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dimanche 10 juillet 2016

DFHM EN LIGNE



Small Blowjob - Cornelius McCarty

Mon


Dictionnaire français de l'homosexualité masculine
Lexique et connotations - Langue, littérature et histoire


en ligne : édition refondue (2016) de mon Vocabulaire de l'homosexualité masculine, Paris : Payot, 1985, collection "LANGAGES ET SOCIÉTÉS" dirigée par Louis-Jean Calvet.



1985


DOSSIER DE PRESSE DU VHM 1985




INTRODUCTION (1/2)

INTRODUCTION (2/2)


CHRONOLEXICOGRAPHIE


 A (ACHRIEN à AUTRE, sauf ABOMINATION)

 ABOMINATION, SODOMIE

 B (BACKROOM à BRODEUSE)

 C (CABINE à CULISTE)

 D (DAMOISEAU à DROITS DU CUL)

 E (ÉCHAPPÉ DE SODOME à EXERCER)

 F (FAIRE EN BI à FRÈRE)

 G (G à GUÈBRE, sauf GENRE)

 GENRE, NEUTRE, SPÉCIAL, TROISIÈME SEXE

 H (H à HYPERVIRIL, sauf hétéro- et homo-) et I (ICOGLAN à ITALIEN)

 HÉTÉRO-

 HOMO-

 J (JACQUETTE à JUPITER) et L (LANGAGE TAPETTE à LOPETTE)

 M (MANCHETTE à MOUCHARD)

 N NICOMÈDE à NORMALSEXUEL (sauf NEUTRE) et O (ŒILLET à OUTING)

 GENRE, NEUTRE, SPÉCIAL et TROISIÈME SEXE

 P PACS à PUÉRISER (sauf termes en PED-) et Q (QUEER à QUEER THEORY)

 PÉD-

 R RACE D'EP à ROUSPANTEUR

 S SACRÉ à SYSTÈME CORDIER (sauf SODOMIE, SODOMIQUE et SPÉCIAL)

 ABOMINATION, SODOMIE

 T TAFIOLE à TRUQUEUR (sauf TROISIÈME SEXE)

 GENRE, NEUTRE, SPÉCIAL, TROISIÈME SEXE

 U UGOBER à USAGE DES GARÇONS (sauf termes en URANI-) et V VAISSEAU à VOYAHE EN TERRE JAUNE

 URANIE, URANIEN, URANISME, URANISTE


DOSSIER DE PRESSE DE 1985



mercredi 15 juin 2016

DFHM : INTRODUCTION (1/2)

DICTIONNAIRE FRANÇAIS

DE

L'HOMOSEXUALITÉ MASCULINE

Small blowjob - Cornelius McCarthy

Lexique et connotations.
Langue, littérature et histoire



Nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole.Michel de Montaigne, Essais, I, ix, page 36 de l'édition Villey/PUF/Quadrige. 
Ne perdons jamais de vue la grande règle de définir les termes.Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie, article Alexandre. 
Si seulement, au lieu de s'indigner, on cherchait à savoir de quoi l'on parle. Avant de discuter, l'on devrait toujours définir.AndréGide, Journal, Feuillets 1918. 
 Le langage sous toutes ses formes […] constitue la source principale de l’histoire des mentalités. Hervé Martin, Mentalités médiévales XIe-XVe siècles. Paris : PUF, 1996.
  Dans la première partie de Sodome et Gomorrhe, Marcel Proust décrivait le milieu homosexuel masculin parisien comme une « franc-maçonnerie » (terme repris par Sartre) reposant sur une « identité de goûts, de besoins, d’habitudes, de dangers, d’apprentissage, de savoir, de trafic, de glossaire ». Autour de ce glossaire, dont Zénodote d'Éphèse semblait avoir, dès le IIIe siècle avant notre ère, perçu l'existence
ZÉNODOTE D'ÉPHÈSE (vers -320/vers -240), bibliothécaire d'Alexandrie,Corrections [Fragments] :III, 73 : le langage des efféminés est efféminé [anandroi ; cité par Érasme].
le vocabulaire de l'homosexualité masculine, étendu à l'opposition entre homo- et hétérosexualité (qu'on a dit constituer "la bonne route"), est rassemblé, doublement ordonné par l’arbitraire de l'alphabet et la rigueur de la chronologie. La chronolexicographie offre une vue d’ensemble des termes datés. Je ne parlerai pas, sauf par exception, du lesbianisme, de la bisexualité et de la transexualité.

