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jeudi 17 mars 2016

NOTES (§§ 1-5) CONTRE LA PÉDOPHILIE ET SUR LES SEUILS DE CONSENTEMENT


N.B. Au départ, je n'avais pas de compétence particulière ni d'intérêt à traiter ce sujet ; à la fin des années 1970 j'ai été amené à rencontrer à Paris un groupe de pédophiles et à discuter avec eux. Cet article est le fruit de ma réflexion et de mon travail de documentation, et il récuse l'argumentation en faveur de la pédophilie.


   La pédophilie, parfois illustrée (déjà la confusion) par le mythe pédérastique grec de l'enlèvement de Ganymède par Jupiter, fut définie lors d'un colloque de l'UNESCO à Paris en janvier 1999 comme relation sexuelle avec un enfant de moins de 13 ans ; précision utile car le mineur civil est souvent confondu avec cet enfant de moins de 13 ans.

"Pour les Nations Unies, pour l'Union africaine et pour d'autres instituions mondiales, un enfant est une personne de moins de 18 ans. Pourtant, en France, certains ne cessent de lutter pour faire descendre l'âge du consentement aux relations sexuelles (définies par l'association d'un contact et d'un orgasme), aujourd'hui fixé à 15 ans (sauf pour les personne ayant autorité [18 ans]))" (Stéphane Joulain, "La pédophilie dans l'Église catholique : un point de vue interne", Esprit, n°° 378, octobre 2011, pages 28-39. Pour cet auteur, "la dérive autoritaire est une des plus fréquentes de toutes les dérives qui atteignent les prêtres".


   Selon cette définition de l'UNESCO, la différence d'âge avec le partenaire doit être supérieure à 5 ans (p supérieur ou égal à e + 5) ; ainsi, une relation 11-15 ne sera pas considérée comme de la pédophilie. J'adopte cette définition qui semble raisonnable. À 13 ans et demi, demandera-t-on, on est où ? L'ennui de ces limites d'âge est évidemment qu'elles supposent que tous les êtres sont construits sur le même modèle, alors que le temps des maturités physique et psychologique est différent des uns aux autres. La définition de l'Unesco est particulièrement intéressante pour des Français car elle correspond à ce que dictait la législation de toute la IIIe République ; cependant, à ce critère d'âge d'état-civil, j'adjoins, comme je l'expose plus loin, celui de l'âge de choix et de connaissance, pour reprendre la belle expression de Montaigne.


§ 1 - Distinguer entre pédophilie et pédérastie, ce que faisait notamment le Dr Marcel Eck, psychiatre catholique parisien :
« Au point de vue psychanalytique, il existe une différence considérable entre le pédophile qui cherche des aventures avec les jeunes impubères et l'homosexuel qui pratique son homosexualité avec des adolescents déjà pubères, même plus que pubères » ("L'homosexualité", exposé aux Journées nationales de l'U.N.A.P.E.L., 7 et 8 juin 1975). 
   Dans ce sens, ni André Gide, ni Roger Peyrefitte ou Daniel Guérin n'étaient des pédophiles (pour Henri de Montherlant et Gabriel Matzneff, c’est moins sûr), bien que la presse d'aujourd'hui les rangent parfois dans cette catégorie ; André Gide ne protesta jamais contre le seuil de 13 ans révolus, en vigueur à son époque ; son travail pour Corydon, effectué entre 1909 et 1918, montre même qu’il hésitait entre les deux limites à poser de 13 ou 15 ans, alors que le seuil en vigueur était de 13 ans..

  Le sexologue allemand Magnus Hirschfeld (1868-1935) opposait aux gérontophiles les pédophiles « qui recherchent les enfants non pubères » (Anomalies et perversions sexuelles, 1957). La définition de l’Association des psychiatres américains retenait le rapport sexuel avec un enfant âgé de treize ans au plus (DSM IV, publié en 1994). Selon une étude de Catherine Montiel et Renaud Fillieule (cf "La pédophilie", Synthèse, n°3, juin 1997, et La Pédophilie, IHESI, 1997), « il s’avère nécessaire de retenir la définition psychiatrique : la pédophilie est [...] une attirance sexuelle pour les enfants pré-pubères. Elle ne concerne pas les atteintes sexuelles sur les jeunes adolescents pubères, et il faut également la distinguer de l’inceste qui se limite strictement au cadre familial. »

   Il conviendrait donc d'en finir avec la confusion médiatique entre pédophilie et pédérastie, présente dans cette dépêche de l’A.F.P. de Pierre Célérier en date du 27 mars 2001 :

« la loi [en Russie] garantit l’impunité aux responsables d’actes de pédophilie sur des enfants de 14 ans ou plus ». Selon une information en provenance directe de Moscou (janvier 2005), la police moscovite arrête les proxénètes prostituant des mineurs. Comme quoi la législation russe sait distinguer entre liberté sexuelle et exploitation de l’enfance ou de l’adolescence, ce que ne sait pas encore faire la grande presse française. Confusion apparemment encore à l'œuvre dans la récente (30 mai 2011) mise en cause publique d'un ancien ministre par un autre ancien ministre, Luc Ferry.

Confusion qu'entretenait en 1997 l'écrivain Renaud Camus, dans ses réponses à L’Infini :
2) Qu’appelle-t-on un enfant, aujourd’hui ? Qu’appelle-t-on un pédophile ?
« — Mettons qu’on appelle enfant un être humain de moins de quinze ans, ou de quatorze ans : ce me semble une constatation à peu près objective de l’usage courant, indépendamment de l’étymologie. Et cet usage courant ne me paraît pas poser de problème particulier.
Indigence intellectuelle ou hypocrisie, ce refus de considérer la question d'un seuil d'âge de choix et de connaissance laisse pantois. Voir le § 11 / b) pour les justifications camusiennes de la pédophilie (bien que non pédophile lui-même, comme Dany Cohn-Bendit)


§ 2 – Au début du XIXe siècle, pédophilie signifiait "amour des enfants", sans implication sexuelle, comme en témoigne le dictionnaire Littré. L’expression "pédophilie érotique", traduite de l’allemand, fut proposée en 1906 par le Dr Auguste Forel. Par la suite, on abrégea en pédophilie, et le pédophile devint, sans doute à tort car bien minoritaire, un des types homosexuels, la pédophilie homosexuelle masculine apparaissant parfois prépondérante, les homosexuels masculins pouvant sembler sur-représentés dans les affaires de pédophilie. Selon l'inventaire du Dr Charles Perrier, un tiers des victimes de moins de treize ans d'attentats à la pudeur étaient des garçons (Les Criminels, 1900). Selon le Dr Marcel Eck, la pédophilie "est habituellement homosexuelle, mais pas toujours" (son article cité au § 1). D'après Frank M. Du Mas, il y aurait quatre à cinq fois plus de pédophiles parmi les homosexuels que parmi les hétérosexuels (Gay is not good, Nashville : T. Nelson, 1979).


§ 3- À la fin des années 1970, une commission d'experts gouvernementaux des pays du Conseil de l'Europe étudiait la possibilité de réduire les peines appliquées aux infractions relatives aux seuils de consentement, donc aux infractions commises par les pédophiles et une partie des pédérastes. Cette volonté d'harmonisation des Codes pénaux européens allait à l'encontre de considérations climatiques anciennes reprises par le juriste René Garraud (1849-1930) :
« Le développement physique et moral de l'enfant variant suivant les races et les climats, nous devons trouver, dans chaque pays, une présomption [de consentement] différente ». 
Le rapporteur conclut à la nécessité de réprimer ce qui correspond à peu près à la pédophilie, de fixer un âge précis, et proposait quatorze ans, soit cet ancien seuil romain repris par le droit canon. Voir Rapport de M. H. Horstkotte, L'Âge et les conditions du consentement dans le domaine sexuel, volume XXI des Études relatives à la recherche criminologique, Strasbourg : Conseil de l'Europe, 1984, pages 186, 215, 220, 222.

