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jeudi 11 mai 2017

ACTUALITÉS DE FRÉDÉRIC NIETZSCHE

Page réalisée pour la préparation d'un exposé fait
au Cercle Condorcet de Montluçon (CCM) le 11 mai 2017


A / ACTUALITÉ ÉDITORIALE DE FRÉDÉRIC NIETZSCHE
B / ACTUALITÉ DE LA PENSÉE DE CE PHILOSOPHE
C / MON INDEX

« En fin de compte, il faut tout faire soi-même pour savoir soi-même quelque chose : c’est dire que l’on a beaucoup à faire. Mais une curiosité comme la mienne n’en demeure pas moins le plus agréable des vices, – pardon, je voulais dire : l’amour de la vérité trouve sa récompense au Ciel et déjà sur cette Terre. – »
Par-delà bien et mal, III, § 45.


A / ACTUALITÉ ÉDITORIALE DE FRÉDÉRIC NIETZSCHE





Réédition 2002 (à gauche) de Grasset, 1991 (à droite).
Alain Finkielkraut ne se sentait pas assez philosophe pour participer à cet ouvrage (Répliques, 4 mars 2017). Ce livre s'appuie sur des extraits de Nietzsche mal traduits et mal interprétés.

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Entrées du Dictionnaire Nietzsche de 2013

Affect, affect du commandement
Altruisme
Amor fati
Apollinien
Apparence (Schein)
Aristocratique, noble (vornehm)
Art (Kunst)
Bon Européen, Europe
Cause, causalité (Ursache, Ursächlichkeit)
Chose (Ding)
Civilisation
Concept (Begriff)
Connaissance (Erkenntnis)
Corps (Leib)
Culture
Dionysiaque
Égoïsme (Selbstsucht, Egoismus)
Élevage/dressage (Züchtung/Zähmung)
Esprit libre (freier Geist)
Éternel retour (ewige Wiederkehr)
Être (Sein)
Explication, expliquer (Erklärung, erklären)
Force (Kraft)
Gai savoir (fröhliche Wissenschaft, gaya scienza, gai saber), gaieté d’esprit (Heiterkeit)
Généalogie
Hérédité (Vererbung)
Hiérarchie (Rangordnung)
Histoire, histoire naturelle (Geschichte, Historie ; Naturgeschichte)
Inconditionné, absolu (unbedingt, absolut)
Instinct, pulsion (Trieb)
Interprétation (Auslegung, Interpretation)
Législateur, législation (Gesetzgeber, Gesetzgebung)
Matière (Materie, Stoff)
Morale
Nihilisme
Pathos, affect, sentiment de la distance Gefühl der Distanz)
Philologie
Philosophe
Pitié, compassion (Mitleid)
Plaisir/déplaisir, souffrance (Lust/Unlust, Leiden)
Renversement de toutes les valeurs (Umwerthung aller Werthe)
Ressentiment
Sens historique (historischer Sinn)
Soulèvement d’esclaves (Sklavenaufstand)
Spiritualisation (Vergeistigung)
Surhumain (Übermensch)
Type, typologie (Typus, Typenlehre)
Valeur, évaluation (Werth, Werthschätzung)
Vérité (Wahrheit)
Vie (Leben)
Volonté (Wille)
Volonté de puissance (Wille zur Macht)


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Bruxelles (Belgique) : Les Impressions Nouvelles, 2016.

Alain Jugnon : Nietzsche est la scène : " le nietzschéisme inscrit dans l'air du temps comme un poisson critique dans l'eau post-démocratique ".
Alain Jouffroy : Nietzsche fut mon compagnon de lecture 
Michel Surya : Ecce monstrum
Giuliano Campioni : Pour une nouvelle lecture de Nietzsche - La leçon de Mazzino Montinari et de son édition critique
Miguel Morey : Les danses du présent
Monique Dixsaut : Le dur service de la vérité : " qu'est-ce qui, chez Nietzsche, peut rendre un tel livre possible ? Son style et son refus de systématiser, ses diagnostics impitoyables et so anthropologie sans illusion (que l'époque actuelle confirme tous les jours, du moins pour qui ose la regarder en face) ? "
Bernard Stiegler : La grande bifurcation vers le néguanthropos - Exceptions et sélections dans la noodiversité

Paul Audi : Suis-je nietzschéen ?
Jean Maurel : Oui, sept fois oui
Hadrien Laroche : De l’œuvre d’art là où elle apparaît sans artiste - Art, vie, monde, souffrance - fête
Jean-Clet Martin : Nietzsche et le criminel
Frédéric Neyrat : Nietzsche et la relance métaphorique
Avital Ronell : Friedrich, ami d’une intello, malgré tout
Stefan Lorenz Sorgner : Nietzsche éducateur - D’Héraclite au transhumanisme : " Le projet du transhumanisme consiste à repousser les frontières actuelles de l'homme afin de favoriser une vie bonne. "
Philippe Beck : Comment ne pas être nietzschéen - Contre l'ambivalence d'une douleur
Jean-Luc Nancy : Wer bin ich [Qui suis-je] ?
Dorian Astor : Les monstres de courage et de curiosité

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Marseille : Agone, 2016, collection Banc d'essais.
I L'objectivité, la connaissance et le pouvoir.
II Remarques sur le problème de la vérité chez Nietzsche et sur Foucault lecteur de Nietzsche.



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Paru en mars 2017 ; environ 400 entrées classées alphabétiquement, 992 pages.

" Ce dictionnaire veut tout : exposer les points de départ, aider à lire, expliquer les conflits d’interprétations, s’adresser aux débutants, aux amateurs éclairés, aux spécialistes… Il s’applique à traiter des concepts de Nietzsche, des auteurs qu’il interprète, des amis qu’il fréquente tout autant que des manières dont on l’a compris ou non. Voilà qui fait beaucoup. Le résultat est utile, évidemment. Passionnant parfois, inégal toujours. "

Roger-Pol Droit, lemonde.fr, 23 mars 17.

Je publierai en juin ma propre recension de cet ouvrage, qui est d'abord difficile et en appellerait presque un autre pour l'expliquer. Le Dictionnaire Nietzsche 2013 est plus pédagogique.






LA TÉLÉOLOGIE À PARTIR DE KANT
Préface de Jean-Luc Nancy


" Ce volume réunit, pour la première fois en français, l’intégralité des travaux préparatoires de Friedrich Nietzsche, alors âgé de 24 ans, pour une thèse de doctorat sur Le concept de l’organique depuis Kant. À l’époque où il envisageait cette thèse, en 1868, Nietzsche achevait ses études à Leipzig et était déjà reconnu comme un spécialiste de la philologie classique. L’interruption de ses recherches par le service militaire obligatoire, son éloignement consécutif du milieu des philologues et les premières manifestations de la maladie, firent rejaillir sa vocation pour la pensée philosophique, concrétisée ici pour la toute première fois. Nous y découvrons une réflexion différente, moins connue que les thèmes les plus discutés, où Nietzsche fait non seulement preuve de sensibilité à l’égard de la tradition philosophique, mais s’intéresse aussi au débat scientifique de son temps. Imprégnés de ce dernier, ces écrits font transparaître une vision profondément matérialiste : l’organisme est une « pluralité » de « forces aveugles » qui combattent entre elles. Confirmées plus tard par ses lectures sur les mécaniques du développement – désormais appelées « embryologie expérimentale » –, ces thèses s’étendront au domaine de l’inorganique et fourniront la base du célèbre concept de « volonté de puissance ». "

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B / Après ce survol de l'actualité éditoriale récente relative à Nietzsche, je voudrais souligner l'actualité de la pensée de ce philosophe ; actualité de la philosophie aussi, puisque, pour la première fois, nous avons, avec Macron, un président de la République philosophe.

Intoduction :

a) Sur la philosophie

b) Nietzsche : né en 1844 ; intellectuellement mort jeune (au début de sa 45e année), comme notre Pascal (décédé à 39 ans) ; les Fragments Posthumes sont analogues aux Pensées, la quantité en plus.



École d'élite Pforta, fondée en 1543 (actuel land de Saxe-Anhalt, au nord-est de l'Allemagne) : 1858-1864, avec une bourse d'études. 
1864-1865 : études de théologie et de philologie classique à Bonn.
1865-1869 : études de philologie classiques à Leipzig. Publications sur Diogène Laërce.


Professeur de philologie à Bâle pendant 10 ans (1869-1879). Malade depuis au moins 1875.

Philologie : Discipline (correspondant à nos lettres classiques) qui vise à rechercher, à conserver et à interpréter les documents, généralement écrits et le plus souvent littéraires ou philosophiques, rédigés dans une langue donnée, et dont la tâche essentielle est d'établir une édition critique du texte. Pour Nietzsche, c'est surtout un art de bien lire. (Antéchrist, § 52)

Hiver 1869 : cours sur Les Travaux et les Jours d'Hésiode.