   Les homosexuels eux-mêmes ont été assez critiques à l'égard de la façon dont on les évoque, et l'identité proustienne de glossaire a été souvent minée par des querelles linguistiques. S'il est tout à fait compréhensible qu'ils rejettent les termes méprisants qui les condamnent sans appel, ni même jugement en première instance …, et les injures (cf les Réflexions sur la question gay de Didier Éribon), on peut s'étonner de les voir polémiquer au sujet de vocables d'apparence neutre, tel homosexuel justement (et équilibré par hétérosexuel, qui n’est guère plus plaisant à entendre ...), comme le manifestait en 1977 le titre de l'essai de Jean-Louis Bory et Guy Hocquenghem :



La seule complexité de cette question homosexuelle justifierait, s'il fallait encore le faire, que l'on cherche à remédier à la dispersion des études historiques (dispersion encore plus grande avec les travaux de sociologie) par la "puissance du regard philosophique" (Frédéric Nietzsche, Crépuscule des Idoles), attitude qui présente trois avantages majeurs :

1) La prise en compte des études philosophiques et morales relatives à la sexualité et à l’homosexualité :

 - socle ancien : de Platon et Xénophon à DiogèneLaërce et Athénée,

 - auteurs chrétiens de l'Antiquité tardive et du Moyen-Âge,

 - Renaissance et Lumières,

 - enfin les études modernes, du marquis de Sade à Michel Foucault.

2) Une rigueur méthodologique qui sache vérifier l'exactitude matérielle des faits et des textes proposés à l'approbation ou à l'indignation.

3) La protection de l'activité d'étude et de recherche - ce que Michel Foucault appelait "le travail". - de la pression de l'urgence militante et de la tentation grandissante du ce politicallly correct, ou encore de l'intolérance et de la malveillance sectaires.


  L'homosexualité masculine, bien que phénomène sociologique minoritaire, demande à être étudiée en tant que problème philosophique, psycho-sociologique, culturel et, indirectement politique ; il s'agit, non seulement d'une sexualité différente – comme, disons, la masturbation, l'adultère ou la fréquentation des prostituées – mais aussi d'une différence radicale dans la manière d'être en société ; de par la modification des rapports sociaux entretenus avec les deux sexes, et de la position particulière tenue vis-à-vis des représentants de ces deux sexes. J'avais donc voulu que cet ouvrage puisse servir à la fois de panorama et d’explication de textes, aux principaux discours tenus en français sur, pour ou contre l'amour des hommes entre eux. Dans ces fonctions, ce Dictionnaire français ... a pour compléments : le florilège Les Flammes de Sodome, anthologie de divers points de vue, remarques formulées et perceptions de ce phénomène – ainsi que Ces petits Grecs ont un faible pour les gymnases, tentative de vue d’ensemble du traitement de la question dans les textes grecs et latins de l'Antiquité et du Moyen-Âge, y compris la Bible (Vulgate et Évangiles).