* * * * *

La loi 80-1041 du 23 décembre 1980 remplaça le crime d'attentat à la pudeur sans violence sur mineur de moins de quinze ans par un simple délit, punissable d'une peine de 3 à 5 ans d'emprisonnement et d’une amende de 6 000 F à 60 000 F ou de l’une de ces deux peines seulement ; il n'y eut, lors des débats, que les parlementaires communistes pour s'opposer à cette indulgence. Le Nouveau Code pénal en vigueur depuis 1993 réduisit encore, à 2 ans d'emprisonnement et 200 000 F d’amende (ancien article 227-25), la peine encourue pour une telle relation sexuelle. Cette évolution put légitimement inspirer la théorie de la "société complice", déclaration de l'archevêque de Rennes Jacques Jullien (1929-2012) à Ouest-France, 8 août 1997. Mais que dire de l'Église elle-même, l'actualité en est pleine, avant et depuis le curieux comportement des évêques Jacques Gaillot et Pierre Pican dans l’affaire Vadeboncœur ?


La loi 98-468 du 17 juin 1998, dite loi [Ségolène] Royal, a renversé la tendance, en montant la peine, pour un majeur, à cinq ans d’emprisonnement et 75 000 € d’amende (article 227-25 nouveau) ; des parlementaires proposèrent, sans succès, d’y ajouter l’imprescriptibilité.


§ 4 - L'enfant (mineur de moins de 15 ans) reste donc moins bien protégé qu’avant 1980 pour les atteintes non violentes dans lesquelles son consentement éclairé n'est jamais présumé ; en revanche la répression du viol sur mineur de moins de quinze ans et des agressions sexuelles a été renforcée.

  Par ailleurs l'adolescent est davantage contrôlé : un seuil de 18 ans (au lieu de 15 ans) est applicable depuis la loi 80-1041 du 23 décembre 1980 à l'entourage, familial ou éducatif ; cette disposition a pour origine un amendement du sénateur socialiste Edgar Tailhades (article 331-1 de l'ancien Code pénal) et constitue aujourd'hui l'article 227-27 du Nouveau Code pénal de 1993 (2 ans d'emprisonnement et 30 000 € d'amende) ; elle n'a rien à voir avec la répression de la pédophilie et se rapprocherait plutôt de la lutte contre le harcèlement sexuel sur le lieu de travail ...
 
Dans une affaire aussi triste que celle du professeur Gabrielle Russier, cet article 227-27 offrirait un deuxième chef d'inculpation ; à l'époque, la malheureuse n'avait été poursuivie que pour détournement de mineur (article 356 de l'ancien Code), c'est-à-dire non pour une infraction à caractère sexuel, mais pour avoir fait quitter à ce mineur le domicile parental. L'Allemagne possède une disposition analogue à l'article 227-27 (article 174).


§ 5 - La tolérance de la pédophilie attribuée à l'Ancien Régime français n'a jamais existé ailleurs que dans l'imagination de l’historien Philippe Ariès (1914-1984) auteur de L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime (Paris : Plon, 1960). La pédophilie choquait, comme le montrent de très nombreux témoignages littéraires, historiques et judiciaires (certains sont cités dans la dernière partie de cette étude). Selon le juge Horstkotte :
« La thèse suivant laquelle les infractions sexuelles contre les mineurs sont des attaques contre une victime considérée individuellement, sa liberté et son intégrité, n'est pas une idée moderne, mais une idée profondément enracinée dans l'histoire du droit. » 
Cette belle mise au point souffre cependant de l'ambiguïté du terme de mineur : moins de 25 ans sous l'Ancien Régime ! Mais elle devient exacte si l'on remplace "mineurs" par "enfants". Contrairement à ce que Monseigneur Yves Patenôtre put déclarer à la télévision, à toutes les époques on avait clairement identifié la pédophilie et on en avait parlé, comme le montrent les nombreuses références que je donne dans la partie historique de ces Notes.

   Dans un entretien avec Michel Onfray (Philosophie Magazine, avril 2007) le candidat Nicolas Sarkozy assurait " incliner (...) à penser qu'on naît pédophile, et c'est d'ailleurs un problème que nous ne sachions pas gérer cette pathologie ". Au micro de R.T.L., Monseigneur André Vingt-Trois, archevêque de Paris, s'éleva début avril 2007 contre toute tentation d'eugénisme : « Surtout, ce que me paraît plus grave, c'est l'idée qu'on ne peut pas changer le cours du destin. C'est vrai quand on prend la perspective génétique, mais c'est aussi vrai quand on prend la perspective sociologique. Parce que dire que quelqu'un est pré-déterminé par la famille qui l'a entouré, par les conditions dans lesquelles il a vécu, ça veut dire que l'homme est conditionné absolument. »



SUITE §§ 6-11

lundi 14 septembre 2015

FOLIO 2235 (1/3)



LES VICISSITUDES DE CORYDON



« Il ne faut parler que si l'on ne peut se taire ; et ne parler que de ce que l'on a surmonté, — tout le reste est bavardage, " littérature ", manque de discipline. ». (Nietzsche, Humain, trop humain, 2, Préface de 1886, § 1.


    Corydon fut réédité par les éditions Gallimard (Paris VIIe) en collection de poche Folio, n° 2235, en février 1991, puis réimprimé en septembre 2001 et en mars 2012. Ces tirages de 2001 et 2012, plus corrects que celui de 1991, comportent encore quelques erreurs anciennes, et des erreurs nouvelles …. Page 3 : il convient de rétablir le sous-titre fondamental "Quatre dialogues socratiques" ; page 8, lire "troisième" au lieu du barbarisme "troisixème" ; page 48, dans la note, lire "t. II, pp. 48-49" au lieu de "t. II, p. 28"; page 88, dans la note, lire "abundance upon" au lieu de "abundance on"; page 93, lire "linéairement" au lieu de "linérairement"; page 125, lire "l’Antiquité" au lieu de "l’antiquité".

   Article connexe : Notes contre la pédophilie

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  En 1947, accordant à André Gide le Prix Nobel de Littérature, l'Académie royale de Suède dit récompenser aussi l'intrépide "amour de la vérité" qui engendra Corydon, "dialogues socratiques" qui étaient, aux yeux de Gide, "le plus important" de ses livres (Journal, 19 octobre 1942 et janvier 1946), qu'on ne comprendrait que "plus tard" (Journal, 8 juillet 1930 ; 19 février 1942), et dont le simple projet lui donnait "le sentiment de l'indispensable" (Journal, 12 juillet 1910). Il affirma avoir travaillé sur ce petit livre, de 1909 à 1922, "plus âprement et durant plus longtemps qu'aucun autre" (Journal, 18 décembre 1946).

« Il n'y a pas pour moi d'entraînement [...] la difficulté vient précisément de ceci que je dois artificiellement réactualiser un problème auquel j'ai donné (pour ma part) une solution pratique, de sorte que, à vrai dire, il ne me tourmente plus. » (Journal, Feuillets, 1918) 
  « J'ai longtemps attendu. Je voulais être sûr que ce que j'avançais dans Corydon, qui me semblait aventuré peut-être, je n'allais pas devoir le renier bientôt. » (Journal, 13 août 1922). 
  « J’ai longtemps attendu pour écrire ce livre, et, l’ayant écrit, pour l’imprimer. Je voulais être sûr que ce que j'avançais dans Corydon, et qui me paraissait évident, je n'allais pas avoir bientôt à m’en dédire. Mais non : ma pensée n’a fait ici que s’affermir, et ce que je reproche à présent à mon livre, c’est sa réserve et sa timidité. » (Préface à l'édition Nrf/Gallimard de 1924, datée novembre 1922).

