automne 1884 : [42] : Shakespeare pour la libre pensée de Montaigne. [Shakespeare für die Freigeisterei Montaigne’s]
[434] : Montaigne, comme écrivain ([Ximénès] Doudan [1800-1872]).

W I 3a, printemps 1885 : 35[9] : [Diese guten Europäer, die wir sind; was zeichnet uns vor dem M der Vaterländer aus?
Erstens: wir sind Atheisten und Immoralisten, aber wir unterstützen zunächst die Religionen und Moralen des Heerden-Instinktes: mit ihnen nämlich wird eine Art Mensch vorbereitet, die einmal in unsere Hände fallen muß, die nach unserer Hand begehren muß.]


W I 4, juin-juillet 1885 : [32] : Pascal plus profond que Spinoza.


Par-delà bien et mal, 1886,


I « Des préjugés des philosophes », § 11 : « Pourquoi l'opium fait-il dormir ? " En vertu d'une faculté ", par l'opération d'une virtus dormitiva, répond un médecin de Molière [Le Malade imaginaire, 3e intermède] :
quia est in eo virtus dormitivacujus est natura sensus assoupire.
Mais de telles réponses appartiennent à la comédie, et il est temps enfin de remplacer la question kantienne : " Comment les jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? " par cette autre question : " Pourquoi est-il nécessaire de croire en de tels jugements ? " »


II « L’esprit libre », § 26 : " L'abbé Galiani, le plus profond, le plus lucide et peut-être le plus malpropre des hommes de son sècle ; il était bien plus profond que Voltaire et par conséquent beaucoup moins loquace.

§ 38 : « Comme il en advint encore récemment, en plein siècle des Lumières, de la Révolution française, cette farce sinistre et superflue si on la regarde de près, mais que les nobles et enthousiastes spectateurs de l’Europe entière, qui la suivirent si longuement et si passionnément de loin, interprétèrent au gré de leurs indignations ou de leurs enthousiasmes jusqu’à ce que le texte disparût sous l’interprétation, de même il se pourrait qu’une noble postérité travestît encore une fois le sens de tout le passé et par là en rendit peut-être la vue supportable. – Ou plutôt, n’est-ce pas déjà chose faite ? Ne fûmes-nous pas nous-mêmes cette « noble postérité » ? Et ce passé, dans la mesure où nous sommes conscients d’un tel phénomène, n’est-il pas du même coup aboli ? »

III " Le phénomène religieux ", § 45 : « Pour deviner et pour établir ce qu'a été jusqu'à présent l'histoire du problème de la science et de la conscience dans l'âme des homines religiosi, il faudrait un homme qui fût lui-même aussi profond, aussi blessé, aussi extraordinaire que l'a été la conscience intellectuelle d'un Pascal. »

§ 46 : « La foi [Der Glaube] que réclamait le christianisme primitif […] n'est pas la foi naïve et hargneuse avec laquelle un Luther, un Cromwell ou tel autre barbare du Nord se sont accrochés à leur Dieu et au christianisme ; elle s'apparente déjà beaucoup plus à la foi de Pascal qui ressemble terriblement à un suicide continu de la raison, d'une raison acharnée à survivre et rongeuse comme un ver, tant il est impossible de la tuer d'un seul coup. La foi chrétienne est essentiellement un sacrifice, sacrifice de toute liberté, de toute fierté, de toute confiance de l'esprit en soi-même [aller Selbstgewissheit des Geistes]. »

V " Contribution à l'histoire naturelle de la morale ", § 191 :
« Descartes, le père du rationalisme (et par conséquent le grand-père de la Révolution), ne reconnaissait pas d'autre autorité que celle de la raison ; mais la raison n'est qu'un instrument, et Descartes était superficiel. » [Man müsste denn Descartes ausnehmen, den Vater des Rationalismus (und folglich Grossvater der Revolution), welcher der Vernunft allein Autorität zuerkannte: aber die Vernunft ist nur ein Werkzeug, und Descartes war oberflächlich.]
VI "Nous, les savants", § 208 :
« Il [le sceptique] aime à se complaire dans sa vertueuse et noble abstention et déclarer avec Montaigne  "que sais-je ? " [Essais, II, xii] ou avec Socrate " je sais que je ne sais rien " [Platon, Apologie de Socrate]. »
« La maladie de la volonté est inégalement répandue en Europe : elle se manifeste le plus fortement et le plus diversement là où la civilisation s'est implantée depuis le plus grand nombre de siècles ; elle diminue dans la mesure où le "barbare" fait encore — ou de nouveau — valoir son droit sous le vêtement flottant de la culture occidentale. C'est ainsi que la volonté est le plus gravement malade dans la France actuelle, comme on peut aussi bien l'inférer que le constater ; et la France, qui a toujours su magistralement tourner en charmes et en séductions même les plus néfastes tendances de son génie affirme aujourd'hui plus que jamais sa supériorité culturelle en Europe en se présentant comme l'école et le magasin de tous les prestiges du scepticisme. »


VII, "Nos vertus",
§ 218 : Les psychologues français — et où ailleurs existe-il aujourd'hui de tels psychologues ?  — n'ont pas fini de se délecter de l'amère et multiple jouissance que leur donne la bêtise bourgeoise [en français dans le texte], comme si ... bref, cela trahit quelque chose. Flaubert, par exemple, le brave bourgeois de Rouen, ne vit, n'entendit et ne goûta plus rien d'autre en fin de compte : ce fut là son genre de Selbstquälerei et de cruauté raffinée.
§ 224 : les hommes d'une civilisation aristocratique (les Français du XVIIe siècle, par exemple, tel Saint-Evremont qui reproche à Homère son esprit vaste, jugement dont un Voltaire se fait encore l'écho)

 VIII, "Peuples et fratries",
§ 253 : La profonde médiocrité des Anglais a entraîné un abaissement général de l'esprit européen ; […] la noblesse européenne – noblesse du sentiment, du goût, des mœurs, bref la noblesse à tous les sens élevés du mot – est l’œuvre et l’invention de la France ; la vulgarité européenne, la bassesse plébéienne des idées modernes est l'œuvre de l'Angleterre. -
§ 254 : Aujourd'hui encore, la France est le siège de la civilisation européenne la plus spirituelle et la plus raffinée, et la plus grande école du goût : mais on doit savoir trouver cette " France du goût ". [Auch jetzt noch ist Frankreich der Sitz der geistigsten und raffinirtesten Cultur Europa’s und die hohe Schule des Geschmacks: aber man muss dies „Frankreich des Geschmacks“ zu finden wissen.]
Ce qui s'exhibe aujourd'hui sur le devant de la scène c'est une France abêtie et avilie ; récemment, aux funérailles de Victor Hugo [en 1885], elle s'est livrée à une véritable orgie de mauvais goût et d'autoadmiration à la fois.
Hegel qui, par le truchement de Taine, c'est-à-dire du premier des historiens vivants, exerce présentement une influence quasi tyrannique.
Trois choses dont les Français peuvent s'enorgueillir comme de leur héritage et de leur patrimoine, comme du signe intact de leur ancienne supériorité culturelle en Europe :

  1. Capacité de se passionner pour l'art
  2. Vieille et diverse culture de moralistes
  3. Leur tempérament, synthèse plus ou moins réussie du nord et du sud
[Stendhal] le dernier grand psychologue de la France. 