  On me reprocha d'avoir écarté le vocabulaire du lesbianisme. Mais la symétrie supposée et cherchée entre les deux homosexualités demeure introuvable. Pour Colette,
" Sodome contemple de haut sa chétive contrefaçon " ;
et Rachilde :
" Il n'y a que les hommes pour savoir se soutenir entre eux. ".
Au reste, je n'aurais pas grand'chose à ajouter aux trois ouvrages parus sur la question avant 1985, alors que le vocabulaire français de l'amour masculin n'avait alors guère attiré l'attention des chercheurs ; il s'agit de :
  • Monique Wittig et Sande Zeig, Brouillon pour un dictionnaire des amantes, Paris : Grasset, 1976.
  • Claudine Brécourt-Villars, Petit glossaire raisonné de l'érotisme saphique, Paris : Pauvert, 1980.
  • Marie-Jo Bonnet, Un choix sans équivoque. Recherches historiques sur les relations amoureuses entre les femmes XVe-XXe siècles, Paris : Denoël/Gonthier, 1981.


* * * * *

  Sigmund Freud observa un jour :
« L'amour homosexuel s'accommode plus facilement de liens collectifs, même là où il apparaît comme une tendance sexuelle non inhibée : fait remarquable, dont l’éclaircissement nous entraînerait loin » (Psychologie des foules et analyse du moi, 1921)
puis en proposa cette explication :
« un homme qui voit en d'autres hommes des objets d'amour possibles doit se conduire envers la communauté des hommes différemment d'un autre contraint de voir d'abord dans l'homme le rival auprès de la femme » ; mais, ajoutait-il, « la communauté des hommes comporte toujours des rivaux en puissance » (Sur quelques mécanismes névrotiques …, 1922).
La situation de l'homosexuel est évidemment modifiée, par rapport à la situation antérieure de domination masculine, dans une société de quasi-égalité des sexes, et déjà dans une société devenue sociologiquement mixte, comme ses écoles. L’islam en France, s’il réussissait à nous faire faire machine arrière sur l’égalité des sexes, et déjà sur la mixité dans l’espace public, introduirait à l’évidence des revirements très importants quant à la situation actuelle de l’homosexualité masculine.

  Pour le romancier Yves Navarre, la "franc-maçonnerie" selon Marcel Proust et Jean-Paul Sartre n'était qu'une « fédération de solitaires ». Dès 1894, l'écrivain Marc-André Raffalovich (1864-1934) notait, selon toute probabilité d'après son expérience personnelle, que « rien n'isole un enfant comme l'inversion, même la plus masquée. » L'homosexualité a donc pu apparaître comme facteur d'isolement aussi bien que de sociabilité ! Ce premier paradoxe n'est qu'une des nombreux aspects de cette complexité véritablement extraordinaire de cette question, complexité dont André Gide pensait qu'elle pourrait expliquer le nombre élevé et inhabituel des interlocuteurs dans le Symposium ou Banquet de Platon, à la différence des autres dialogues platoniciens. Les études multi-disciplinaires font intervenir la philosophie, l'histoire de la littérature, le droit pénal spécial, la psychanalyse, l’éthologie, la sociobiologie et l'ethnologie, la linguistique, l'histoire des mœurs, des idées et des mentalités. Choisir a priori une discipline serait supposer résolue la question du cadre épistémologique d'une théorie générale de l'homosexualité, ce à quoi je ne me risquerai pas. D'où le recours au regard philosophique en tant qu'il valorise la connaissance en général.

  Hasard de l'histoire ou Zeitgeist, il se trouve que l'idéologie marxiste et le mouvement de revendication des homosexuels sont pratiquement contemporains ! Ils se sont tout de suite heurtés l’un à l’autre, l'action et les publications du magistrat allemand Karl Heinrich Ulrichs, dans les années 1860, ayant suscité les sarcasmes privés de Friedrich Engels à l'égard de ce qu'il appelait, en français dans le texte, les "droits du cul" (Lettre à Karl Marx, 22 juin 1869 ; cf Correspondance Marx-Engels, Paris : Editions sociales, 1984, tome X, et DFHM, lettre D). Mais ni l'une ni l'autre n'ont apporté de contribution appréciable à la compréhension du phénomène. Les réactions à l'endroit d’André Gide après la publication de son Retour de l'URSS (1936, suivi peu après par les Retouches...) ont manifesté que le communisme ne voyait alors en l'homosexualité guère plus qu'un instrument de polémique, ou qu’un moyen de pression, comme, avant lui, écrivains catholiques et protestants pendant le conflit de la Réforme, révolutionnaires et contre-révolutionnaires dans les années 1790, nationalistes à toutes les époques et dans tous les pays, intégristes de la citoyenneté et fondamentalistes islamiques au tournant du XXIe siècle.