  Ma perspective n'est pas d'étudier Corydon en tant qu'œuvre littéraire Cela a été fait, inter alii, par Daniel Moutote, Claude Martin, Dominique Fernandez, Eva Ahlstedt, Dr Patrick Pollard et Monique Nemer. De plus, Alain Goulet, professeur émérite de Littérature française à l'Université de Caen, auteur des articles "Corydon" et "Homosexualité" du Dictionnaire Gide dirigé par Jean-Pierre Wittmann et Pierre Masson et paru aux éditions Classiques Garnier en 2011, éditeur de Corydon dans André Gide, Romans et récits, tome II, Paris : Gallimard, 2009, collection "Bibliothèque de la Pléiade", a publié, avec plus ou moins de bonheur, Les Corydon d'André Gide (Paris : Orizons/L'Harmattan, avril 2014).

  J'examine plutôt la situation et l'intérêt de ce petit livre en relation avec la vie personnelle d'André Gide, et surtout dans le cadre de l'âpre discussion, développée depuis l'Antiquité grecque et très souvent philosophique, autour des questions homosexuelle et pédérastique.

   Corydon n'était pas la première étude de la question, ni même la première étude d'origine française, loin de là ; Michel de Montaigne, auquel André Gide consacra une étude remarquée (Essai sur Montaigne, 1929), l'avait abordée à de nombreuses reprises. On trouvera des remarques ou des allusions à l'homosexualité dans les Essais aux chapitres 14, 23, 28, 30 et 42 du livre I ; 2, 12 et 17 du livre II ; et 5, 9, 10, 12 et 13 du livre III.

   Des textes brefs, mais incisifs, figurent dans certains recueils manuscrits des XVIIe et XVIIIe siècles ; le philosophe libertin La Mothe Le Vayer publia anonymement en 1630 ses curieuses et intelligentes réflexions sur le sujet.  Une brève mais audacieuse histoire de l'amour masculin figure dans un Recueil de pièces choisies de 1735. Voltaire, notamment avec son article "Amour nommé socratique" dans les Questions sur l'Encyclopédie (développement de l'article trop connu du Dictionnaire philosophique), Pierre-Henri Larcher, Jacques-André Naigeon, le marquis de Sade (notamment dans Français, encore un effort ... mais aussi ailleurs), Étienne Pivert de Sénancour, Julien-Joseph Virey, Georges Hérelle et quelques autres eurent le mérite de se documenter et de réfléchir assez sérieusement sur la question, bien plus sérieusement en tout cas que Boucher d'Argis, auteur du décevant, car bien peu éclairé, et sans originalité, article "Sodomie" dans L'Encyclopédie (1765).

  Corydon fait semblant d'ignorer à peu près tout ce qui l'a précédé de peu dans son entreprise, notamment en Angleterre ; Alan Sheridan le décrivit comme
“the first serious attempt by a homosexual to defend the practice of homosexuality to the general public” (André Gide : A Life in the Present, London : Hamish Hamilton, 1998, page 626).
Si Gide mentionne en passant Havelock Ellis et cite une fois John Addington Symonds, il masque les nombreux emprunts faits à l'édition de 1915 de l’Anthologie d’Edward Carpenter

Third Edition, 1929
George Allen & Unwin, London

et au Livre d'amour des Anciens (1911) de la Bibliothèque des Curieux :



Il s'avouera plus tard,  en revanche, comme le porteur d'une multiplicité de significations subjectives : "gage d'une délivrance" survenue depuis longtemps (Journal, 29 décembre 1932), livre écrit "hors de saison", voulu utile à d'autres : "qui dira le nombre de ceux que ce petit livre a, du même coup, délivrés ? (Journal, 29 décembre 1932) ; précaution jugée utile contre toute "mascarade posthume " (Note manuscrite, dossier Corydon, bibliothèque Jacques Doucet, Paris, γ 885), telle que celle déplorée en juin 1907 après lecture d'une biographie édulcorée de Paul Verlaine ; « ce qui me le fit entreprendre, d’abord, ou m’en donna quelque première idée : le désaveu de cette fausse sainteté dont mon dédain de la tentation ordinaire me revêtait » (Journal, "Feuillets", 1918-1919) ; sur ce sens insolite d'ordinaire, voir l’entrée correspondante de mon Dictionnaire français de l'homosexualité masculine.

  La préface de 1920 confirme que ce furent à la fois une exigence intellectuelle de vérité et une exigence morale de probité, d’honnêteté intellectuelle, et non quelque chose de l’ordre de l’actuelle exigence politique inepte d' " égalité des droits pour tous " du mouvement LGBT (mariage, adoption, PMA et GPA) – qui animaient alors l’auteur de Corydon :
  « Ces derniers mois néanmoins je me persuadai que ce petit livre, pour subversif qu’il fut en apparence, ne combattait après tout que le mensonge, et que rien n’est plus malsain au contraire, pour l’individu et pour la société, que le mensonge accrédité.
  Ce que j’en dis ici, après tout, pensais-je, ne fais point que tout cela soit. Cela est. Je tâche d’expliquer ce qui est. Et puisque l’on ne veut point, à l’ordinaire, admettre que cela est, j’examine, je tâche d’examiner, s’il est vraiment aussi déplorable qu’on le dit – que cela soit. » (page 11). Les références de pages dans le présent article renvoient toutes à l'édition Gallimard/Folio).
  L'entreprise de publication fut retardée d’abord sous l'influence de son beau-frère et ami l'écrivain Marcel Drouin, puis par respect pour l'épouse d'un mariage abstrait (Gide n’ayant jamais envisagé une publication sous pseudonyme). Quelques amis ou relations attirèrent son attention sur les inconvénients possibles d’une telle publication ; on trouvera le détail de ces mises en garde dans l’essai de Monique Nemer, Corydon citoyen. Essai sur André Gide et l'homosexualité, Paris : Gallimard, 2006, collection "blanche", chapitre III.

  Madeleine, qui résidait alors à Cuverville-en-Caux  (Seine-Maritime), détruisit toutes les lettres reçues de son mari après qu'il ait fait, pendant l’été 1918, un long séjour en Angleterre avec son faux neveu , le futur réalisateur de films cinématographiques Marc Allegret (1900/1973). André Gide, d'abord profondément abattu et meurtri par cette destruction, se sentit ensuite libéré :
« À présent rien ne me retient plus de publier durant ma vie et Corydon et les Mémoires [publiés en 1925 sous le titre Si le grain ne meurt] » (Journal, 24 novembre 1918).
  Les Cahiers de la Petite Dame - rédigés en long secret par Maria van Rysselberghe, amie et voisine de Gide au 1 bis rue Vaneau (Paris, 7e arrondissement),



puis grand-mère de Catherine Gide - suivent au jour le jour les hésitations tenaces de l'auteur de Corydon, sa crainte de compromettre le jeune Marc. En novembre 1919, André Gide écrivit à son amie anglaise Dorothy Bussy : « La partie que je m'apprête à jouer est si dangereuse que je ne la puis gagner sans doute qu'en me perdant moi-même » ; Le 30 janvier 1920, il annonçait « deux livres (...) dont l'un est de nature à me faire ficher en prison » ; en avril 1921, il envisageait de solliciter Sigmund Freud pour une préface à une éventuelle traduction allemande.

  Une dernière offensive, celle du philosophe thomiste Jacques Maritain (1882/1973) en décembre 1923, rencontra un refus poli mais ferme de renoncer à la publication (Journal, 21 décembre 1923). La Petite Dame, du "côté de Vaneau", accepta facilement cette publication qui provoqua quelque gêne du "côté de Cuverville". Comme le héros de la Recherche, Gide avait ses côtés ...

