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jeudi 21 avril 2016

LES ASSEMBLÉES DE LA MANCHETTE 1/2



Textes établis et annotés par Claude Courouve.


Le Grand Châtelet
tribunal et prison


A / INTRODUCTION
B / RÉFÉRENCES
C / RAPPORTS DE POLICE
D / NOTES



A / INTRODUCTION

   Ces pièces d'archives de la police parisienne concernent la surveillance des homosexuels sur leurs lieux de rencontre parisiens. Les boites poussiéreuses qui les contiennent furent partiellement exploitées par G. Dubois-Desaulle dans Prêtres et moines non-conformistes en amour (1902) et Paul d'Estrées dans Les Infâmes sous l'Ancien Régime (1902, réédition 1994 par les Cahiers Gay-Kitsch-Camp, volume Les Infâmes, n° 24). Michel Foucault en signalait l'existence en note à son Histoire de la folie à l'âge classique (Paris : Gallimard, 1972, page 102) et estimait à environ 4000 le nombre de dossiers. Des versions antérieures de ma part ont été publiées en auto-édition (private printingсамиздат) en 1978, 1987 et 1994. Afin de faciliter la lecture, j'ai comme précédemment modernisé l'orthographe, la ponctuation et la syntaxe. La présente étude, comme celle de 1994, offre de nouveaux textes. La pièce de théâtre longtemps inédite L'Ombre de Deschauffours (BnF mss N. A. 1562) n'est pas reprise ; elle a été donnée depuis par les Cahiers Gay-Kitsch-Camp (même volume Les Infâmes) ; les recherches engagées pour déterminer l'auteur de cet opuscule en forme de satire de la surveillance policière, sans doute rédigé peu après la mort en 1739 du lieutenant de police René Hérault, n'ont pas encore abouti.

   Ces rapports de police sur les "gens de la manchette" révèlent la façon dont s'établissaient les rencontres masculines. En effet ces compte-rendus des "mouches", "espions" ou "satellites", agents qui servaient d'appâts, sont assez détaillés. On y trouve parfois des biographies ou autobiographies sommaires, d'où l'intérêt de les reproduire in extenso. Ce sont aussi des témoignages précieux sur la localisation des cabarets et jardins les plus fréquentés, sur les actes sexuels préférés et sur la manière dont les intéressés jugeaient alors leur particularité. Ces éléments biographiques sont sans équivalents en France depuis la biographie d'Arnaud de Vernioles telle qu'elle apparaissait au travers de son interrogatoire par l'inquisiteur Jacques Fournier en 1323-24 (voir L'affaire de Pamiers ...). Ces ébauches de tricks nous laissent imaginer ce qui pouvait se passer lorsque les provocateurs ne venaient pas gâcher la fête.

   Les termes utilisés par ceux qui faisaient l'objet d'une interpellation pour parler du désir et des relations homosexuelles sont rapportés par les "mouches", soit directement, soit après transposition dans une langue plus officielle. Au total, on obtient à la lecture d'un nombre restreint de ces rapports une description assez précise de la vie homosexuelle masculine de la capitale. La surveillance policière systématique commença, semble-t-il, au début du règne de Louis XV, pas très longtemps, donc, après l'établissement d'une police à Paris. Vers 1678 circulait déjà ce couplet libertin associant justice, police et amour des garçons :

Élargissant et décrottant
Les rues de cette ville,
Magistrats vous vivez contents
Et vous croyez habile
En nous défendant les garçons.
Il faut que la police
Ordonne qu'on lave les cons
Et qu'on les rétrécisse.
BnF, Chansonnier Maurepas, mss français 12640, page 57.

   L'administration de la lieutenance de police se partageait alors en onze bureaux, dont celui de la "discipline des mœurs". En 1873, la IIIe République établira une "sous-brigade des pédérastes", dirigée par l'agent Rabasse ; c'était l'ancêtre de ce "Groupe de contrôle des homosexuels" qui fonctionnait à la Préfecture de police de Paris dans les années 1970 et qui fut supprimé par le ministre de l'Intérieur Gaston Defferre en juin 1981. Le préfet de police Albert Gigot avait établi en octobre 1878 un règlement concernant les opérations du service des mœurs : on y lisait :

« La surveillance des inspecteurs du service actif des mœurs s'étendra sur tous les délits d'outrage public à la pudeur, et principalement sur les actes de sodomie. Mais ils s'abstiendront expressément de tout moyen qui paraîtra avoir le caractère de la provocation, et s'attacheront surtout à constater le flagrant délit. »

   Vers 1720 donc, le but avoué de la surveillance exercée par les exempts était dans une première phase de prévenir les actions contraires aux bonnes mœurs ; on réprimandait non un acte, mais l'intention de le commettre en public. Deux officiers de police, Haimier (ou Haymier ou encore Emié) et Pierre Symonnet (ou Simmonet) étaient chargés d'arrêter aux portes des jardins royaux les individus préalablement repérés par les "mouches" ou "espions", puis de les conduire devant le commissaire pour admonestation. En général, ils étaient remis en liberté après quelques heures, jours ou semaines de détention.

   Dès 1725, les rapports accumulés permirent de constituer un fichier rudimentaire, le "grand mémoire" (voir N° 19). Par la suite, aux pièges tendus sur les lieux de rencontres par ces agents provocateurs, s'ajoutèrent les convocations, par Louis Alexandre Framboisier, inspecteur de police chargé de l'exécution de "l'ordre du Roi contre les sodomites", de ces personnes, puis de celles déclarées comme "en étant" lors des interrogatoires. Marc-René d'Argenson (1652-1721) fut lieutenant-général de police de 1697 à 1718 ; il succédait au limousin Gabriel Nicolas de La Reynie (1625-1709), en fonction depuis la création par Colbert de la Lieutenance générale de police le 15 mars 1667.

Plaque apposée rue de la Cité, Paris 4e




   Une lettre de d'Argenson au secrétaire d'Etat Pontchartrain, vers 1704, mérite une attention particulière : anticipant sur les réflexions des médecins-légistes du XIXème siècle (Mahon, Fodéré, Tardieu, etc.), elle concerne un certain La Guillaumie, déjà emprisonné en 1700 pour avoir chanté des chansons licencieuses sous les fenêtres du collège des jésuites, et auquel on reprochait un "commerce infâme" avec quelques jeunes gens de 17 ou 18 ans :

"Il n'y a dans les maisons de correction aucun sujet sur lequel il me paraisse si difficile de prendre son parti ; car s'il fallait le traiter en homme qui a toute sa raison, il pourrait mériter le dernier supplice et l'on ne peut le mettre au rang des fous sans faire injure à son esprit qui est certainement tout entier".
BnF, mss Clairambault 985, pages 358-359.

   Les policiers, proches des réalités humaines, trouvaient donc, comme les philosophes (Cf Homosexualité, Lumières et Droits de l'Homme), que la peine de mort en ce cas était disproportionnée. Les pièces qui suivent montrent quelle était leur stratégie de substitution. Je forme l'hypothèse selon laquelle la résistance opposée par le milieu parisien à cette stratégie (voir les N° 47 et 50) n'est pas sans rapport avec l'exécution capitale de Lenoir et Diot en juillet 1750, exécution dont on imagine facilement le froid qu'elle avait dû jeter dans les "assemblées de la manchette" du Marais.


B / Références

Archives de la Bastille (AB), Bibliothèque de l'Arsenal, Paris.
Archives Nationales, Paris.
Bibliothèque nationale de France (BnF), Paris.
Manuscrits Clairambaut (C) : "Extraits d'interrogatoire fait par la police de Paris de gens vivant dans le désordre et les mauvaises mœurs", BnF, mss 983 à 986.
Claude Courouve, Dictionnaire français de l'homosexualité masculine (DFHM), édition numérique 2014 ; réédition augmentée et actualisée du Vocabulaire de l'homosexualité masculine, Paris : Payot, 1985.
G.B. Depping, Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, Imprimerie Nationale, 1851-1855, 4 volumes.
Frantz Funck-Brentano (FB), Les Lettres de cachet à Paris. Etude suivie d'une liste de prisonniers de la Bastille (1659-1789), Imprimerie Nationale, 1903.
Manuscrit N.A.F. 1891 (MN), "Personnes détenues à la Bastille depuis le 17 décembre 1660 jusqu'au 9 janvier 1755", BnF.
F. Ravaisson-Mollien, Archives de la Bastille. Documents inédits ..., Pédone-Lauriel, 1866-1904, 19 vol.


