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lundi 3 octobre 2016

VOLTAIRE : L'AMOUR SOCRATIQUE - 1/2


PRÉSENTATION


Lien vers : Texte et notes

Voir aussi : L'affaire de Lenoir et Diot.


   J'indique par (a), (b), etc. les notes de Voltaire. Les variantes par rapport au texte de 1775 sont signalées. J'ai, conformément à l’usage actuel, modernisé l’orthographe, la ponctuation et la syntaxe. Une première mouture de cette étude fut publiée dans les Cahiers GKC, édités à Lille par Patrick Cardon ; voir le n° 24, Les Infâmes sous l’Ancien Régime, février 1994, pages 79-87.


   Voltaire disputait des mœurs de Socrate. Il y a trente ans, celles de Voltaire furent l’objet d’une controverse entre l’écrivain Roger Peyrefitte (1907-2000), avec lequel j'ai correspondu efficacement, et l’historien de la littérature René Pomeau (1917-2000). Non sans raison, si l’on pense à l’ambivalence durable de Voltaire vis-à-vis des jésuites, notamment Desfontaines, Fréron et Marsy ; à son évocation attendrie de la beauté des adolescents ; à l’amitié qu’il éprouvait pour ses valets de chambre, qu’il nommait secrétaires ; à ses sentiments curieux pour le roi de Prusse Frédéric II, « aimable putain » ; à son amitié fidèle pour Thiriot, ou encore à son goût pour les épigrammes libres des Notebooks.

   Le problème méritait d’être examiné sérieusement, et non repoussé avec indignation comme le fit René Pomeau dans la par ailleurs excellente Revue d’Histoire Littéraire de la France (RHLF, n°2, mars-avril 1986, pages 235-247 ; René Pomeau y rendait compte d'un ouvrage de Roger Peyrefitte, Voltaire, sa jeunesse et son temps, Paris : Albin Michel, 1985). Mais seules les idées de Voltaire m'intéressent ici, je ne vais donc pas refaire sa biographie …  Je constate seulement qu'en 1986 on pouvait s'indigner de l'évocation de l'homosexualité de Voltaire, et qu'en août 2012 l'homme des basses œuvres Roger-Pol Droit dénonça dans Le Point l'homophobie de Voltaire ...

   Bien avant cet article du Dictionnaire …, Voltaire (1694-1778, pour rappel) formula diverses remarques sur cette question ; on les trouvera dans le Traité de Métaphysique, 1735, dont le chapitre IX contient cette phrase admirable, mais qui ne doit pas plaire aux journalistes ; « L'adultère et l'amour des garçons seront permis chez beaucoup de nations : mais vous n'en trouverez aucune dans laquelle il soit permis de manquer à sa parole ; parce que la société peut bien subsister entre des adultères et des garçons qui s'aiment, mais non pas entre des gens qui se feraient une gloire de se tromper les uns les autres. » Ce ne sont pas les propos d'un "homophobe".

   Encore dans l’Examen de Milord Bolingbroke, vers 1736, chapitres 23 et 25 ; dans l’Essai sur les mœurs, 1756, chapitre 66 et 146 ; enfin, dans Idées républicaines, 1762, § 53. Parmi les écrits postérieurs à la première publication de cet article (1764), on peut citer La Défense de mon oncle, 1767, chapitre 5, dont José-Michel Moureaux réalisa une édition critique en 1984 ; La Bible enfin expliquée, 1776, § Genèse ; le Prix de la Justice et de l’Humanité, 1777, article 19.

   Dans les Contes, les allusions amusées à la pédérastie ou à l’ambigüité des relations masculines sont nombreuses et pourraient faire l’objet d’une étude particulière ; nous n’en donnons ici que les références :
Histoire des Voyages de Scarmentado
Candide, ou l’Optimisme
Jeannot et Colin
L’Ingénu
La Princesse de Babylone
Les Lettres d’Amabed
Histoire de Jenni ou l’athée et le sage


   Dans la Correspondance, ce genre d’allusion est assez fréquent ; ainsi cette lettre à la marquise de Bernières, vers le 10 juillet 1724 :
« Je vous dirai pourquoi M. de La Trémoïlle est exilé de la Cour. C’est pour avoir mis très souvent la main dans la braguette de sa Majesté très chrétienne […] Tout cela me fait très bien augurer de M. de La Trémoïlle et je ne saurais m’empêcher d’estimer quelqu’un qui à seize ans veut besogner son roi et le gouverner. Je suis presque sûr que cela fera un très bon sujet. »
À Madame Denis, il écrivait :
« Je sais, ma chère enfant, tout ce que l’on dit de Potsdam [la Cour de Frédéric II] dans l’Europe. Les femmes surtout sont déchaïnées, comme elles l’étaient, à Montpellier, contre M. d’Assoucy [poète ayant évité de peu un procès pour sodomie, en 1654], mais tout cela ne me regarde pas [formule reprise depuis par le commentateur sportif Thierry Roland...] » (lettre du 17 novembre 1750).
Voltaire intervint en faveur de l’abbé Desfontaines auprès du Lieutenant général de police de Paris : « Je puis vous assurer qu’il est incapable du crime infâme qu’on lui attribue » (lettre du 29 mai 1725) ; mais onze ans plus tard, il rageait : « Ses mœurs et ses livres inspirent également le mépris et la haine » (lettre du 3 mars 1736). Les frères Goncourt notèrent justement à propos de Voltaire : « Ses ennemis sont des gueux, des assassins, des pédérastes. » (Journal littéraire, 15 mars 1867). Mais cela ne suffit pas à faire du philosophe un "homophobe" !


   Bien des articles du Dictionnaire philosophique (DP) ou des Questions sur l’Encyclopédie (QE) comportent des allusions à l’amour masculin :

Abus des mots (QE) : « La différence est prodigieuse entre l’amour de Tarquin et celui de Céladon, entre l’amour de David pour Jonathan, qui était plus fort que celui des femmes, et l’amour de l’abbé Desfontaines pour de petits ramoneurs de cheminée [Voir, dans la Correspondance générale, la lettre à Thieriot, du 5 juin 1738]. »

Amitié (DP, QE) : « L’amitié était un point de religion et de législation chez les Grecs. Les Thébains avaient le régiment des amants : beau régiment ! quelques uns l’ont pris pour un régiment de sodomites ; ils se trompent ; c’est prendre l’accessoire pour le principal. L’amitié chez les Grecs était prescrite par la loi et la religion. La pédérastie était malheureusement tolérée par les mœurs ; il ne faut pas imputer à la loi des abus honteux. »