   La revendication alors formulée en langue allemande par Karl HeinrichUlrichs (1825-1895), puis par Heinrich Marx (homonyme du père de Karl ; Urningsliebe. Die sittliche He- bung Urningtums und die Streichung des § 175 des deutschen Strafgesetzbuches. Leipzig, 1875.) et Magnus Hirschfeld (1868-1935), s'appuyait sur la théorie du troisième sexe (ancêtre de la théorie du genre), retrouvant ainsi l’approche néo-platonicienne du marquis de Sade pour qui les homosexuels constituaient "une classe d'hommes différente de l'autre " (La Philosophie dans le boudoir, Cinquième dialogue, 1795. Œuvres III, Paris : Gallimard, 1998, édition Jean Deprun).

   Les militants de cette cause eurent souvent du mal à mettre en relief la spécificité de l'homosexualité, caractéristique minoritaire qui relève davantage des problématiques de la liberté et de l’amitié que d'un radicalisme social égalitariste et du quotient familial fiscal. Ils n'ont pas mieux su en démontrer l'innocuité sociologique ; l'argumentation, quand argumentation il y avait, a donné tantôt dans l'angélisme et la sublimation (par exemple avec l'éloge appuyé de la chasteté unisexuelle par Raffalovich), tantôt dans des mots d'ordre du style "jouissez sans entraves" allant jusqu'à proclamer, dans la recherche d'un "autre rapport à l'enfance", la légitimité de la pédophilie, tantôt enfin dans une exarcerbation du recours aux "droits de l'homme" poussés jusqu'à l'oxymore ("mariage" homosexuel) par le mouvement LGBT.

   Depuis la naissance de la méthode et des théories psychanalytiques, l'homosexualité masculine a fait l'objet d'une investigation et d'une réflexion en net progrès sur les thèses avancées par la médecine légale dans la première moitié du XIXe siècle ("perversion des facultés morales"), thèses dont il est aujourd'hui facile de faire une critique acérée, surtout lorsque l'on ne s'était attaché (comme Jean-Paul Aron, Roger Kempf et Pierre Hahn) qu'à leurs aspects les plus outranciers ; les élucubrations du Dr Tardieu ont été complaisamment diffusées par Proudhon et Larousse, notamment, mais elles s'étaient immédiatement heurtées aux réserves de plusieurs de ses confrères légistes.
« Arrivé à la description des signes de la pédérastie active et passive, M. Thoinot est d’avis, comme son éminent maître, M. le professeur Brouardel, que Tardieu a beaucoup trop généralisé les faits en parlant des déformations consécutives aux habitudes contre nature. » Revue d’hygiène publique et de médecine légale, 1898, n° 40.
  Sigmund Freud rejoignit la revendication homosexuelle allemande par son rejet de la théorie de la dégénérescence, et s'en écarta en refusant l'innéité associée au concept de troisième sexe ; selon la psychanalyse, le désir homosexuel apparaît comme un élément de la personnalité du sujet assez précocement établi. L'apport freudien comporte également le statut accordé à l'érotisme anal par la théorie des zones érogènes (théorie développée par quelques lacaniens) ainsi que le dévoilement de l'élément homosexuel dans l'histoire du sujet en tant que "refoulé essentiel". L'encouragement donné par la règle fondamentale de la cure analytique à dire ce qui est réprimé – soit le secret pour les autres – a son équivalent social dans la pratique du "visage découvert", le coming out des anglo-saxons, dont plusieurs élus et personnalités politiques, français ou européens, ont donné des exemples. La vulgarisation des concepts de bisexualité (au sens d'une disposition constitutionnelle) et d'homosexualité latente a laissé penser, à tort ou à raison, que la plupart des psychanalystes manifestaient de l'indulgence pour les adeptes de l'amour homosexuel. Ainsi s'est constituée au fil des ans une "image homosexuelle" de la psychanalyse. « Les psychas, tous des pédés », ai-je pu lire sur un mur de l’université de Vincennes - Paris-VIII dans les années 1970 (université délocalisée depuis à Saint-Denis).