  Imprimé début janvier 1924, le "terrible livre" (lettre à l'ami Henri Ghéon, 5 juillet 1910) fut mis en vente, en mai ; afin d’éviter de donner prise à une possible accusation de prosélytisme, les exemplaires furent placés en librairie sans aucun service de presse ; quelques intimes avaient déjà eu connaissance de la version dactylographiée en huit exemplaires de 1909 ; voir les lettres à Jacques Copeau, 6 et 8 août 1909 : « Mon livre sera achevé avant l'hiver [...] La moitié en est écrite : id est : déjà dactylographiée à 8 exemplaires. J'ai mené ce travail exactement au point que je voulais le mener avant de partir en vacances. [...] Qu'il me tarde de vous faire connaître ce livre. » Connaissance aussi de la deuxième version C.  R.  D.  N., tirée à 12 exemplaires en mai 1911 ; version manifestement (délibérément ?) inachevée - d'où, très probablement, l'explication de ce titre lacunaire – ainsi que de la troisième version de mars 1920, tirée à 21 ou 22 exemplaires.


Cahiers de la Petite Dame : « Je lui remets une copie que je fis de C.R.D.N., avec les corrections et les ajoutés ; décidément,

la typographie de ce titre l'enchante, la symétrie des trois voyelles qui s'y inscrivent et qu'il supprime, O Y O, le ravit.

Je lis rapidement, tandis qu'il suit sur son texte; à ma grande confusion, il y a pas mal d'erreurs. » (CPD, t.1, p.7)

Merci à Fabrice Picandet.



  Aucune de ces trois  productions, que les Anglais désignent fort justement par l'expression private printing, ne mérite donc la qualification, pourtant constamment répétée (y compris dans la mention « PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION (1920) » …), d'édition ou de publication ; en revanche, l'édition de 1924 ne fut pas, comme cela a été dit, une "publication anonyme" (sans doute par confusion avec le Livre blanc, 1928, attribué à Jean Cocteau).

* * * * *

  L'abord de ces dialogues est ardu, en partie à cause de l'emploi des termes aujourd’hui oubliés uranien, uraniste et uranisme ; ces termes ont une origine allemande, Urning, néologisme dû à Karl Heinrich Ulrichs (1825-1895) dans les années 1860 et promu dans le but de renouer avec le platonisme ; en 1927, l’écrivain François Porché trouvait déjà ces mots "un peu désuets". Mais la forme et le contenu de ce petit livre étaient "inactuels" dès sa parution, ceci résultant du choix délibéré de matériaux anciens, comme s’il s’agissait de monter un dossier à l’intention d’un contradicteur du XIXe siècle ; c’était bien le cas, comme on verra plus loin ; l'article du Spectator, cité en anglais (III, ii, page 88), date de ... 1712. André Gide assembla des éléments de l'histoire universelle et de la Weltliteratur, tout en faisant l'économie de certaines références majeures ; Goethe est "convoqué" ; mais David Hume, Voltaire et Diderot sont absents, non dépourvus pourtant de titres à citations ; Gide déplore dans la société française cette French gallantry évoquée par David Hume dans Inquiry into the Principles of Morals, "A Dialogue", précisément en opposition à ... l'amour grec.
« Again, to cast your eye on the picture which I have drawn of modern manners; there is almost as great difficulty, I acknowledge, to justify French as Greek gallantry; except only, that the former is much more natural and agreeable than the latter. [...] The Greek loves, I care not to examine more particularly. I shall only observe, that, however blameable, they arose from a very innocent cause, the frequency of the gymnastic exercises among that people; and were recommended, though absurdly, as the source of friendship, sympathy, mutual attachment, and fidelity ; qualities esteemed in all nations and all ages. »
  Le Banquet de Platon est évoqué, mais non le commentaire indulgent qu'en fit Jean Racine :
 "Apologie de l'amour des garçons (...) Amour des jeunes gens : pour engendrer de beaux discours. " (Racine, Prose, Paris : Gallimard, 1966, collection " Bibliothèque de la Pléiade ", pages 898-899).
  Reste que Gide démontra magnifiquement que sur le plan culturel, l'homosexualité, en tant qu'objet d'étude, de discussion ou en tant que thème littéraire, n'est en aucune façon marginale ou négligeable ; sa démonstration fut reprise par Roger Peyrefitte dans son beau roman Notre Amour (Paris : Flammarion, 1967). Se considérant en quelque sorte " hors du temps " quant à l'origine, la validité et à la réception de ses arguments, André Gide était convaincu que the book could wait, pouvait attendre ses lecteurs qualifiés (préface à la première édition américaine, 1949), lecteurs qu'il a trouvés.

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  Les échanges entre le Dr Corydon et son Interviewer (auquel il laissera le mot de la fin) sont commentés à la première personne par ce dernier. Cette forme dialoguée fut souvent adoptée pour traiter ce thème, notamment par Plutarque, dont on verra plus loin l'importance ; elle est adaptée aux sujets délicats ou qui prêtent à polémiques, lorsque l'on a, comme l'homme probe qu'était Gide, l'élémentaire souci de l'objectivité ; enfin, elle satisfaisait le goût de l'auteur pour les "Interviews imaginaires". Gide, par la voix du Visiteur, se fait l’avocat du diable, et on ne peut dire qu’il fasse avec cette œuvre un coming out stricto sensu, encore moins un coming out civique. On a plutôt l’impression d’une concession faite à Wilde et Proust, qui recommandèrent à Gide de ne jamais dire « je ». Cette distance est par ailleurs justifiée par le fait qu’à la date de la publication de Corydon Gide était marié et père d’une fille, conçue en juillet 1922 avec Élisabeth Van Rhysselberghe. Difficile dans ces conditions de parler d’une « exigeante profération d’un "Je" ; ce qu'osa pourtant Monique Nemer dans son Corydon citoyen. Essai sur André Gide et l'homosexualité (Paris : Gallimard, 2006, collection "blanche", page 29) ; mais un peu plus loin (page 113), elle s’interrogeait : « Est-il, dans ces conditions [cette répartition entre un "il" qui développe l’argumentation et un "je" qui, en feignant de la contester, lui permet de l’approfondir], légitime de parler de coming out ? ». Louable, bien que tardive, interrogation ...

  Seule la préface datée novembre 1922 laisse entendre, comme une des clés des dialogues, que Gide soutient les thèses du Dr Coydon , une autre clé étant Si le grain ne meurt, véritable coming out, lui.