Amour (QE) : « Si quelques philosophes veulent examiner à fond cette matière peu philosophique, qu’ils méditent le Banquet de Platon, dans lequel Socrate, amant honnête d’Alcibiade et d’Agathon, converse avec eux sur la métaphysique de l’amour. »

Ana, Anecdotes (QE) : « Jamais le roi Guillaume [Guillaume III d'Orange-Nassau] n’eut de maîtresse ; ce n’était pas d’une telle faiblesse qu’on l’accusait. »

Ange (DP, QE) : section III : « Les habitants de Sodome voulurent commettre le péché de pédérastie avec les anges qui allèrent chez Loth. »

Aristote (QE) : « Il fait le dénombrement de toutes les vertus, entre lesquelles il ne manque pas de placer l’amitié. Il distingue l’amitié entre les égaux, les parents, les hôtes et les amants. »

Asphalte (QE) : « La sainte Écriture parle de cinq villes englouties par le feu du ciel. [...] Il faut donc que les cinq villes, Sodome, Gomorrhe, Séboin, Adama et Segor, fussent situées sur le bord de la mer Morte. On demandera comment, dans un désert aussi inhabitable qu’il l’est aujourd’hui, et où l’on ne trouve que quelques hordes de voleurs arabes, il pouvait y avoir cinq villes assez opulentes pour être plongées dans les délices, et même dans des plaisirs infâmes qui sont le dernier effet du raffinement de la débauche attachée à la richesse : on peut répondre que le pays alors était bien meilleur. […] On fait encore une autre objection. Isaïe et Jérémie disent (Isaïe, chapitre xiii, 20 ; Jérémie, chapitre xlix, 18, et l, 40 ; note de Voltaire) que Sodome et Gomorrhe ne seront jamais rebâties ; mais Étienne le géographe parle de Sodome et de Gomorrhe sur le rivage de la mer Morte. On trouve dans l’histoire des conciles des évêques de Sodome et de Segor. On peut répondre à cette critique que Dieu mit dans ces villes rebâties des habitants moins coupables : car il n’y avait point alors d’évêques in partibus. [...] Il est bien triste pour les doctes que parmi tous les sodomistes que nous avons, il ne s’en soit pas trouvé un seul qui nous ait donné des notions de leur capitale. »

Athéisme (QE) : section première : « Le dieu que les Romains appelaient Deus optimus, maximus, très bon, très grand, n’était pas censé encourager Clodius à coucher avec la femme de César, ni César à être le giton du roi Nicomède. […] Il n’était point du tout ordonné de croire aux deux œufs de Léda, au changement de la fille d’Inachus en vache, à l’amour d’Apollon pour Hyacinthe. »

Atomes (QE) : « L’auteur des Épigrammes sur la sodomie et la bestialité [Jean-Baptiste Rousseau] devait-il écrire si magistralement et si mal sur des matières qu’il n’entendait point du tout, et accuser des philosophes d’un libertinage d’esprit qu’ils n’avaient point ? »

Auguste Octave (QE) : « Cette abominable épigramme [sur Fulvie] est un des plus forts témoignages de l’infamie des mœurs d’Auguste. Sexte Pompée lui reprocha des faiblesses infâmes : Effeminatum insectatus est. Antoine, avant le triumvirat, déclara que César, grand-oncle d’Auguste, ne l’avait adopté pour son fils que parce qu’il avait servi à ses plaisirs : adoptionem avunculi stupro meritum. Lucius César lui fit le même reproche, et prétendit même qu’il avait poussé la bassesse jusqu’à vendre son corps à Hirtius pour une somme très considérable. Son impudence alla depuis jusqu’à arracher une femme consulaire à son mari au milieu d’un souper ; il passa quelque temps avec elle dans un cabinet voisin, et la ramena ensuite à table, sans que lui, ni elle, ni son mari en rougissent. (Suétone, Octave, chapitre lxix) […] Enfin on le désigna publiquement sur le théâtre par ce fameux vers :

« Videsne ut cinaedus orbem digito temperet ? (Ibid., chapitre lxviii)
Le doigt d’un vil giton gouverne l’Univers. »

Bayle (QE) : « Et à qui l’héritier non penseur d’un père [Jean Racine] qui avait cent fois plus de goût que de philosophie adressait-il sa malheureuse épître dévote contre le vertueux Bayle ? À [Jean-Baptiste] Rousseau, à un poète qui pensait encore moins, à un homme dont le principal mérite avait consisté dans des épigrammes qui révoltent l’honnêteté la plus indulgente, à un homme qui s’était étudié à mettre en rimes riches la sodomie et la bestialité, qui traduisait tantôt un psaume et tantôt une ordure du Moyen de parvenir [de Béroalde de Verville] à qui il était égal de chanter Jésus-Christ ou Giton. Tel était l’apôtre à qui Louis Racine déférait Bayle comme un scélérat. »

Bulgares ou Boulgares (QE) : « Puisqu’on a parlé des Bulgares dans le Dictionnaire encyclopédique, quelques lecteurs seront peut-être bien aises de savoir qui étaient ces étranges gens, qui parurent si méchants qu’on les traita d’hérétiques, et dont ensuite on donna le nom en France aux non-conformistes, qui n’ont pas pour les dames toute l’attention qu’ils leur doivent ; de sorte qu’aujourd’hui on appelle ces messieurs Boulgares, en retranchant l et a. Les anciens Boulgares ne s’attendaient pas qu’un jour dans les halles de Paris, le peuple, dans la conversation familière, s’appellerait mutuellement Boulgares, en y ajoutant des épithètes qui enrichissent la langue. [...] Le mot de Boulgare, tel qu’on le prononçait, fut une injure vague et indéterminée, appliquée à quiconque avait des mœurs barbares ou corrompues. [...] Ce terme changea ensuite de signification vers les frontières de France ; il devint un terme d’amitié. Rien n’était plus commun en Flandre, il y a quarante ans, que de dire d’un jeune homme bien fait : C’est un joli boulgare ; un bon homme était un bon boulgare. »

Conciles (DP, QE) : section III : « Concile général à Vienne, en Dauphiné, en 1311, où l’on abolit l’ordre des Templiers, dont les principaux membres avaient été condamnés aux plus horribles supplices, sur les accusations les moins prouvées. En 1414, le grand concile de Constance, où l’on se contenta de démettre le pape Jean XXIII, convaincu de mille crimes, et où l’on brûla Jean Hus[s] et Jérôme de Prague, pour avoir été opiniâtres, attendu que l’opiniâtreté est un bien plus grand crime que le meurtre, le rapt, la simonie et la sodomie. »