C / RAPPORTS DE POLICE


N° 1 : sieur de La Parisière, 12 juin 1703
  J'ai fait aussi arrêter le sieur de La Parisière, autre relégué, qui après avoir passé sa jeunesse dans une sodomie honteuse prostituait de jeunes gens ou mendiait dans les promenades. L'officier qui s'est assuré de sa personne m'a rapporté ce matin qu'il lui avait déclaré de bonne foi que n'ayant dans sa province qu'une femme fort mauvaise et ennuyeuse il avait mieux aimé rester à Paris au risque d'être conduit à [la prison de] fors l'Evêque.
D'Argenson, lieutenant de police.
(BnF, mss 8123, ff 400-401)

N° 2 : l'abbé de Rochefort, 19 août 1705
  Il y avait à Paris un ecclésiastique du Château du Loir [Sarthe], qui se fait appeler l'abbé de Rochefort, si enclin au vice infâme de sodomie, que sa fureur a été de persécuter par tous les moyens possibles un cocher nommé Bertrand, auprès duquel il jouait de toutes sortes de ressorts pour l'attirer avec lui. Il s'est, à ce qu'on dit, retiré depuis peu au Château du Loir, et bien lui en a pris ; car on l'aurait fait enfermer à l'hôpital général. Le Roi m'ordonne de vous écrire de l'avertir de rester chez lui et d'avoir attention sur sa conduite, en lui faisant entendre que s'il ne se corrige, il s'attirera le traitement qu'un infâme comme lui mérite.
(G.B. Depping, Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, Imprimerie Nationale, 1851-1855, volume IV, page 298)

N° 3 : Langlois, La Boie et Alexandre : 24 février 1706
  J'ai rendu compte au Roi de ce que vous m'avez écrit concernant les gens de livrée sodomites. S. M. estime qu'il convient de faire mettre à la Bastille les nommés Langlois, La Boie et Alexandre, afin que vous puissiez les interroger à fond le plus tôt possible et connaître leurs intrigues abominables, leurs sociétés et tout ce mystère d'iniquité dont vous m'enverrez un mémoire ample avec votre avis sur le parti qu'il y aura à prendre, car vous jugez bien que de telles gens ne méritent pas l'honneur d'être à la Bastille.
Pontchartrain, secrétaire d'Etat, à d'Argenson (D, II, pp. 823-824)

N° 4 : Simon Langlois, 24 ans, originaire de Paris, mis à Bicêtre le 25 avril 1706 sur lettre de cachet de Pontchartrain
  Il avait été conduit à la Bastille pour sodomie. Il était camarade de débauche de Manuel Bertrand aussi laquais et ils faisaient les assemblées dans les cabarets du quartier St Antoine, où ils commettaient les dernières abominations. Langlois était surnommé dans cette assemblée Mr le Grand-Maître et Bertault la mère des novices ; celui-ci est à l'hôpital en vertu d'un ordre du Roi.
  Le faire enrôler.
(FB ; C, mss 985, p. 81)

N° 5 : Nicolas Victor Alvares, 39 ans, mis à St Lazare le 4 octobre 1708 sur lettre de cachet de Pontchartrain
  Une sodomie habituelle et son malheureux penchant à séduire des enfants de famille pour les plonger dans le vice et dans la corruption ont déterminé l'ordre du Roi en vertu duquel il a été conduit dans cette maison ; et son occupation la plus ordinaire était de courir les promenades publiques pour y lier conversation avec les jeunes écoliers qu'il rencontrait. Il a même passé une grande partie de l'été, tantôt aux Tuileries, tantôt dans le jardin du Luxembourg où des personnes qui l'observaient lui ont entendu tenir des discours qui excitaient une juste horreur.
(C, mss 986, pp. 80-81)

N° 6 : Jean Antoine Dury, 39 ans, gentilhomme ordinaire de Paris, mis à St Lazare le 10 octobre 1708 sur lettre de cachet de Pontchartrain :
  Il était le complice et le confident ordinaire des abominations de l'abbé Alvares : ils couraient ensemble les promenades pour trouver des jeunes gens qu'ils séduisaient et faisaient servir à leur passion. Il paraît maintenant dans des dispositions très favorables et il promet de ne plus fréquenter aucune compagnie qui puisse exciter contre lui le moindre soupçon.
(C, mss 986, pp. 81-81)

N° 7 : Antoine Cussaq, 23 ans, mis à Bicêtre le 5 mars 1710
  C'est encore un de ces infâmes sodomites qui a débauché plusieurs jeunes garçons qu'il prostituait publiquement à la foire Saint-Germain. Depuis qu'il est à l'hôpital il a supplié qu'on eût pitié de lui et qu'on voulût bien avoir la charité de le faire traiter de la maladie infâme que produit la débauche ; ainsi on peut dire qu'il porte sur lui la preuve et la peine de ses abominations.
(C, mss 985)

N° 8 : Nicolas Duhamel, 78 ans
  Aubergiste du quartier St Jacques qui retirait chez lui des sodomites les plus infâmes ; il avait débauché un jeune garçon qui, après avoir reconnu son crime, a embrassé l'état ecclésiastique où il se conduit avec édification.
(C, mss 985)

N° 9 : Charles Maurice Dubois, mis à Bicêtre le 21 juin 1714
  C'est encore un sodomite et un corrupteur de jeunesse dont la naissance et la famille sont également inconnues quoiqu'il se soit dit clerc tonsuré du diocèse de Besançon. On lui a entendu tenir des discours les plus obscènes avec un jeune garçon qu'il avait attiré dans un des endroits les plus détournés du Luxembourg ; il a été plusieurs fois prisonnier et le concierge de fors l'Evêque assure qu'il avait voulu corrompre un jeune homme dans la prison qui est commise à ses soins. J'apprends même que son dérèglement s'est fait connaître jusque dans l'hôpital où l'on a encore de nouvelles preuves de son penchant abominable en sorte que l'on a été obligé de le mettre dans une chambre particulière où il est seul.
(C, mss 985)

N° 10 : François-Joseph de la Grange-Chancel, septembre 1717
  Accusé de plusieurs infamies, nommément de sodomie, ayant rencontré un jeune garçon sur le Pont-Neuf le 20 octobre 1716, à 9 heures du soir, il lui dit de lui amener un jeune garçon qui fut beau pour le produire à un duc, qu'il le récompenserait  et ferait donner deux louis d'or à celui qu'il amènerait.
(MN, ff° 115-116)

* * * * *

N° 11 : X, 10 janvier 1724
  J'ai été raccroché par un particulier qui avait son vit à la main, et m'a demandé si je bandais et s'approchant de moi a voulu mettre sa main dans ma culotte. Lui ayant dit qu'il ne fallait pas s'exposer dans cet endroit, il m'a demandé si j'avais une chambre, où nous puissions aller nous branler le vit ou nous enculer. Il m'a dit encore qu'il y avait plus de 20 ans qu'il se mêlait de la bardacherie, et qu'il connaissait quantité de laquais avec lesquels il se divertissait fort souvent, se branlant le vit ou s'enculant suivant qu'ils le voulaient.
(AB, 10255)

N° 12 : Desfontaines, 39 ans, rue de l'Arbre-sec, 26 septembre 1724
  Comme quelques personnes ont donné déjà des mémoires contre cet abbé au sujet de l'infamie, M. Haymier a donné ses soins pour s'informer plus particulièrement de sa conduite et dans la recherche qui en a été faite, il a trouvé un jeune homme âgé de 17 ans qui le connait parfaitement et qu'il a voulu débaucher dès l'âge de 12 ans étant au collège des Grassins, l'ayant emmené pour coucher avec lui et s'étant seulement fait branler dans cette nuit, sans lui mettre.
  Ce jeune homme a déclaré au sieur Haymier qu'il avait rencontré cet abbé dans les rues il y a quelques mois, qu'il l'avait reconnu et lui avait donné son adresse comme ci-dessus, le priant fort d'aller le voir dans sa chambre, sans lui dire autre chose. Le sieur Haymier ayant jugé à propos d'envoyer ce matin ce jeune homme chez l'abbé pour s'éclaircir au juste de tout ce que l'on en disait avec les instructions nécessaires pour ne point souffrir d'infamie de la part de l'abbé, il y a été et l'a trouvé indisposé sans cependant être au lit.
  Après les compliments ordinaires, cet abbé est tombé sur les discours infâmes lui demandant comment allaient les plaisirs, lui disant que pour lui il s'était diverti depuis si longtemps qu'il en était très affaibli et ruiné, qu'il ne le mettait presque plus que de temps en temps, mais qu'on lui mettait tant qu'on voulait, ajoutant que pour ce jour d'hui il ne se trouvait pas en état de le mettre parce qu'il se sentait un peu indisposé, mais que si ce jeune homme voulait y retourner demain avec un troisième, ils se divertiraient et essayerait de lui mettre, qu'il aimait fort à être trois ou quatre ensemble, que les plaisirs en étaient plus grands, et qu'il lui donnerait une demie pistole.
  Dans ce moment, l'abbé a tiré de sa bibliothèque des livres et figures en taille-douce pleines d'abominations sodomiques et de postures affreuses qu'il a montrées et fait remarquer l'une après l'autre au jeune homme, paraissant en faire grand cas.
  Il a encore déclaré au jeune homme qu'il n'aimait point à se réjouir dans les jardins royaux parce qu'il en savait les conséquences ; que cependant, se trouvant aux Tuileries l'année passée, il y avait rencontré un jeune particulier auquel il l'avait mis. Que cette même année dernière, il s'était bien diverti avec un jeune clerc du sieur Dionis notaire, beau, blond et bien gras, qu'ils faisaient souvent ensemble des parties de plaisir avec quelques autres jeunes gens de sa connaissance et qu'il donnait souvent de l'argent au clerc de notaire, mais qu'il l'avait quitté parce qu'il lui avait paru aimer les femmes plus que lui, que cette année présente était bien différente, qu'il ne se trouvait pas de la même vigueur, que cependant il n'y avait pas longtemps qu'ayant trouvé un particulier assez jeune qui n'était pas fort beau garçon, il l'avait mené à la foire et lui avait mis.
  Après cette longue conversation de vilénies et d'abominations, l'abbé a emmené le jeune homme avec lui en son auberge et ils se sont ensuite séparés, recommandant au jeune homme de ne pas manquer d'y retourner demain avec quelqu'un de ses amis, ajoutant que quand ils se seraient bien divertis à se le mettre, ils feraient la suçade, ce qui signifie, en termes d'infâmes, se sucer le vit l'un l'autre.
(AB, 10821)