Fragments posthumes, 1886-1888,

Mp XVII 3b, fin 1886 – printemps 1887 : 7[68] : Pascal plus libre et plus large d’idées que Schopenhauer sur les questions morales. [
NB!!
so daß man unter den Atheisten weniger Freisinnigkeit in moralischen Dingen findet als unter den Frommen und Gottgläubigen (z.B. Pascal ist in moralischen Fragen freier und freisinniger als Schopenhauer)]
[69] : Pascal voyait dans deux figures, Épictète et Montaigne, ses véritables tentateurs, contre lesquels il avait constamment besoin de défendre et de mettre à l’abri son christianisme. [Pascal sah in zwei Gestalten, in Epictet und Montaigne, seine eigentlichen Versucher, gegen die er nöthig hatte sein Christenthum immer wieder zu vertheidigen und sicher zu stellen.]

W II 3, novembre 1887 – mars 1888 : [65] : « L’on s’étonne des multiples hésitations et indécisions dans l’argumentation de Montaigne. Mais mis à l’Index du Vatican [en 1676 seulement], suspect depuis longtemps à tous les partis, il impose peut-être volontairement à sa dangereuse tolérance, à son impartialité calomniée, la sourdine d’une sorte d’interrogation. C’était déjà beaucoup à son époque : humanité, laquelle doute … » [„Man ist erstaunt über das viele Zögern und Zaudern in der Argumentation des Montaigne. Aber auf den Index im Vatican gesetzt, allen Parteien längst verdächtig, setzt er vielleicht freiwillig seiner gefährlichen Toleranz, seiner verleumdeten Unparteilichkeit, die Sordine einer Art Frage auf. Das war schon viel in seiner Zeit: Humanität, welche zweifelt…“]

W II 1, automne 1887 : [3] : Pascal alla même requérir le scepticisme moraliste pour susciter, exciter, (« justifier ») le besoin de croire
[182] : Schopenhauer et Pascal
p. 111 :

W II 2, automne 1887 : [57] : NB. Le christianisme signifie un progrès dans l’acuité du regard psychologique : La Rochefoucauld et Pascal.
[128] : Pascal l’admirable logicien du christianisme

W II 3, novembre 1887 - mars 1888 : [55] : L’on ne devra jamais pardonner au christianisme qu’il ait mis à terre des hommes tels que Pascal.
[408] : corruption de Pascal qui croit à la corruption de sa raison par le péché originel ; alors qu’elle n’a été corrompue que par son christianisme.

W II 6a, printemps 1888 : [94] : Pascal ne voulait rien risquer et resta chrétien : c’était peut-être plus vertueux.


Crépuscule des Idoles, 1888, 

« Les quatre grandes erreurs », § 6 Tout le domaine de la morale et de la religion relève de cette conception des causes imaginaires. :
« l'issue heureuse d'une entreprise ne crée chez un hypocondriaque ou un Pascal aucune impression agréable. »

« Divagations d'un "inactuel" »,
§ 2 : la pauvre France malade, malade d’aboulie.
§ 9 : « L'Histoire est riches en semblables anti-artistes, insatiables voraces, en affamés de la vie, qui ne peuvent s'empécher de consommer les choses, de les dévorer, de les décharner. C'est, par exemple, le cas du vrai chrétien : ainsi Pascal. Un chrétien qui serait également artiste, cela n'existe pas ... »


L'Antéchrist, 1888,

§ 5 : « Même aux natures les mieux armées intellectuellement, il [le christianisme] a perverti la raison, en leur enseignant à ressentir les valeurs suprêmes de l'esprit comme entachées de péché, induisant en erreur, comme des tentations. Exemple le plus lamentable : la perversion de Pascal, qui croyait à la perversion de sa raison par le péché originel, alors qu'elle n'était pervertie que par son christianisme ! » [es hat die Vernunft selbst der geistigstärksten Naturen verdorben, indem es die obersten Werthe der Geistigkeit als sündhaft, als irreführend, als Versuchungen empfinden lehrte. Das jammervollste Beispiel — die Verderbniss Pascals, der an die Verderbniss seiner Vernunft durch die Erbsünde glaubte, während sie nur durch sein Christenthum verdorben war! —]


Ecce Homo, 1908 [1888], 

[2] " Pourquoi je suis si avisé ", § 3 :
« Une remarquable étude de Victor Brochard [1848-1907}, Les Sceptiques grecs [Paris, 1887], qui, entre autres, exploite intelligemment mes Laertiana. [...]
" Ce à quoi je reviens toujours, c'est un petit nombre de Français anciens : je ne crois qu'à la culture française [...] [Im Grunde ist es eine kleine Anzahl älterer Franzosen zu denen ich immer wieder zurückkehre: ich glaube nur an französische Bildung und halte Alles, was sich sonst in Europa „Bildung“ nennt, für Missverständniss, nicht zu reden von der deutschen Bildung…]
Je ne me contente pas de lire Pascal, mais l'aime, et vois en lui la victime la plus instructive du christianisme, qui l'a lentement assassiné, d'abord physiquement, puis psychologiquement, avec toute la logique de cette forme particulièrement atroce d'inhumaine cruauté. » [Dass ich Pascal nicht lese, sondern liebe , als das lehrreichste Opfer des Christenthums, langsam hingemordet, erst leiblich, dann psychologisch, die ganze Logik dieser schauderhaftesten Form unmenschlicher Grausamkeit] ; si j'ai quelque chose de la pétulance de Montaigne dans l'esprit — et qui sait ? — peut-être dans le corps ; si mon goût d'artiste, non sans une rage contenue, défend les noms de Molière, Corneille et Racine contre le génie sauvage d'un Shakespeare, tout cela n'exclut nullement que les Français les plus contemporains me soient une charmante compagnie. Je ne vois pas dans quel siècle de l'histoire on pourrait, d'un seul coup de filet, ramener tant de psychologues si curieux et en même temps si délicats que dans le Paris d'aujourd'hui ; je citerais au hasard, car leur nombre est grand, Messieurs Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac, Anatole France, Jules Lemaître, ou bien, pour distinguer quelqu'un de la forte race, un vrai Latin pour qui j'ai un faible particulier : Guy de Maupassant. " [...]