Nietzsche est donc venu à la philosophie par la philologie (ses travaux sur Diogène Laërce) ; our Condorcet, c'était par les mathématiques ; dans les deux cas, à partir d'une formation scientifique.
" Un écrivain philosophique avec une formation poussée dans l'ordre de la pensée conceptuelle. " (Patrick Worling).

Œuvres philosophiques complètes : œuvres publiées de son vivant, œuvres posthumes, fragments posthumes (FP), correspondance.

Notamment 
1878 (mai) : Humain, trop humain Un livre pour esprits libres (dédicacé à Voltaire pour le 100e anniversaire de sa mort.
1879 (début mars) : Opinions et sentences mêlées (Hth 2)
1879  (mi-décembre) : Le Voyageur et son ombre (Hth 2)
1886 (septembre) : Par-delà bien et mal
1887 (novembre) :  La Généalogie de la morale
Thèmes appartenant à notre actualité. Philosophie, socialisme, athéisme, fin de vie, journalisme, islam, connaissance, science, nazisme.


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Athéisme : Chez moi l'athéisme se conçoit d'instinct (1888). Schopenhauer [1788-1860], premier athée avoué et inflexible chez les Allemands. [en France, c'est Jean Meslier (publié en 1762 par Voltaire) et Sade, 1740-1814].
Il y a bien aujourd'hui dix à vingt millions d'hommes parmi les différents peuples d'Europe qui " ne croient plus en Dieu ". Est-ce trop demander qu'il se fassent signe ? (1881).

Quand on a la foi, on peut se passer de la vérité.

Sur "Dieu" : Cite les mots de Stendhal : " La seule excuse de Dieu, c'est qu'il n'existe pas. " Et Épicure (seule proposition vraie de toute philosophie de la religion) : " S'il y a des dieux, ils ne se soucient pas de nous. " Notre plus durable mensonge. Premier principe : Il n'y a pas de Dieu (Opinions et sentences mêlées, § 225 ; Fragments posthumes, 1884). Mensonge ou faiblesse de la croyance en Dieu. L'ultime, le plus mince, le plus vide, placé en premier comme origine, comme être le plus réel ; cause en soi = contradiction interne.
Défi jeté à la vie, au vouloir-vivre. La pensée la plus destructrice et la la plus hostile à la vie. Quel penseur a encore besoin de l'hypothèse d'un Dieu ? Hypothèse bien trop extrême. Rien qu'un mot pâli, pas même une notion (cf Jeanne Delhomme [une de mes profs de philo à Parix-X - Nanterre] : « Dieu n’est donc pas un concept problématique, ce n’est pas un concept du tout, c’est pourquoi on peut le dire sans pouvoir le penser. » L’Impossible interrogation1971, III, iii, "Médiations").
Une réponse grossière, une indélicatesse à l'égard des pensées, une interdiction : " Tu ne dois pas penser. "

Aurore, I, § 95. La réfutation historique en tant que réfutation définitive. :
« Autrefois, on cherchait à prouver qu’il n’y avait pas de dieu, — aujourd’hui on montre comment la croyance qu’il y a un dieu put s’établir et à quoi cette croyance doit son poids et son importance : du coup une contre-preuve de l'inexistence de Dieu devient superflue (a). — Autrefois, lorsque l'on avait réfuté les " preuves de l'existence de Dieu " qui étaient avancées, le doute persistait encore : ne pouvait-on pas trouver de meilleures preuves que celles qu'on venait de réfuter : en ce temps-là les athées ne savaient pas débarrasser la table. »
a. Et est impossible de toute manière.
L'athéisme est la conséquence d'une élévation de l'homme.

Foi : La foi rend stupide même dans le cas où elle est au départ une foi intelligente. Foi de Pascal = suicide continu de la raison. Sacrifice de toute liberté, de toute fierté, de toute confiance de l'esprit en soi-même. Conteste que la foi, ou les martyrs, prouve quelque chose. Obtenue par des moyens radicalement opposés à la méthode de la recherche.

Christianisme : religion lyrique (amour ; Nolite judicare ; un juge n'est pas objet de l'amour) ; les deux autres étant épiques et héroïques. A diabolisé l'Antiquité. Forme d'hostilité morbide à la réalité (AC 27). Comme si un Jésus avait le moindre poids à côté d'un Platon, un Luther à côté d'un Montaigne (absurde). D'autres peuples ont des saints, les Grecs ont des sages. Religion de la déprimante compassion, de l'humilité (pas seulement à l'égard de Dieu). Dans toute morale aristocratique, la compassion passe pour faiblesse. Soulèvement de tout ce qui rampe contre tout ce qui a de la hauteur.

Pour Nietzsche, la décadence commence avec le christianisme ; pour Onfray, elle commence avec la fin du christianisme ; peccabilité et damnation. Cf Condorcet, Esquisse... :
" il n’y a point de religion qui ne force ses sectateurs à dévorer quelques absurdités physiques. Ainsi le triomphe du christianisme fut le signal de l’entière décadence, et des sciences, et de la philosophie. "
La pensée d'une dette envers Dieu devient pour  l'homme de la mauvaise conscience un instrument de torture. Cependant, c'est une religion très ingénieuse qui a ses faux-fuyants et apaisements (absolution, indulgences).

Les gens éduqués disent : la religion est une bonne muselière pour le peuple; mais ils ne le disent que tout bas, le peuple étant la muselière des gens éduqués.

Incapacité philologique du théologien. Si seulement l'humanité redirigeait l'intelligence, de la théologie vers l'éducation !!

Les insatisfaits accrochent leur cœur à Dieu. Le chrétien recherche la raison de son malaise dans ses fautes. Le fanatisme est la force de volonté des faibles.

Islam : Mahomet a fixé les coutumes et le mode de vie de chacun. Utilise l'au-delà comme instrument de punition. Mahomet a pris au christianisme le moyen de la tyrannie des prêtes, la croyance en l'immortalité et la doctrine du Jugement dernier.
Le Mahométisme, religion pour les hommes, ressent le christianisme comme une religion de femmes ; il méprise de christianisme ; l'islam présuppose des hommes.
Saint (pieux) mensonge " la vérité est là " = le prêtre ment. Mensonge commun à Confucius, loi de Manou (IIe siècle hindou), Mahomet, Église chrétienne.
Le christianisme nous a frustré de la culture du monde maure d'Espagne. Guerre à outrance avec Rome, Pais et amitié avec l'islam (AC § 60).


Philosophie :

L'étymologie donne : philosophie = amour de la sagesse ; Pour Nietzsche, le philosophe est celui qui aime les hommes sages. Il définit ainsi la vraie philosophie : " comprendre les limites de la raison " (objectif kantien). Mais, comme Schopenhauer, il reproche à Kant d'avoir produit une " philosophie de professeurs ".
" Les Présocratiques, véritable philosophes des Grecs, m'ont éduqué. " La religion des Grecs n'inhibait pas l'activité philosophique.
Dialogue platonicien : jubilation que procurait alors la découverte de la pensée rationnelle, de la disjonction des cas avec le principe logique du tiers exclu. Avantage de Socrate sur le fondateur du christianisme : intelligence.
La philosophie est au cœur de toute pensée scientifique. Les sciences reposent sur un fondement philosophique (logique d'Aristote ; cf Heidegger, Koyré).
Le produit du philosophe est sa vie (Montaigne, Camus). Ce qui maintient la vie, la poursuite d'un bonheur nouveau. Faire de sa vie une expérience [Experiment].
La philosophie ne construit pas mais détruit (cf Vigny sur Voltaire). Inclassable, elle n'est pas une science de l'homme. Elle fait du tort à la bêtise.
Malhonnêteté des philosophes chrétiens à déduire Dieu qu'ils tiennent pour bon et vrai depuis le début (allusion à Descartes dans les Méditations métaphysiques). Manque de rigueur, rage de la généralisation (cf les deux mouvements de la pensée).
Ce qui fait défaut : de nouveaux philosophes. " Je vois venir de nouveaux philosophes, très libres esprits. "


Chez Nietzsche le concept d'esprit libre déborde le strict athéisme (s'applique aux religions, mais aussi aux doctrines socialistes et à la mentalité révolutionnaire). Reprise et dépassement de la devise des Lumières " penser par soi-même " (Voltaire, D'Alembert). L'esprit libre est ce que certains appellent un esprit fort.