Contradictions (QE) : section première : « On cuit en place publique ceux qui sont convaincus du péché de non-conformité, et on explique gravement dans tous les collèges la seconde églogue de Virgile, avec la déclaration d’amour de Corydon au bel Alexis : « Formosum pastor Corydon ardebat Alexin ; » et on fait remarquer aux enfants que, quoique Alexis soit blond et qu’Amyntas soit brun, cependant Amyntas pourrait bien avoir la préférence. »

Femme (QE) : « Montesquieu, dans son Esprit des lois [VII, ix], en promettant de parler de la condition des femmes dans les divers gouvernements, avance que « chez les Grecs les femmes n’étaient pas regardées comme dignes d’avoir part au véritable amour, et que l’amour n’avait chez eux qu’une forme qu’on n’ose dire. » Il cite Plutarque pour son garant. C’est une méprise qui n’est guère pardonnable qu’à un esprit tel que Montesquieu, toujours entraîné par la rapidité de ses idées, souvent incohérentes. Plutarque, dans son chapitre de l’amour, introduit plusieurs interlocuteurs ; et lui-même, sous le nom de Daphneus, réfute avec la plus grande force les discours que tient Protogènes en faveur de la débauche des garçons. »

Genèse (DP, QE) : « « Et sur le soir, les deux anges arrivèrent à Sodome, etc. »
Toute l’histoire des anges, que les Sodomites voulurent violer, est peut-être la plus extraordinaire que l’Antiquité ait rapportée. Mais il faut considérer que presque toute l’Asie croyait qu’il y avait des démons incubes et succubes ; que de plus ces deux anges étaient des créatures plus parfaites que les hommes, et qu’ils devaient être plus beaux, et allumer plus de désirs chez un peuple corrompu que des hommes ordinaires. Il se peut que ce trait d’histoire ne soit qu’une figure de rhétorique pour exprimer les horribles débordements de Sodome et de Gomorrhe. Nous ne proposons cette solution aux savants qu’avec une extrême défiance de nous-mêmes. […] Il s’est trouvé quelques savants qui ont prétendu qu’on devait retrancher des livres canoniques toutes ces choses incroyables qui scandalisent les faibles ; mais on a dit que ces savants étaient des cœurs corrompus, des hommes à brûler, et qu’il est impossible d’être honnête homme si on ne croit pas que les Sodomites voulurent violer deux anges. C’est ainsi que raisonne une espèce de monstres qui veut dominer sur les esprits. »

Ignorance (QE) : section II : « Qui es-tu, toi, animal à deux pieds, sans plumes, comme moi-même, que je vois ramper comme moi sur ce petit globe? Tu arraches comme moi quelques fruits à la boue qui est notre nourrice commune. Tu vas à la selle, et tu penses ! Tu es sujet à toutes les maladies les plus dégoûtantes, et tu as des idées métaphysiques ! J’aperçois que la nature t’a donné deux espèces de fesses par devant, et qu’elle me les a refusées ; elle t’a percé au bas de ton abdomen un si vilain trou, que tu es portée naturellement à le cacher. Tantôt ton urine, tantôt des animaux pensants sortent par ce trou ; ils nagent neuf mois dans une liqueur abominable entre cet égout et un autre cloaque, dont les immondices accumulées seraient capables d’empester la terre entière; et cependant ce sont ces deux trous qui ont produit les plus grands événements. Troie périt pour l’un ; Alexandre [le grand] et Adrien [empereur romain] ont érigé des temples à l’autre. L’âme immortelle a donc son berceau entre ces deux cloaques ! Vous me dites, madame, que cette description n’est ni dans le goût de Tibulle, ni dans celui de Quinault : d’accord, ma bonne ; mais je ne suis pas en humeur de te dire des galanteries. »

Inquisition (DP, QE) , section II : « Louis de Paramo [inquisiteur du royaume de Sicile] remarque que les habitants de Sodome furent brûlés comme hérétiques, parce que la sodomie est une hérésie formelle. »

Jésuites ou Orgueil (QE) : « On ne chasse pas un ordre entier de France, d’Espagne, des Deux-Siciles, parce qu’il y a eu dans cet ordre un banqueroutier. Ce ne sont pas les fredaines du jésuite Guydot-Desfontaines, ni du jésuite Fréron, ni du révérend P. Marsy, lequel estropia par ses énormes talents un enfant charmant de la première noblesse du royaume [Le prince de Guemené. Voir, dans la Correspondance générale, la lettre de Voltaire à d’Alembert, du 10 mars 1765]. On ferma les yeux sur ces imitations grecques et latines d’Anacréon et d’Horace. »

Julien le philosophe (DP) : « Julien avait toutes les qualités de Trajan, hors le goût si longtemps pardonné aux Grecs et aux Romains. »

Langues (QE), section I : « Horace prodigue le futuo, le mentula, le cunnus. On inventa même les expressions honteuses de crissare, fellare, irrumarecevere, connilinguis. On les trouve trop souvent dans Catulle et dans Martial. Elles représentent des turpitudes à peine connues parmi nous : aussi n’avons-nous point de termes pour les rendre. […] Il n’y a point de langue qui puisse traduire certaines épigrammes de Martial, si chères aux empereurs Adrien et Lucius Verus. »

Médecin (QE) : « Tout homme riche [à Rome] eut chez lui des parfumeurs, des baigneurs, des gitons, et des médecins. »

Onan (QE) : « Nous avons promis à l’article Amour socratique de parler d’Onan et de l’onanisme, quoique cet onanisme n’ait rien de commun avec l’amour socratique, et qu’il soit plutôt un effet très désordonné de l’amour-propre. »

Oraison, prière publique, actions de grâce, etc. (QE) : « dans les maisons on chantait à table ses autres odes [d’Horace] pour le petit Ligurinus, pour Lyciscus, et pour d’autres petits fripons, lesquels n’inspiraient pas la plus grande dévotion ; mais il y a temps pour tout : pictoribus atque poetis. […] dans tous nos collèges nous avons passé à Horace ce que les maîtres de l’empire romain lui passaient sans difficulté. »

Ovide (QE) : « les vers où Horace prodigue tous les termes de la plus infâme prostitution, et le futuo, et le mentula, et le cunnus ? Il y propose indifféremment ou une fille lascive, ou un beau garçon qui renoue sa longue chevelure, ou une servante, ou un laquais: tout lui est égal. Il ne lui manque que la bestialité. »

Pétrone (QE) : « C'est dommage que ces vers ne soient pas faits pour une femme [...] Ce sont les vers d'un jeune homme dissolu qui célèbre ses plaisirs infâmes »