 Je ne me contente pas de lire Pascal, mais l'aime, et vois en lui la victime la plus instructive du christianisme, qui l'a lentement assassiné, d'abord physiquement, puis psychologiquement, avec toute la logique de cette forme particulièrement atroce d'inhumaine cruauté. » [Dass ich Pascal nicht lese, sondern liebe , als das lehrreichste Opfer des Christenthums, langsam hingemordet, erst leiblich, dann psychologisch, die ganze Logik dieser schauderhaftesten Form unmenschlicher Grausamkeit]

Nietzsche contre Wagner, 1888,
" Nous, les antipodes " : « Flaubert, une réédition de Pascal, mais en plus artiste, son critère instinctif, son grand principe étant : "Flaubert est toujours haïssable, l'homme n'est rien, l'oeuvre est tout" [en français dans le texte] ... Il s'est torturé en écrivant comme Pascal se torturait en pensant — tous deux ne sentaient pas en égoïstes. »



B / L'EUROPE, LES EUROPÉENS

Dans le Dictionnaire Nietzsche, voir l'excellente entrée " Europe (Europa) " par Alexandre Dupeyrix, cc. 319a-323b.

Selon Thomas Mann, la croyance à l'avenir de l'Europe était associée à la pensée de Nietzsche. Nietzsche était plutôt anti-allemand, opposé au nationalisme consécutif à l'unification de l'Allemagne par Bismarck en 1871.
" chez les Allemands d'aujourd'hui tantôt la bêtise antifrançaise, tantôt la bêtise antisémite, ou antipolonaise " (PBM, 1886, VIII, § 251).  
" l'étroitesse et la vanité nationales, le principe énergique mais borné : " Deutschland, Deutschland über alles " (GM, 1887, III, § 26)  
" Nous n'aimons pas l'humanité ; mais d'autre part nous sommes loin d'être assez " allemand ", au sens que l'on donne communément aujourd'hui au mot "allemand", pour prendre le parti du nationalisme et de la haine raciale " (Gai Savoir, 1887, V, § 377)  
" Quelle bénédiction est un Juif parmi du bétail allemand !... " (FP, 1888)

Fragments posthumes, 1876,

U II 5c, octobre-décembre 1876 : [74] : Ils appellent l’union des gouvernements allemands en un seul État une « grande idée ». C’est le même type d’hommes qui s’enthousiasmera un jour pour les États-Unis d’Europe: c’est l’idée « encore plus grande ».
[75]: c’est la diversité des langues qui empêche surtout de voir ce qui se passe en réalité – la disparition des traits nationaux et la création de l’homme européen.


Humain, trop humain. Un livre pour les esprits libres (1878),

V " Caractères de haute et de basse civilisation ", § 265 : La raison à l’école [Die Vernunft in der Schule]. C’est la raison à l’école qui a fait de l’Europe l’Europe : au Moyen-Âge elle était sur le chemin de redevenir une province et une annexe de l’Asie, – et donc de perdre le sens de la science dont elle était redevable aux Grecs.

VIII "Coup d'œil sur l'État ", § 475 : L’homme européen et la destruction des nations. : " Dès lors qu'il ne s'agit plus du maintien des nations, mais de la production d'une race européenne mêlée et aussi forte que possible, le Juif en est un élément aussi utilisable et souhaitable que n'importe quel autre vestige national. [...] Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l'Occident, c'est le judaïsme qui a essentiellement contribué à l'occidentaliser derechef et sans trêve : ce qui équivaut en un certain sens à faire de la mission et de l’histoire de l’Europe la continuation de celles de la Grèce.




Fragments posthumes, 1878-1879,


N III 4, automne 1878 : 33[9] : « Qu'est-ce donc que l'Europe ? — La civilisation grecque, développée à partir d'éléments thraces, phéniciens, l'hellénisme, le philhellénisme des Romains, leur Empire mondial, chrétien (le christianisme dépositaire d'éléments antiques, de ces éléments finissent par sortir les germes scientifiques, le philhellénisme devient un corpus de philosophie) : jusqu'où il est cru en la science, s'étend maintenant l'Europe. On a éliminé la Romanité, estompé le christianisme. » [Was ist denn Europa? — Griechische Cultur aus thrakischen phönizischen Elementen gewachsen, Hellenismus Philhellenismus der Römer, ihr Weltreich christlich, das Christenthum Träger antiker Elemente, von diesen Elementen gehen endlich die wissenschaftlichen Keime auf, aus dem Philhellenismus wird ein Philosophenthum : so weit an die Wissenschaft geglaubt, geht jetzt Europa. Das Römerthum wurde ausgeschieden, das Christenthum abgeblaßt.]

N IV 5, septembre-novembre 1879 : 47[2] : « Fous que nous sommes ! Penser à de telles choses quand l'Europe se divise en deux groupes militaires de plus en plus bardés de fer (ici et là) en apparence pour empêcher ainsi les guerres générales en Europe, mais avec ce résultat probable que — » [Narren, die wir sind! An solche Dinge zu denken, wo Europa in zwei militärische über und über in Erz starrende Gruppen auseinandertritt (hier und dort) anscheinend, um damit die gesammt-europäischen Kriege zu verhüten, mit dem vermutlichen Erfolge aber, daß —]


Opinions et sentences mêlées, 1879,

§ 223. Où il faut aller en voyage. : Là où l'homme s'est dévêtu de l'habit de l'Europe ou bien ne l'a pas encore revêtu


Le Voyageur et son ombre, 1879,

§ 87 : Apprendre à bien écrire. " Tout homme animé de bons sentiments européens doit maintenant apprendre à écrire bien et toujours mieux : il faut en passer par là, quand bien même on serait né en Allemagne où l'on traite le mal écrire en privilège national. Mais mieux écrire, c'est à la fois mieux penser ; trouver toujours quelque chose qui vaut d'être communiqué et savoir le communiquer vraiment ; se prêter à être traduit dans la langue des voisins ; se rendre accessible à l'intelligence des étrangers qui apprennent notre langue ; œuvrer en sorte que tout bien devienne un bien collectif, que tout soit à la disposition des hommes libres ; enfin, préparer, tout lointain qu'il est encore, cet état de choses où les bons Européens recevront, mûre à point, leur grande mission, la direction et la garde de la civilisation terrestre toute entière. "  [jenen jetzt noch so fernen Zustand der Dinge vorbereiten, wo den guten Europäern ihre grosse Aufgabe in die Hände fällt: die Leitung und Ueberwachung der gesammten Erdcultur.]
— Qui prône le contraire, ne pas se soucier de bien écrire et de bien lire – ces deux vertus croissent et diminuent ensemble – montre en fait aux peuples un chemin pour arriver à être encore plus nationalistes : il aggrave la maladie de ce siècle et est ennemis des bons Européens, ennemi des libres esprits."