N° 13 : Claude François Emery, 26 ans, prêtre natif de Paris, chapelain à Gonesse, 1725 :
  Etant à me promener au Luxembourg, j'ai été suivi par un abbé qui s'est longtemps promené à côté de moi et, faisant semblant de pisser, s'est branlé le vit ; m'étant approché de lui pour lui dire que l'endroit n'était pas commode, il m'a dit qu'il bandait bien, et a voulu mettre la main dans ma culotte, me demandant si je bandais, et me disant : "Mon cher ami, je t'en prie, défais ta culotte que je manie ton cul". N'acceptant point sa proposition, il m'a pris par la ceinture, voulant mettre la main dans ma culotte et me patiner ; lui ayant dit : "Monsieur l'abbé, nous ne sommes pas bien ici", il m'a dit : "Mon cher ami, je vais te mener dans un endroit où j'ai coutume d'aller." Je lui ai dit : "Monsieur l'abbé, je connais un endroit meilleur que cela"; il m'a dit qu'il avait l'expérience de son endroit et qu'il ne l'avait pas du mien, en me disant : "Mon cher ami, dépêche-toi, viens que je te baise le cul, je n'en puis plus, ah, je souffre, je t'en prie, manie-moi le cul, patine-moi, viens où je veux te mener, nous y serons à merveille, nous déchargerons dans les cuisses, et de la manière que tu voudras." En me baisant il me poussait sa langue dans la bouche quoique je fermais les lèvres, et comme je ne voulais point y aller, il m'a quitté. Pendant que j'allais avertir le sieur Symonnet, il est sorti par la porte de l'Enfer, et a été arrêté, de l'ordre du Roi, par Symonnet, et conduit au petit Châtelet sur les 9 heures du soir.

Le petit Châtelet

Nota : Emery est convenu à Symonnet et à plusieurs autres, tant dans le carosse que dans la prison, qu'il a eu le malheur que cela lui soit arrivé deux fois dans l'escalier du Luxembourg depuis un an, et qu'il y est tombé encore une fois aujourd'hui.
(AB, 10256)

 N° 14 : Lettre du cardinal de Noailles à d'Ombreval, 23 avril 1725 :
  Je suis très affligé, Monsieur, qu'il se trouve parmi nos prêtres des gens capables des infamies qu'a commises celui que vous venez de faire arrêter. Je vous rends grâce de votre attention à les éloigner et à m'en donner avis. Je ne connais point celui-ci et ne me souviens pas d'avoir rien fait pour lui. Il mérite bien d'aller expier à Bicêtre son abomination, et de se retirer ensuite pour faire pénitence le reste de ses jours.
(AB, 10256)

N° 15 : Le sieur Monnet, conseiller au [grand] Châtelet, 1er mai 1725 :
  Sur les neuf heures du soir, Monnet qui se promenait avec un autre particulier dans les allées, aux environs des bosquets, l'a quitté pour aller accoster un jeune homme qui y passait et auquel, après lui avoir souhaité le bonsoir en l'embrassant, il a demandé s'il connaissait le sieur Haymier qui passait dans cet instant avec un de ses gens. Le jeune homme ayant fait semblant de ne point le connaître, Monnet a continué la conversation et la promenade et lui a tenu des discours infâmes en lui disant qu'il ne fallait point aimer les femmes, que quoiqu'il en ait pris une, il la haïssait avec horreur, qu'il lui conseillait d'être de son goût, que les hommes valaient beaucoup mieux. A ce moment, il a voulu lui mettre la main dans la culotte et lui a proposé d'aller vers l'Orangerie où ils se le mettraient réciproquement, et il lui permettrait de le lui mettre le premier, ce que le jeune homme n'a voulu faire, parce qu'il voyait qu'on l'observait. Monnet lui a dit encore qu'il le mènerait dans un endroit où il avait coutume de se réjouir et dont il lui dirait le nom. Il lui a demandé aussi s'il avait une chambre et si on pouvait y aller sans être reconnu ; que s'il voulait aussi aller chez lui, il lui dirait sa demeure et la manière dont il faudrait qu'il s'y prît. Et comme ils se promenaient sur la terrasse du côté des Feuillants, le sieur Monnet a dit en passant au limonadier qui y demeure qu'il lui devait bien de l'argent, mais qu'il le payerait incessamment. Étant parvenus près de la porte du Manège par où le jeune homme lui avait dit qu'il valait mieux sortir pour aller ailleurs, le sieur Haymier, qui les avait fait observer et avait reçu le signal ordinaire, a arrêté le sieur Monnet qui est convenu de tout, et a promis d'en parler lui-même au magistrat ; et attendu qu'il était heure indue, que d'ailleurs les gens du sieur Haymier venaient d'arrêter un autre particulier, il a relâché Monnet après avoir pris son nom.
(AB, 10895) 

N° 16 : Lettre de l'abbé Dupuis à d'Ombreval, vers le 25 mai 1725 :
  On dit que le Sr Arouet de Voltaire est dans la disposition de solliciter la liberté de son cher et intime ami l'abbé Guiot Desfontaines, et que s'il n'ose le faire ouvertement, il emploira le crédit de quelques personnes de considération et d'autorité ; mais si on veut s'informer de la vie que ce poète a menée depuis qu'il est sorti du collège des Jésuites, et si on examine les gens qu'il a fréquentés, on n'aura point d'égard à ses prières ni à celles de ses amis, et on le regardera, et ses amis, comme très suspects.
  A la sortie du collège, il fut pensionnaire au collège des Grassins, et il était alors en commerce avec quelques infâmes, entre autres avec le chevalier Ferrand, ancien et fameux corrupteur, demeurant rue de Bièvre, et si on voulait le faire visiter, on trouverait qu'il a actuellement du mal qu'on ne gagne point à faire des vers, et que l'abbé Desfontaines est digne d'être mis au nombre de ses amis.
(AB, 10821)

N° 17 : Le sieur Alexandre de Ste Colombe, 50 ans, 31 mai 1725 :
  Étant assis sur le parapet à la Demie Lune, le sieur de Ste Colombe était assis à quelques distance de moi et se branlait le vit dans son chapeau, en me regardant ; voyant qu'il continuait environ l'espace d'un quart d'heure, cela m'a donné occasion de lui parler, et dans la conversation il m'a dit que l'homme et la femme qui étaient à deux pas de nous attendaient la nuit pour se foutre, que pour lui il n'aimait point les femmes, qu'il n'avait jamais aimé d'autre sexe que le sien, après quoi il m'a dit qu'il bandait bien, et en même temps m'a pris la main pour me faire manier son vit, me disant que le plaisir qu'il avait eu à me voir l'avait pensé faire décharger, mais qu'il s'était retenu, espérant que nous nous divertirions ensemble. En nous promenant, il m'a demandé si je bandais, et il a voulu me faire des attouchements par derrière. Dans la conversation, il m'a dit qu'il s'était diverti avec un religieux Prépuce, qui s'appelle le père Jean-Marie ; je lui ai dit que j'avais connu ce religieux, et que c'était lui qui m'avait appris ce que je savais. Il m'a dit aussi qu'il connaissait le père Denise ; ayant entendu dire que ce religieux était un des plus fameux bougres de Paris, il prit prétexte, pour en faire la connaissance, d'aller lui parler au sujet des cas de conscience ; ils étaient tombés sur le détail des passions, que l'avare aimait l'argent, l'ivrogne la boisson, que pour lui, il n'était pas susceptible de ces passions-là, que la sienne était d'aimer son sexe ; aussitôt qu'il eut lâché cette parole, le père Denise lui prit le vit et le lui branla, et il branla celui du père ; il a dit au père Denise qu'il n'avait jamais aimé les femmes, que s'il en avait fréquentées ce n'était que parce qu'il ne pouvait s'en dispenser, soit par rapport à son négoce, ou aux compagnies où il s'était trouvé. Après cette conversation, il m'a dit que la dernière fois qu'il était venu à la Demie Lune, il avait accosté un homme dont la plus grande passion était de lui baiser le cul. Il connaît l'abbé François, et dit que c'est le plus grand des bougres de Paris.
(AB, 10256)

