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mardi 9 juin 2015

VERLAINE : LE ROMAN DE VIVRE À DEUX HOMMES

PAUL VERLAINE (1844-1896)

A / «  L’exception morale dont il s’agit est, depuis l’avènement du christianisme, devenue un problème douloureux, une question absolument digne d’attention et des réflexions les plus profondes, de simple lieu commun et de léger paradoxe qu’elle se trouvait être dans l’Antiquité païenne, depuis L’Illiade pour parler de temps déjà héroïques, jusqu’aux dialogues de Lucien, en passant par le Banquet, jusqu’à l’Empire romain et la décadence. Le Moyen-Âge ne semble pas s’être douté, sinon dans les méticuleuses prévisions et précautions de ses théologiens, d’un trouble aussi grave du cœur  : il fallut que ce que l’on appelle la Renaissance, époque néfaste, éclatât d’une splendeur diabolique, pour apporter dans la simplicité bénie des fortes mœurs de nos arrière-ancêtres la langueur de telles mœurs. Nous disons "langueur" car, bien que ces mœurs aient été celles des Grecs et des Romains, elles furent toujours considérées par leurs écrivains comme une exception, nous voulons le répéter.
Mais ces considérations sont purement historiques  : on attend peut-être autre chose de nous  ; il nous semble utile de chercher une cause à ces exceptions morales, à ces cas intellectuels (il ne peut être question ici, et dans l’ouvrage même, que de ceux-là, on l’a sans doute compris), et nous voulons dire en quelques mots ce que l’on trouvera dans Sodome. Une surexcitation de l’intellect, avec un sentiment plastique peut-être exagéré, des déboires dans un amour qui devait rendre heureux, voilà, croyons-nous, l’origine habituelle d’une erreur qui, pour n’avoir pas eu cette excuse et n’être pas restée un cas intellectuel et moral, est punie si terriblement dans la Bible.  »
Préface à Sodome, par Henri D’Argis, Paris  : Piaget, 1888.


B / «  Les courses furent intrépides
(Comme aujourd'hui le repos pèse !)
Par les steamers et les rapides.
(Que me veut cet at home obèse?)

Nous allions - vous en souvient-il,
Voyageur où ça disparu ? -
Filant légers dans l'air subtil,
Deux spectres joyeux, on eût cru !

Car les passion satisfaites
Insolemment outre mesure
Mettaient dans nos têtes des fêtes
Et dans nos sens, que tout rassure,

Tout, la jeunesse, l'amitié,
Et dans nos cœurs, ah ! que dégagés
Des femmes prises en pitié
Et du dernier des préjugés,

Laissant la crainte de l'orgie
Et le scrupule au bon ermite,
Puisque quand la borne est franchie
Ponsard ne veut plus de limite.

Entre autres blâmables excès
Je crois que nous bûmes de tout,
Depuis les plus grands vins français
Jusqu'à ce faro, jusqu'au stout,

En passant par les eaux-de-vie
Qu'on cite comme redoutables.
L'âme au septième ciel ravie,
Le corps, plus humble, sous les tables.

Des paysages, des cités
Posaient pour nos yeux jamais las;
Nos belles curiosités
Eussent mangé tous les atlas.

Fleuves et monts, bronzes et marbres.
Les couchants d'or, l'aube magique,
L'Angleterre mère des arbres,
Fille des beffrois, la Belgique,

La mer, terrible et douce au point, -
Brochaient sur le roman très cher
Que ne discontinuait point
Notre âme - et quid de notre chair ?... -

Le roman de vivre à deux hommes
Mieux que non pas d'époux modèles,
Chacun au tas versant des sommes
De sentiments forts et fidèles.

L'envie aux yeux de basilic
Censurait ce mode d'écot :
Nous dînions du blâme public
Et soupions du même fricot.

La misère aussi faisait rage
Par des fois dans le phalanstère :
On ripostait par le courage,
La joie et les pommes de terre.

Scandaleux sans savoir pourquoi,
(Peut-être que c'était trop beau)
Mais notre couple restait coi
Comme deux bons porte-drapeau,

Coi dans l'orgueil d'être plus libres
Que les plus libres de ce monde,
Sourd aux gros mots de tous calibres,
Inaccessible au rire immonde.

Nous avions laissé sans émoi
Tous impédiments dans Paris,
Lui quelques sots bernés, et moi
Certaine princesse Souris,

Une sotte qui tourna pire...
Puis soudain tomba notre gloire,
Tels, nous, des maréchaux d'Empire
Déchus en brigands de la Loire,

Mais déchus volontairement !
C'était une permission,
Pour parler militairement,
Que notre séparation,

Permission sous nos semelles,
Et depuis combien de campagnes !
Pardonnâtes-vous aux femelles ?
Moi, j'ai peu revu ces compagnes,

Assez toutefois pour souffrir.
Ah, quel cœur faible que mon cœur !
Mais mieux vaut souffrir que mourir
Et surtout mourir de langueur.

On vous dit mort, vous. Que le Diable
Emporte avec qui la colporte
La nouvelle irrémédiable
Qui vient ainsi battre ma porte !

Je n'y veux rien croire. Mort, vous,
Toi, dieu parmi les demi-dieux !
Ce qui le disent sont des fous.
Mort, mon grand péché radieux,

Tout ce passé brûlant encore
Dans mes veines et ma cervelle
Et qui rayonne et qui fulgore
Sur ma ferveur toujours nouvelle !

Mort tout ce triomphe inouï
Retentissant sans frein ni fin
Sur l'air jamais évanoui
Que bat mon cœur qui fut divin !

Quoi, le miraculeux poème
Et la toute-philosophie,
Et ma patrie et ma bohème
Morts ? Allons donc ! tu vis ma vie !  »
La Cravache parisienne, Journal Littéraire, Artistique et Financier, 29 septembre 1888. [Repris dans Parallèlement, 1889].

NOTES

Nous : c'est-à-dire Paul Verlaine et Arthur Rimbaud.

Préjugé : En 1741, Gervaise de Latouche traitait de "préjugé" le dégoût qui fait refuser un giton (d'après Giton, personnage du roman de Pétrone Satyricon). Selon le pamphlet sur la vie du "ci-derrière marquis de Villette", celui-ci taxait l'opinion publique de "préjugé", et avait de l'insouciance pour "ce qu'il appelait le préjugé".

François Ponsard (1814-1867), L'Honneur et l'argent, III, 5 : "Quand la règle est franchie, il n'est plus de limite". Cet auteur était cité parmi les homosexuels célèbres dans la lettre ouverte de Kertbeny en 1869. Cf Montaigne, Essais, II, x, 413 : "puis qu'on a franchi les barrières de l'impudence, il n'y a plus de bride", et Épictète, Manuel, XXXIX : "Une fois qu'on a dépassé la mesure, il n'y a plus de limite".

Faro : bière belge.

Stout : bière anglaise épaisse et de couleur foncée, telle la Guinness.

Basilic : reptile dont les Anciens pensaient qu'il avait le pouvoir de tuer par son seul regard.

Écot : contribution.

Fricot : mauvaise cuisine.


C / «  Quelques esprits délicats de nos jours, heurtés par le côté bassement matériel de l'amour, par le prosaïsme des rapports journaliers, frappés de l'incomplet des formes féminines, du manque d'esthétique de leur amitié toujours peu sûre, ont jugé que la passion ordinaire ne pouvait jamais atteindre à ce haut point de désintéressement où se joue l'amitié entre hommes. L'amitié-passion, voilà le remède que vous cherchez.  »

" Réponse à l'enquête sur la crise de l'amour ", Vie parisienne, 26 septembre 1891.