§ 125 : Y a-t-il des « classiques » allemands ?
« Les classiques ne sont pas les implantateurs des vertus intellectuelles et littéraires, mais bien ceux qui les parachèvent, hautes et extrêmes lueurs qui planent encore au dessus des peuples quand ceux-ci périssent ; car ils sont plus légers, plus libres, plus purs qu'eux. Un haut niveau d'humanité sera possible quand l'Europe des peuples sera un sombre passé oublié, mais que l'Europe vivra encore dans trente livres très anciens et jamais oubliés : dans les classiques. »
[Classiker sind nicht Anpflanzer von intellectuellen und litterarischen Tugenden, sondern Vollender und höchste Lichtspitzen derselben, welche über den Völkern stehen bleiben, wenn diese selber zu Grunde gehen : denn sie sind leichter, freier, reiner als sie. Es ist ein hoher Zustand der Menschheit möglich, wo das Europa der Völker eine dunkle Vergessenheit ist, wo Europa aber noch in dreissig sehr alten, nie veralteten Büchern lebt : in den Classikern.]

§ 215. Mode et moderne. Certaines villes et régions d'Europe pensent et inventent pour toutes les autres en matière d'habillement.
« Ici, où les concepts " moderne " et " européen " sont presque équivalents, on entend par Europe beaucoup plus de territoires que n'en comprend l'Europe géographique, cette petite presqu'île de l'Asie : l'Amérique surtout en fait partie, en ce qu'elle est justement fille de notre civilisation. D'un autre côté, ce n'est pas toute l'Europe qu'englobe le concept de civilisation " européenne ", mais seulement ces peuples et parties de peuples qui ont leur passé commun dans l'hellénisme, la romanité, le judaïsme et le christianisme. » [Hier, wo die Begriffe „modern“ und „europäisch“ fast gleich gesetzt sind, wird unter Europa viel mehr an Länderstrecken verstanden, als das geographische Europa, die kleine Halbinsel Asien’s, umfasst: namentlich gehört Amerika hinzu, soweit es eben das Tochterland unserer Cultur ist. Andererseits fällt nicht einmal ganz Europa unter den Cultur-Begriff „Europa“; sondern nur alle jene Völker und Völkertheile, welche im Griechen-, Römer-, Juden- und Christenthum ihre gemeinsame Vergangenheit haben.]

§ 216. La "vertu allemande". (Rousseau, Helvétius).

§ 275. « Le temps des constructions cyclopéennes.
On n'arrêtera pas la démocratisation de l'Europe ; qui lui résiste a justement besoin pour cela des moyens que l'idée démocratique fut la première à mettre entre les mains de tout le monde, et rend ces moyens eux-mêmes plus maniables et efficients ; et les adversaires les plus radicaux de la démocratie (je veux dire les esprits révolutionnaires) ne semblent être là que pour pousser de plus en plus rapidement, par la crainte qu'ils suscitent, les différents partis dans la voie démocratique. [...] Il semble que la démocratisation de l'Europe soit un maillon dans la chaîne de ces prodigieuses mesures prophylactiques qui sont l'idée des temps modernes et par lesquelles nous nous opposons au Moyen-Âge. »

§ 292. « Victoire de la démocratie.
[...] Le résultat pratique de cette démocratisation envahissante sera tout d'abord une union européenne des peuples, dans laquelle chaque peuple individuel, entre ses frontières fixées selon des règles géographiques d'utilité, aura la position et les droits particuliers d'un canton : on ne comptera plus guère en l'occurrence avec les souvenirs historiques des peuples tels qu'ils étaient jusqu'àlors, parce que le sentiment plein de piété pour ces souvenirs sera radicalement extirpé sous le gouvernement du principe démocratique, adonné aux nouveautés et aux expériences. [Das praktische Ergebniss dieser um sich greifenden Demokratisirung wird zunächst ein europäischer Völkerbund sein, in welchem jedes einzelne Volk, nach geographischen Zweckmässigkeiten abgegränzt, die Stellung eines Cantons und dessen Sonderrechte innehat: mit den historischen Erinnerungen der bisherigen Völker wird dabei wenig noch gerechnet werden, weil der pietätvolle Sinn für dieselben unter der neuerungssüchtigen und versuchslüsternen Herrschaft des demokratischen Princips allmählich von Grund aus entwurzelt wird.] »


Fragments posthumes, 1880,
N V 1, début 1880 : l'Europe a adopté la moralité juive et la tient pour meilleure, plus haute, mieux adaptée aux mœurs polies et aux connaissances de notre époque que les morales arabe, grecque, hindoue, chinoise.


Aurore Pensées sur les préjugés moraux, 1881,

I, § 60. Tout esprit finit par devenir physiquement visible. : " Le christianisme [...] a donné de l'esprit à l'humanité européenne et ne lui a pas enseigné une subtilité exclusivement théologique. "
§ 88. Luther, le grand bienfaiteur. : Voie ouverte en Europe à une vita contemplativa non chrétienne.
§ 96 : " In hoc signo vinces " : " Aussi avancée que soit l'Europe dans d'autres domaines : sur le plan religieux elle n'a pas encore atteint la naïveté libérale des anciens brahmanes. [...] Il y a bien aujourd'hui dix à vingt millions d'hommes parmi les différents peuples d'Europe qui " ne croient plus en Dieu "", — est-ce trop demander qu'ils se fassent signe ?