  Qu'un médecin expose les thèses de Gide et ose se présenter comme un "pédéraste normal", voilà un pied de nez à la médecine sexologique de l'époque et à toute la médecine légale et psychiatrique du XIXe siècle, depuis P. A. O. Mahon et son ouvrage Médecine légale et police médicale (1801). La pertinence des injonctions religieuses est récusée, implicitement, par absence de toute référence aux condamnations et stigmatisations bibliques, explicitement en même temps que l’est un « mysticisme scientifique » :
« À vrai dire je me méfie de cette "voix de la nature". Chasser Dieu de la création et le remplacer par des voix, la belle avance ! Cette éloquente Nature m'a tout l'air d'être celle qui avait "horreur du vide". Cette sorte de mysticisme scientifique me paraît bien autrement néfaste à la science que la religion ... » (II, iv, p. 55) ; « Il y a peut-être un Dieu ; il n’y a pas d’intention dans la Nature ; je veux dire que, s'il y a intention, elle ne peut être que de Dieu. » (II, v, p. 61)
  Gide avait un moment envisagé une autre formule : « un Corydon tout différent, grave (...) un dialogue avec mon père [Paul] » :
  « Je citerais (j'eusse cité) la page de son livre par où il me condamne, et lui dirais : "Condamnez-moi comme Saül fit Jonathan [Voir, dans l’Ancien Testament, I et II Samuel. Allusion implicite à l’amitié passionnée entre David et Jonathan] après que son fils eut mangé contre sa défense ; de vous mon père j'accepte la condamnation ; mais je ne l'accepterai point de ceux-là qui m'offriront, en place de mon péché, adultère, séduction ou débauche. » (Manuscrit γ 885, Bibliothèque Jacques Doucet, Paris).
  Fiction ? Non, cette page existe véritablement ! On aimerait bien savoir à quel âge André Gide découvrit, avec la stupeur que l'on imagine, l'accumulation de qualificatifs fortement péjoratifs (sans nom, infâme, odieux, honte, corruption, dégénérés, horreur, décadence, honteux, vice) dans ces quelques lignes écrites par son père, Paul Gide (1832-1880) : 
  « Un amour sans nom, ou plutôt un vice infâme, était honoré dans toute la Grèce comme une vertu. [...] il me répugne de citer les textes et de m'arrêter sur un sujet si odieux. Il faut le dire à la honte de la Grèce : sa corruption était telle que les Romains, tout dégénérés qu'ils étaient eux-mêmes, en eurent horreur ; jamais, même au plus bas degré de leur décadence ils n'arrivèrent à méconnaître à ce point les sentiments de la nature ; s'ils s'abandonnèrent, eux aussi, au plus honteux des vices, du moins ce ne fut pas avec l'assentiment et les louanges de leurs philosophes et de leurs législateurs. »(La Condition de la femme dans l'Antiquité, 1867, réédité en 1885, chapitre III, "Grèce", pages 70-71 de l'édition de 1885 ; Paul Gide fut professeur agrégé de droit romain à la Faculté de droit de Paris-Panthéon).
Hachette BnF 2014
  Paul Gide poursuivait en attribuant à la pédérastie l'infériorisation de la femme. Ceci explique, tout autant que le souci d'histoire universelle, l'ancienneté des sources et références ; André Gide aurait évidemment souhaité avoir pu rectifier le jugement que son père avait hâtivement formulé en 1867, et maintenu dans l’édition posthume de 1885 ; la première date n'est pas anodine : la demi-décennie 1866-1870 ayant vu, avec les publications de Karl Heinrich Ulrichs et de Karl Maria Benkert (dit Kertbeny), la naissance de l'argumentation du mouvement homosexuel moderne, la création des termes allemands Homosexualität et Urning (qui donna en français uraniste), ainsi que la première expression de l'opposition politique (communiste) à ce mouvement ; voir la lettre de Friedrich Engels à Karl Marx, 22 juin 1869, où il était reproché à Ulrichs de transformer la cochonnerie en théorie avec ses droits du cul (en français dans le texte).

  Il me semble quasi certain que Gide souhaita aussi répondre à ces lignes de Remy de Gourmont (1858-1915) :
« L'uranisme répugne à ma sensibilité, mais mon intelligence peut le considérer avec intérêt. C'est un refus de soumission qui étonne et fait réfléchir. Mais je le voudrais plus franc. Les sujets de cette passion avouent trop, par leur attitude contrainte, qu'ils sentent, quand on les démasque, toute la honte de leur conduite. Quand on n'a pas le cœur d'être cynique, il faut être normal. »"L'amour à l'envers", Mercure de France, 1er décembre 1907.
Les autres éléments d'actualité ou de passé proche sont rares. Les magnifiques poèmes engagés, véritable coming out, de Paul Verlaine dans l’hebdomadaire La Cravache parisienne, le 29 septembre 1888 et le 2 février 1889, repris dans Parallèlement, ainsi que ceux, remarquables, d’Hombres, ne sont pas mentionnés :
« Tout, la jeunesse, l'amitié,/Et dans nos cœurs, ah ! que dégagés/Des femmes prises en pitié/Et du dernier des préjugés, […] Scandaleux sans savoir pourquoi,/(Peut-être que c'était trop beau)/Mais notre couple restait coi/Comme deux bons porte-drapeau. » (Laeti et errabundi).
« Ces passsions qu’eux seuls nomment encore amours […] Ah ! les pauvres amours banales, animales, normales ! […] ce combat pour l’affranchissement de la lourde nature ! » (Ces passions …
« Nous encaguions ces cons avec leur air bonasse,
Leurs normales amours et leur morale en toc, »
Hombres, XI.
  Les médiocres romans à thème homosexuel de Rachilde, Lucien Daudet, Georges Eekhoud ou Achille Essebac, la revue mensuelle de Jacques Fersen (Akadémos, janvier à décembre 1909) et l'article fondamental qui y parut en juillet, "Le préjugé contre les mœurs", sont également passés sous silence.

* * * * *

  Le nom Corydon vient du grec Κορύδων, nom de berger dans la quatrième des Idylles de Théocrite de Syracuse. Est nommé Corydon le berger amoureux d'Alexis dans la deuxième des dix églogues de Virgile : Formosum pastor Corydon ardebat Alexim, églogue qui fut la première à avoir été traduite en français, par Loïs Grandin, dès 1543, l’année de la mort de Copernic. Derrière Alexis, se cache Alexandre aimé de Virgile lui-même selon Donat. Gide avait lu cette bucolique au printemps 1891, à 22 ans donc, et il l'avait même apprise par cœur (Cf Jacques Cotnam, "Le « Subjectif » d'André Gide", Cahiers André Gide 1, Paris : Gallimard, 1969, pages 41, 61 et 106). Pierre de Ronsard écrivit une " Odelette à Corydon" (un de ses serviteurs) . Gide connaissait également la petite comédie de Verlaine "Les Uns et les autres" (dans Jadis et Naguère, 1885) dont Corydon et Aminte sont deux personnages très secondaires.


  Le sous-titre de Corydon, Quatre dialogues socratiques, porte une triple connotation, philosophique, érotique et pédagogique, qui s'est malheureusement perdu dans les dernières réimpressions ... (notamment en collection Folio) ; l'ensemble, titre plus sous-titre, fixait un cadre de référence, celui du socle gréco-latin de la culture occidentale incarnée notamment par Platon et Virgile.

  La préface, datée de novembre 1922, expliquait le retard à la publication par une crainte, en fait celle de peiner sa femme-cousine Madeleine :

  « Je n’ai jamais cherché de plaire au public ; mais je tiens excessivement à l’opinion de quelques uns ; c’est affaire de sentiments et rien ne peut contre cela. Ce que l’on a pris parfois pour une certaine timidité de pensée n’était le plus souvent que la crainte de contrister ces quelques personnes ; de contrister une âme, en particulier, qui de tout temps me fut chère entre toutes. ». Éclairage ultérieur ; « "Il ne faut contrister personne" ("aucune âme", disait poétiquement [Maurice] Barrès). Ériger en maximes ces formules veules, se peut-il imaginer rien de plus débilitant ? » Journal, 7 octobre 1931.

Suite

vendredi 1 août 2014

FOLIO 2235 (2/3)



PRÉFACES


Préface de la seconde édition (1920)

Je me décide après huit ans d'attente à réimprimer ce petit livre. Il parut en 1911, tiré à douze exemplaires, lesquels furent remisés dans un tiroir — d'où ils ne sont pas encore sortis.
Le Corydon ne comprenait alors que les deux premiers dialogues, et le premier tiers du troisième. Le reste du livre n'était qu'ébauché. Des amis me dissuadèrent d'achever de l'écrire. " Les amis, dit Ibsen, sont dangereux non point tant par ce qu'ils vous font faire, que par ce qu'ils vous empêchent de faire. " [...] j'étais d'autre part très soucieux du bien public, et prêt à celer ma pensée dès que je croyais qu'elle pût troubler le bon ordre. C'est bien aussi pourquoi, plutôt que par prudence personnelle, je serrai Corydon dans un tiroir et l'y étouffai si longtemps. Ces derniers mois néanmoins je me persuadai que ce petit livre, pour subversif qu'il fût en apparence, ne combattait après tout que le mensonge, et que rien n'est plus malsain au contraire, pour l'individu et la société, que le mensonge accrédité.
Ce que j'en dis ici, après tout, pensais-je, ne fait point que tout cela soit. Cela est. Je tâche d'expliquer ce qui est. Et puisque l'on ne veut point, à l'ordinaire, admettre que cela est, j'examine, je tâche d'examiner, s'il est vraiment aussi déplorable qu'on le dit — que cela soit.