Chez Condorcet aussi :
" Ni la constitution française, ni même la déclaration des droits, ne seront présentés à aucune classe des citoyens, comme des tables descendues du ciel, qu'il faut adorer et croire. " (Rapport et projet de décret sur l'organisation générale de l'instruction publique, 20-21 avril 1792).
La critique nietzschéenne de la foi religieuse est faite au nom de la logique (Dieu est " une hypothèse bien trop extrême ") mais aussi, dans le cas du christianisme, au nom de la valeur " vie ". Application pratique, son opinion sur la fin de vie :
Humain, trop humain I, 1878, II " Sur l'histoire des sentiments moraux ", § 80 Le vieillard et la mort : « Abstraction faite des exigences qu'imposent la religion, on doit bien se demander : pourquoi le fait d'attendre sa lente décrépitude jusqu'à la décomposition serait-il plus glorieux, pour un homme vieilli qui sent ses forces diminuer, que de se fixer lui-même un terme en pleine conscience ? Le suicide est dans ce cas un acte qui se présente tout naturellement et qui, étant une victoire de la raison, devrait en toute équité mériter le respect : et il le suscitait, en effet, en ces temps où les têtes de la philosophie grecque et les patriotes romains les plus braves mouraient d'habitude suicidés. Bien moins estimable est au contraire cette manie de se survivre jour après jour à l'aide de médecins anxieusement consultés et de régimes on ne peut plus pénibles, sans force pour se rapprocher vraiment du terme authentique de la vie. — Les religions sont riches en expédients pour éluder la nécessité du suicide : c'est par là qu'elle s'insinue flatteusement chez ceux qui sont épris de la vie. »
Le premier volume de Humain, trop humain Un livre pour esprits libres , dédié à Voltaire pour le centième anniversaire de sa mort (30 mai 1778).


Socialistes

Intérêt de sa critique des socialistes (culture insuffisante) pour comprendre la gauche française en crise. Pas assez d'importance accordée à l'instruction, à la culture (confondue avec le spectacle), aux sciences.

" Égalité de l'enseignement pour tous jusqu'à quinze ans ; la prédestination au lycée par les parents est une injustice. "
Le Voyageur et son ombre, 1879, § 263 : Le chemin de l’égalité.Quelques heures d’escalade en montagne font d’un coquin et d’un saint deux êtres passablement égaux. La fatigue est le plus court chemin pour aller à l’égalité et à la fraternité – et la liberté enfin nous est donnée de surcroît par le sommeil.
Le socialisme est fondé sur la résolution de poser les hommes égaux et d'être juste envers chacun. C'est la moralité la plus élevée (dans l'esprit de N. ce n'est pas un compliment), et le plus grand des mensonges. Cela relève de la décadence.
Victor Hugo : " Il est étrange qu'on oublie que la souveraineté véritable est celle de l'intelligence, qu'il faut avant tout éclairer les masses, et que quand le peuple sera intelligent, alors seulement le peuple sera souverain. " Littérature et philosophie mêlées, " Sur Mirabeau " (1834), VII.
Volonté de puissance = intensification de la volonté de vivre, trait de caractère fondamental des dominateurs, des esprits libres et forts. Moyen contre le socialisme : mener une vie sobre et modeste pour ne pas susciter l'envie.

Les socialistes ont pour la plupart le tempérament sombre, débile [faible], songe-creux, fielleux. Espèce d'hommes la plus myope, la plus sincère, la plus bruyante.

Le socialisme vise à la destruction de la grande intelligence et de la forte individualité : intelligence et individualité correspondent à représentation et volonté (caractère) selon Schopenhauer.

Christianisme latent dans le socialisme [Dolléans]. Le socialiste cherche la raison de son malaise dans la société comme le chrétien la recherche dans ses fautes. Les socialistes en appellent aux instincts chrétiens, c'est leur plus fine habileté.


Les journalistes.

N. les critique depuis 1872 (28 ans).
La philosophie a de précieux d'enseigner le contraire de tout ce qui est journalistique : moment, opinions, mode. Cf André Gide, " J'appelle journalisme tout ce qui sera moins intéressant demain ".
Quiconque a de l'argent et de l'influence peut, de toute opinion, faire une opinion publique.
Le journalisme se substitue à la culture et l'information à l'instruction (à l'étude).
Œuvre de séduction du peuple poursuivie par les journalistes. Menues malhonnêtetés qui égarent l'opinion. Fausse alerte permanente qui détourne vers une fausse direction.
La liberté de la presse met le style et finalement l'esprit à terre. L'abbé Galiani le savait déjà il y a un siècle.

Encore un siècle de journalisme, et tous les mots, et l'esprit lui-même, pueront.

Mépris profond pour ceux qui travaillent dans la presse. Souhaitait une interdiction policière de toute page de journal contenant la moindre faute de langage.

Cite Baudelaire (Mon cœur mis à nu) : la lecture du journal le matin, dégoûtant apéritif.

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La presse a été mal vue par de nombreux auteurs, à commencer par Voltaire.
Marx : " On croirait jusqu'à présent que la formulation des mythes chrétiens dans l'Empire romain n'avait été possible que parce que l'imprimerie n'était pas encore inventée. C'est tout le contraire. la presse quotidienne et le télégraphe qui répand ses inventions en un clin d'œil dans tout le globe fabriquent plus de mythes en un jour qu'on ne pouvait en fabriquer autrefois en un siècle (et ces veaux de bourgeois les gobent et les diffusent). " (Lettre au médecin Ludwig Kugelman, 27 juillet 1871).
Jessica Abrahams et Brice Couturier proposent une déontologie :
1 / Être tout simplement compétents
2 / S’efforcer à la plus grande précision possible.
3 / Cesser de mêler à la relation des faits nos jugements de valeur.
4 / Veiller au pluralisme de l’information, améliorer la diversité d’opinion.
5 / Éviter toute connivence avec le milieu politique.

La connaissance, les sciences :

Pourquoi accéder à la connaissance ? Pourquoi pas plutôt se faire des illusions ?
« Platon [République IX, 580d] et Aristote [Métaphysique I, i, 980b] ont raison de considérer les joies de la connaissance comme le bien le plus désirable, – à supposer qu’ils veuillent exprimer là une expérience personnelle et non générale : car pour la plupart des gens, les joies de la connaissance comptent parmi les plus faibles et se situent bien au dessous des joies de la table. »
Préludes de la science : magie, alchimie et astrologie.

Origine des sciences :

Ces Grecs d'exception qui créèrent la science. Histoire la plus héroïque de l'esprit humain (cf le titre du mathématicien Jean Dieudonné). La pensée philosophique peut être décelée au cœur de toute pensée scientifique. Toutes les sciences reposent sur le fondement général du philosophe. Il n'y a pas de philosophie en a parte, coupée de la science. On pense pareillement ici et là.

Comme mathématicien, Thalès s'était fermé à tout ce qui est mystique ou allégorique. Répugnance pour le mythe.

Je sais si peu de choses des résultats de la science. Et pourtant ce peu me semble déjà inépuisablement riche pour éclairer l’obscur et pour la mise à l’écart des façons primitives de penser et d’agir.
" Vive la physique ! Et davantage encore ce qui nous y contraint – notre probité ! ". cf " Ce n'a été qu'avec beaucoup de peine que les Écoles ont enfin osé admettre une Physique qu'elles s'imaginaient être contraire à celle de Moïse. " D'Alembert.
Chaque pas en avant dans la connaissance résulte de la probité envers soi (honnêteté intellectuelle). 

La connaissance affaiblit  l'action, car l'action exige une part illusion (notamment l'action politique).

C'est sur la méthode que repose l'esprit scientifique ; les découvertes les plus précieuses, ce sont les méthodes. La coexistence pas trop méfiant / méfiant engendre la probité dans la République des savants.

Les sciences se sont ralliées à la philosophie d'Épicure (les atomes et le vide) et ont réfuté le christianisme. Religion et sciences vivent sur des astres différents. Là où l'être humain cesse de connaître, il commence à croire. Cf André Gide : " Cesse de croire et instruis-toi ".

La pensée philosophique est toujours sur les traces des choses les plus dignes d'être connues. La science moderne a pour but aussi peu de douleur que possible, une vie aussi longue que possible.

" L'homme à convictions n'est pas l'homme de la pensée scientifique ; plus de respect pour les savants ! À bas tous les partis ! "

Il y a un antagonisme entre les domaines scientifiques particuliers et la philosophie.
La philosophie, comme l'art, vise à donner le plus de profondeur et de sens possible à la vie et à l'action.
Dans les domaines scientifiques, on cherche la connaissance et rien de plus.


Éducation culture
Condorcet : « Tous les individus ne naissent pas avec des facultés égales […] En cherchant à faire apprendre davantage à ceux qui ont moins de facilité et de talent, loin de diminuer les effets de cette inégalité, on ne ferait que les augmenter. » (Nature et objet de l’instruction publique, 1791)
" En avril 1792, Condorcet présente au nom du Comité d'instruction publique de l'Assemblée législative un projet de réforme du système éducatif visant à créer un système hiérarchique d'instruction, dirigé et contrôlé de manière indépendante par les hommes de savoir qui agiraient comme gardiens des " Lumières " et qui garantiraient les libertés publiques. Les pirncipales dispositions du projet sont jugées contraires à l'égalité et à la vertu républicaines, on y voyait une tentative pour remplacer subrepticement la tyrannie institutionnelle des prêtres par celle d'une aristocratie de savants. Avec son système hiérarchique d'instruction couronné par un Institut national, la loi générale sur l'éducation, finalement adoptée par la Convention le 3 brumaire an III (25 octobre 1795), s'inspirait ouvertement de Condorcet.