II, § 132. Les derniers échos du christianisme dans le monde. : « Modification la plus universelle à laquelle le christianisme soit parvenu en Europe [l'homme moral] »

III, § 190 : « Lorsque les Allemands commencèrent à devenir intéressants pour les autres peuples d'Europe — ce n'est pas si loin — ce fut à la faveur d'une culture [Bildung] qu'ils ne possèdent plus aujourd'hui, dont ils se sont même délestés avec un emportement aveugle, comme s'il s'était agi d'une maladie [...] volonté délibérée de tout voir en beau [der Absicht auf ein Schöner-sehen-wollen in Bezug auf Alles (Charaktere, Leidenschaften, Zeiten, Sitten)] [...] idéalisme tendre, rempli de bonnes intentions [ein weicher, gutartiger, silbern glitzernder Idealismus»
§ 205. Du peuple d'Israël. : « Il ne leur reste plus [aux juifs européens] qu'à devenir les maîtres de l'Europe ou à perdre l'Europe comme ils ont perdu autrefois, il y a bien longtemps, l'Égypte où ils s'étaient placés dans une alternative semblable. [es bleibt ihnen nur noch übrig, entweder die Herren Europa's zu werden oder Europa zu verlieren, so wie sie einst vor langen Zeiten Aegypten verloren, wo sie sich vor ein ähnliches Entweder-Oder gestellt hatten.] [...] La façon dont ils honorent leurs parents et leurs enfants, la raison qui préside à leurs mariages et à leurs habitudes matrimoniales les distinguent entre tous les Européens. [Die Art, wie sie ihre Väter und ihre Kinder ehren, die Vernunft ihrer Ehen und Ehesitten zeichnet sie unter allen Europäern aus.] »
§ 206. L'impossible classe. : « La vieille Europe actuellement surpeuplée et repliée sur elle-même [das alte, jetzt übervölkerte und in sich brütende Europa!] »

IV, § 271. L'humeur de fête. :  « Pour les hommes, précisément, qui aspirent le plus ardemment à la puissance, il est indescriptiblement agréable de se sentir subjugués !   [...] Je décris le bonheur tel que je me l'imagine dans notre actuelle société d'Europe et d'Amérique, à la fois exténuée et assoiffée de puissance. »
§ 272. La purification de la race [Die Reinigung der Rasse]. : " Les Grecs nous offrent le modèle d’une race et d’une civilisation devenues pures : espérons qu’un jour il se constituera aussi une race et une culture [Cultur] européennes pures. "

V, § 534 : « La dernière tentative de modification importante des appréciations de valeur , dans le domaine de la politique, — la " Grande Révolution " — ne fut rien de plus qu'un charlatanisme pathétique et sanglant qui, par des crises soudaines, sut donner à la crédule Europe l'espoir d'une guérison soudaine — rendant ainsi jusqu'à nos jours tous les malades politiques impatients et dangereux. —
§ 554. Progression. : « Quand on vante le progrès, on vante seulement le mouvement [...] la mobile Europe où le mouvement est " chose entendue "  »


Fragment posthume, 1881,
M III 4a, automne 1881 : 15[66] : dans l’ensemble la moralité de l’Europe est juive. [Jüdisch ist im Ganzen die Moralität Europas — eine tiefe Fremdheit [étrangeté] trennt uns immer noch von den Griechen.]


Le Gai Savoir, 1882 (1887 pour la préface et le cinquième livre),

V, " Nous, sans peur "
, § 343. Ce que signifie notre gaieté d'esprit. : Le plus grand événement récent — que « Dieu est mort », que la croyance au Dieu chrétien est tombée en discrédit — commence déjà à étendre son ombre sur l’Europe.

§ 362 : Notre croyance en une virilisation de l’Europe. Napoléon voulait une seule Europe, en tant que maîtresse de la Terre.

§ 377. Nous, sans Patrie. " Il ne manque pas, parmi les Européens d'aujourd'hui, d'hommes qui ont le droit de se qualifier de sans-patrie en un sens qui distingue et honore
une petite politique [...] Ne doit-elle pas de toute nécessité vouloir l'éternisation du fractionnement de l'Europe en petits États ?
peu tentés de prendre place à cette auto-admiration raciale et cette impudeur mensongère dont on fait aujourd'hui étalage en Allemagne
Nous sommes de bons Européens, les héritiers de l'Europe, les héritiers riches, comblés, mais aussi surabondamment chargés d'obligations de millénaires d'esprit européen"

§ 380. Le " voyageur " parle. : " Europe " entendue comme une somme de jugements de valeurs qui commandent et qui sont passés en nous pour devenir chair et sang. [eine Summe von kommandirenden Werthurtheilen verstanden, welche uns in Fleisch und Blut übergegangen sind.]


Fragments posthumes, 1884-1885,

W I 1, printemps 1884 : [112] : La France en tête pour la culture, signe de la décadence de l’Europe. La Russie doit devenir maîtresse de l’Europe et de l’Asie — elle doit coloniser et gagner la Chine et l’Inde. L’Europe comme la Grèce sous la domination de Rome.
Comprendre l’Europe donc comme centre de culture […] à un niveau supérieur il y a déjà une dépendance mutuelle qui continue. […] Tout tend vers une synthèse du passé européen se réalisant dans des TYPES d’esprit de très haut niveau.
Mais si l’Europe tombe aux mains de la populace, alors c’en est fini de la culture européenne !


W I 3a, mai-juillet 1885 : 35[9] : " Ces bons Européens que nous sommes : qu'est-ce qui nous distingue des hommes de patrie ? Premièrement, nous sommes athées et immoralistes, mais dans un premier temps nous soutenons les religions et les morales de l'instinct grégaire : elles préparent en effet un type d'homme qui doit un jour tomber entre nos mains, qui nécessairement réclamera notre emprise. "[Diese guten Europäer, die wir sind; was zeichnet uns vor dem M der Vaterländer aus?
Erstens: wir sind Atheisten und Immoralisten, aber wir unterstützen zunächst die Religionen und Moralen des Heerden-Instinktes: mit ihnen nämlich wird eine Art Mensch vorbereitet, die einmal in unsere Hände fallen muß, die nach unserer Hand begehren muß.]


W I 6a, juin-juillet 1885 : 37[9] : " ce qui m'importe — car c'est ce que je vois se préparer lentement et comme avec hésitation — c'est l'Europe unie. " [was mich angeht — denn ich sehe es langsam und zögernd sich vorbereiten — das ist das Eine Europa.]
" (L’argent à lui seul obligera l’Europe, tôt ou tard, à se fondre en une seule puissance). " [(Das Geld allein schon zwingt Europa, irgendwann sich zu Einer Macht zusammen zu ballen.)]


Essai d'autocritique [ajout à La Naissance de la Tragédie], août 1886,


§ 1 : " Le pessimisme est-il nécessairement le signe du déclin, de la décadence, de la faillite des instincts lassés et affaiblis ? Comme ce fut le cas pour les Hindous ; comme il semble, selon toute apparence, que cela soit pour nous autres, humains "modernes" et Européens ? " [Ist Pessimismus nothwendig das Zeichen des Niedergangs, Verfalls, des Missrathenseins, der ermüdeten und geschwächten Instinkte? — wie er es bei den Indern war, wie er es, allem Anschein nach, bei uns, den „modernen“ Menschen und Europäern ist?]