Philosophe (QE) : section II : « Si ces rois [Charles IX et Henri III] avaient été philosophes, l’un n’aurait pas été coupable de la Saint-Barthélemy; l’autre n’aurait pas fait des processions scandaleuses avec ses gitons, ne se serait pas réduit à la nécessité d’assassiner le duc de Guise et le cardinal son frère, et n’aurait pas été assassiné lui-même par un jeune jacobin, pour l’amour de Dieu et de la sainte Église. »

Quisquis (du) de Ramus ou La Ramée (QE) : « le procès criminel du malheureux Théophile [de Viau] n’eut sa source que dans quatre vers d’une ode que les jésuites Garasse et Voisin lui imputèrent [Voyez l’article Théophile, au chapitre Athéisme. (Note de Voltaire.)] » […] « De Larcher, ancien répétiteur du collège Mazarin. […] Il prétend que les jeunes Parisiens sont fort sujets à la sodomie; il cite pour son garant un auteur grec son favori. »

Rome, Cour de Rome (QE) : « Ce Jean XII, que l’empereur allemand Othon Ier fit déposer dans une espèce de concile, en 963, comme simoniaque, incestueux, sodomite, athée, et ayant fait pacte avec le diable ; ce Jean XII, dis-je, était le premier homme de l'Italie en qualité de patrice et de consul, avant d’être évêque de Rome ; et malgré tous ces titres, malgré le crédit de la fameuse Marozie sa mère, il n’y avait qu’une autorité très-contestée. »

Taxe (QE) : « Antoine Dupinet […] 1564, Taxes des parties casuelles de la boutique du pape […] si on demande seulement l’absolution du crime contre nature [homosexualité] ou de la bestialité, il n’en coûtera que trente-six tournois et neuf ducats. »

Tonnerre (QE), section I : « S’il était tombé sur Cartouche ou sur l’abbé Desfontaines, on n’aurait pas manqué de dire : Voilà comment Dieu punit les voleurs et les sodomites. Mais c’est un préjugé utile de faire craindre le Ciel aux pervers. »


Au total, on est bien loin de la condamnation « sans appel » lue par René Pomeau dans les écrits de Voltaire ; la réalité est plus nuancée ; à côté de réelles critiques, davantage d’ordre esthétique que moral, il y a beaucoup d’indulgence et d’amusement chez le philosophe de Ferney ; tout comme dans le Corydon d’André Gide, et à la différence de l’article contemporain « SODOMIE » de l’Encyclopédie (tome XV, 1765), la morale judéo-chrétienne n’est jamais invoquée ; Voltaire se situe dans le mouvement de laïcisation entrepris depuis la Renaissance. De plus, la fréquente référence à l’Antiquité et à ses vertus d’indifférence et de tolérance en dit long sur celles de Voltaire.


Enfin, la richesse du vocabulaire de notre auteur, pour évoquer ce sujet supposé tabou, est étonnante (voir Dictionnaire de l’homosexualité masculine, 1985, Appendices). La liberté d’expression étant restreinte, bien des auteurs, les plus courageux en tout cas, s’arrangeaient pour se faire lire « entre les lignes », ou pour mêler des points de vue contradictoires, ce que fit Diderot dans l’Entretien entre D’Alembert et Diderot (voir « Suite de l’entretien »), publié posthumement en 1830. David Hume aborda la question dans un "Dialogue", à la fin de l’Enquête sur les Principes de la Morale (1751). Voltaire, « grand seigneur de l’esprit » selon Nietzsche, se détache par l’étendue et la précision de son information, ainsi que par son sens critique.


2. RHLF, n°2, mars-avril 1986, pages 235-247 ; René Pomeau y rendait compte de l’ouvrage de Roger Peyrefitte Voltaire, sa jeunesse et son temps, Paris : Albin Michel, 1985.


Suite : Texte et notes













lundi 1 juillet 2013

VOLTAIRE : L'AMOUR SOCRATIQUE 2/2


AMOUR SOCRATIQUE (1)

Lien vers : Présentation


Si l’amour qu’on a nommé socratique et platonique n’était qu’un sentiment honnête, il y faut applaudir. Si c'était une débauche, il faut en rougir pour la Grèce. (2)

Comment s’est-il pu faire qu’un vice, destructeur du genre humain s’il était général ; qu’un attentat infâme contre la nature, soit pourtant si naturel ? (3) Il paraît être le dernier degré de la corruption réfléchie ; et cependant il est le partage ordinaire de ceux qui n’ont pas encore eu le temps d’être corrompus (4). Il est entré dans des cœurs tout neufs, qui n’ont connu encore ni l’ambition, ni la fraude, ni la soif des richesses. C’est la jeunesse aveugle qui, par un instinct mal démêlé, se précipite dans ce désordre au sortir de l’enfance, ainsi que dans l’onanisme. (Voyez Onanisme) (5)

Le penchant des deux sexes l’un pour l’autre se déclare de bonne heure ; mais quoi qu’on ait dit des Africaines et des femmes de l’Asie méridionale, ce penchant est généralement beaucoup plus fort dans l’homme que dans la femme; c’est une loi que la nature a établie pour tous les animaux, c’est toujours le mâle qui attaque la femelle. (6)

Les jeunes mâles de notre espèce, élevés ensemble, sentant cette force que la nature commence à déployer en eux, et ne trouvant point l’objet naturel de leur instinct, se rejettent sur ce qui lui ressemble. (7) Souvent un jeune garçon, par la fraîcheur de son teint, par l’éclat de ses couleurs, et par la douceur de ses yeux, ressemble pendant deux ou trois ans à une belle fille ; si on l’aime, c’est parce que la nature se méprend : on rend hommage au sexe, en s’attachant à ce qui en a les beautés (8) ; et quand l’âge a fait évanouir cette ressemblance, la méprise cesse.

Citraque juventum.
Aetatis breve ver et primos carpere flores
Ovide, Métamorphoses, X, 84-85 (9).

On n’ignore pas que cette méprise de la nature est beaucoup plus commune dans les climats doux que dans les glaces du Septentrion, parce que le sang y est plus allumé, et l’occasion plus fréquente : aussi ce qui ne paraît qu’une faiblesse dans le jeune Alcibiade, est une abomination dégoûtante dans un matelot hollandais et dans un vivandier moscovite.
Je ne puis souffrir qu’on prétende que les Grecs ont autorisé cette licence. On cite le législateur Solon (10), parce qu’il a dit en deux mauvais vers :

Tu chériras un beau garçon,
Tant qu'il n'aura barbe au menton. (a, 11, 12).
Traduction d’Amyot, grand-aumônier de France.