Préface [novembre 1922]

Mes amis me répètent que ce petit livre est de nature à me faire le plus grand tort [...] Telle pensée qui d'abord nous occupe et nous paraît éblouissante, n'attend que demain pour flétrir. C'est pourquoi j'ai longtemps attendu pour écrire ce livre, et l'ayant écrit, pour l'imprimer. Je voulais être sûr que ce que j'avançais dans Corydon, et qui me paraissait évident, je n'allais pas avoir bientôt à m'en dédire. Mais non : ma pensée n'a fait ici que s'affermir, et ce que je reproche à présent à mon livre, c'est sa réserve et sa timidité. Depuis plus de dix ans qu'il est écrit, exemples, arguments nouveaux, témoignages, sont venus corroborer mes théories. Ce que je pensais avant la guerre, je le pense plus fort aujourd'hui. L'indignation que Corydon pourra provoquer, ne m'empêchera pas de croire que les choses que je dis ici doivent être dites. Non que j'estime que tout ce que l'on pense doive être dit, et dit n'importe quand, — mais bien ceci précisément, et qu'il faut le dire aujourd'hui ! (1)
Certains amis, à qui j'avais d'abord soumis ce livre, estiment que je m'y occupe trop des questions d'histoire naturelle — encore que je n'aie point tort, sans doute, de leur accorder tant d'importance ; mais, disent-ils, ces questions fatigueront et rebuteront les lecteurs. — Eh parbleu ! c'est bien ce que j'espère : je n'écris pas pour amuser et prétends décevoir dès le seuil ceux qui chercheront ici du plaisir, de l'art, de l'esprit ou  quoi que ce soit d'autre enfin que l'expression la plus simple d'une pensée très sérieuse. —

Encore ceci :

Je ne crois nullement que le dernier mot de la sagesse soit de s'abandonner à la nature, et de laisser libre cours aux instincts ; mais je crois qu'avant de chercher à les réduire et domestiquer, il importe de bien les comprendre — car nombre des disharmonies dont nous avons à souffrir ne sont qu'apparentes et dues uniquement à des erreurs d'interprétations.

                                                                                            Nov. 1922.

1. Certains livres — ceux de Proust en particulier — ont habitué le public à s'effaroucher moins et à considérer de sang-froid ce qu'il feignait d'ignorer, ou préférait ignorer d'abord. Nombre d'esprits se figurent volontiers qu'ils suppriment ce qu'ils ignorent ... Mais ces livres, du même coup, ont beaucoup contribué, je le crains, à égarer l'opinion. La théorie de l'homme-femme, des " Sexuelle Zwischenstufen " (degrés intermédiaires de la sexualité) que lançait le Dr Hirschfeld en Allemagne, assez longtemps déjà avant la guerre, et à laquelle Proust semble se ranger — peut bien n'être point fausse ; mais elle n'explique et ne concerne que certains cas d'homosexualité, ceux précisément dont je ne m'occupe pas dans ce livre — les cas d'inversion, d'efféminement, de sodomie. Et je vois bien aujourd'hui qu'un des grands défauts de mon livre est précisément de ne point m'occuper d'eux — qui se découvrent être beaucoup plus fréquents que je ne le croyais d'abord.
Et mettons que, ceux-ci, la théorie de Hirschfeld les satisfasse. Cette théorie du " troisième sexe " ne saurait aucunement expliquer ce qu'on a coutume d'appeler " l'amour grec ": la pédérastie — qui ne comporte efféminement aucun, de part ni d'autre.


PREMIER DIALOGUE


  Le Visiteur entrant dans le bureau du Dr Corydon y observe une reproduction du tableau de Michel-Ange La création d’Adam.



  Ce dialogue développe, à partir d'un fait-divers qui reste anonyme, l'exigence d'un jugement équitable par l'opinion publique (I, i). Vient ensuite l'histoire d'Alexis B. et de Corydon son aimé (dans l'églogue de Virgile, c'était Corydon qui aimait le jeune Alexis, et non l'inverse.) ;  l'adolescent se suicida par désespoir d'amour (I, ii) ; ce drame a été inspiré par des faits réels (suicide d'Emile Ambresin, l'Armand Bavretel de  Si le grain ne meurt), et par un petit récit, non publié, de l'ami Henri Ghéon, L'Adolescent, texte que Gide avait pu lire en 1907.

Alors que le Hongrois Karl-Maria Kertbeny (1824-1882) était jeune apprenti chez un libraire, un de ses amis proches, homosexuel, se suicida à la suite d'un chantage exercé sur lui. Kertbeny expliqua plus tard que c'était à la suite de cet épisode tragique qu'il avait ressenti une impérieuse nécessité à combattre cette forme d'injustice et qu'il s'était intéressé de près à ce qu'il nomma "homosexualité" (Homosexualität). Le suicide des adolescents homosexuels reste encore aujourd'hui une motivation importante de l'action pour la compréhension et l'acceptation de l'homosexualité.

  Le Dr Corydon se présente comme un cas de révélation relativement tardive du désir homosexuel, à l'instar de Michel dans L'Immoraliste (Journal, 26 novembre 1915) et de Gide lui-même : à l'âge de 24 ans, avec le jeune Tunisien Ali. Des relations pédérasiques de Gide, éphémères ou plus durables, treize sont parvenues à la connaissance du public : celles  avec Ali, Athman (18 ans), Alexandre S. (alors âgé de 15 ans), Émile X. (15 ans), Gérard P., Maurice Schlumberger (19 ans), Ferdinand Pouzac, dit « le ramier » (17 ans, mais Gide le croyait âgé de 15 ans), Lazare Coulon (novembre 1912), Jean Billet (octobre 1915), Marc Allegret (à partir de 16 ou 17 ans), Louis Valérien (moissonneur), Émile D. et Gaby ; ses avances à François Derais (15 ans) furent repoussées.