N° 18 : l'abbé Gillot, 18 novembre 1725 :
  Je [l'abbé Gillot] déclare à Monsieur le Lieutenant de Police que c'est le sieur Milly, supérieur des clercs de la paroisse St Eustache, qui m'a séduit dès l'âge de 14 ans en me faisant des attouchements.
(AB, 10256)

* * * * *

N° 19 : GRAND MÉMOIRE :

1)  M. le duc de Lorges, du nombre des sodomites.
     Magny, son valet de chambre : en est.
     Adelon, laquais de Mme de Farges : en est.
     La Pierre.
     Brunet : en est.

2)  Moisnet [sic, pour Monnet], conseiller au Châtelet.
     Gobesche St Ange.

3)  Moreau.
     Champagne, valet de M. de Charolais.
     Châlons, laquais de M. de Chambonna.

4)  Maurice Salins.

5)  Le marquis de Chambonna, quoique dévôt.
     Spec et Verdun, dit Richard : sont du commerce infâme.

6)  Dubois, grand-maître des eaux et forêts : en est.
     La Jeunesse, son laquais.
     Magny, dit Socrate, laquais du sieur Le Juge.
     Montreuil, son valet.
     Le gros Bourgnon.
     De Soye en est aussi

7)  L'abbé Guillot [ou Gillot, grand vicaire de Poitiers], dit l'abbé Sacredieu.
     Picard, son ancien laquais : est du commerce infâme.
     Fournier, son laquais à présent.

8)  L'abbé Couatte : en est.
     St Jean, dit Agnès de Chaillot : est parmi la clique.

9)  Le Gras et Masson : toujours en liaison depuis plus de quinze ans.
     L'Eveillé : passe pour en être.
     Cadet : en est aussi.

10) M. L’Évêque.

11) L’abbé de Bévulle.

12) La France.
      Renault.

13) Le marquis de Villars, fils du maréchal.
      Fortunet, son laquais.
      Lanois, son ancien laquais.

14) Le duc de Villars-Brancas : en est.

15) Le marquis d'Antragues : il aime un page.
      Beauregard
      Devaux.

16) Le baron de Pelisse.
      Le beau Delisle.
      Denoyer ou le beau parisien.
      Girard.

17) Le sieur Delatouche.

18) Valière laquais de Mme de Rez.

19) Le duc Dumières : en est.

20) Le marquis d’Eschalas : en est.

21) Le sieur Chicanneau.

22) M. Debullion : en est.
      Gautier son laquais.
      Champagne dit Neufchatel.

23) Le marquis de Sancour : en est.
      Lionnais, soldat.

24) M. de Morboeuf.
      Ricard.

25) Maréchal, suisse du comte d'Estaing.
      Le petit Danel.

26) Lefèvre, valet de M. de Morboeuf.

27) Beauvais.

28) Henry, soldat.

29) Le marquis de La Poussière.

30) La Croix, laquais du duc de Nevers.

31) Fargus le fils.
      Sieur de La Boissière.
      Marquis de Lubéol.

32) Fieffé.

33) Marquis de Bezon.
      Croiset.

34) Nantier : en est.
      Estienne.
      Libernoy.

35) Abbé Damfreuille.
      Noilièvre, son laquais.
      Dupré.

36) La Croisette.

37) Lageuille.
      Fribourg.
      Lalandes.

38) Champagne, dit Lebrun, laquais de Mme Moisnet [sans doute Monnet]

39) Moreau, laquais de M. de Bezon.

40) La Rivière, valet.

41) M. de Pécôme.

42) Ste Claire.
      La Fosse.
      Destalets ;
      Mailly.
      La Forest.
      Le petit Dubois.

43) La Fontaine, laquais.
      Lefèvre.
      Dagenois.

44) Le prince de Chimée.

45) Marquis de La Vaire.
      Le grand Delisle.

46) L'abbé de Breteuil.

47) Le sieur Desmoulins.

48) Le comte de Murcet.
      Petit.
      Le Page.

49) Le petit Montreuil.

50) La Fosse des pigeons.
      Picard, valet du comte de Charolais.

51) Le beau Dufresne.

52) Valentienne, laquais.

53) M. de Mafoue.
      Le gouverneur de Melun.
      Fleury.

54) Fargues.

55) Le sieur Lenormant l'a mis à Dupré.


D / NOTES


N° 12 : Pierre-François Guydot Desfontaines (1685-1745).
Dénoncé par l'abbé Dupuis et par Louis Legrand en 1725 (Arsenal)
Fustigé secrètement à Bicêtre en 1725.
Sa mésaventure fut évoquée dans le Mémoire pour servir à l'histoire de la Calotte, 1735.
On peut consulter :
 - H. Boivin, "Les dossiers de l'abbé Desfontaines aux Archives de la Bastille", Revue d'histoire littéraire de la France, janv.-mars 1907, pp. 55-73 (surtout I et II, pp. 55-65) ; BnF m. 586.
 - Morris, L'Abbé Desfontaines, 1961 (Studies on Voltaire, # 19) ; pour l'affaire de Bicêtre, voir pp. 37-42.
 - Moureaux, 1978.

N° 14 : Le 14 mai 1725, de Noailles demandait au lieutenant de police Ravot d'Ombreval la clémence, "pour épargner à ses parents, dont on dit du bien, la douleur de le voir en un lieu honteux." Emery fut remis en liberté en juin 1725, avec l'interdiction temporaire de dire la messe.

N° 16 : Cf N° 12. L'abbé Desfontaines fut cependant remis en liberté le 30 mai 1725. Voltaire fut encore taxé d'homosexualité, ou au moins de bisexualité, dans le pamphlet de la période révolutionnaire Les Enfants de Sodome à l'Assemblée Nationale.

N° 17 : Ste Colombe ayant écrit au lieutenant de police pour se plaindre d'avoir été arrêté par erreur, Ravot d'Ombreval signa un ordre de liberté le 9 juin 1725 ; cette mise en liberté provoqua une violente réaction de l'exempt Symonnet, qui répondit à d'Ombreval le 12 juin : "Si cela était connu dans le public, et parmi tous ceux qui ont été arrêtés, cela causerait une révolte qui retomberait sur le magistrat, les officiers, et les mouches qui font les observations." Une attestation de la "mouche", datée aussi du 12 juin, certifie véritable le contenu du mémoire du 31 mai.

N° 19 : 113 noms regroupés en 55 articles (AB, mss 10895, ff° 154-165).

9) Le Gras : cf AB 12476, 12483 et 12551. Masson : cf AB 12551 et F. Ravaisson-Mollien, Archives de la Bastille. Documents inédits ..., Pédone-Lauriel, 1866-1904, volume XIV, page 49.