Mais, en bonne foi, Solon était-il législateur quand il fit ces deux vers ridicules ? Il était jeune alors, et quand le débauché fut devenu sage, il ne mit point une telle infamie parmi les lois de sa république ; accusera-t-on Théodore de Bèze d’avoir prêché la pédérastie dans son église, parce que dans sa jeunesse il fit des vers pour le jeune Candide ? et qu’il dit :

Amplector hunc et illam
Je suis pour lui, je suis pour elle. (13)

Il faudra dire qu’ayant chanté des amours honteux dans son jeune âge, il eut dans l’âge mûr l’ambition d’être chef de parti, de prêcher la réforme, de se faire un nom. Hic vir, et ille puer. (14)

On abuse du texte de Plutarque, qui dans ses bavarderies, au Dialogue de l’amour, fait dire à un interlocuteur que les femmes ne sont pas dignes du véritable amour ; mais un autre interlocuteur soutient le parti des femmes comme il le doit. On a pris l’objection pour la décision. Voyez l'article Femme. (15)

Il est certain, autant que la science de l’Antiquité peut l’être, que l’amour socratique n’était point un amour infâme. C’est ce nom d’amour qui a trompé. Ce qu’on appelait les amants d’un jeune homme étaient précisément ce que sont parmi nous les menins (16) de nos princes, ce qu’étaient les enfants d’honneur (17),
des jeunes gens attachés à l’éducation d’un enfant distingué, partageant les mêmes études, les mêmes travaux militaires ; institution guerrière et sainte dont on abusa comme des fêtes nocturnes et des orgies.

La troupe des amants instituée par Laïus (18) était une troupe invincible de jeunes guerriers engagés par serment à donner leur vie les uns pour les autres, et c’est ce que la discipline antique a jamais eu de plus beau.

Sextus Empiricus et d’autres ont beau dire que ce vice était recommandé par les lois de la Perse (19). Qu’ils citent le texte de la loi ; qu’ils montrent le code des Persans : et si cette abomination s’y trouvait, je ne la croirais pas ; je dirais que la chose n’est pas vraie, par la raison qu’elle est impossible. Non, il n’est pas dans la nature humaine de faire une loi qui contredit et qui outrage la nature, une loi qui anéantirait le genre humain si elle était observée à la lettre (20). Mais moi, je vous montrerai l’ancienne loi des Persans, rédigée dans le Sadder (21). Il est dit, à l’article ou porte 9, qu’il n’y a point de plus grand péché (22). C’est en vain qu’un écrivain moderne a voulu justifier Sextus Empiricus et la pédérastie (23) ; les lois de Zoroastre, qu’il ne connaissait pas, sont un témoignage irréprochable que ce vice ne fut jamais recommandé par les Perses. C’est comme si on disait qu’il est recommandé par les Turcs. Ils le commettent hardiment ; mais les lois le punissent (24).
Que de gens ont pris des usages honteux et tolérés dans un pays pour les lois du pays ! Sextus Empiricus, qui doutait de tout, devait bien douter de cette jurisprudence. S’il eût vécu de nos jours, et qu’il eût vu deux ou trois jeunes jésuites abuser de quelques écoliers (25), aurait-il eu droit de dire que ce jeu leur est permis par les constitutions d’Ignace de Loyola? (26) Il me sera permis de parler ici de l’amour socratique du révérend père Polycarpe (27), carme chaussé de la petite ville de Gex (28), lequel en 1771 enseignait la religion et le latin à une douzaine de petits écoliers. Il était à la fois leur confesseur et leur régent, et il se donna auprès d’eux tous un nouvel emploi. On ne pouvait guères avoir plus d’occupations spirituelles et temporelles. Tout fut découvert : il se retira en Suisse, pays fort éloigné de la Grèce. (29) Ces amusements ont été assez communs entre les précepteurs et les écoliers. Voyez Pétrone (30). Les moines chargés d’élever la jeunesse ont été toujours un peu adonnés à la pédérastie. C’est la suite nécessaire du célibat auquel ces pauvres gens sont condamnés (31). Les seigneurs turcs et persans font, à ce qu’on nous dit, élever leurs enfants par des eunuques : étrange alternative pour un pédagogue d’être ou châtré ou sodomité. (32)

L’amour des garçons était si commun à Rome, qu’on ne s’avisait pas de punir cette turpitude, dans laquelle presque tout le monde donnait tête baissée. Octave-Auguste, ce meurtrier débauché et poltron, qui osa exiler Ovide, trouva très bon que Virgile chantât Alexis (33) ; Horace, son autre favori, faisait de petites odes pour Ligurinus (34). Horace, qui louait Auguste d’avoir réformé les moeurs, proposait également dans ses satires un garçon et une fille (b, 35) ; mais l’ancienne loi Scantinia, qui défend la pédérastie, subsista toujours : l’empereur Philippe la remit en vigueur (36), et chassa de Rome les petits garçons qui faisaient le métier (37) S’il y eut des écoliers spirituels et licencieux comme Pétrone, Rome eut des professeurs tels que Quintilien. Voyez quelles précautions il apporte dans le chapitre du Précepteur pour conserver la pureté de la première jeunesse :

« Carendum non solum crimine turpitudinis, sed etiam suspicione. » (38)

Enfin je ne crois pas qu’il y ait jamais eu aucune nation policée qui ait fait des lois contre les moeurs. (c, 39 à 48).


NOTES DE VOLTAIRE :

a. Un écrivain moderne, nommé Larcher (12), répétiteur de collège, dans un libelle rempli d’erreurs en tout genre, et de la critique la plus grossière, ose citer je ne sais quel bouquin, dans lequel on appelle Socrate Sanctus Pederastes, Socrate saint b...... [bougre] Il n’a pas été suivi dans ces horreurs par l’abbé Foucher ; mais cet abbé, non moins grossier, s’est trompé encore lourdement sur Zoroastre et sur les anciens Persans. Il en a été vivement repris par un homme savant dans les langues orientales. (13)

b. Praesto puer impetus in quem
Continuo fiat. (35)

c. On devrait condamner messieurs les non-conformistes à présenter tous les ans à la police un enfant de leur façon. L’ex-jésuite Desfontaines fut sur le point d’être brûlé en place de Grève, pour avoir abusé de quelques petits Savoyards qui ramonaient sa cheminée ; des protecteurs le sauvèrent (39). Il fallait une victime : on brûla Deschaufours à sa place (40). Cela est bien fort ; est modus in rebus (41) : on doit proportionner les peines aux délits (42). Qu’auraient dit César, Alcibiade, le roi de Bithynie Nicomède, le roi de France Henri III (43), et tant d’autres rois ? (44). Quand on brûla Deschaufours, on se fonda sur les Établissements de saint Louis, mis en nouveau français au quinzième siècle. « Si aucun est soupçonné de b..... [bougrerie], doit être mené à l’évêque ; et se il en était prouvé, l’en le doit ardoir, et tuit li meuble sont au baron, etc. » (45) Saint Louis ne dit pas ce qu’il faut faire au baron, si le baron est soupçonné, et se il en est prouvé. Il faut observer que par le mot de b....., saint Louis entend les hérétiques, qu’on n’appelait point alors d’un autre nom (46). Une équivoque fit brûler à Paris Deschaufours, gentilhomme lorrain.
Despréaux eut bien raison de faire une satire contre l’équivoque (47) ; elle a causé bien plus de mal qu’on ne croit (48).