La culture doit à la fois être transportée dans des cercles de plus en plus vastes, abandonner ses plus hautes prétentions à la souveraineté, et se soumettre comme une servante à la vie de l'État. (1872)


C / MON INDEX

jeudi 13 octobre 2016

LA CONNAISSANCE OUVERTE ET SES ENNEMIS



« L’opinion est une croyance qui a conscience d’être insuffisante subjectivement aussi bien qu’objectivement. Quand la croyance n’est suffisante que subjectivement, et qu’en même temps elle est tenue pour objectivement insuffisante, elle s’appelle foi. Enfin, celle qui est suffisante subjectivement aussi bien qu’objectivement s’appelle savoir. La suffisance subjective s’appelle conviction (pour moi-même), la suffisance objective, certitude (pour chacun). »
Emmanuel KANT, Critique de la raison pure, " II Théorie transcendantale de la méthode ", chapitre II " Canon de la raison pure",, troisième section " De l'opinion, du savoir et de la foi "; traduction Alexandre Delamarre et François Marty, Paris : Gallimard, 1980, collection « Bibliothèque de la Pléiade », pages 1377-1378.


§ I /   Les obstacles à la probité ou à l'objectivité, c'est-à-dire notamment à la possibilité de prendre connaissance d'un texte sans y ajouter des interprétations, à la capacité de reconnaître des faits établis, demeurent (l'ignorance pure mise à part) l'esprit de parti et l'esprit de système, deux antagonistes de l'esprit d'examen ; tout esprit totalitaire, esprit asservi, cumule ces handicaps et suggère une appartenance au troisième et dernier type hésiodien, celui de l'esprit faux. Après le nazisme et le communisme, voilà que nous devons faite face à la correction politique (ou politiquement correct), héritière du stalinisme, qui monte en puissance ; - et enfin à l'islam(isme) assorti de son terrorisme.


I - Les traits principaux du totalitarisme, repérés notamment par Hannah Arendt (1906/1975) et Raymond Aron (1905-1983), et qui s'appliquent de plus en plus à la " correction politique " , m'apparaissent être les suivants :

I / A/ Idéologie officielle et parti ou religion unique dont les organisations (syndicats, mouvements de jeunesse, associations cultuelles et culturelles) sont à la fois concurrentes et libres dans l'État (1).

I / B/ Pénétration des activités sociales avec exigence de participation intense des adultes et jeunes aux diverses manifestations, fêtes et journées, rites ; suppression de la barrière entre vie publique et vie privée.

I / C/ Violence physique utilisée en politique comme moyen de lutte contre l'ennemi (classe, peuple, race, religion, opposants) ; victimes en grand nombre. Relisons Albert Camus :

"De quelque manière qu’on tourne la question, la nouvelle position de ces gens qui se disent, ou se croient, de gauche, consiste à dire: il y a des oppressions qui sont justifiables parce qu'elles vont dans le sens, qu'on ne peut justifier, de l'histoire. Il y aurait donc des bourreaux privilégiés, et privilégiés par rien. [...] C’est une thèse que, personnellement, je refuserai toujours. Permettez-moi de lui opposer le point de vue traditionnel de ce qu'on appelait jusqu'ici la gauche : tous les bourreaux sont de la même famille." (2).

Pour Albert Camus, l'emploi de la violence en politique ne pouvait se justifier en aucun cas.

I / D/ Abolition de la liberté d'expression et de la liberté d'opinion, criminalisation, voire  psychiatrisation, des pensées dissidentes.

I /E / Valeurs communes : le corps, la force physique, le sport. L'opposition de la force et du savoir, qui préfigure celle de l'idéologie totalitaire et de la connaissance ouverte, fut repérée par les philosophes présocratiques ; Xénophane de Colophon (vers -570/-460) écrivait :

"Ma science prévaut sur la force des hommes [...] Ce n'est pas à bon droit qu'on préfère la force à la science, en laquelle est sise la valeur." (3).


   Selon le physicien Werner Heisenberg (1901-1976), la force supérieure de la culture occidentale réside dans la relation, établie depuis les Grecs, entre l'énoncé de la question de principe et l'action ; d'où l'intérêt de puiser aux sources antiques pour les travaux d'aujourd'hui. ("Les rapports entre la culture humaniste, les sciences de la nature et l'Occident", in La Nature dans la physique contemporaine, Gallimard, 1962, collection Idées.)



  Donnons ici quelques définitions de la culture classique ou académique : apprendre à calculer, à penser causalement, à prévenir, à croire à la nécessité (Frédéric Nietzsche) ; le processus de symbolisation d’un groupe social (Pierre Kaufmann) ; l’ensemble des œuvres de l’esprit humain (François Furet). Mais on entend aujourd’hui plutôt par culture une appartenance héritée du simple fait de la naissance dans une civilisation donnée, une identité (Robert Legros).

  À l’opposé de la valorisation du savoir, les régimes totalitaires ont toujours privilégié les compétitions sportives et le militarisme. En ce qui concerne le savoir, c'est l'opposition entre les idéologies, de classe, de race, de religion ou de dominés, et le savoir objectif, si j'ose ce pléonasme, opposition qui réalise un dualisme épistémologique, que je repère comme un trait totalitaire essentiel.


I / F/ Sentiment excessif de leur importance inculqué aux enfants, embrigadement de la jeunesse.


§ II / A  Dualisme épistémologique : théorie des deux sciences (aryenne/juive, prolétarienne/bourgeoise), des deux cultures, des deux logiques, voire des deux pensées, théorie elle aussi commune à ces deux totalitarismes (4) majeurs du XXe siècle, et présente, on le verra, chez un de leurs successeurs, ce politiquement correct, ou PC, ou mieux correction politique, dont la mécanique monte inexorablement en puissance ; l'autre successeur étant l'islamisme.

   La question a pu être posée : le christianisme de la période inquisitoriale (1233 - fin XIVe siècle, en France), l’islam actuel, sont-ils assimilables à un totalitarisme, comme semblait le penser Ernest Renan ? « Le christianisme, avec sa tendresse infinie pour les âmes, a créé le type fatal d'une tyrannie spirituelle, et inauguré dans le monde cette idée redoutable, que l'homme a droit sur l'opinion de ses semblables » ; et sur l’islam : « le fanatisme […] le dédain de la science, la suppression de la société civile » ((Ernest Renan, L'Avenir religieux des sociétés modernes, 1860, III ; De la part des peuples sémitiques …, 1862). Jean-Jacques Rousseau décelait une affinité entre christianisme et tyrannie : « Le christianisme ne prêche que servitude et dépendance. Son esprit est trop favorable à la tyrannie pour qu’elle n’en profite pas toujours. Les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves; ils le savent et ne s’en émeuvent guère. ». (Du Contrat social, 1762, IV, 8).

  Quid de la Révolution française après 1792, qui n'avait pas besoin de poètes ni de savants -- croyait-elle -- qui guillotina André de Chénier et Lavoisier, qui emprisonna Condorcet, qui, en somme, reprit avec brutalité les méthodes de l’Inquisition et des papes. « À beaucoup d'égards, la Révolution française a correspondu à une sorte de purge à la russe », écrivait l'ethnologue Robert Jaulin dans sa conclusion de L'Univers des totalitarismes (Paris : Loris Talmart, 1995).

  Les mythes fondateurs de l’islamisme sont aujourd’hui celui de la terre d’islam, celui de l’unité de la nation islamique, celui de la guerre sainte et celui de la régénération religieuse (cf Yves Charles Zarka, "Que s’est-il passé le 11 septembre 2001 ?", Cités – Philosophie, Politique, Histoire, n° 8, novembre 2001) ; or une société ouverte se fonde sur une culture qui, loin d’être réduite à des mythes, est largement ouverte à la science, au droit, à la philosophie et à l’art.

   Les religions abrahamiques asiatiques opposent une méthode particulière de lecture, l'exégèse, notamment chrétienne, à la philologie classique. Mais avant de lire entre les lignes, il faudrait savoir lire les lignes. Avec le post-modernisme, apparaît enfin l'opposition de deux conceptions de l'école, l'apprentissage des pédagogues , qui place l'enfant au centre du système éducatif - opposé à l'enseignement des professeurs ; les partisans de l'apprentissage parlant à cette occasion d'un "changement de paradigme".


Selon des propos rapportés d'Adolf Hitler,

   "La science est un phénomène social [...] Le slogan de l'objectivité scientifique n'est rien d'autre qu'un argument inventé par les chers professeurs qui désiraient se soustraire au contrôle de la puissance étatique, alors que ce contrôle est indispensable. [...] Il existe bel et bien une science nordique et une science national-socialiste et elles doivent s'opposer à la science judéo-libérale." (Hermann Rauschning, Hitler m'a dit, Aimery Somogy, 1979, chapitre XV. [Gespräche mit Hitler, 1939]. Traduction revue par Cl. C.)