Par-delà Bien et Mal, septembre 1886,


Préface : « la doctrine du Védanta en Asie, le platonisme en Europe [die Vedanta-Lehre in Asien, der Platonismus in Europa] [...] le combat contre Platon, ou pour parler en termes plus compréhensibles et accessibles au "peuple", le combat contre l'oppression millénaire de l'Église chrétienne — car le christianisme est un platonisme [invention de l'esprit pur et du Bien en soi] pour le "peuple" — a produit en Europe une magnifique tension de l'esprit, comme il n'y en eu encore jamais dans le monde : avec un arc à ce point bandé on peut désormais viser les cibles les plus lointaines. Il est vrai que l'Européen ressent cette tension comme un état de détresse, et l'on compte déjà deux tentatives de grande envergure pour détendre l'arc : d'abord le jésuitisme, ensuite les Lumières démocratiques, — lesquelles, grâce à la liberté de la presse et à la lecture des journaux, pourraient bien aboutir en fait à ce que l'esprit ne se sente plus si aisément lui-même comme une "détresse". [...] Nous qui ne sommes ni jésuites ni démocrates, ni même assez Allemands, nous, bons Européens et libres, très libres esprits, — nous avons encore toute la détresse de l'esprit et la pleine tension de son arc. Et peut-être aussi la flèche, la tâche, et qui sait ? Le but... » [der Kampf gegen Plato, oder, um es verständlicher und für’s „Volk“ zu sagen, der Kampf gegen den christlich-kirchlichen Druck von Jahrtausenden — denn Christenthum ist Platonismus für’s „Volk“ — hat in Europa eine prachtvolle Spannung des Geistes geschaffen, wie sie auf Erden noch nicht da war: mit einem so gespannten Bogen kann man nunmehr nach den fernsten Zielen schiessen. Freilich, der europäische Mensch empfindet diese Spannung als Nothstand; und es ist schon zwei Mal im grossen Stile versucht worden, den Bogen abzuspannen, einmal durch den Jesuitismus, zum zweiten Mal durch die demokratische Aufklärung: — als welche mit Hülfe der Pressfreiheit und des Zeitunglesens es in der That erreichen dürfte, dass der Geist sich selbst nicht mehr so leicht als „Noth“ empfindet! [...] wir, die wir weder Jesuiten, noch Demokraten, noch selbst Deutsche genug sind, wir guten Europäer und freien, sehr freien Geister — wir haben sie noch, die ganze Noth des Geistes und die ganze Spannung seines Bogens! Und vielleicht auch den Pfeil, die Aufgabe, wer weiss? das Ziel.....]

II "L'esprit libre", § 38 : « Comme il en advint encore récemment, en plein siècle des Lumières, de la Révolution française, cette farce sinistre et superflue si on la regarde de près, mais que les nobles et enthousiastes spectateurs de l’Europe entière, qui la suivirent si longuement et si passionnément de loin, interprétèrent au gré de leurs indignations ou de leurs enthousiasmes jusqu’à ce que le texte disparût sous l’interprétation, de même il se pourrait qu’une noble postérité travestît encore une fois le sens de tout le passé et par là en rendit peut-être la vue supportable. – Ou plutôt, n’est-ce pas déjà chose faite ? Ne fûmes-nous pas nous-mêmes cette « noble postérité » ? Et ce passé, dans la mesure où nous sommes conscients d’un tel phénomène, n’est-il pas du même coup aboli ? »

III " Le phénomène religieux ", § 62 : " type d'homme presque volontairement abâtardi et diminué que représente l'Européen chrétien (Pascal, par exemple) "
« les hommes qui, avec leur " égalité devant Dieu ", ont régné jusqu'à nos jours sur le destin de l'Europe, jusqu'à ce qu'enfin ils aient obtenu une espèce amoindrie, presque risible, un animal grégaire, quelque chose de bienveillant, de maladif et de médiocre, l'Européen d'aujourd'hui »

V "Contribution à l'histoire naturelle de la morale", § 200 : « ce premier Européen qui réponde à mon goût, le Hohenstaufen Frédéric II » [jenen ersten Europäer nach meinem Geschmack, den Hohenstaufen Friedrich den Zweiten]
§ 202 : " La morale est aujourd'hui en Europe la morale de l'animal de troupeau " [Moral ist heute in Europa Heerdenthier-Moral]

VI "Nous les savants",
§ 208 : « La maladie de la volonté est inégalement répandue en Europe : elle se manifeste le plus fortement et le plus diversement là où la civilisation s'est implantée depuis le plus grand nombre de siècles ; elle diminue dans la mesure où le "barbare" fait encore - ou de nouveau - valoir son droit sous le vêtement flottant de la culture occidentale. C'est ainsi que la volonté est le plus gravement malade dans la France actuelle, comme on peut aussi bien l'inférer que le constater.»

VIII "Peuples et patries",
§ 241 : « Nous, " bons Européens ", nous avons aussi des heures de patriotisme, des moments où nous nous permettons un plongeon, une rechute dans les vieilles amours et leurs étroits horizons — je viens d'en donner un exemple [§ 240 sur Wagner] —, nos heures d'exhaltations nationales et de démangeaisons patriotiques où nous nous laissons submerger par toute espèce de sentiments ataviques. Il se peut que des esprits plus lourds que les nôtres restent plus longtemps que nous sous l'empire de ces émotions et que là où il nous suffit de quelques heures pour triompher de ces sentiments ils en viennent à bout les uns après six mois, les autres après la moitié d'une vie humaine, selon la rapidité et la vigueur de leur digestion, de leut " métabolisme ". Je peux même m'imaginer des races obtuses et lentes auxquelles, même dans notre rapide Europe, il faudrait des demi-siècles entiers pour surmonter ces crises ataviques de patriotisme et d'attachement à la glèbe, et revenir à la raison, je veux dire au " bon Européanisme "  » [Wir „guten Europäer“: auch wir haben Stunden, wo wir uns eine herzhafte Vaterländerei, einen Plumps und Rückfall in alte Lieben und Engen gestatten — ich gab eben eine Probe davon —, Stunden nationaler Wallungen, patriotischer Beklemmungen und allerhand anderer alterthümlicher Gefühls-Überschwemmungen. Schwerfälligere Geister, als wir sind, mögen mit dem, was sich bei uns auf Stunden beschränkt und in Stunden zu Ende spielt, erst in längeren Zeiträumen fertig werden, in halben Jahren die Einen, in halben Menschenleben die Anderen, je nach der Schnelligkeit und Kraft, mit der sie verdauen und ihre „Stoffe wechseln“. Ja, ich könnte mir dumpfe zögernde Rassen denken, welche auch in unserm geschwinden Europa halbe Jahrhunderte nöthig hätten, um solche atavistische Anfälle von Vaterländerei und Schollenkleberei zu überwinden und wieder zur Vernunft, will sagen zum „guten Europäerthum“ zurückzukehren.]