NOTES AU TEXTE DE VOLTAIRE

1. D’abord titré "Amour nommé socratique" dans le Dictionnaire Philosophique Portatif en 1764. Les premières versions de ce célèbrissime article se lisent dans les éditions successives de ce Dictionnaire philosophique portatif (1764, 1765, 1767, 1769, etc.) ; on pourra se reporter à l’édition critique du Dictionnaire philosophique, tomes 35 et 36 des OEuvres complètes, Oxford : Voltaire Foundation, 1994. Cet article fut par ailleurs repris et augmenté par Voltaire dans les Questions sur l’Encyclopédie par des amateurs en 1770, 1771, 1773, 1774, 1775 (Genève), etc., ainsi que dans l’édition Moland des OEuvres complètes, 1877-1883, qui reproduit la première édition des Questions.

2. Alinéa ajouté en 1770. Lord Bolingbroke (1678-1751) était plus affirmatif quant aux moeurs de l’Antiquité :
“Sodomy was permitted among several nations, and if we dare not say that the moral Socrates practised it, we may say that the divine Plato recommended it, in some of his juvenile verses at least  : and yet sodomy is very inconsistent with the intention of nature, which can be carried on by the conjunction of the two sexes only.” (Works, 1841, vol. IV, § xx)

3. Paradoxe également relevé par Arthur Schopenhauer qui en a proposé une explication ; voir Le Monde comme vouloir et comme représentation, suppléments, appendice au chapitre 44. Cette phrase est trop souvent citée tronquée, par ignorance du mouvement de la pensée de Voltaire.

4. Voir le Traité de Métaphysique, 1735, « De la vertu et du vice », chapitre IX :
« L’adultère et l’amour des garçons seront permis chez beaucoup de nations ; mais vous n’en trouverez aucune dans laquelle il soit permis de manquer à sa parole ; parce que la société peut bien subsister entre des
adultères et des garçons qui s’aiment, mais non pas entre des gens qui se feraient une gloire de se tromper les uns les autres. »

Voici la réaction du Monthly Review à la publication du Dictionnaire :
« […] there are some passages, particularly the whole article entitled amour nommé socratique, that we conceive could only come from the pen of the most inconsiderate, dissolute and abandoned of mankind. Nothing can be more infamous than what is advanced in pallation of the most detestable of all crimes ; nor can any thing be more false in fact that the imputing a vice to the naturel passions of youth and innocence, which is hardly ever practised but by wretches already debilitated by excessive debauchery, or by those in whom Nature never implanted the smallest germ of love or delicacy. Our courts of justice are sufficiently convinced, by hateful experience, that, if very youg persons are ever made accessory to this horrid species of guilt, the principal, the seducer, is ever some hypocritical monster, old enough to be hackneyed in the ways of vice and iniquity. »

5. Les sept derniers mots de l’alinéa ont été ajoutés en 1770. À l’article « Onanisme » des Questions, on lit : « Cette habitude honteuse et funeste, si commune aux écoliers, aux pages et aux jeunes moines. »

6. Rapprocher Blaise Pascal, Discours sur les passions de l’amour : « Ce n’est point un effet de la coutume, c’est une obligation de la nature, que les hommes fassent les avances pour gagner l’amitié d’une dame. »

7. Cf G. Edwards, 1760, cité dans mon Vocabulaire de l’homosexualité masculine, Paris : Payot, 1985, pages 231-233.

8. Cf l’audacieux La Mettrie, dans L’Art de jouir, 1751 : « Tout est femme dans ce qu’on aime, l’empire de l’amour ne connaît pas d’autres bornes que celles du plaisir. »

9. Ovide, Métamorphoses, X, 84-85 : soit dans la traduction des Belles Lettres : « cueillir les premières fleurs de ce court printemps de la vie qui précède la jeunesse. »

10. Plutarque, Vies des hommes illustres, « Solon », 1.

11. P.-H. Larcher (1726-1812), helléniste confirmé. Il citait la dissertation de J. M. Gesner, « Socrates Sanctus Pederasta », lue à l’Académie de Göttingue le 5 février 1752, et traduite depuis en français par Alcide Bonneau : Socrate et l’amour grec, Liseux, 1877.

12. Les réprimandes faites à l’abbé Foucher sont les deux lettres mentionnées dans une note de Voltaire à l’article « Académie » des Questions.


13. Théodore De Bèze, Juvenilia, XC : Amplecto quoque sic et hunc et illam ;
c’est-à-dire littéralement : « Je serre dans mes bras tout autant le premier
[Audebert] que la seconde [Candide]. »

14. Alinéa ajouté en 1770. Avant Jean-Paul Sartre, Voltaire avait donc réfléchi à « l’enfance d’un chef ». ; voir aussi la remarque de Voltaire dans la lettre de 1724 à la marquise de Bernières.

15. Phrase ajoutée en 1770. Voltaire y reproche à Montesquieu d’avoir avancé que « chez les Grecs les femmes n’étaient pas regardées comme dignes d’avoir part au véritable amour, et que l’amour n’avait chez eux qu’une forme qu’on n’ose dire » ; voir De l’Esprit des lois, VII, 9. Voltaire note que Plutarque, sous le nom de Daphnéus, réfutait les discours de Protogènes en faveur de « la débauche des garçons » ; cf Plutarque, De l’amour, 751-752.

16. Menin : même racine espagnole que mignon.

17. Enfant d’honneur : cf La Fontaine, Contes, 3, xiii, « Le petit chien ». Et mon Dictionnaire français de l'homosexualité masculine.

18. Laïos fut considéré comme le fondateur de l’amour des garçons ; mais selon Plutarque, c’est Gorgidas qui aurait institué en -378 cette troupe d’amants évoquée abstraitement par Platon. Voir Claude Courouve, Ces Petits Grecs ont un faible pour les gymnases.

19. Sextus Empiricus, philosophe sceptique grec des IIe/IIIe siècles ; dans ses Esquisses Pyrrhoniennes, I, § 152, il distinguait bien loi et usage ; Voltaire fait ici le contresens que lui reprochera à juste titre Larcher.

