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vendredi 1 août 2014

L'AFFAIRE DE PAMIERS ou L'HOMOSEXUEL DE MONTAILLOU

Pour d'autres affaires du XIVe au XVIIIe siècle, voir mon inventaire LES PROCÈS DE SODOMIE EN FRANCE

Pour les textes grecs et latins du Moyen-Âge, voir CES PETITS GRECS

  En juin 1323, Arnaud de Verniolle, la trentaine, ancien franciscain (précisément sous-diacre apostat des Frères mineurs), est en délicatesse avec l'autorité ecclésiastique, à la suite d'une dénonciation. Il a entendu des étudiants en confession, "pour connaître leur conscience et leurs péchés". Surtout, il a couché avec eux. L'affaire vient aux oreilles de Jacques Fournier, évêque de Pamiers (Ariège actuelle) en 1323, et futur pape Benoît XII. C'est comme cela que ces tranches de vie, exceptionnellement bien documentées pour la période, nous sont parvenues.


  Références : mss latin Vatican 4030, n° 72, ff° 226a-233d, édité par Jean Duvernoy dans : Registre de Jacques Fournier, Toulouse : Privat, 1965, tome III, pages 14-50 (texte latin seul) ; traduit et annoté par Jean Duvernoy dans : Le Registre d'Inquisition de Jacques Fournier, évêque de Pamiers, Paris/La Haye : Mouton, 1977-1978.

  Emmanuel Le RoyLadurie évoqua cette affaire dans Montaillou, village occitan ..., chapitre Le geste et le sexe.




  L'auteur décida de sortir du cadre de son village médiéval pour donner la biographie d'un homosexuel, Arnaud de Vernioles, car, écrit-il, le registre de l’inquisiteur Jacques Fournier « s'élargit à la biographie psychologique. Il déborde la notation sèche, il débouche sur une véritable étude de la personnalité. Il autorise, en l'occurrence, l'élucidation d'un dossier d'homosexuel. » Le non conformisme sexuel possède ici une double fonction d'appel au discours, d'incitation à la communication, puisque l'évêque de Pamiers délaissa son inquisition routinière pour donner dans la psychologie, et que l'historien de la ruralité s’éloigna de son village pour se pencher sur les réseaux urbains de l'amour entre hommes ; il s'en excusa auprès des lecteurs :
« On me permettra, dans cette conjoncture spéciale, de sortir de mon village de référence : les campagnes ne se comprennent que par relation avec la cité qui les domine ; l'amour à Montaillou ne se peut décrire que comparé avec l'amour à Pamiers, dont les variétés sont bien plus diverses. »

Certes ; mais il demeure bien curieux que l'occasion unique d'une telle mise en relation soit justement l'amour homosexuel. (Voir l'Introduction de mon DFHM)

* * * * *

  J'ai, tout en utilisant la traduction de Jean Duvernoy, retraduit mot à mot la plupart des tournures latines utilisées afin de mieux restituer la mentalité de l'époque. Il faut avoir présent à l'esprit que ces récits nous parviennent par le filtre des réponses faites aux questions de l'évêque inquisiteur.


ARNAUD DE VERNIOLLE

  Lorsque'il avait environ onze ans, son père l'avait mis en pension chez un maître d'école, dans la chambre duquel il dormait. Il avait couché pendant au moins six semaines dans le même lit qu'un certain Auriol, de la Bastide Sérou [Ariège actuelle], qui se rasait déjà la barbe. Après deux ou trois nuits, Auriol, estimant qu'Arnaud dormait, l'embrassa et lui mit son membre viril entre les cuisses, remuant "comme s'il avait la chose avec une femme", et éjaculant. Cela continua ainsi presque chaque nuit, aussi longtemps qu'ils couchèrent dans le même lit. Arnaud n'était encore qu'un enfant, celui lui déplaisait, mais il avait honte d'en parler (*) ; à cette époque, il n'avait pour ce péché ni volonté ni désir, parce qu'il n'avait pas encore de tels désirs. Au bout de six semaines, ils changèrent de maison, et Arnaud dormit alors avec son frère Bernard et le maître d'école Pons, qui ne le sollicita pas.
*. Ce témoignage d'enfant ne va pas dans le sens de l'argumentation habituelle des pédophiles.


GUILLAUME ROS, DE Ribouisse [Aude actuelle]

  Ce garçon âgé de 16 ans étudiait la grammaire à Pamiers. Vers Noël de l'an 1322, Arnaud le rencontra dans une église et lui parla d'un certain chanoine de Saint-Saturnin à Toulouse, qui avait l'habitude de se faire frictionner les pieds par des jeunes garçons, et qui recherchait aussi la compagnie des femmes. Ros objecta qu'aller avec des femmes était un péché ; Arnaud répondit que ce n'était pas grave. Ils allèrent ensemble dans la maison, dans la chambre d'Arnaud ; celui-ci ajouta que si un homme couchait avec un autre homme et que la semence se répandait à cause de la chaleur de leurs corps, ce n'était pas un péché aussi grave que de connaître charnellement une femme, "à cause de ce que la nature requiert".