VIII "Peuples et patries", § 242 : « Qu'on nomme "civilisation" ou "humanisation" ou "progrès" ce que l'on tient maintenant pour la marque distinctive des Européens ; que, recourant à un terme politique qui n'implique ni louange ni blâme, on nomme simplement cette évolution le mouvement démocratique de l'Europe, on voit se dérouler, derrière les phénomènes moraux et politiques exprimées par ces formules, un immense processus physiologique qui ne cesse de gagner en ampleur : les Européens se ressemblent toujours davantage, ils s'émancipent toujours plus des conditions qui font naître des races liées au climat et aux classes sociales, ils s'affranchissent dans une mesure accrue de tout milieu déterminé, générateur de besoins identiques, pour l'âme et le corps, durant le cours des siècles ; ils donnent naissance peu à peu à un type d'humanité essentiellement supranationale et nomade qui, pour employer un terme de physiologie, possède au plus haut degré et comme un trait distinctif le don et le pouvoir de s'adapter. Ce processus d'européanisation [Dieser Prozess des werdenden Europäers], dont le rythme sera peut-être ralenti par d'importantes régressions, mais qui de ce fait même croîtra peut-être en violence et en profondeur — les furieuses poussées de "sentiment nationale" qui sévissent encore font partie de ces régressions, de même que la montée de l'anarchisme —, ce processus aboutira vraisemblablement à des résultats que ses naïfs promoteurs et ses thuriféraires, les apôtres des "idées modernes", étaient très loin d'escompter. […] alors que la démocratisation de l'Europe engendrera un type d'hommes préparés à l'esclavage au sens le plus raffiné du mot, l'homme fort, qui représente le cas isolé et exceptionnel, devra pour ne pas avorter être plus fort et mieux doué qu'il ne l'a peut-être jamais été, — et ceci grâce à une éducation sans préjugés, grâce à la prodigieuse diversité de son expérience, de ses talents et de ses masques. Je veux dire : que la démocratisation de l’Europe est en même temps, et sans qu’on le veuille, une école de tyrans, — ce mot étant pris dans toutes ses acceptions, y compris la plus spirituelle. » [Ich wollte sagen : die Demokratisirung Europa’s ist zugleich eine unfreiwillige Veranstaltung zur Züchtung von Tyrannen, — das Wort in jedem Sinne verstanden, auch im geistigsten.]

VIII "Peuples et patries", § 243 : « J'apprends avec plaisir que notre Soleil se rapproche d'un mouvement rapide de la constellation d'Hercule ; et j'espère que sur cette Terre l'homme fait tout comme le Soleil. Nous les premiers, nous bons Européens— » [Ich höre mit Vergnügen, dass unsre Sonne in rascher Bewegung gegen das Sternbild des Herkules hin begriffen ist: und ich hoffe, dass der Mensch auf dieser Erde es darin der Sonne gleich thut. Und wir voran, wir guten Europäer! —]

§ 245 : Rousseau

VIII "Peuples et patries", § 250 : Ce que l'Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de choses, bonnes et mauvaises [...] le grand style dans la morale, l'horreur et la majesté des exigences infinies, des significations infinies, tout le romantisme sublime des problèmes moraux [...].

VIII "Peuples et patries", § 251 : « les Juifs constituent sans aucun doute la race la plus forte, la plus résistante et la plus pure qui existe actuellement en Europe [...] Un penseur qui prend à cœur l'avenir de l'Europe devra tenir compte dans ses plans aussi bien de Juifs que des Russes, qui désormais sont probablement les deux facteurs qui entreront le plus certainement en jeu dans le grand conflit des forces. [...] Pour le moment, ce qu'ils veulent et souhaitent, et même avec une certaine insistance, c'est d'être absorbés par l'Europe, ils brûlent de se fixer enfin quelque part, d'y être acceptés et considérés, de mettre un terme à leur nomadisme de "Juifs errants". On ferait bien de prendre conscience et de tenir compte d'une telle aspiration, où s'exprime peut-être déjà une certaine atténuation des instincts judaïques ; c'est pourquoi il serait peut-être utile et juste d'expulser du pays les braillards antisémites. Avec précaution, en opérant un choix, un peu comme procède la noblesse anglaise.[...] je viens de toucher à ce qui me tient à cœur , au "problème européen" tel que je l'entends, à la sélection d'une caste nouvelle appelée à dominer l'Europe. — »

VIII "Peuples et patries", § 256 : « L'aversion maladive, le fossé que le délire des nationalités a crées et crée encore entre les peuples d'Europe, les politiciens au regard myope et  aux décisions promptes qui se sont élevés à la faveur de cette aversion et qui ne soupçonnent pas à quel point leur politique de division constitue simplement un intermède, — tous ces facteurs et bien d'autres dont il n'est pas encore possible de parler aujourd'hui font qu'on ne veut pas voir ou qu'on interprète arbitrairement et mensongèrement les signes indubitables où se manifeste le désir d'unité de l'Europe.  Tous les hommes vastes et profonds de ce siècle aspirèrent au fond, dans le secret travail de leur âme, à préparer cette synthèse nouvelle et voulurent incarner, par anticipation, l'Européen de l'avenir. [...] Je songe à des hommes comme Napoléon, Goethe, Beethoven, Stendhal, Heinrich Heine, Schopenhauer ; » [Dank der krankhaften Entfremdung, welche der Nationalitäts-Wahnsinn zwischen die Völker Europa’s gelegt hat und noch legt, Dank ebenfalls den Politikern des kurzen Blicks und der raschen Hand, die heute mit seiner Hülfe obenauf sind und gar nicht ahnen, wie sehr die auseinanderlösende Politik, welche sie treiben, nothwendig nur Zwischenakts-Politik sein kann, — Dank Alledem und manchem heute ganz Unaussprechbaren werden jetzt die unzweideutigsten Anzeichen übersehn oder willkürlich und lügenhaft umgedeutet, in denen sich ausspricht, dass Europa Eins werden will. Bei allen tieferen und umfänglicheren Menschen dieses Jahrhunderts war es die eigentliche Gesammt-Richtung in der geheimnissvollen Arbeit ihrer Seele, den Weg zu jener neuen Synthesis vorzubereiten und versuchsweise den Europäer der Zukunft vorwegzunehmen [...] Ich denke an Menschen wie Napoleon, Goethe, Beethoven, Stendhal, Heinrich Heine, Schopenhauer: man verarge mir es nicht, wenn ich auch Richard Wagner zu ihnen rechne,]