Vers 1725, on estimait à 20 000 le nombre de parisiens sodomites (J. Peuchet, Mémoires tirés des archives de la police, 1838, tome I, pages 289-290) ; Paris avait alors une population d'environ 700 000 habitants, ce qui donne un pourcentage supérieur à 3 %. Selon Moufle d'Angerville, le commissaire Pierre-Louis Foucault montrait à ses amis, vers 1780, "un gros livre où étaient inscrits tous les noms de pédérastes notés à la police"; il prétendait que Paris en comptait alors "presqu'autant que de filles [publiques], c'est à dire environ quarante mille" (Mémoires secrets, tome 23, 1784) ; ce Foucault était commissaire au quartier de la Grève depuis 1774. Le préfet de police Symphorien Boitelle signalait en 1864 aux frères Goncourt l'existence d'un registre des putains et des pédérastes de Paris, tenu pendant trente ans par le policier Félix.


mardi 26 août 2014

LES ASSEMBLÉES DE LA MANCHETTE 2/2

Sodomites en Enfer, illustration
toscane de l'ouvrage de Dante

RETOUR

N° 20 : l'abbé Gillot, grand vicaire de Poitiers, 8 janvier 1726 :
  Ayant rencontré rue Fromenteau l'abbé Gillot, grand vicaire de Poitiers, qui m'a proposé une bouteille de vin, nous sommes allés au Franc Pinot, où nous avons déjeuné ensemble avec le nommé Adelon, que nous avons rencontré ; pendant le déjeuner, l'abbé n'a cessé de jurer le saint nom de Dieu, avec des jurements extraordinaires ; et nous ayant quittés, il nous a donné rendez-vous pour le soir à cinq heures au même cabaret, où Adelon s'est trouvé le premier, et l'abbé ensuite ; et lorsque je suis venu, Adelon m'a dit qu'il l'avait mis deux coups à l'abbé, et l'abbé est convenu que cela était véritable, mais qu'il n'avait point déchargé dedans ; et pendant le souper, l'abbé n'a cessé de jurer, sacrer et renier le nom de Dieu, et il s'est branlé le vit avec Adelon, et ils mettaient leurs vits tremper dans leurs verres pleins de vin, avant de boire ; et il y avait un autre particulier, blond, assez beau, grand, vêtu de rouge, qui demandait l'aumône près de l'Opéra lorsque l'abbé l'a fait raccrocher ; il loge sur la ville neuve, et il est allé coucher avec Adelon ; ce particulier s'est aussi branlé le vit avec l'abbé.

Nota : le nommé Jallan, garçon de Monsieur Symonnet, a entendu les jurements de l'abbé, et le nommé Adelon lui a répété les actions qui s'étaient passées avant et pendant le souper.
(AB, 10256)

N° 21 : Jean Gibeor, 35 ans, homme marié, 7 avril 1726 :
  Etant sous les arcades St Louis, j'ai été raccroché par Jean Gibeor qui m'a montré son cul ; et quand il a eu remis sa culotte, il m'a accosté et m'a montré son vit, et se l'est branlé devant moi ; il m'a dit que si on n'était point interrompu par le monde, il ferait bon se divertir en cet endroit, mais qu'il y venait trop de monde ; que si je voulais revenir ce soir, il y aurait plus d'apparence de faire son affaire ; ensuite nous sommes partis ensemble, et comme il me disait adieu, le sieur Symonnet, qui l'avait suivi, est survenu, l'a arrêté de l'ordre du Roi, et conduit au petit Châtelet.

Nota : Ce Gibeor a aussi été vu par un autre particulier à qui il a montré aussi son cul, et qu'il a voulu aussi accoster auparavant.
(AB, 10256)

N° 22 : Fermeluis, fils d'un médecin demeurant près les Filles St Thomas, 3 mai 1726 :
  Ayant remarqué sur les huit heures du soir que Fermeluis rôdait dans les bosquets le long des palissades et dans des endroits suspects, qu'il regardait ceux qui passaient avec affectation et semblait vouloir les accoster, le sieur Haymier se serait attaché à le faire examiner et il aurait vu qu'il avait accosté un jeune homme, et qu'un instant après il l'avait entraîné derrière les palissades, ce qui avait déterminé Haymier d'aller au plus vite vers cet endroit pour arrêter Fermeluis. Celui-ci ayant entendu du bruit était sorti avec le jeune homme et s'était sauvé pour sortir des Tuileries, mais le sieur Haymier l'a fait arrêter avant qu'il soit sorti ; le jeune homme lui ayant soutenu que Fermeluis avait voulu lui faire violence pour lui mettre la main dans la culotte, le toucher, se faire aussi toucher, et qu'il lui avait proposé de se laisser faire la sodomie, Haymier l'a conduit chez le magistrat.

[Note en marge] Il a tout nié, j'ai signé un ordre de liberté ce 8 mai 1726.
(AB, 10254)

N° 23 : Alexandres des Barres, 39 ans, natif de Rouen, homme marié, compagnon teinturier, fin juin 1726 :
  Etant à la Demie Lune, sur les huit heures du soir, j'ai été accosté par des Barres qui m'a dit que le monde restait bien tard en cet endroit. Pendant qu'il me parlait, il avait la main dans sa culotte, se maniant le vit, et il s'est mis à côté de moi à pisser.
  Lui ayant demandé pourquoi il trouvait mauvais que ce monde reste, il m'a dit : "C'est qu'autrefois on se divertissait ici ; cela n'empêche pas qu'on se divertisse encore, mais non pas en cet endroit, parce qu'il y vient des archers". En même temps il m'a demandé si je le mettais, ou si on me le mettait, que pour lui il était de tout ; il m'a demandé si je voulais qu'il vienne coucher avec moi, il m'a dit qu'il avait le vit petit, qu'il avait autrefois fait connaissance aux Tuileries d'un jeune laquais de 17 ans avec qui il s'était foutu trois fois derrière les Charmilles, que depuis ce temps-là il avait eu une habitude avec ce laquais, mais qu'il était mort à la Charité ; parfois il lui mettait jusqu'à dix fois, non pas qu'il déchargeât dix fois, mais quelques fois cinq ou six. Il m'a dit que s'étant trouvé, il y a environ six semaines, dans un cabaret, et entendant un des garçons du cabaret parler de la fouterie des hommes, il avait cru qu'il en était, mais ce garçon n'avait point voulu qu'il le foute, ni le foutre ; ils s'étaient seulement branlé le vit, ce qu'il n'aimait point.
  Arrivés à la Grève, il m'a dit : "Mon vit pleure". Lui ayant demandé pourquoi, il m'a dit qu'il se l'était branlé dans sa culotte, et que sa chemise en était encore toute mouillée ; il m'a dit : "J'espère que vous serez content de moi, car je veux que nous nous foutions tout notre saoul." Il m'a demandé de lui montrer mon vit plusieurs fois, et comme il venait pour coucher avec moi, passant sous le petit Châtelet, ce des Barres a été arrêté, de l'ordre du Roi, par le sieur Symonnet, et mis au petit Châtelet sur les dix heures du soir.

[Notes en marge] Convient de tout ; gardera prison pendant deux mois ; 29 juin 1726.
  J'ai signé un ordre de liberté ce 21 août 1726.
(AB, 10256)

N° 24 : Jean Baptiste Fautray, homme marié, soldat aux gardes françaises, étant travesti en bourgeois, ayant une canne à la main, 30 avril 1727 :
  Etant sur le quai de Conti à neuf heures du soir, j'y ai trouvé ce Fautray, qui aussitôt qu'il m'a vu m'a donné le signal ordinaire des infâmes, et étant passé du côté du Collège des Quatre Nations [aujourd’hui Institut de France], il a fait semblant de pisser, et m'a montré son vit, se retournant vers moi pour me le faire voir ; dans la rue Mazarine, Fautray m'a suivi et m'a encore montré son vit, se l'est branlé devant moi, et il est venu à moi pour mettre sa main dans ma culotte, me demandant si je bandais, et il m'a dit que nous pouvions fort bien nous divertir en cet endroit, qu'il n'y avait rien à craindre, et brusquement il voulut mettre sa main dans ma culotte, et le sieur Symonnet étant survenu l'a arrêté, de l'ordre du Roi, et conduit chez M. le commissaire Parent, et de là au petit Châtelet.

[Note en marge] Fautray est convenu de tout, et qu'il y a vingt-quatre mois qu'il n'est point avec sa femme.
(AB, 10256)

N°  25  : Jean Durand, 45 ans, domestique hors de condition, 2 juillet 1727 :
  Au bord de l’eau, sur les 10 heures du soir, ce Durand venait de dessous l’arche du Pont-Neuf, et m’ayant vu, il est venu me regarder sous le nez ; étant monté sur le quai des Orfèvres, Durand m’y a suivi, ayant sa chemise hors de sa braguette. M’étant appuyé sur le parapet, il est venu à côté de moi, ayant son vit à la main ; me le montrant, il m’a demandé si je ne bandais pas en voyant son vit, et comme il a voulu mettrre sa main dans ma culotte, la sentinelle du guet qui est en cet endroit-là, s’étant approchée de nous, l’a empêché de faire son dessein. Etant allé plus loin, il m’a demandé si je voulais aller coucher avec lui dans les champs parce que, comme il demeurait aux jacobins, la porte était fermée et il ne pouvait pas rentrer ; luiayant dit que j’avais été portier aux Jacobins pendant trois ans, il m’a dit : puisque c’est comme ça, je ne peux pas me fier à vous parce qu’on m’a dit qu’il y avait un jeune homme qui avait été portier aux Jacobins qui faisait arrêter ceux qui étaient de la manchette.