20. Pseudo-Lucien, Amours, 22 ; à cet argument on peut opposer la réponse du philosophe anglais Jeremy Bentham : « […] most evidently and strictly true with regard to celibacy. If then merely out of regard to population it were right that paederasts should be burn alive, monks ought to be roasted alive by a slow fire. » (Journal of Homosexuality, vol. 3(4), Summer 1978, p. 397 ; édition réalisée par Dr Louis Crompton).

21. Abrégé du livre de Zend, ou Avesta.

22. « Fuis surtout le péché contre nature ; il n’y en a point de plus grand. »

23. P.-H. Larcher, Supplément à la philosophie de l’histoire, 1767, pages 99-103.

24. Depuis « Mais moi, je » addition de 1770. Sur l’amour des garçons chez les Turcs, voir G. Postel, Histoire des Turcs, 1560, 3e partie, cité par Montaigne, Essais, III, iii, 827.

25. Voir l’article « Jésuites » des Questions.

26. Ce passage provoqua cette réaction de Larcher : « Les jésuites n’avaient rien à démêler ici. Pourquoi troubler mal à propos leurs mânes ? » (Supplément à la philosophie de l’histoire, 1767, p. 100). L’ordre des jésuites venait d’être supprimé dans plusieurs pays d’Europe pour des raisons politiques.

27. Surnom un temps adopté par Gustave Flaubert, pour une raison encore non élucidée.

28. Dans le département de l’Ain.

29. Depuis « il me sera permis », c’est une addition de 1774.

30. Écrivain latin, auteur du roman Satiricon. L’article « Pétrone » des Questions reproduit le XIVe chapitre du Pyrrhonisme de l’Histoire.

31. Alinéa ajouté en 1774. Les polémistes protestants avaient souvent dénoncé le célibat des prêtres catholiques comme responsable des égarements pédophiles d’une partie d’entre eux (notamment lors de la grande affaire d’Ollioules en 1601-1603). L’anticléricalisme de la fin du XIXe siècle fera de même.

32. Alinéa ajouté en 1774. Peut-être convient-il de lire sodomite, ou encore sodomisé.

33. Virgile, Bucoliques, notamment la 2e églogue avec le personnage de Corydon.

34. Horace, Odes, livre IV, i , 33-40, et x.

35. Horace, Satires, I, ii :

"tument tibi cum inguina, num, si ancilla aut verna est praesto puer, impetus in quem continuo fiat, malis tentigine rumpi ?
non ego."

Soit dans la traduction Belles-Lettres : « Quand ton membre se gongle, si tu as une servante à ta disposition, ou un petit esclave domestique, sur qui te jeter sans retard, tu aimerais mieux rester tendu à en crever ? non pas moi. »

36. Marcus Julius Philippus, empereur romain de 244 à 249 ; voir Histoire Auguste, « Alexandre Sévère », 24 ; Il semble que la loi Scantinia (vers -150) ait été dirigée contre la pédophilie (sexualité avec des enfants impubères) plus que contre l’amour masculin per se ; cette loi était tombée en désuétude au début de l’ère chrétienne.

37. Sur le sens homosexuel de métier depuis la fin du Moyen-Âge, voir mon Dictionnaire français de l’homosexualité masculine.

38. Depuis « S’il y eut », addition de 1770. Quintilien, Institution oratoire, II : « le précepteur devra non seulement être pur, mais encore exempt de tout soupçon. »

39. Voltaire était intervenu en faveur de l’abbé le 29 mai 1725 ; voir Roger Peyrefitte, Voltaire, sa jeunesse et son temps, tome 2, pages 242-244.

40. En 1726, pour des faits de meurtre et de proxénétisme homosexuel ; il ne peut pas être véritablement considérer comme une victime de la justice royale, et il y a quelque inconscience à parler de répression de la liberté sexuelle à son sujet.

41. Horace, Satires, I, 106 : « il y a une mesure à toutes choses ».

42. Exigence que l’on retrouvera formulée dans la Déclaration des droits de 1789, article 8 : « La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires […] ; on sait qu’en ce qui concerne l’homosexualité, le Code de 1791 abandonne toute forme de répression pénale. Un auteur très apprécié de Voltaire, Vauvenargues, avait lui aussi anticipé sur la Déclaration ; sa maxime 164 : « Ce qui n’offense pas la société n’est pas du ressort de sa justice » préfigurait l’article 5 : « La loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. »

43. Parmi les auteurs d’allusions antérieures aux moeurs d’Henri III, on relève les noms de Pierre de L’Estoile, Agrippa d’Aubigné et Saint-Simon. Mais Jules Michelet était d’un avis différent : « Puisque ce mot de mignon est arrivé sous ma plume, je dois dire pourtant que je ne crois ni certain ni vraisemblable le sens que tous les partis, acharnés contre Henri III, s’acharnèrent à lui donner. » (Histoire de France au XVIe siècle, chapitre 5). Voir aussi Emmanuel Le Roy Ladurie, L’État royal, 1987, page 239.

44. Louis XIII et Louis XV notamment ; sur ce dernier, voir la lettre de Voltaire à la marquise de Bernières, juillet 1724. En Angleterre, Édouard II et Jacques Ier, en Prusse Frédéric II.

45. Le chapitre 99 des Établissements de Saint Louis (recueil de droit coutumier rédigé vers 1270) continuait ainsi : « Et de cette manière doit-on faire d’homme hérite [hérétique], s’il y a preuve ; et tous ses [biens] meubles sont au baron, ou au prince. Et est écrit en Décrétales, au titre Des significations de parole, au chapitre Super quibusdam. Et coutume s’y accorde. »

46. Voltaire ne fait pas état des condamnations bibliques et théologiques de l’amour masculin ; Dans Corydon, André Gide ne le fera pas davantage. Peu auparavant, le sens originel de bougrerie fut ainsi discuté par le juriste C. C. de L’Averdy :
« Le mot de bougrerie est appliqué par les uns aux Albigeois qui ont suivi la même hérésie que les Bulgares ; et ils se fondent sur ce par l’intitulé du chapitre, où il paraît que l’on n’a eu en vue que les mécréants et hérites, c’est-à-dire hérétiques. Les autres appliquent la première partie de ce chapitre au crime contre nature, parce qu’on a donné le même nom à ceux qui s’en rendent coupables : d’ailleurs la manière dont ce chapitre est conçu paraît l’indiquer, puisque l’on y distingue deux espèces de crimes. » (Code pénal, 1752) L’interprétation privilégiée par L’Averdy est soutenue par le fait que les Décrétales de Gégoire IX, au chapitre indiqué, n’envisagent aucune infraction sexuelle.