  L'affirmation théorique centrale (I, iiii) est que l'uranisme n'est pas, en soi, une maladie, thèse soutenue par le psychologue Marc André Raffalovich dès 1896, puis par plusieurs médecins lors du Congrès d'anthropologie criminelle de 1901, et par Sigmund Freud en 1905. Le Dr Corydon affirme qu’il existe des « pédérastes normaux », selon l'expression ironique, qu'il reprend, du Visiteur (I, iii, page 29), qui ne sont pas ceux que voient les médecins :
« Les médecins qui d'ordinaire traitent de ces matières n'ont affaire qu’à des uranistes honteux ; qu’à des piteux, qu’à des plaintifs, qu’à des invertis, des malades » (I, iii, page 28).
  L’expression « pédérastes normaux » sera à nouveau contestée par le Visiteur dans le quatrième dialogue : « Ceux que vous avez le front d’appeler les pédérastes normaux » (IV, page 123). Le Dr Corydon :
« Comprenez-moi : l’homosexualité, tout comme l’hétérosexualité, comporte tous les degrés, toutes les nuances : du platonisme à la salacité, de l’abnégation au sadisme, de la santé joyeuse à la morosité, de la simple expansion à tous les raffinements du vice. L’inversion n’en est qu’une annexe. De plus tous les intermédiaires  existent entre l’exclusive homosexualité et l’hétérosexualité exclusive. Mais, d'ordinaire, il s'agit bonnement d'opposer à l'amour normal un amour réputé contre nature — et, pour plus de commodité, on met toute la joie, toute la passion noble ou tragique, toute la beauté du geste et de l'esprit d'un côté ; de l'autre, je ne sais quel rebut fangeux de l'amour ... » (II, iii, page 29).
  L'xistence de ces intermédiaires, c’est ce que la princesse Palatine, dans sa Correspondance, puis Raffalovich et la revue Akadémos (juillet 1909) avaient déjà observé. Gide conteste ainsi la théorie du troisième sexe, alors répandue en Allemagne à partir des publications d'Ulrichs (années 1860) suivies de celles d'Hirschfeld, théorie à laquelle s'était rallié Marcel Proust et déjà critiquée dans la préface de 1922 (p. 8). Corydon offre (I, i, pages 19-21 et I, iii, pages 29-30), des échos de procès de mœurs, sur lesquels Gide et son ami Henri Ghéon conservaient des coupures de presse : les procès d'Oscar Wilde en 1895 ; l’affaire des télégraphistes [J'ai perdu ma note « Le champagne des télégraphistes » ; qui était sur le site mort www.multimania.com/jgir/Kadémos], le suicide du général MacDonald et le procès de Jacques Fersen, tout ça en en 1903. Les procès en diffamation contre le journaliste allemand Harden en 1907-1908 ; le procès Renard de 1909 fait l’objet d’une note dans le quatrième dialogue (IV, page 123).

  La dissymétrie pédérastique est exposée : « On est en droit d’attendre quelque beauté de l’objet du désir, mais non point du sujet qui désire. Peu me chaut la beauté de ceux-ci. » (I, iii, page 30). Le Dr Corydon ne relève pas la pique devenue à l’ordre du jour en 2013-2016 :
« Vous m'impatientez ! Le mariage, l’honnête mariage est là, et pas de votre côté je suppose. Je me sens, en face de vous, de l'humeur de ces moralistes, qui, hors du conjugo, ne voient dans le plaisir de la chair que péché et réprouvent toutes relations à l'exception des légitimes. » (I, iii, page 31).
  Certains de ces thèmes font retour dans le quatrième dialogue ; la forte remarque des étudiants du Comité d'action pédérastique révolutionnaire en mai 1968, " le genre rase-les-murs de l'homosexuel type ", y est anticipée avec ce refus « De l'hypocrisie. Du mensonge. De cette allure de contrebandier à quoi vous contraignez l'uraniste. » (IV, page 124). Pour autant, André Gide n'était pas l'annonciateur des débordements LGBT (voire LGBTQI) de la Gay Pride ... ; son traitement de la question est culturel et non politique,  et il y a un gros contre-sens dans le titre d’un essai de Monique Nemer, Corydon citoyen. Essai sur André Gide et l'homosexualité (Paris : Gallimard, 2006, collection "blanche").


DEUXIÈME DIALOGUE


  Il nécessita un gros travail de documentation ; le Dr Corydon, comme annoncé, aborde l'histoire naturelle : « C'est en naturaliste que je m'apprête à vous parler. » (II, page 35) ; selon l'éthologue américain Frank A. Beach (1911-1988), il ne s'en serait pas si mal sorti :
« We find ourselves, then, agreeing with Gide in his contention that homosexual behavior should be classified as natural from the evolutionary and physiological point of view » (Comments on the second Dialogue, 1949).
Le point faible, relevé par Frank Beach, est évidemment d'avoir laissé de côté le lesbianisme ; André Gide le savait, en témoigne cette note sur les épreuves de l'édition de 1924, et supprimée ensuite:
« Je lui reproche (à Corydon) bien des choses. En particulier de laisser dans l'ombre certains côtés de la question : l'homosexualité chez la femme, par exemple. »
  Gide conteste, avec le nationalisme du Visiteur et sa théorie du vice étranger (II, i, pages 37-38), l'affirmation du critique Jean Ernest-Charles [Paul Renaison] selon laquelle la pédérastie répugnerait à la mentalité française (Grande Revue, 25 juillet 1910, page 399). Après avoir cité Pascal et La Rochefoucauld (tel un Alain Finkielkraut citant Hannah Arendt), il expose sa priorité :
« Si la pédérastie est un instinct antisocial, c’est ce que j’examine dans la seconde et la troisième partie de mon livre ; permettez-moi de différer la question. Il me faut tout d’abord, non point seulement constater et reconnaître l’homosexualité pour naturelle, mais bien encore tenter de l’expliquer et de comprendre sa raison d’être. Ces quelques remarques préliminaires n'étaient peut-être pas de trop, car, autant que je vous avertisse : ce que je m’apprête à formuler n’est rien de moins qu’une théorie nouvelle de l’amour. » (II, i, page 41).
  Il rappelle l’orientation essentiellement philosophique des dialogues :

« On a beaucoup écrit sur l’amour ; mais les théoriciens de l’amour sont rares. En vérité, depuis Platon et les convives de son Banquet, je n’en reconnais point d’autre que [Arthur] Schopenhauer. » (II, ii, pages 41-42).
« Remarquez je vous prie que Schopenhauer et Platon ont compris qu’ils devaient, dans leurs théories, tenir compte de l’uranisme ; ils ne pouvaient faire autrement ; Platon lui fait, même, la part si belle que je comprends que vous en soyez alarmé ; quant à Schopenhauer, de qui la théorie prévaut, il ne le considère que comme une manière d’exception à la règle, exception qu'il explique spécieusement, mais inexactement. » (II, ii, pages 45-46).
  Il discute la pertinence de la notion d’instinct sexuel et conclut :
« [...] le plaisir n'est pas à ce point lié à sa fin qu'il ne s'en puisse disjoindre, qu'il ne s'émancipe aisément. La volupté dès lors est recherchée pour elle-même, sans souci de la fécondation. Ce n’est pas la fécondation que cherche l’animal, c’est simplement la volupté. Il cherche la volupté – et trouve la fécondation par raccroc. » (II, ii, page 45).
  Les points forts sont :

  1) l'homosexualité n'est pas contre nature en raison de la surproduction de l'élément mâle (II,iii) qui fait que "ces pertes chimériques sont entièrement indifférentes à la nature (1)", et de l'existence d'une homosexualité animale, de "jeux homosexuels" (II, vi, pages 68 et 71) se produisant «  "même en présence de beaucoup de femelles", comme disait Muccioli. » (II, vi, page 71). Cette homosexualité animale était reconnue, parfois contestée, déjà dans l'Antiquité, ce dont Gide n'avait sans doute pas connaissance. Voir mon Ces petits Grecs .., "Constantes et trajectoires", IV.

  Il faut mentionner ici Havelock Ellis (Sexual Inversion , 1897, 2e édition 1901, dont la traduction française paraît en mai 1909 au Mercure de France ; la traduction de cette 2e édition fournit un élément (parmi d'autres) de terminus ad quem pour Corydon, car c'est grâce à Havelock Ellis que Gide prit connaissance des observations de Muccioli sur les pigeons (II, vi, page 67) et de celles d’Alexandre Lacassagne sur les poulains (II, vi, page 68).

Dans son article « De la criminalité chez les animaux », Revue scientifique de la France et de l’étranger, numéro 2, 14 janvier 1882, page 37, Alexandre Lacassagne outait aussi les taurillons et les petits chiens ...

Revenant enfin à l'espèce humaine, le Dr Corydon mentionne les propos de Sainte-Claire-Deville sur « l'internat et son influence sur l’éducation de la jeunesse » (II, vi, page 71).

  2) Gide en vient à la conclusion logique que l'hétérosexualité masculine exclusive n'est pas une loi naturelle immuable (II, vii, page 78).