N° 26 : Jean Duvu, 34 ans, homme marié, domestique hors de condition, 23 octobre 1727 :
  Etant à la Demie Lune, entre cinq et six heures du soir, j'ai été accosté par le nommé Jean Duvu, qui m'a montré son vit, et m'a dit que je l'avais bien fait bander. Il m'a demandé dans quel quartier je demeurais, me disant qu'il était du faubourg St Germain ; lui ayant dit que j'en étais aussi, il m'a dit que si je voulais, nous nous en irions ensemble, et en chemin il m'a demandé si je ne connaissais pas quelque endroit où nous pourrions nous divertir. Ayant dit que non, il m'a demandé quand il pouvait me voir, qu'il serait bien aise de faire ma connaissance, que si je voulais lui donner rendez-vous quelque part il y viendrait. Lui ayant dit qu'il me trouverait le lendemain à huit heures porte Dauphine, il m'a dit qu'il ne manquerait pas de s'y trouver ; en causant nous sommes venus sur le quai de Conti, et voyant qu'il y avait du monde, nous sommes allés rue Mazarine, et à l'entrée de la rue, il m'a encore montré son vit et a voulu mettre la main dans ma culotte. Il m'a dit qu'il avait foutu en cul, au milieu de la rue des Saints-Pères, un jeune homme qu'il avait entretenu longtemps, nommé Picard ; il s'était diverti avec Chenille à Orléans, et avec le sieur Dufour, marchand de draps et de toile, qui demeure près de la Sainte Croix à Orléans. Il avait foutu un religieux de Ste Geneviève dans son couvent à Beaugency [Loiret], et actuellement il se divertit avec un garçon menuisier dont il a fait la connaissance dans une guinguette. Causant de la sorte, et venant à passer vis-à-vis de la porte de M. le commissaire Parent, ce Duvu a été arrêté, de l'ordre du Roi, par le sieur Symonnet, et conduit au petit Châtelet.
(AB, 10257)

N° 27 : Vers sur Hérault, lieutenant de police, en 1732 :

            Petit lieutenant de police,
            Tu rends plaisamment la justice,
            D'envoyer si facilement
            Les sodomites à Bicêtre;
            Toi qui le fut de tous les temps,
            Dis-moi, n'y devrais-tu pas être?

N° 28 : Pierre Bunel, 25 ans, marié, soldat aux gardes françaises, 9 mai 1736 :
  Ils saluèrent tous Lalonde, faisant la révérence en femmes. Lalonde me dit : "Prenons notre bouteille et allons dans leur chambre." Y étant allés, ils vinrent tous à l'entour de moi, voulant faire des attouchements sur moi ; mais les ayant rebutés sous prétexte que j'étais malade, ils ont fait des attouchements les uns sur les autres, faisant mille extravagances, excepté le petit Belmant, qu'ils tourmentaient et qui se défendait. L'Ecrivain dit qu'il n'en était point, mais Baillet dit, en termes impropres : "Il est venu ce matin dans ma chambre, et a commis l'action avec moi, j'ai été le patient."
(AB, 10258)

N° 29 : Jean Champ, 35 ans, marié, brodeur, 10 mai 1736 :
  Aujourd'hui j'ai vu Champ qui était sur le sable du Pont-Neuf et regardait les baigneurs, et quand il en voyait de jeunes, il s'approchait d'eux, leur maniait les fesses et le devant, leur disant : "Diable, vous avez un beau vit, vous ne l'avez pas perdu dans l'eau." Ce qu'il a fait à plus de dix qui l'ont rebuté. Ensuite il est allé auprès d'un jeune homme qui sortait de l'eau et qui mettait sa chemise, et l'a manié. Ce jeune homme l'a rebuté, voulant lui donner un soufflet, en lui disant : "Hé, chien, as-tu lavé tes mains, et as-tu les mains nettes?"
(AB, 10258)

N° 30 : Lambert, marchand de bière, 24 mai 1736 :
  Etant dans le cabaret, il m'a fait entrer dans un cabinet dont il m'a fait fermer la porte et s'est mis tout à découvert, me demandant si j'étais en humeur ; il s'est jeté sur moi voulant mettre sa main dans ma culotte ; il s'est montré à moi tout à découvert par devant et j'ai aperçu qu'il y était rasé ; je lui ai demandé pourquoi il était rasé dans cet endroit ; il m'a dit que c'était à cause qu'on disait qu'il était châtré parce que la nature a été très ingrate pour lui de ce côté-là. Je lui ai dit : "Allons-nous en plutôt chez vous, nous ne sommes pas bien ici" -- et cela dans le dessein de le faire arrêter -- Il m'a demandé à voir mon derrière, je lui ai dit : "Vous en verrez assez quand nous serons chez vous". Il m'a dit que nous ne pouvions point aller chez lui parce qu'il était marié, il m'a demandé à venir plutôt chez moi. Je lui ai dit que j'avais un camarade, il m'a dit : "Vous irez voir devant si votre camarade y est, et vous resterez dans la rue pour me le dire". Il m'a proposé de consommer l'action avec lui, et qu'il serait le patient, qu'il aimait fort cela, et que cela le mettait en humeur pour être ensuite l'agent [...] Il m'a dit qu'il était allé se baigner cette année, et qu'il y avait eu un jeune homme qui avait passé entre ses jambes, et avait pris ses parties dans sa bouche, faisant les mouvements de l'action.
(AB, 10258)

N° 31 : X, 13 juin 1736 :
  Vous n'aimez pas les femmes non plus que moi. Et c'est à la mode à la Cour, il n'y a plus que les hommes qui y président, les femmes n'y ont plus de voix [...] Je lui ai demandé quel était son goût, il m'a dit qu'il était de tout, et qu'il aimait à être l'agent et le patient.
(AB, 10258)

N° 32 : Jean Fleuriette, 22 septembre 1736 :
  Il m'a dit, en termes infâmes : "On commet l'action l'un avec l'autre". Je lui ai dit : "Est-ce que vous aimez cela?" Il m'a dit : "Quand on est ensemble, on fait ce qu'on veut." [...] Dans la conversation, il m'a dit que tous ceux qui étaient pour détruire la sodomie en étaient eux-mêmes.
(AB, 10258)

N° 33 : Avisse, 4 novembre 1737 :
  Avisse tient assemblée d'infâmes tous les mardis après-midi pendant que sa femme est à la rivière et il appelle cela le conseil, et Avisse dit qu'il donne audience ce jour-là.
(AB, 10258)

N° 34 : Anselme Guiart, 17 ans, dit François du Garce, natif de Savoie, domestique, 20 mai 1738 :
  Il nous a dit que dans son pays ils étaient une vingtaine de jeunes gens qui allaient baigner ensemble, et qu'en se baignant ils s'enfilaient tous.

[Note en marge] Il nie tout ; liberté le 12 juin.
(AB, 10258)

N° 35 : Anselme Guiart, 20 juin 1738 :
  Il [Anselme] m'a demandé si je m'étais manuélisé avec lui [un autre particulier], et s'il m'avait piquoté, en voulant me faire entendre s'il avait fait l'action infâme avec moi [...] Il m'a dit qu'il y avait quinze jours qu'il était allé boire avec un mousquetaire, qu'il l'avait manuélisé, que ce mousquetaire avait un gros membre qui était bon pour commettre l'action infâme parce qu'il était pointu par le bout.
(AB, 10258)

N° 36 : abbé Clisson, 24 juin 1738 :
  L'abbé a fait tomber la conversation sur l'infâmie et il m'a dit : "Je crois que vous êtes en bonne disposition dans les Tuileries, et lorsque je vous ai vu, vous m'avez frappé tout d'un coup. J'aime beaucoup, Monsieur, ceux qui pensent dans ce goût-là." [...] Il m'a dit qu'il connaissait un limonadier à Rouen, qui avait le membre viril monstrueux, avec lequel il s'était bien diverti et que c'était la plus belle chose du monde, et qu'il n'y avait pas plus de mystère à coucher avec un garçon qu'avec une femme.