IX " Qu'est-ce qui est aristocratique ? ", § 260 : « L'amour-passion, notre spécialité européenne, doit être nécessairement d'origine noble : comme on sait, son invention remonte aux chevaliers-poètes provençaux, à ces hommes magnifiques et inventifs qui ont créé le "gai saber" et à qui l'Europe doit tant de choses, à qui elle doit presque son existence ... » [— Hieraus lässt sich ohne Weiteres verstehn, warum die Liebe als Passion — es ist unsre europäische Spezialität — schlechterdings vornehmer Abkunft sein muss: bekanntlich gehört ihre Erfindung den provençalischen Ritter-Dichtern zu, jenen prachtvollen erfinderischen Menschen des „gai saber“, denen Europa so Vieles und beinahe sich selbst verdankt. —]


La Généalogie de la morale ,1887,


I " "Bon et méchant", "Bon et mauvais" ", § 12 : " Le rapetissement et le nivellement de l'homme européen sont notre plus grand danger, car ce spectacle fatigue... Aujourd'hui, nous ne voyons rien qui veuille devenir plus grand, nous pressentons que tout va s'abaissant, s'abaissant toujours, devient plus mince, plus inoffensif, plus prudent, plus médiocre, plus insignifiant, plus chinois, plus chrétien — l'homme, il n'y a pas de doute, devient toujours " meilleur "... Tel est le funeste destin de l'Europe — ayant cessé de craindre l'homme, nous avons du même coup cessé de l'aimer, de le vénérer, d'espérer en lui et même de le vouloir. Désormais le spectacle qu'offre l'homme fatigue — qu'est-ce aujourd'hui que le nihilisme, sinon cela ?... Nous sommes fatigués de l'homme... [die Verkleinerung und Ausgleichung des europäischen Menschen birgt unsre grösste Gefahr, denn dieser Anblick macht müde… Wir sehen heute Nichts, das grösser werden will, wir ahnen, dass es immer noch abwärts, abwärts geht, in’s Dünnere, Gutmüthigere, Klügere, Behaglichere, Mittelmässigere, Gleichgültigere, Chinesischere, Christlichere — der Mensch, es ist kein Zweifel, wird immer „besser“… Hier eben liegt das Verhängniss Europa’s — mit der Furcht vor dem Menschen haben wir auch die Liebe zu ihm, die Ehrfurcht vor ihm, die Hoffnung auf ihn, ja den Willen zu ihm eingebüsst. Der Anblick des Menschen macht nunmehr müde — was ist heute Nihilismus, wenn er nicht das ist?… Wir sind des Menschen müde…]


III " Que signifient les idéaux ascétiques ? ", § 17 :  « le principe de Pascal " il faut s'abêtir " »
§ 21 : "Je ne vois pas que l’on puisse rien faire entrer d'autre en ligne de compte qui ait eu un effet aussi destructeur sur la santé et la robustesse des races, notamment chez les Européens, que cet idéal [l’idéal ascétique] ; on peut l’appeler sans exagérer la véritable catastrophe de l’histoire de la santé de l’homme européen. Tout au plus pourrait-on comparer son influence à l'influence spécifiquement germanique : je veux dire l'empoisonnement de l'Europe par l'alcool, qui jusqu'à présent est allée de pair avec l'hégémonie politique et raciale des Germains (là où ils ont inoculé leur sang, ils ont inoculé aussi leurs vices)." [Ich wüsste kaum noch etwas Anderes geltend zu machen, was dermaassen zerstörerisch der Gesundheit und Rassen-Kräftigkeit, namentlich der Europäer, zugesetzt hat als dies Ideal; man darf es ohne alle Übertreibung das eigentliche Verhängniss in der Gesundheitsgeschichte des europäischen Menschen nennen. Höchstens, dass seinem Einflusse noch der spezifisch-germanische Einfluss gleichzusetzen wäre: ich meine die Alkohol-Vergiftung Europa’s, welche streng mit dem politischen und Rassen-Übergewicht der Germanen bisher Schritt gehalten hat (— wo sie ihr Blut einimpften, impften sie auch ihr Laster ein). — Zudritt in der Reihe wäre die Syphilis zu nennen, — magno sed proxima intervallo.


Le Crépuscule des Idoles, 1888,
Divagations d'un "inactuel" :

§ 39 : " Si cette volonté [de tradition, d'autorité, de responsabilité, de solidarité] existe, c'est quelque chose comme l'Imperium Romanum qui se fonde, ou bien comme la Russie, la seule puissance qui ait actuellement la durée dans le corps, la seule qui puisse attendre, qui puisse encore promettre quelque chose. — La Russie est l'antithèse des piteux particularisme et nervosité européens, ce qui, avec la fondation du " Reich " allemand, est entré dans une phase critique... L'Occident tout entier a perdu ces instincts d'où naissent des institutions, d'où naît un avenir : rien qui aille plus à rebours de son " esprit moderne ". " [Ist dieser Wille [zur Tradition, zur Autorität, zur Verantwortlichkeit, zur Solidarität] da, so gründet sich Etwas wie das imperium Romanum: oder wie Russland, die einzige Macht, die heute Dauer im Leibe hat, die warten kann, die Etwas noch versprechen kann, — Russland der Gegensatz-Begriff zu der erbärmlichen europäischen Kleinstaaterei und Nervosität, die mit der Gründung des deutschen Reichs in einen kritischen Zustand eingetreten ist… Der ganze Westen hat jene Instinkte nicht mehr, aus denen Institutionen wachsen, aus denen Zukunft wächst: seinem „modernen Geiste“ geht vielleicht Nichts so sehr wider den Strich.]



L'Antéchrist, 1888,


§ 4 : " Le « progrès » n'est qu'une idée moderne, c'est-à-dire une idée fausse. L'Européen d'aujourd'hui reste, en valeur, bien au dessous de l'Européen de la Renaissance. Poursuivre son évolution, cela ne veut nullement dire nécessairement monter, s'intensifier, prendre des forces. " [Der „Fortschritt“ ist bloss eine moderne Idee, das heisst eine falsche Idee. Der Europäer von Heute bleibt, in seinem Werthe tief unter dem Europäer der Renaissance; Fortentwicklung ist schlechterdings nicht mit irgend welcher Nothwendigkeit Erhöhung, Steigerung, Verstärkung.]



INDEX NIETZSCHE (4/16) : LES SOCIALISTES
6/16 : LA CONNAISSANCE, LES SCIENCES
13 : LA RÉVOLUTION FRANÇAISE