  Jacques Derrida pensait que « les nazis voulaient aussi éradiquer, d’une certaine façon, la science elle-même [et pas seulement la psychanalyse], le principe "universaliste" et "abstrait" de la science » que l'on doit aux Grecs anciens ; cf Jacques Derrida/Élisabeth Roudinesco, De quoi demain …Dialogue, Paris : Fayard/Galilée, 2001, page 307 ; cet ouvrage à quatre mains ignore les problèmes de sécurité, de clash des cultures, d’éducation et d’écologie et ne cultive que l’obsession de l’antisémitisme, notamment « inconscient » : on croirait lire Augustin : « Comme nous savons quels sont sur cela vos véritables sentiments, nous ne pouvons ignorer en quel sens vous avez dit ces paroles » (Contre Julien, IV, iii, 29).


II / B / La distinction nazie entre deux formes de connaissances, cette « sociologie de la science », se retrouve chez les marxistes français, dont le très influent Jean Desanti (1914-2002) :

« Comment peut-on parler de science sans citer une seule fois le nom du plus grand savant de notre temps, du premier savant d’un type nouveau, le nom du grand Staline ? »
Victor Joannès, responsable communiste, en 1948. Cité après repentir par Jean-Toussaint Desanti dans Dominique Desanti, Les Staliniens, Paris, Fayard/Marabout, 1975, page 362.

Avant repentir : "La science est la connaissance objective des lois de la nature. Mais cette objectivité est le fruit de la lutte, de l'histoire, de la société."
"L'opposition de la science bourgeoise et de la science prolétarienne [...] reflète simplement ce fait que la pratique bourgeoise et la pratique prolétarienne sont contradictoires."
"Aujourd'hui les mêmes mots ont un sens contradictoire, selon que ce sens est celui auquel s'attache encore la classe qui meurt, ou au contraire celui que forge la classe qui va de l'avant, la classe ouvrière. Le mot "science" ne fait pas exception."
"La science prolétarienne est aujourd'hui la véritable science [...] Les nouveaux et modernes Galilée s'appellent Marx, Engels, Lénine et Staline" (Jean Desanti).
"La véritable science est dans le camp de la classe ouvrière, de la révolution, de l'Union soviétique, de Staline." (a)

a. M. Darciel [H. Provisor], J.-T. Desanti, G. Vassails : "Science bourgeoise et science prolétarienne", La Nouvelle Critique, juillet-août 1949, pages 32-51.
Laurent Casanova, Jean Desanti, Gérard Vassails, Francis Cohen, Raymond Guyot, Science bourgeoise et science prolétarienne, LNC, 1950.

Voir aussi Louis Aragon, "De la libre discussion des idées", Europe, octobre 1948 : "la victoire de Lyssenko est [...] une victoire de la science". Aragon, c’est « la force d’un Lénine et la logique d’une guillotine », disait déjà André Germain en 1924 (La Revue européenne, n° 22).

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ALTHUSSER : « Je commençais à me douter de son suivisme [celui de Desanti] quand je le vis emboîter le pas à Laurent Casanova, corse comme lui, dans toutes ses manipulations politiques de la science bourgeoise et de la science prolétarienne, en laquelle jamais je ne tombai. Chaque fois que je rencontre Victor Leduc, alors un cadre important aux "intellectuels" du Parti, il me rappelle ma position dans les discussions de ce temps : " Tu étais contre l'opposition des deux sciences, et tu étais pratiquement le seul de ton avis chez les intellectuels du Parti."
   Les ouvriers s'en foutaient tout naturellement. Ce que je sais, c'est que, pour sa honte, Touki [son prénom pour les intimes] écrivit "sur commande", comme il le dit plus tard, un invraisemblable article théorique dans La Nouvelle Critique, pour "fonder" (toujours la même affaire) la théorie des deux sciences dans la lutte des classes. Personne ne lui demandait en conscience de désavouer publiquement sa conscience et sa culture philosophiques. Mais il le fit et n'avait pourtant pas l'excuse d'un procès au Conseil communal. » L’Avenir dure longtemps suivi de Les faits, XV, Paris : Stock, 1992. Réédité par Flammarion en collection Champs-essais en 2013.

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Dualisme épistémologique aussi chez Jean-Paul Sartre, avec sa critique de l'objectivisme bourgeois :

« Gide nous a libérés de ce chosisme naïf [de la deuxième génération symboliste] : il nous a appris ou réappris que tout pouvait être dit – c'est son audace – mais selon certaines règles du bien-dire – c'est sa prudence. De cette prudente audace procèdent ses perpétuels retournements, ses oscillations d'un extrême à l'autre, sa passion d'objectivité, il faudrait même dire son « objectivisme » – fort bourgeois, je l'avoue –, qui le fait chercher la Raison jusque chez l'adversaire et se fasciner sur l'opinion d'autrui. » ("Gide vivant", Les Temps modernes, mars 1951).


§ III -  Parmi les conséquences dans les différents domaines de la philosophie de cette singulière sociologie de la connaissance, ou sociologie de la culture, qui considère donc l'objectivité scientifique comme relevant bien plus du sociologique plus que du logique, et mettant ainsi en cause le statut de la connaissance dans les sociétés occidentales, on pense tout d'abord à l'opposition entre l'histoire dite bourgeoise et le matérialisme historique des marxistes. Il y eut aussi un dualisme logique : la dialectique, qui admet et promeut le contradictoire, l’identité des contraires, le raisonnement circulaire, et que Lénine appelait, a-t-on dit, "l'algèbre de la révolution", est opposée à la logique classique qui exigeait et exige toujours la non-contradiction. En 1947, Jean Kanapa opposait le « rationalisme des Facultés de philosophie, confit, desséché et momifié, simple précepte épistémologique » au « rationalisme total, vivant, dialectique ». Mais Staline finit par être obligé, vers 1950, de réintroduire l'enseignement universitaire de cette logique classique. Dualisme biologique aussi, au moins le temps que dura la renommée de Mitchourine et Lyssenko, négateurs de l'hérédité. Quant au dualisme linguistique (ébauché par Victor Hugo ...), un temps envisagé, il fut écarté, en 1950, par l'oukaze de Staline : la langue n'est pas une superstructure, elle n'émane pas de la bourgeoisie (J. Staline, 1879-1953, Le Marxisme et les questions de linguistique, Paris : Éditions sociales, 1951) – mais une « guerre du genre des mots » se trouve pratiquée par le mouvement PC (politically correct), notamment par ses composantes féministe et homosexuelle, cette dernière s’incarnant actuellement dans une « Interassociative lesbienne, gaie, bi et trans (LGBT) ».


   On a discuté, ces dernières années, du bien-fondé d’un parallèle entre nazisme et stalinisme : « si je crois qu’il ne faut pas céder à la symétrisation ce n’est donc pas pour signifier que le goulag serait moins "grave" que la Shoah », écrivait le philosophe Jacques Derrida. La réflexion critique compare « ce qui est comparable, à savoir la destruction massive de dizaines de millions d’êtres humains » et reconnaît que les deux régimes totalitaires sont fondés sur « une fausse conception de l’homme, génératrice, dans leurs applications historiques, de crimes de masse qui n’ont pas été seulement de l’ordre de l’idée. » (Jacques Derrida/Élisabeth Roudinesco, op. cit., page 137 ; Jean-François Mattéi, La Barbarie intérieure. Essai sur l'immonde moderne, Paris : PUF, 1999, page 247. Voir aussi Stéphane Courtois, "Crimes communistes : le malaise français", Politique Internationale, n° 80, été 1998, pages 365-376.).

  Jean-François Mattéi considérait que la dissimulation de la barbarie stalinienne (« Petit père des peuples », libération humaniste) est plus grave logiquement et intellectuellement (communication personnelle en 2000). L’examen des seuls aspects épistémologiques de ces deux idéologies renforce en tout cas la thèse de la légitimité du parallèle ; l’extension au christianisme confirme l’hostilité des trois totalitarismes occidentaux, qu’ils relèvent d’une foi religieuse ou d’une conviction idéologique, au pluralisme et à la connaissance ouverte. On peut désormais y ajouter l'islamisme.