[Note en marge] Liberté le 26 juin 1738.
(AB, 10258)

N° 37 : Flamand, soldat aux gardes françaises, 6 juillet 1738 :
  Revenant des Porcherons, Flamand est venu m'accoster me disant : "Bonjour Madame", ensuite il nous a proposé bouteille que j'ai acceptée, il nous a fait monter dans une chambre, au deuxième, dans le cabaret où pend pour enseigne le Bacchus ; il a fermé la porte. Ensuite il voulait mettre sa main dans nos culottes, se montrant à nous à découvert, disant qu'il se moquait des espions, et comme il nous tourmentait trop fort à plusieurs reprises, nous avons été obligés de le laisser là et de nous en aller. Cependant il n'a pas laissé que de me prier d'aller le voir à sa boutique à la foire St Laurent, où il vend du pain d'épice d'Allemagne. Je lui ai dit : "Vous en serez donc toujours". Il m'a dit qu'il n'en était qu'avec ses amis d'ancienne date.
(AB, 10258)

* * * * *

J. B. Mars, 30 octobre 1743 :

  « Il [Mars] m’a dit devant quinze personnes qu’il avait acheté son congé 600 F. et que la plus grande partie de cet argent lui avait été fournie par M. le duc de Villars qu’il avait vu à Strasbourg il y a deux ans et qui il y a quelques temps le fit venir à Fontainebleau dans sa chambre où après lui avoir fait différentes propositions qu’il n’avait pas voulu accepter il lui avait fait certains attouchements. Je ne vous rends pas les termes dont il s’est servi,  mais je suis sûr que vous les devinez.
  J’ai envoyé ce drôle-là en prison simplement de l’ordre du Roi dans l’appréhension que si je le laissais à la justice ordinaire, dans les interrogatoires qu’on lui ferait subir, il n’alla déclarer le fait sur M. de Villars ce qui serait fort embarassant. »
BHVP, mss 719, rés. 21, lettre du lieutenant de police Marville au ministre Maurepas.

J. B. Mars, 12 novembre 1743 :

[En septembre dernier] M. de Villars porta la main dans la culotte de lui déclarant, qu’il manuélisa en lui faisant des reproches de ce qu’il n’avait pas l’érection, de ce qu’il n’agissait pas réciproquement avec la même liberté avec lui duc de Villars qui, pendant qu’il touchait d’une main lui déclarant, se manuélisait de l’autre, et parvint seul à l’éjaculation. »
BHVP, mss 719, rés. 21, interrogatoire par un commisaire du Châtelet.

* * * * *

N° 38 : André Salomon Picard, 15 janvier 1748 :
  André Salomon Picard, faiseur de bas au métier, demeurant rue et porte St Antoine, a déclaré au sieur Framboisier qu'il y a environ quatorze ans qu'il a été débauché dans le goût de l'infamie à Reims où il était pour lors. Il y a environ douze ans, étant à Versailles à se promener dans le parc, il rencontra en différents temps deux particuliers avec lesquels il a eu affaire dans le même goût ; depuis il est resté un an et demi au mont Valérien en qualité de frère du couvent, et pendant ce temps-là il n'a eu affaire avec personne. Deux ans après, il s'est marié ; comme il demeure près de la Demie Lune de la porte St Antoine, il allait fréquemment s'y promener le soir, principalement en été, et il a rencontré souvent des gens qui pensaient de même que lui et avec lesquels il a eu aussi affaire dans le même goût. Depuis environ un an, il a fait des infamies avec le sacristain des Anglaises qui sont rue de Charenton, et cela deux fois : la première au commencement de l'été dernier, s'étant rencontrés le soir sur le boulevard à la Demie Lune et ayant été pour cet effet dans une ruelle ; et la deuxième fois à la fin de l'été dernier sur ce boulevard. Ce sacristain a des cheveux crêpus, le visage un peu long, il est loueur de chaises dans ce couvent. Il a pareillement fait des infamies avec le nommé Charpentier, officier sur les grains, demeurant derrière le petit St Antoine, et ce lors des danses de la place Royale [aujourd'hui place des Vosges] l'été dernier. Dimanche dernier, il a rencontré sur le boulevard une personne à lui inconnue avec qui il a fait encore des infamies ; il a fait la même chose l'été dernier sur ce boulevard avec un ébéniste du faubourg St Antoine, dont il ne sait pas le nom ; cet ébéniste est petit de taille, âgé d'environ 35 ans. Il est bien repentant d'être tombé tant de fois dans un vice aussi odieux, et il fera tout ce qui dépendra de lui pour s'en corriger.
(AB, 10259)

N° 39 : Jean Nicolas Bacon, 25 janvier 1748 :
  Jean Nicolas Bacon, âgé d'environ vingt-cinq ans, bedeau de la Madeleine en la cité, demeurant rue de la Juiverie chez la dame Manseau, a déclaré aujourd'hui qu'il y a six ou sept ans qu'il a été débauché par un domestique dans le goût de l'infamie ; que depuis il a eu affaire avec beaucoup d'autres domestiques qu'il ne connaît pas, qu'il y a environ six mois qu'il s'est manuélisé en revenant de la Courtille avec un domestique nommé St Jean dont il ne sait pas la demeure, que depuis il a été à confesse et que son confesseur fait ce qu'il peut pour le détourner de ce vice odieux, qu'il est bien repentant de l'avoir commis.
(AB, 10259)

N° 40 : Laurent Garçon, janvier-février 1748 :
  Dénonciation portant que le 27 octobre dernier Laurent Garçon, marchand de vin demeurant à la Tour d'argent rue des prêtres St Germain l'Auxerrois, se trouva lui sixième chez le père Fraere, portier d'une maison proche de l'hôtel de Soubise ; que tous étaient de la manchette, que dans cet endroit la plupart des domestiques de ce goût-là s'y donnent rendez-vous, et que ce Laurent y a fait des infamies avec un particulier.
(AB, 10259)

N° 41 : Harault, 10 mai 1748 :
  Nicolas Harault, demeurant rue Xaintonge au Marais, a déclaré ce jour à Framboisier qu'il y a bien trois ou quatre ans qu'il a eu le malheur d'être débauché à l'infamie ; que depuis ce temps il a eu affaire avec un garçon limonadier dont il ne sait pas le nom, ni la demeure actuelle ; avec Charpentier, gainier, demeurant dans St Denis de La Chartre ; avec le nommé Patrot, horloger rue vieille du Temple, une fois seulement il y a eu deux ans le dimanche gras dernier. Que cet été il s'est trouvé sept ou huit fois dans les assemblées qui se sont tenue dans différents cabarets de la Courtille, et notamment trois ou quatre fois au cabaret du Fer à cheval ; que dans ces assemblées il s'en est trouvé qui ont contrefait les manières des femmes, que cependant lui n'y a point fait d'infamies ; qu'il est bien vrai que dans une de ces assemblées on amena un jeune garçon serrurier, et cette assemblée s'est appelée le mariage du serrurier ; lui et les sus nommés, en sortant de cette assemblée, ont emmené le jeune serrurier et dans le chemin il s'est manuélisé avec ce garçon serrurier et cela le 5 novembre dernier ; qu'il est bien repentant d'être tombé dans ce crime.

[Note en marge] Il a comparu par devant le magistrat et a promis de ne plus récidiver ; a été renvoyé le 11 mai 1748.
(AB, 10259)

N° 42 : Le sieur Martin, 18 mai 1748 :
  Le sieur Martin, marchand de vin rue St Germain l'Auxerrois, a été déclaré par le nommé Patrot, horloger, pour avoir fait ensemble des infamies il y a dix-huit mois dans un cabaret faubourg St Marceau où ils se sont trouvés environ une douzaine de personnes ; Patrot en a convenu devant le magistrat le 3 du présent mois. Plus, il a été déclaré pour être connu de ce goût-là par Guillaume Martin, garçon patissier, qui a comparu devant le magistrat le 11 février dernier.
  Plus, a été déclaré pour s'être trouvé aux assemblées de gens de la manchette qui se sont tenues dans différents cabarets l'été dernier ; le nommé Valois, domestique de Mlle Duquesnoy, en a fait la déclaration le 3 du présent mois.
(AB, 10259)

N° 43 : Letellier, 18 mai 1748 :
  Le sieur Letellier, marchand de vin rue de Lappe, connu pour être du goût de la manchette et déclaré comme tel par le nommé Patrot, horloger, qui a comparu.
(AB, 10259)

N° 44 : Veglay, 21 mai 1748 :
  Etant au Palais-Royal sur les dix heures du soir sous les petits arbres, le dénommé est venu rôder autour de moi, et comme je me promenais d'une allée à l'autre, Veglay qui entrecoupait les mêmes allées s'est arrêté plusieurs fois devant moi sa partie à la main en se manuélisant, et après plusieurs tours l'heure a sonné. Il m'a demandé si c'était dix heures, ce qui a donné occasion à la conversation pendant une demie heure, conversation qui a été indifférente. Après quoi, voyant qu'il se faisait onze heures, je lui ai dit que j'allais me retirer, et comme nous nous étions arrêtés l'un devant l'autre, Veglay se manuélisait et m'a demandé si je voulais venir dans sa chambre, qu'il demeurait dans le grand Palais-Royal par le grand escalier tout en haut, qu'il y avait même plusieurs personnes comme moi avec qui il s'était manuélisé. Je l'ai quitté en lui disant qu'il était trop tard, que s'il voulait revenir demain je me trouverais de meilleure heure au même endroit. Je m'y suis trouvé, Veglay y était, je ne lui ai pas parlé et il ne m'a pas reconnu. Il y est tous les soirs, avec des bardaches de toutes façons ; il est en liaison avec plus de quarante.
Le maître chez qui il était a été arrêté pour ça.
(AB, 10259)