* * * * *

   Il est aujourd'hui impossible d'envisager une science de l'homme sans se heurter tôt ou tard à la question homosexuelle ; et la réciproque est vraie : impossible d'étudier cette question sans rencontrer du même coup l'ensemble des sciences humaines ; d'où l'immensité de la tâche, et le découragement qui assaille. Cette problématique apparaît très tôt dans l’histoire de l’humanité, bien avant le développement du christianisme, comme un objet valable de  polémiques : en témoignent les astucieux dialogues de Plutarque, pseudo-Lucien, Athénée de Naucrate et Achille Tatius. La sexualité dite "ordinaire", elle aussi, a posé et pose encore problème, soulevé des discordes comparables à d'autres types de conflits ; on a évoqué, depuis la Lysistrata d'Aristophane jusqu'à Sartre, une guerre des sexes, des amazones, des politiques et libération sexuelles ; on a imaginé le concept de sexisme (pour rimer avec capitalisme et racisme). L'âpreté de ces batailles s'explique par la mise en cause des monothéismes - qui reste, quoi qu'on en dise, religions d'État - et par celle de la famille - nécessaire élément de conservation de la société, mais parfois frein aux progrès de la culture.

  Les sociétés christianisées ont conféré à l'homosexualité une situation extrême dans le vaste catalogue des interdits, conformément à l'Ancien Testament hébraïque dans lequel n'existe aucun exemple d'acte homosexuel pardonné ensuite (contrairement au meurtre et à l'inceste). Comme détestable et horrible, abominable (du latin d'église abominabilis) a été souvent appliqué à l'amour masculin ou à ses adeptes : le sens premier du mot est : qui inspire de l'effroi, de la répulsion. Abomination figure dans la plupart des traductions françaises du Lévitique. L'interdit, qui a visé de façon privilégiée les relations masculines, mais aussi le lesbianisme, a été reformulé vers la fin du Moyen Âge au triple nom de Dieu (ou de la grâce), de la nature et de la raison. Selon le Doctor universalis Albert le Grand (vers 1193 – 1280), « la sodomie [sodomia] est un péché contre nature, les mâles avec un mâle, les femmes avec une femme » ; il suivait là l'enseignement déjà traditionnel de l'Église romaine, notamment celui de Pierre Damien et Pierre Cantor, enseignement que ne contredit pas le Doctor angelicus Thomas d'Aquin (vers 1225 – 1274) : « Une troisième manière [du vice contre nature], lorsqu'on a des rapports sexuels avec une personne qui n'est pas du sexe complémentaire, par exemple homme avec homme ou femme avec femme : se qui se nomme vice de Sodome [sodomiticum vitium] ».

  L'importance vitale de la morale sexuelle et du péché de la chair pour le pouvoir et le dogme chrétiens fut illustrée, à la fin du Moyen-Âge, par la polysémie des substantifs bougre et hérite : ils en étaient arrivés à désigner à la fois l'hérétique et le déviant homosexuel ; le mot anglais bugger, ainsi que d'autres termes des langues européennes, furent affectés par le même phénomène.