47. Despréaux est aujourd’hui plus connu sous le nom de Boileau ; voir sa Satire XII, où l’on trouve : « Socrate […] Très équivoque ami du jeune Alcibiade. »

48. Cette note c. a été ajoutée en 1769.


Notes de l’édition de Kehl (1785-1789), par Condorcet :

Note à l’article « Amour socratique » :

On nous permettra de faire ici quelques réflexions sur un sujet odieux et dégoûtant, mais qui malheureusement fait partie de l’histoire des opinions et des moeurs.

Cette turpitude remonte aux premières époques de la civilisation : l’histoire grecque, l’histoire romaine, ne permettent point d’en douter. Elle était commune chez ces peuples avant qu’ils eussent formé une société régulière, dirigée par des lois écrites.


Cela suffit pour expliquer par quelle raison ces lois ont paru la traiter avec trop d’indulgence. On ne propose point à un peuple libre des lois sévères contre une action, quelle qu’elle soit, qui y est devenue habituelle. Plusieurs des nations germaniques eurent longtemps des lois écrites qui admettaient la composition pour le meurtre. Solon se contenta donc de défendre cette turpitude entre les citoyens et les esclaves [Plutarque, Solon, I, 3] ; les Athéniens pouvaient sentir les motifs politiques de cette défense, et s’y soumettre : c’était d’ailleurs contre les esclaves seuls, et pour les empêcher de corrompre les jeunes gens libres, que cette loi avait été faite ; et les pères de famille, quelles que fussent leurs moeurs, n’avaient aucun intérêt de s’y opposer.

La sévérité des moeurs des femmes dans la Grèce, l’usage des bains publics, la fureur pour les jeux où les hommes paraissaient nus, conservèrent cette turpitude de moeurs, malgré les progrès de la société et de la morale. Lycurgue, en laissant plus de liberté aux femmes, et par quelques autres de ses institutions, parvint à rendre ce vice moins commun à Sparte que dans les autres villes de la Grèce.

Quand les moeurs d’un peuple deviennent moins agrestes, lorsqu’il connaît les arts, le luxe des richesses, s’il conserve ses vices, il cherche du moins à les voiler. La morale chrétienne, en attachant de la honte aux liaisons entre les personnes libres, en rendant le mariage indissoluble, en poursuivant le concubinage par des censures, avait rendu l’adultère commun : comme toute espèce de volupté était également un péché, il fallait bien préférer celui dont les suites ne peuvent être publiques ; et par un renversement singulier, on vit de véritables crimes devenir plus communs, plus tolérés, et moins honteux dans l’opinion que de simples faiblesses. Quand les Occidentaux commencèrent à se policer, ils imaginèrent de cacher l’adultère sous le voile de ce qu’on appelle galanterie ; les hommes avouaient hautement un amour qu’il était convenu que les femmes ne partageraient point ; les amants n’osaient rien demander, et c’était tout au plus après dix ans d’un amour pur de combats, de victoires remportées dans les jeux, etc., qu’un chevalier pouvait espérer de trouver un moment de faiblesse. Il nous reste assez de monuments de ce temps, pour nous montrer quelles étaient les moeurs que couvrait cette espèce d’hypocrisie. Il en fut de même à peu près chez les Grecs devenus polis ; les liaisons intimes entre des hommes n’avaient plus rien de honteux ; les jeunes gens s’unissaient par des serments, mais c’étaient ceux de vivre et de mourir pour la patrie ; on s’attachait à un jeune homme, au sortir de l’enfance, pour le former, pour l’instruire, pour le guider ; la passion qui se mêlait à ces amitiés était une sorte d’amour, mais d’amour pur. C’était seulement sous ce voile, dont la décence publique couvrait les vices, qu’ils étaient tolérés par l’opinion.

Enfin, de même que l’on a souvent entendu chez les peuples modernes faire l’éloge de la galanterie chevaleresque, comme d’une institution propre à élever l’âme, à inspirer le courage, on fit aussi chez les Grecs l’éloge de cet amour qui unissait les citoyens entre eux.

Platon dit que les Thébains firent une chose utile de le prescrire, parce qu’ils avaient besoin de polir leurs moeurs, de donner plus d’activité à leur âme, à leur esprit, engourdis par la nature de leur climat et de leur sol ([Platon, Banquet, 182ab ; Condorcet ne rend pas exactement compte du texte]. On voit qu’il ne s’agit ici que d’amitié pure. C’est ainsi que, lorsqu’un prince chrétien faisait publier un tournoi où chacun devait paraître avec les couleurs de sa dame, il avait l’intention louable d’exciter l’émulation de ses chevaliers, et d’adoucir leurs moeurs ; ce n’était point l’adultère, mais seulement la galanterie qu’il voulait encourager dans ses États. Dans Athènes, suivant Platon, on devait se borner à la tolérance. Dans les États monarchiques, il était utile d’empêcher ces liaisons entre les hommes ; mais elles étaient dans les républiques un obstacle à l’établissement durable de la tyrannie. Un tyran, en immolant un citoyen, ne pouvait savoir quels vengeurs il allait armer contre lui ; il était exposé sans cesse à voir dégénérer en conspirations les associations que cet amour formait entre les hommes.

Cependant, malgré ces idées si éloignées de nos opinions et de nos moeurs, ce vice était regardé chez les Grecs comme une débauche honteuse, toutes les fois qu’il se montrait à découvert, et sans l’excuse de l’amitié ou des liaisons politiques. Lorsque Philippe vit sur le champ de bataille de Chéronée tous les soldats qui composaient le bataillon sacré, le bataillon des amis à Thèbes, tués dans le rang où ils avaient combattu : « Je ne croirai jamais, s’écria-t-il, que de si braves gens aient pu faire ou souffrir rien de honteux » [Plutarque, Pélopidas, 18]. Ce mot d’un homme souillé lui-même de cette infamie, est une preuve certaine de l’opinion générale des Grecs.

À Rome, cette opinion était plus forte encore : plusieurs héros grecs, regardés comme des hommes vertueux, ont passé pour s’être livrés à ce vice, et chez les Romains on ne le voit attribué à aucun de ceux dont on nous a vanté les vertus ; seulement il paraît que chez ces deux nations on n’y attachait ni l’idée de crime, ni même celle de déshonneur, à moins de ces excès qui rendent le goût même des femmes une passion avilissante. Ce vice est très rare parmi nous, et il y serait presque inconnu sans les défauts de l’éducation publique.

Montesquieu prétend qu’il est commun chez quelques nations mahométanes, à cause de la facilité d’avoir des femmes ; nous croyons que c’est difficulté qu’il faut lire.


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