§ IV -  Le mouvement PC prolonge en la renversant la sociologie de la science (on pourrait aussi parler de "sociologie de la littérature") des totalitaristes ; les élites occidentales blanches, mâles, hétérosexuelles et leurs œuvres de culture, voilà l'ennemi désormais proposé aux masses et aux pseudo-élites qui s'en détachent péniblement, aux communautés et à leurs porte-parole. L'ethnicisation de la culture, de l'enseignement public, est envisagée par les tenants les moins extrémistes du culturalisme tiers-mondiste ; un exemple en est les tentatives pour revenir sur notre laïcité (pourtant bien incomplète), pour financer et organiser, malgré tous les risques que cela présente, la religion islamique au pays de Voltaire ; un autre, l'obligation d'apprendre le corse en Corse. Comme l'expliquait Annie Kriegel dès 1985,

   "Tout se passe en vérité comme si le déclin et la défaite du marxisme qui avait eu, lui, la prétention d'imposer la classe, la lutte des classes, la mission émancipatrice de la classe ouvrière comme mode unique de la structuration et de la stratification sociale, comme "moteur de l'histoire", n'avait donné sa chance, à gauche, qu'à un autre manichéisme élisant l'ethnie -- expression pudique, équivalent respectable du concept de race -- comme principe organisateur de la société en général et de la société de l'avenir en particulier. Encore la classe jouit-elle d'attributs qui sont ceux d'une société relativement moderne. Tandis que la race, hors des sociétés les plus archaïques, n'est plus qu'un concept tout à la fois scientifiquement récusé et socialement redoutable" ("Une vision panraciale", Le Figaro, 2 avril 1985.).


   Dans la revendication d'égalité juridique permanente entre homosexuels et hétérosexuels, l'encouragement au coming out, la chasse aux homophobes et les tentations ou actions d'outing, il y a une indistinction imposée entre vie publique et vie privée et une indifférence à la liberté ; cette confusion entre l’ordre public, au sens juridique du terme, et la sphère privée est caractéristique des totalitarismes ; elle est aussi une des causes des difficultés actuelles de l’institution scolaire. Enfin, la promotion démesurée du sport (traînant derrière lui la pub et la prospère médecine sportive …) et de la violence – au cinéma et à la télévision  – manifeste que nous régressons d'une civilisation du savoir à une société dont la force physique est une des principales valeurs, avec le pouvoir financier ; d'où le rapprochement avec le totalitarisme. Mais si l’idéologie PC commence effectivement à exercer une influence négative sur le savoir, une étatisation de la pensée, il lui manque encore l’organisation de l’enthousiasme. Voir le parallèle entre le soviétisme et le fascisme décrit par Élie Halévy, « L’Ère des tyrannies », Bulletin de la Société française de Philosophie, séance du 28 novembre 1936, pages 181-253. Article développé dans l’ouvrage L’Ère des tyrannies. Ètudes sur le socialisme et la guerre, Paris : Gallimard, 1938 (ouvrage hélas non consulté).

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   Dans l'ordre épistémologique, un nouveau dualisme historique apparaît donc ; à la fin du deuxième millénaire, le matérialisme historique échappait aux règles de la connaissance et de la logique ordinaires ; aujourd'hui, la mémoire collective à usage politique et communautaire récuse le savoir, et plus précisément l'histoire méthodique et objective, jusque dans l'enseignement, au nom du principe « tout est politique » ; il semble que l'on suive le slogan du Parti dans 1984 de George Orwell : "Who controls the past controls the future : who controls the present controls the past". Dans ce qui est bien davantage une mutation qu'un déclin du marxisme, le sélectif "devoir de mémoire" de l'individu communautaire prend la place de la "prise de conscience" proposée au prolétaire ; il entraîne une surenchère permanente dans la culpabilisation collective des mononationaux (par opposition aux bi-nationaux), une dérive intolérante dans l'opinion et les médias les plus engagés (Voir Paul Yonnet, " Sur la crise du lien national ", Le Débat, n° 75, mai-août 1993, pages 132-144.). En revanche, comme le remarqua Jacques Bouveresse, l'abandon du marxisme n'est l'objet d'aucun commencement de réflexion de la part de ses anciens fidèles (mais l’ont-ils véritablement abandonné ? On peut en douter).


§ V -  Le dualisme logique prend en sociologie la forme du constructionnisme dont un des partisans, Philippe Corcuff, tente désespérément d'élaborer une logique autre que celle du raisonnement classique en introduisant un "raisonnement circulaire" (Le Débat, n° 103, janvier-février 1999, page 117), qui rejoint la "logique" hégélienne de l'identité de l'identité et de la différence (et, avant Hegel, le second Pascal, celui du manuscrit inachevé des Pensées).

On retrouve la circularité chrétienne chère aux papes Jean-Paul II et Benoît XVI : la foi en Dieu fondée sur le témoignage de Dieu, la vérité de la Révélation réservée à ceux qui croient en Dieu, la raison et la foi qui ne peuvent se contredire car [sic] elles viennent toutes deux de Dieu (Voir les §§ 9, 15 et 43 de la Lettre encyclique de Jean-Paul II, Fides et Ratio [La foi et la raison], 15 octobre 1998).

Philippe de Lara, dans sa réponse à Corcuff, relevait que
"si grandioses que soient ces tentatives, elles butent sur le mur du non-sens" ("Nouvelle sociologie ou vieille philosophie", Le Débat, n° 103, janvier-février 1999, pages 121-129 ; la vieille philosophie en question est la dialectique hégéliano-marxiste.)


   Pour maintenir à tout prix l'erreur marxiste, on devrait changer le critère d'appréciation, ici, rien de moins que la logique ... L’idée que l’on a de ce qui doit être fausse alors la vision de ce qui est.  Le réel passe en jugement devant l'irréel.

  Maurice Merleau-Ponty soutenait que le marxisme ne critique la pensée formelle « qu’au profit d’une pensée prolétarienne [souligné par Cl. C.] plus capable que la première de parvenir à l’"objectivité", à la "vérité", à l’"universalité", en un mot de réaliser les valeurs du libéralisme. » (Humanisme et terreur, Paris : Gallimard, 1947, deuxième partie, chapitre I).


   Un cas particulier du multiculturalisme, que nous proposons d'appeler "biculturalisme interne", est la valorisation post-moderne de la "culture" et de la "créativité" des couches populaires, des jeunes, dans un État de tradition républicaine, valorisation évidemment associée à l'anti-intellectualisme. Ainsi les cafés-philo, créés par le trotskyste (lambertiste) Marc Sautet (1947/1998), développèrent-ils à leur tour une théorie des deux philosophies : d'un côté la philosophie universitaire, muséale, poussiéreuse, érudite ; de l'autre, la "philo" populaire, créative, originelle (c'était, quasiment, Socrate sur l'Agora, Socrate et l’Agora enfin harmonieusement réunis ...). En 1997, un des participants au café-philo L'Escholier, (place de la Sorbonne) Jacques Diament, autodidacte, se flattait publiquement de ce qu'il n'avait pas eu l'esprit « déformé » par les études universitaires, soit à peu de choses près ce que confiait Adolf Hitler à Rauschning (chapitres XV et XVI) : "Je remercie mon destin de ce qu'il m'a épargné les œillères d'une formation [Bildung] scientifique" ; " Je ne veux aucune éducation intellectuelle [keine intellektuelle Erziehung] ". Voir aussi dans le même sens Mein Kampf [Mon combat], tome II, chapitre 2 : "L'instruction scientifique viendra en dernier.").

Cette émergence d’une haine anti-intellectuelle que l’on croyait réservée aux régimes totalitaires confirme que la correction politique est révélatrice de l’essor d’un nouveau totalitarisme. Sous ce rapport, l'islam n'est pas mieux loti, lui qui n'admet d'autres connaissances qu'utilitaires.


§ VI -  Dans cet affrontement entre deux conceptions de la culture, le savoir universitaire passe en jugement devant la "culture" populaire des jeunes (voir sur ce blog "Le déclin du savoir"), des ignorants relevant du type III hésiodien, devant les médias les plus généralistes aussi, ce qui est quasiment comme le réel passant en jugement devant l'irréel. Niant la diversité des aptitudes intellectuelles, le sociologue Pierre Bourdieu produisit la thèse du "racisme de l'intelligence". L'autorité en matière de culture semble vient de plus en plus d'en bas (trait spécifique des totalitarismes) : spectacles, musiques et bruits divers, sport, look, tags, jeux télévisés, tout peut désormais être dit "culturel" par n'importe quel homme politique, pédagogue, journaliste ou militant associatif, par le biais des modes, avec le relais de l'orchestration médiatique et mercantile, dans un " contentement de soi arrogant autant que stupide " (Cornélius Castoriadis). Le savoir, lui, est repoussé hors de l'espace public, au nom de la démocratie radicalisée (nouvelle "pensée unique") et de la supposée légitimité de la parole spontanée de chacun ; cf. Alain Renaut, Sartre, le dernier philosophe, Paris : Grasset, 1993, avant-propos ; Jean-François Mattéi, La Barbarie intérieure, chapitre V).