  Afin de donner force de lois morale et pénale à l'interdit, le christianisme a dû produire en abondance des discours sur ce comportement qu'il refusait, et a paradoxalement fait connaître ce qu'il souhaitait anéantir. Ces textes chrétiens constituent donc une part importante de notre corpus ; à ne considérer que les écrits religieux, il est bien difficile de croire à l'existence d'un tabou de l'homosexualité, au sens d'un vide créé autour de ce sujet dans l'ensemble des discours. L'homosexualité masculine est une réalité culturelle et sociologique dont on a toujours parlé, y compris parfois pour lui assigner une date d'apparition récente ... Mais on fait face à une situation souvent insolite vis-à-vis de l'ordre du discours. Précautions et avertissements, peut-être compréhensibles pour une émission télévisée en prime time, surprennent chez des spécialistes, tels l'helléniste normalien Robert Flacelière (1904-1982) se préparant ainsi, en 1960,  à traiter de la pédérastie grecque : « Si déplaisant que soit le sujet, il est impossible de le passer sous silence. » Avant lui, Pierre-Henri Larcher, annotateur d'Hérodote, écrivant en 1786 :
« En voilà assez, et peut-être beaucoup trop, sur cette matière ».
  Au delà de ces précautions, les cas de censure ou de délais de publication, qui certes existent, sont relativement rares. La deuxième églogue de Virgile, celle d'Alexis et Corydon, fut, étonnamment, la première des neuf à être traduite en français, en 1543 ; le libraire-traducteur était Loïs Grandin et l’achevé d’imprimer du 20 septembre. Les cas de censures sont compensés pour les chercheurs par l'existence de catalogues de livres interdits, et de la cote Enfer à la Bibliothèque nationale de France (cote fermée en 1970, puis rouverte en 1983, à la demande des chercheurs, m'avait-on dit).

   Un exemple de cette situation insolite est offert par le travail inestimable d'Emmanuel Le Roy Ladurie Montaillou, village occitan de 1294 à 1324 (Paris : Gallimard, 1975). L'auteur décida de sortir du cadre de son village médiéval pour donner la biographie d'un homosexuel, Arnaud de Vernioles, car là, dit-il, le registre de l’inquisiteur Jacques Fournier « s'élargit à la biographie psychologique. Il déborde la notation sèche, il débouche sur une véritable étude de la personnalité. Il autorise, en l'occurrence, l'élucidation d'un dossier d'homosexuel. » Le non conformisme sexuel possède une double fonction d'appel au discours, d'incitation à la communication, puisque l'évêque de Pamiers délaissa son inquisition routinière pour donner dans la psychologie, et que l'historien de la ruralité s’éloigna de son village pour se pencher sur les réseaux urbains de l'amour entre hommes ; il s'en est excusé auprès des lecteurs : « On me permettra, dans cette conjoncture spéciale, de sortir de mon village de référence : les campagnes ne se comprennent que par relation avec la cité qui les domine ; l'amour à Montaillou ne se peut décrire que comparé avec l'amour à Pamiers, dont les variétés sont bien plus diverses. » Certes ; mais il demeure bien curieux que l'occasion unique d'une telle mise en relation soit justement l'amour homosexuel.

   À côté de ce supplément de discours, on enregistre un certain nombre de signifiants non verbaux – regards, signes d'efféminement – qui constituent des manifestations qu'on pourrait dire du type du symptôme hystérique ; ce qu'un poète du XVIIe siècle, grand voyageur et habitué des cabarets, décrivait ainsi :

La preuve n'en est que trop claire,
On a beau le dissimuler,
L'effet ne cesse d'en parler
Lorsque la bouche veut le taire.
Saint-Amant, La Rome ridicule, 1643.