N° 45 : Pierre Ferret, boulanger, 23 mai 1748 :
  Il est vrai aussi que lui déposant s'est trouvé plusieurs fois dans des cabarets où il y avait des assemblées de ces gens-là, qu'on y parlait beaucoup de la manchette, mais qu'il n'y a fait de mal avec personne. Il s'est trouvé il y a environ dix-huit mois ou un an dans un cabaret derrière la petite halle au Fb St Antoine où il y avait plusieurs personnes du même goût, savoir entre autres les nommés Alais marchand de vin de la Tour d'Argent, Cléru, Le Fèvre, fripier du Fb St Antoine, et Martin, marchand de vin quartier St Germain l'Auxerrois. On y but bouteille, on y parla beaucoup sur la manchette. C'était Le Fèvre qui avait amené le déposant dans cette assemblée ; ce déposant, étant sorti du cabaret, a été suivi par le sieur Martin qui a insisté à lui faire faire des infamies, qui lui a même cassé l'attache de sa culotte par derrière, avec Alais et Cléru, lesquels trois le provoquèrent ainsi que d'autres à lui inconnus ; et voyant qu'il ne consentait point à leurs desseins, ils se sont dit l'un à l'autre : "Laissons le s'en aller, il n'entend pas le latin."
(AB, 10259)

N° 46 : Mingot, rôtisseur, 17 juin 1748 :
  Passant sur le boulevard sur les onze heures du soir du côté de la rue de Richelieu, j'ai vu Mingot, en veste blanche et en bonnet, qui cherchait à raccrocher et qui m'a suivi pendant une demie-heure en s'arrêtant devant moi, sa partie à la main, en se manuélisant, et cela plusieurs fois. Je suis revenu du côté de la rue de Richelieu où je me suis arrêté ; Mingot est passé devant moi et il m'a demandé si ce n'était pas moi à qui il avait parlé contre la porte St Denis il y a quelques jours, et que j'étais en robe de chambre. Je n'ai pas voulu le détromper. Il m'a dit : "Voilà un cabaret où il y a encore du monde ; voulez-vous que je vous donne une demie bouteille?" Je lui ai dit d'entrer le premier et je m'en suis allé.

[Note en marge] Liberté le 22.
(AB, 10259)

N° 47 : Veglay, garçon bourrelier, 25 juin 1748 :
  Passant sur le quai vis-à-vis du Collège des Quatre Nations sur les onze heures du soir, j'ai vu Veglay en veste blanche qui était avec un autre infâme comme lui, qui portait épée. Ces deux infâmes m'ayant vu passer m'ont suivi pendant une demie heure ; j'ai été contre les maisons du Collège, ils m'y ont suivi et se sont arrêtés dans un renfoncement en manière de porte où ils se montraient sans rien dire, habitude que présentement une partie des infâmes a prise, principalement ceux qui ont été convoqués. Veglay est tous les soirs sur le quai de Conti avec une douzaine d'infâmes comme lui qui raccrochent tout ce qu'ils peuvent attraper jusqu'à deux heures du matin. Il m'est revenu que Veglay a dit qu'il avait été convoqué à la police et qu'il avait comparu devant un monsieur Chaban ; que ce monsieur avait voulu l'intimider en le menaçant de la prison pour lui faire dire les personnes avec lesquelles il était en commerce infâme, mais que Veglay ayant répondu sur un autre ton, il l'avait renvoyé, et que le vrai moyen de bien se tirer de là était de ne jamais déclarer ses amis.
(AB, 10259)

N° 48 : Veglay, 29 juin 1748 :
  Passant sur le quai de Conti sur les minuit j'ai vu Veglay, qui était lui quatrième [avec trois autres personnes], qui faisait les figures et gestes des infâmes ; je me suis promené un tour et je suis passé à quatre pas d'eux. Veglay a dit : "En voilà un qui a bien l'air d'en être. Séparons-nous par deux, voyons ce que c'est que cette sœur-là." C'est un terme d'infâme.
(AB, 10259)

N° 49 : Rodolphe, laquais, 31 juillet 1748 :
  Rodolphe, laquais de Mr Le Moine, m'a raccroché mardi dernier pour la troisième fois. Il a voulu me mener chez lui, disant qu'il me ferait voir son maître ; que nous nous divertirions ensemble ; qu'il le met et qu'on lui met, et à son maître de même. Qu'il allait raccrocher à la Comédie. Il a raccroché Mr Tessier et Mr de Colandre et d'autres de leurs amis, de quoi il avait reçu six louis d'or. Et que si je pouvais lui donner quelques jeunes gens de belle figure, qu'ils pourraient en avoir autant. Et que je serais bien récompensé. [...] Couche avec son maître.
(AB, 10259)

N° 50 : Beaulieu, fils d'un tailleur, 1er octobre 1748 :
  Il y a environ deux mois qu'il a paru devant Monsieur Chaban lequel l'a envoyé en prison. Il dit à tous les infâmes qu'il rencontre qu'il s'en fout, et que si Chaban l'envoyait chercher encore une fois, il n'irait pas, et qu'il se fout de Framboisier, et qu'enfin il est bougre et s'en fait honneur.
(AB, 10259)

N° 51 : Antoine Charpentier, 27 octobre 1748 :
  Antoine Charpentier, gainier, dit qu'il y a quatre ans qu'il a fait connaissance avec Peuvret, pour lors compagnon gainier, demeurant rue du Haut Moulin, et à présent maître gainier rue de la Vannerie, que dans ce temps-là ils ont couché ensemble même pendant trois ans, qu'il leur est arrivé une infinité de fois de faire des infamies ensemble, s'étant manuélisés et le déposant l'ayant mis bien des fois à Peuvret, la dernière fois il n'y a pas plus de quatre mois.

[Note en marge] Infâme d'habitude qui ne se corrige pas. L'enfermer à Bicêtre.
(AB, 10259)



NOTES


N° 21 : rapport de la "mouche".

N° 22 : rapport de la "mouche".

N° 23 : l'expression "être de tout" indique une sorte de bivalence interne à l'homosexualité masculine ; cf N° 31.

N° 24 et 26 : rapports de la "mouche".

N° 27 : F. Ravaisson-Mollien, Archives de la Bastille. Documents inédits ..., Pédone-Lauriel, 1866-1904, volume XII, page 126.

N° 28 : rapport de la "mouche". Il peut s'agir de Jean-Pierre Lécrivain, 26 ans, marchand forain, accusé de sodomie en 1741 et maintenu en détention provisoire ; il obtint un non-lieu par arrêt du 4 juillet 1741 (Archives nationales, N, x/2/a 729).

N° 29 à 31 ; rapport de la "mouche".

N° 32 : rapport de la "mouche". La dernière phrase évoque l'accusation portée contre Hérault ; cf N° 28.

N° 33 : rapport de la "mouche".

N° 34 et 35: rapport de la "mouche". À rapprocher des remarques du Dr Tardieu sur les pénis de pédérastes (Études médico-légales sur les attentats aux moeurs, 1857, page 147)

N° 36 et 37 : rapports de la "mouche".

N° 38 et 39 : déclaration à Louis Alexandre Framboisier, "inspecteur de police chargé des ordres de Sa Majesté [Louis XV] pour la recherche des sodomites" (AB, 10259).

N° 41 : déclaration à Framboisier. L'horloger Patrot avait été arrêté le 3 mai et libéré le 4. Sur Charpentier, voir le N° 48 ; sur Patrot, voir les N° 42 et 43.

N° 42 et 43 : notes de police. Sur Martin, voir aussi N° 45.

N° 44 : rapport de la "mouche".

N° 45 : déclaration à Framboisier. La brasserie la Tour d'Argent existe toujours au coin de la rue du faubourg St Antoine et de la place de la Bastille. L'expression "entendre le latin" s'explique par le fait que la langue latine possède trois genres, masculin, féminin et neutre ; l'homosexuel masculin est assimilé au genre neutre ; au XIXème siècle, Balzac parlera de troisième sexe ; cf DHHM, entrées « neutre » et « troisième sexe ».

N° 46 : rapport de la "mouche".

N° 47 : rapport de la "mouche". Chaban était secrétaire du lieutenant de police.

N° 48 : rapport de la "mouche". "Lui quatrième", c'est-à-dire avec trois autres personnes. Veglay a été arrêté le 11 octobre 1748 chez un nommé Le Page et conduit en la prison de fors l'Evêque, conformément aux "ordres de sa majesté pour la recherche des sodomistes" (AB, 10259, du 12 octobre 1748).

N° 49 et 50 : rapport de la "mouche".

N° 51 : déclaration à Framboisier.

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