   Hors de l'enseignement aussi, ce qui est plus inquiétant, puisque les cours donnés au lycée doivent désormais être brefs (surtout pas de "prise de tête"!), que l’explication, qui était le centre et la raison d’être du cours classique, est désormais bannie, et que les élèves sont officiellement encouragés à s'exprimer plus qu'à étudier, à construire eux-mêmes leur savoir plutôt qu'à acquérir et assimiler les connaissances et méthodes établies ; c’est une dérive par rapport aux « méthodes actives » qui faisaient place aux questions et au désir de savoir des élèves. La devise de la pédagogie moderne semble être devenue : « Pourquoi enseigner quelque chose plutôt que rien ? » (Adrien Barrot, ancien élève de l'École Normale Supérieure [Ulm, 1988], agrégé de philosophie, L'Enseignement mis à mort, Paris : E. J. L., 2000, collection Librio, page 73).

   Certains ont appelé cela "la fin de l'école républicaine". D'autres, comme François et Liliane Lurçat, y ont vu un pas "vers une école totalitaire", école dont la finalité n'est plus d'enseigner des contenus, mais bien de réaliser de façon non républicaine un changement de société, une « transformation sociale » par le biais de la destruction de la culture classique (la table rase) et l'imposition de cette "culture commune" qui « garantit la cohésion sociale et évite l'exclusion » (Philippe Meirieu, Rapport d'étape, principe 8).

  Exit le rapport au savoir, la rigueur intellectuelle, et notamment, en maths, les démonstrations systématiques (les programmes oscillent entre « on justifiera » et « on admettra »). Les lycéens ont certes davantage d'informations sur le monde que jadis, mais ils le comprennent moins, ils en savent moins, car des informations juxtaposées ne font pas un savoir. L’intérêt de la compréhension du monde physique (pourquoi le ciel est-il bleu plutôt que rouge ou vert ? par exemple), en particulier, est trop souvent sous-estimé.


   Sans doute faut-il voir là, plus que les prémices d'une déviation totalitaire de notre république, une dérive effectivement en cours, qui tend à évacuer le travail intellectuel classique, ses instruments et les règles traditionnelles du débat intellectuel – non seulement on ne pourrait plus écrire de poésie après Auschwitz (injonction exorbitante de Theodor Adorno), mais il y aurait une logique d'avant Auschwitz et une logique depuis Auschwitz – .Noam Chomsky notait :

« Dans certains milieux intellectuels français, les principes fondamentaux de toute discussion – à savoir, un respect minimum des faits et de la logique – ont été pratiquement abandonnés » (Réponses inédites, Interview non publiée, § 8, Cahiers Spartacus, n° 128, 1984).

  Au lieu de discuter des opinions, des informations et des connaissances qui les fondent, on déconsidère ceux qui défendent ces opinions et on présente ces informations en remontant à l’extrême droite, voire au nazisme (Gabriel Cohn-Bendit fit du nazisme l'enfant naturel de la culture allemande - Ce soir ou jamais, France 3, 8 avril 2010) ; jamais bien sûr au stalinisme, cette mémoire étant, on le sait, hémiplégique.


   L'existence d'une connaissance désintéressée, de type aristotélicien, est niée, la dérive tend à nous couper des sources anciennes de notre civilisation et de notre langue en appliquant avec succès le vieux slogan internationaliste : "Du passé faisons table rase [...] Nous ne sommes rien, soyons tout !". Le refus des critères d'admission et de la sélection, les slogans "Une place en fac, c'est un droit", la validation des acquis professionnels, visent tout simplement à imposer l'égalitarisme dans les faits par le moyen d'un maximalisme de l'égalité dans les revendications. Ce changement de tactique par rapport à la préparation du grand soir de la révolution s'accompagne d'un changement de vocabulaire : le but est désormais la transformation, comme on a pu l'entendre dire aux cérémonies du 150e anniversaire du Manifeste du parti communiste.

  Olivier Mongin et Joël Roman ont perçu ce phénomène qu’ils ont appelé "populisme théorique" (" Le populisme version [Pierre] Bourdieu ou la tentation du mépris ", Esprit, n° 244, juillet 1998). Un mauvais usage des nouveautés technologiques (Internet), où le meilleur côtoie le pire, ainsi que la pression des médias les plus médiocres, apportent leur concours à ce déplorable résultat. Est en bonne voie d'achèvement le programme de mai 1968, que formulait ainsi un gréviste parisien : « Le savoir, c'est fini. La culture, aujourd'hui, ça consiste à parler. » (propos rapportés par Philippe Labro).


§ VII -  Une activité théorique n'est objective que dans la mesure où elle est ouverte à la discussion libre entre pairs (pairs d'intelligence et de travail) ; c'est cette discussion – et non le cours de l’histoire – qui produit l'objectivité. La disqualification des contradicteurs en tant qu'ennemis ou suspects par les "vigilants" (qui se croient infaillibles) évite d'avoir à leur répondre :

« Le populisme recycle quelquefois des thèmes suspects auxquels il donne une douteuse respectabilité » (Thomas Ferenczi dans Le Monde) ;

échappatoire à cette intersubjectivité pourtant seule fondatrice de la raison : avoir raison, c'est savoir rendre raison de ce que l'on sait. La pensée grecque et son logos, la raison, sont désormais mis en accusation, disqualifiés, en tant que responsables des crimes attribués à l'esclavagisme, au colonialisme ou au nazisme, par les démocrates maximalistes, radicaux, et aussi par certains intégristes religieux. Voir l'émission "Source de vie", sur France 2, le 6 août 2000, avec Edouard Valdman (auteur de Le Retour du saint) ; The Pink Swastika, tentative d'attribuer, à la suite de Maxime Gorki, l'origine du nazisme aux homosexuels ; voir aussi les propos de Philippe Meirieu dans L’École ou la guerre civile, Paris : Plon, 1997, et ceux cités par J.-F. Forges dans Éduquer contre Auschwitz, histoire et mémoire, E.S.F., 1997.

   Cette mise en cause, soit dit en passant, on est davantage surpris de la trouver, indirectement, chez Hannah Arendt qui, dans What is Freedom ?, attribua à tort la priorité de la découverte du conflit intérieur entre la raison et la volonté à Paul de Tarse (Romains, VII, 15) alors que la connaissance de ce conflit est attestée chez les Grecs anciens (Euripide, Médée, vers 1077-1080) et les Latins (Ovide, Métamorphoses, VII, 20).


  Cette nouvelle "loi des suspects" permet aux militants et aux hommes de médias d'échapper complètement à l'exigence de compétence et les encourage à parler "librement", c'est-à-dire sans savoir : l’homme de médias PC ne rectifie pratiquement jamais ce qu'il a dit ou écrit sans savoir et avec bonne conscience (politique), fort de son idéologie citoyenne ; élèves et parents d'élèves prétendent désormais juger les professeurs et les contenus des programmes scolaires, voire en décider. Échappant à la fois à la procédure contradictoire et à la condition de qualification, ces vigilants médiatiques, amateurs ou professionnels, se veulent seuls juges de ce qui est exprimable et de ce qui ne l'est pas (élucubrations, propos nauséabonds, dérapages, etc.) selon la conformité ou non des propos tenus à la vulgate du politiquement correct.


   Les atteintes systématiques aux libertés d'information, d'expression et de penser (dont je parle ailleurs) sont un trait commun des totalitarismes. On fut donc fort surpris de cette lecture imposée aux chercheurs du rez-de-jardin de la BnF, à chaque utilisation, d'une Charte du bon usage des postes informatiques à la BnF qui indiquait que

" L'utilisation des postes informatiques doit s'effectuer dans le respect des dispositions légales en vigueur réprimant notamment le racisme, le révisionnisme, la pédophilie et la diffamation. "

   Le trafic de drogue, l’espionnage, le proxénétisme ou le grand banditisme seraient-il anodins ? Et pourquoi ne pas disposer ces avertissements devant les postes téléphoniques ? Si vous ne daigniez pas cliquer sur « J'ACCEPTE », tout s'éteignait ...

 * * * * *

   Les accusations d'élitisme, d'incorrection politique ou d'antisémitisme ne sont jamais discutées "en contradictoire", l'accusé est d'avance coupable et condamné, par un discours de haine et d'ignorance crasse, et ce qu'il dit est décrété, tout à fait à la façon des théologiens chrétiens du Moyen-Âge parlant du péché de sodomie, "tellement horrible qu'on ne peut l'entendre". La discussion est refusée, une "autorité morale" demande le silence sur l'œuvre coupable, le combat contre les "élucubrations" et autres "atteintes à la dignité humaine" est revendiqué, attitude qui se rencontre assez souvent sur Internet : certains sites ont  un bouton de dénonciation à côté de chaque commentaire ; plus besoin de lettre anonyme ...