   Aux significations extra-verbales et à l'induction de discours décalés, s’ajoute la particularité performative. Les écrits sur ce sujet ont été régulièrement mis en cause pour leur responsabilité dans l'existence même des amours masculines. À l’occasion d’un procès pénal, en 1460, Jacques Du Clerq parlait ainsi des Vaudois : « Ils commettaient le péché de sodomie, de bougrerie et tant d’autres crimes si très fort puants et énormes, tant contre Dieu que contre nature, que cet inquisiteur dit qu’il ne les oserait nommer, pour doute que les oreilles innocentes ne fussent averties de si vilains crimes si énormes et cruels. » (Mémoires de Monstrelet, Verdière, 1826-1827).

  Crime dont, selon le franciscain Bernardin de Sienne (1380-1444), il ne fallait ni parler, ni même prononcer le nom (cf déjà Paul, Ephésiens, V, 12 : « ce qu’ils font en cachette est honteux même à dire », traduction Michel Léturmy). Le théologien Benedicti écrivait bizarrement « qu'il [le péché de sodomie] se doit plutôt taire que d'en parler par trop. » Dans le but probable de détourner de lui les foudres des autorités religieuses, le libertin Théophile de Viau faisait semblant de penser à peu près la même chose : « Le mal qu'on fait à blâmer un péché inconnu, c'est qu'on l'enseigne, et les âmes qui sont aisées à se débaucher trouvent là des occasions à se pervertir. » (« Avis au lecteur », Œuvres, 1623, 2e partie). Ce que le père Garasse considéra comme un « désaveu ridicule ».

  Selon le médecin Jean-Paul Marat (le futur "Ami du peuple"), « Sévir contre certains crimes fort rares, c'est toujours en faire naître l'idée. » Enfin, écrivant Corydon, André Gide avait judicieusement placé cette thèse dans  l'argumentation du Visiteur :
« J'ai toujours pensé qu'on se trouvait bien à parler le moins possible de ces choses et que souvent elles n'existent que parce qu'un maladroit les divulgue. Outre qu'elle sont inélégantes à dire, quelques mauvais garnements seront là pour prendre en exemple précisément ce que l'on prétendait blâmer. » (Premier dialogue, I).
Sans doute une allusion à ce médecin français, le Dr G. Saint-Paul, qui au début du XXe siècle rangeait parmi les facteurs de diffusion en premier lieu la « littérature homosexuelle scientifique », puis les articles de journaux et les « conversations impartiales », enfin les œuvres littéraires à thème homosexuel. Si ces affirmations ont quelque fondement dans la réalité, si le Verbe est à ce point pourvu d'effectivité, alors cela peut conforter la pertinence de la technique psychanalytique dont la spécificité réside justement en « l'expérimentation standardisée des effets du langage » (selon la psychanalyste parisienne Piera Aulagnier-Spairani) ; mais cela peut tout aussi bien encourager les appréhensions éprouvées à l'égard de cette psychanalyse.

   La parole personnelle et concrète de l'homosexuel se révèle aussi problématique que les discours plus généraux ; on fit observer dans les années 1970 que « l'amour qui n'ose pas dire son nom » (formule lancée par Alfred Douglas, amant d'Oscar Wilde, vers 1890 ; pour le père d'AndréGide, Paul Gide, l'amour grec était un "amour sans nom") s'était transformé en « la névrose qui ne sait pas se taire ». Faut-il tout dire ? Cette question, qui tourmentait déjà Montaigne et Diderot, se pose, plus qu'aux autres, aux homosexuels dont la vie quotidienne doit éviter trois écueils : l'aveu, la dissimulation et l'exhibition. Par cette dernière problématique, l'homosexualité se distingue radicalement des questions de racisme ou de féminisme auxquelles on a parfois cherché, à gauche, à l'assimiler, et se rapprocherait plutôt de la franc-maçonnerie ; d’où l'échec que rencontra le mouvement homosexuel français lorsqu'il se voulut révolutionnaire et prit modèle sur les groupuscules d'extrême-gauche ou sur les luttes de libération nationale du Tiers-monde.