  L’idée de la supériorité du sexe féminin, avancée par le botaniste féministe Lester F. Ward (1841-1913), lui paraît « peu philosophique » (II, iii, page 48). L'argument de la plus grande beauté et intelligence du mâle (II, iv, p. 52) est diversement apprécié, parfois considéré comme misogyne. Le Journal nous fait savoir que Gide n’était pas convaincu de l’intelligence des femmes :
« Il y a toujours certains points par où la plus intelligente des femmes reste, dans le raisonnement, au-dessous du moins intelligent des hommes. Une sorte de convention s’établit, où entre beaucoup d’égards pour le sexe "à qui nous devons notre mère" et pour quantité de raisonnements claudicants, lesquels nous ne supporterions pas s’ils venaient d’un homme. Je sais bien que pourtant leur conseil peut être excellent, mais à condition de le rectifier sans cesse et de l’expurger de cette part de passion et d’émotivité qui, presque toujours, chez la femme, vient sentimentaliser la pensée. » (octobre 1940).
Sur ce point de la beauté masculine, Gide était en accord avec Frédéric Nietzsche ; voir Le Gai Savoir, II, § 72 et Le Crépuscule des Idoles, "Divagations d'un inactuel", § 47.

Le mâle des espèces supérieures est caractérisé comme un être de luxe et de dépense, d'intelligence et de jeu, cet état de fait relevant des « conséquences de la surproduction de l’élément mâle » (II, iv, page 56). La mention du philosophe anglais Francis Bacon (II, vi, page 64), à propos de l'expérience cruciale, a pour fonction d'ancrer encore davantage (après les références à Platon et Arthur Schopenhauer) l'étude de la question homosexuelle dans une démarche scientifique, logique et philosophique ; elle vise d’abord à l'extraire du domaine d'influence des préjugés populaires, mais aussi bien à l'écarter d'une approche purement littéraire (celle de Proust et de Cocteau par exemple), souvent dépourvue de rigueur argumentaire et documentaire, parfois invertie, et qui se gausse des questions d’histoire naturelle et des éléments de zoologie figurant dans Corydon.

  Enfin, on peut se demander si le blanc relatif à un passage de Pantagruel (II, vi, page 65) est délibéré ou s'il s'agit d'une négligence, ou encore d'une trace volontairement laissée de l'état d'inachèvement dans lequel étaient C. R. D. N. et le texte de 1920 - comme pour demander la participation active du lecteur dans l'acte de se reporter au texte de Rabelais.


TROISIÈME DIALOGUE


  Après une remarque méthodologique bien dans la lignée de Montaigne sur l’indispensable distinction « entre la remise au point des faits et l'explication qu'on en donne » (III, page 82), le Dr Corydon fait remarquer à son Interviewer que, l'odorat ne jouant pratiquement aucun rôle chez l'homme (III, i, page 82), l'amour tourne au jeu et le désir se diversifie (III,i, page 85). Gide reprend :
« du bas en haut de l’échelle animale, nous avons dû constater, dans tous les couples animaux, l’éclatante  suprématie de la beauté masculine (dont j’ai tenté de vous offrir le motif) ; qu’il est assez déconcertant de voir le couple humain, tout à coup, renverser cette hiérarchie ; que les raisons que l’on a pu fournir de ce subit retournement demeurent ou mystiques ou impertinentes – au point que certains sceptiques se sont demandé si la beauté de la femme ne résidait pas principalement dans le désir de l’homme » (III, ii, page 86),
et accumule diverses citations ; les travaux préparatoires montrent qu'il avait envisagé de citer un extrait du Voyage à Ceylan de l'anthropologue Ernst Häckel, le passage sur la beauté des Ceylaniens (emprunt fait à Edward Carpenter).

  L'attrait hétérosexuel pour la femme doit être soutenu par l'entretien d'une beauté artificielle qu'il considère comme un attrait « postiche » (III,i, page 84, III,ii, page 88 et III, iv, page 101) ; ce qui, par différence, fait paraître l'homosexualité masculine « plus spontanée, plus naïve que l’hétérosexualité » (III, iv, page 95), et la pédérastie « comme un instinct très naïf et primesautier » (III, iv, page 98). Lors de considérations esthétiques, il est amené à mentionner le Concert champêtre, indiqué comme étant de Giorgione mais actuellement attribué à Titien :



« Plastiquement, linéairement du moins, on n’oserait affirmer que les corps de ces femmes sont beaux ; too fat, comme dit Stevenson ; mais quelle blondeur de matière ! quelle molle, profonde et chantante luminosité ! Ne peut-on dire que, si la beauté masculine triomphe dans la sculpture, par contre la chair féminine prête plus au jeu des couleurs ? » (III, iii, pages 93-94)

Il attire ensuite l’attention du Visiteur sur « des groupes de seigneurs : deux de-ci, deux de-là, en postures peu équivoques » (III, iii, page 94) dans le Concile de Trente, également de Titien.



Le Visiteur résume :
« je vous entends bien à présent : le "naturel" pour vous c’est l’homosexualité ; et ce que l’humanité avait encore l’impertinence de considérer comme les rapports normaux et naturels, ceux entre l’homme et la femme, voilà pour vous l’artificiel. Allons ! osez le dire. » (III, iv, page 102).
Ce à quoi le Dr Corydon oppose cette conclusion :
« J’observais que l’artifice souvent, et la dissimulation (dont la forme noble est pudeur), que l’ornement et le voile subviennent à l’insuffisance d’attrait … Est-ce à dire que certains hommes ne seraient pas attirés irrésistiblement vers la femme (ou vers telle femme en particulier) quand bien dénuée de parure ? Non certes ! comme nous en voyons d’autres qui, malgré toutes les sollicitations du beau sexe, les injonctions, les prescriptions, le péril, demeurent irrésistiblement attirés par les garçons. Mais je prétends que, dans la plupart des cas, l'appétit qui se réveille en l'adolescent n’est pas d’une bien précise exigence ; que la volupté lui sourit, de quelque sexe que soit la créature qui la dispense, et qu’il est redevable de ses mœurs plutôt à la leçon du dehors, qu’à la décision du désir ; ou, si vous préférez, je dis qu’il est rare que le désir se précise de lui-même et sans l’appui de l’expérience. Il est rare que les données des premières expériences soient dictées uniquement par le désir, soient celles-là même que le désir eût choisies. Il n’est pas de vocation plus facile à fausser que la sensuelle, et … » (III, v, page 104).
Gide pensait probablement à ses propres premières relations hétérosexuelles en Algérie.


NOTE

1. Marquis de Sade, Augustine de Villebranche, début (note de Cl. C.) :
« A-t-on peur que les caprices de ces individus de l'un ou l'autre sexe ne fassent finir le monde, qu'ils ne mettent l'enchère à la précieuse espèce humaine, et que leur prétendu crime ne l'anéantisse, faute de procéder à sa multiplication ? Qu'on y réfléchisse bien et l'on verra que toutes ces pertes chimériques sont entièrement indifférentes à la nature, que non seulement elle ne les condamne point, mais qu'elle nous prouve par mille exemples qu'elle les veut et qu'elle les désire; eh, si ces pertes l'irritaient, les tolérerait-elle dans mille cas, permettrait-elle, si la progéniture lui était si essentielle, qu'une femme ne pût y servir qu'un tiers de sa vie et qu'au sortir de ses mains la moitié des êtres qu'elle produit eussent le goût contraire à cette progéniture néanmoins exigée par elle ? Disons mieux, elle permet que les espèces se multiplient, mais elle ne l'exige point, et bien certaine qu'il y aura toujours plus d'individus qu'il ne lui en faut, elle est loin de contrarier les penchants de ceux qui n'ont pas la propagation en usage et qui répugnent à s'y conformer. »

Suite et fin