   Ce comportement militant, appelé radicalisme démocratique ou encore citoyennisme, selon Philippe Muray (1945-2006), qui bafoue à la fois l'exigence antique et humaniste de connaissance rationnelle, la liberté d'information (trop souvent confondue avec la liberté de la presse écrite) et les droits de la défense, au profit du combat, de la polémique intimidatrice et de la suprématie des positions dites clean, monte en puissance et promet de devenir un totalitarisme conséquent ; Luc Ferry et Alain Renaut eurent raison de voir dans le totalitarisme « le phénomène politique de ce siècle » et non du seul demi [XXe] siècle. Relèvent déjà de l'incorrection politique : l'élitisme républicain de Condorcet, l'anticléricalisme républicain du début du siècle, l'enseignement humaniste, la laïcité traditionnelle, la répulsion à l'égard de la délinquance et des "incivilités", les réticences vis-à-vis de l’organisation par l’État français de la religion islamique ou l'organisation d'un débat sur l'identité française.

   Dans mon article sur le Coran et l’homosexualité masculine ("Que dit le Coran de l’homosexualité ?", Têtu, n° 62, décembre 2001, page 72), la simple évocation de l’existence ancienne en France d’un courant libertin, et donc de la possibilité effective, pour les « beurs gays », de ne pas croire, fut coupée ; la dernière phrase de l’article fut modifiée et la phrase suivante supprimée ; je les rétablis ici :

« Le rappel fondamentaliste des injonctions de Loth entraîne pour les gays musulmans en France un conflit d’identité que ne connaissent pas ceux qui se rattachent au courant moderne des Lumières et du libertinage philosophique, et beaucoup moins, voire plus du tout, les chrétiens homophiles et les homos communistes ; l’islam ne connaît pas encore la pastorale individualisée … S’il devait y avoir un clash des civilisations et des mentalités sur la question gay, ce ne serait cependant pas entre judéo-christianisme et islam, mais bien plutôt entre la civilisation scientifique et humaniste gréco-latine et les trois religions asiatiques du Livre qui ne sont pas encore en phase avec la modernité occidentale … »

   Dans le même sens, Jacques Derrida a souligné « l’irréductibilité profonde du couple judéo-islamique, voire son privilège souvent dénié, au regard du couple confusément accrédité du judéo-christianisme. » (Cf. Foi et savoir et De quoi demain …)


§ VIII - Ce nouvel esprit de démocratie radicalisée mobilise en permanence l’esclavage, la colonisation et Auschwitz pour dénigrer la langue française, la culture, le droit, la philosophie, la science, ainsi que leur transmission, dénoncés comme inadmissibles et scandaleux dénis de l'égalité inter homines et irrespect violent de l'autre, comme procédés excluant ; cet esprit est royalement servi par "l'incroyable muflerie des journalistes qui jugent de tout, sans rien lire, sans rien comprendre, avec une ignorance heureuse et en se disant que là ils sont dans le bien ; [mais] le bien n'est jamais donné" (Alain Finkielkraut). Il y a plus de trente ans, Guy Hocquenghem (1946-1988) déplorait que règnent, au sujet de la Nouvelle droite et d’Alain de Benoist, un maximum de confusion et un minimum d’enquête dans un dossier écrit par « des journalistes qui n’ont visiblement jamais lu une ligne des théoriciens de la "nouvelle droite" » ("Nouvelle droite : l’Impossible universel", Libération, 5 juillet 1979).


   Ce qui se défait de plus grave dans notre société, avec cette plus ou moins discrète mutation du marxisme, c'est une certaine forme (objective) de probité, de relation au savoir ; Philippe Nemo le déplorait, « le virus marxiste a contaminé tout l’héritage de la gauche des Lumières » ; d’où un mépris de la méthode scientifique et des lettres classiques qui ne peut, soit dit en passant, que conforter les islamistes et leurs amis dans leur obscurantisme. Mépris de l’art aussi, qui se trouve instrumentalisé, par exemple dans cet étonnant article d'Alain Lompech :

« Ce n’est pas Berlioz, l’antirépublicain, qui devrait entrer au Panthéon [pour le deux-centième anniversaire de sa naissance] mais Ravel, accompagné par ses mélodies hébraïques et par ses chansons malgaches. En 1925, elles dénonçaient la colonisation et exaltaient le grand art noir. » (“Le beau martyre”, Le Monde, 16 mars 2002).

Cette phrase multiculturelle de l'ancien chroniqueur musical au Monde.est un magnifique concentré de politiquement correct contemporain.


   Cependant, la vérité restera, selon la formule d'Edmond Goblot (1858-1935), ce qui :

a) a subi l'épreuve de la critique, et

b) en a triomphé. Autrement dit, le savoir véritable est ce qui, en position d'objet tiers, assigne la même discipline et la même exigence de probité au maître et à l'élève, au chercheur et à l’étudiant, au savant et à l'ignorant conscient de son ignorance, à celui qui énonce et à celui qui critique l'affirmation énoncée. Soit ce que Karl Popper (1902-1994) appela « l’intersubjectivité de la méthode scientifique » (The Open Society and its Ennemies (1945-1966), chapitre 23).


    Le déclin du savoir se caractérise par la passage d'une culture professorale, verticale et hiérarchique du savoir à une "culture" journalistique, faussement horizontale (essayez donc de critiquer un journaliste...) et pseudo-démocratique de l'information, sous-produit qui passe de plus en plus par des témoignages radiodiffusés ou télévisés d’individus λ, parfois même de témoins masqués ou floutés. Le pouvoir médiatique, « caste médiatico-politico-culturelle [qui] ne se reproduit que par cooptation » comme le décrivit Yves-Charles Zarka dans "Démocratie et pouvoir médiatique", (Cités, n° 10, avril 2002, page 123), déplorant « le règne de la médiocrité et la mise en place de formes rampantes de despotisme » (page 120).), entraîne notre République vers la tyrannie démocratique de l’opinion dominante, bien davantage que vers la liberté de conscience.


   Le maître – l'élève – le savoir : schéma ternaire dans lequel l'homme de média et le militant n'ont pas de place à occuper, tant les procès médiatiques et la vigilance fébrile, voire hargneuse, les « rappel à l’ordre », se confondent avec la désinformation et constituent un nouvel obscurantisme, qui, quand il entend les mots références, savoir, pense élitisme, érudition ou encyclopédisme (trois termes voulus péjoratifs) ; mais il n’a aucune idée de ce qu’est l’érudition véritable ; quand il entend les mots culture, humanisme, il exhibe, sinon son revolver, du moins ses droits de l'homme, mais pas du tout à la manière des aristocrates du XVIIIe siècle ; il vous opposera éternellement (au mieux) le régime de Vichy, ou (au pire) Adolf Hitler, quand vous lui parlerez de la France, de sa culture, de son patrimoine, de ses paysages, de ses autochtones ou de ses institutions. Cet obscurantisme s’exprimera aussi dans cette élégante devise, proférée par un apédefte (comme disaient Rabelais et Tallemant des Réaux), un militant de l’inculture dans les cafés-philo parisiens : « Un con qui marche va plus loin qu’un intellectuel assis (5). » Bref, la suffisance de la bonne conscience du Moi, mise au service des insuffisances et de la faiblesse de la cervelle ...


NOTES ET RÉFÉRENCES



1. Le christianisme assimilable à un totalitarisme ? L'historien Jules Isaac répondait oui quand il mettait la charge de la construction de l'antisémitisme (trait affirmé des deux totalitarismes du XXe siècle) sur la religion chrétienne. On peut aujourd'hui envisager ces parallèles : idéologie - dogmes religieux ; parti - église, ordres religieux ; organisations - associations. Édouard Dolléans associait christianisme et socialisme : "Les socialistes sont des chrétiens sans le savoir, des chrétiens qui sans doute ont perdu la douceur évangélique, mais n'ont rien oublié de l'intolérance de l'Église." ("Le caractère religieux du socialisme", Revue d'économie politique, 1906) ; dès 1885, Frédéric Nietzsche signalait le christianisme latent du socialisme.

À Droits d’auteur du 12 novembre 2001, un ancien ministre socialiste parla de « totalitarisme chrétien ». Selon Albert Camus, le refus par les marxistes de l’homme actuel, au nom de celui qui sera, est de nature religieuse. Voir "L'artiste et son temps" (1953), Actuelles II, in Essais, Gallimard, 1965.

2. "L'artiste et son temps" (1953), Actuelles II, in Essais, Gallimard, 1965.

3. Rapporté par Athénée de Naucratis [Naucrate], Les Sages attablés, livre X, 414ab.

4. Le journaliste Nicolas Weill déplora en juin 2000 l'emploi du terme totalitarisme, " qui sert souvent de caution à la mise en relation entre le communisme et le nazisme ". Cette remarque sur Ernst Nolte relève-t-elle de l'information, du commentaire, ou d'un militantisme caché ? Une mise en relation ne pourrait poser un problème qu’en tant qu’offense au stalinisme et aux staliniens ; ou bien offense à la doctrine du peuple juif comme "peuple élu" ou "corps mystique de Dieu" ?

5. Ce à quoi on peut répondre que le con a toutes les chances d'aller dans la mauvaise direction, donc de s'égarer.