  Ros n'était pas d'accord ; Arnaud soutint que c'était écrit dans les Décrétales [de Grégoire IX], puis il renversa Ros sur le lit, le déshabilla et se déshabilla, lui plaça son membre viril entre les cuisses, et jouit en remuant comme avec une femme. Ros fit de même avec Arnaud, puis tous deux jurèrent sur un calendrier de ne plus le faire. Ros ayant dit qu'ils avaient commis un grave péché et une hérésie, Arnaud promit de le conduire à un Frère mineur qui lui donnerait l'absolution moyennant une pénitence légère. Arnaud lui donna ensuite un livre d'Ovide, et lui proposa de rester dormir, mais Ros refusa et s'en alla.

  Par la suite, quand Arnaud rencontrait ce garçon, il l'appelait par dérision "hérétique". Quelques temps après, ils allèrent ensemble à la cabane que possédait le frère d'Arnaud au lieu-dit Le Pomarol. Là, Arnaud, s'étant heurté au refus de Ros, lui tordit le bras, sortit un couteau ; il le traîna de force, et jouit de la même façon que la  première fois. Avant et après, Arnaud avait répété que ce péché était moins grave que la connaissance charnelle d'une femme. Ros refusa d'abord de pécher à son tour, mais Arnaud le délivra de son serment ; le garçon jouit à son tour avant de s'en aller, Arnaud restant dans la vigne à côté de la cabane.

  Plusieurs autres fois, ils commirent le "crime de sodomie", le franciscain ayant promis à Guillaume de lui donner des livres. Vers le jour de l'Ascension, le garçon rencontra Arnaud qui promit de lui donner une tablette à écrire. Ils allèrent ensemble dans une maison de Pamiers, dont Ros ne savait pas à qui elle appartenait. Arnaud lui demanda de se mettre sur le lit et commit avec lui, couché sur le côté, le crime de sodomie. Ensuite le franciscain l'invita à en faire autant ; cela fait, Ros retourna à l'école.

  Un jour, comme ils discutaient du péché de sodomie, Ros proposa à Arnaud : " Veux-tu que je te montre ce que peut faire un homme qui veut coucher avec un autre homme et n'en a pas la possibilité? " Ros frottait fréquemment son membre de la main pour satisfaire sa concupiscence.

GUILLAUME BERNARD, de Gaudiès (Ariège)

  Ce garçon avait 15 ans et il était étudiant en grammaire à Pamiers.
  Dans une église, il rencontra Arnaud qui lui demanda d'où il venait, puis lui promit, s'il jurait de n'en rien dire à personne, qu'il lui dévoilerait les habitudes du chanoine de Toulouse. Guillaume jura sur une Bible.. Ils rencontrèrent la mère d'Arnaud en allant dans la chambre haute de la maison. Une fois la porte fermée, Arnaud redemanda à Bernard s'il désirait bien connaître les habitudes du chanoine ; l'étudiant répondit que oui.

  Arnaud lui dit alors de se déshabiller et de se mettre au lit ; il se mit à côté de lui, se dénuda complètement, et demanda au garçon d'en faire autant; puis il lui mit son membre entre les cuisses, couché sur le côté, le serra et l'embrassa, répandit sa semence entre les cuisses de son partenaire. Bernard refusa l'offre de réciprocité. Arnaud lui dit alors que le chanoine avait cette habitude. Là-dessus, l'étudiant quitta la maison.

  Une autre fois, dans la chambre d'Arnaud, Bernard refusa d'abord de se déshabiller ; le franciscain insista, ils se déshabillèrent tous les deux et se mirent au lit. Arnaud se plaça sur le garçon, lui mit son membre entre les cuisses, et, faisant comme s'il avait la chose avec une femme, perpétua avec lui le crime de sodomie. Bernard déclara vouloir sortir du lit, mais cette fois il commit quand même le crime à son tour avant de s'en aller. Arnaud décida qu'ils allaient jurer de ne pas faire cela avec d'autres, puis se ravisa : l'étudiant ne jurera pas, parce que plus tard il ne pourrait peut-être pas s'empêcher de le faire avec un autre ; le franciscain jura donc seul, sur son calendrier, de ne jamais faire cela avec quelqu'un d'autre.


GUILLAUME BOERI, 18 ans, étudiant en grammaire à Pamiers

  Un jour, il rencontra Arnaud dans la rue ; le franciscain lui demanda s'il savait quel était le plus grand péché : lorsqu'un mâle couche charnellement avec un mâle, ou lorsqu'un homme se procure une pollution par le contact entre la main et le membre viril. Boéri ne savait pas : sans répondre à la question, Arnaud déclara que ces deux sortes de péchés étaient les plus pratiqués par les religieux, ce qui étonna le jeune garçon.

  Une fois arrivés dans la chambre haute, Arnaud s'assit, montra ses livres. Puis ils se dirigèrent vers le camp de Pamiers, et près du camp Arnaud déclara qu'il était bon de connaître charnellement Gaillarde, la servante d'un certain Barthélémy. Le franciscain reprocha au garçon d'être bête et de ne rien savoir faire ; Boéri répondit qu'il ne se souciait pas de choses semblables. Après déjeuner, ils allèrent dans la cabane du frère d'Arnaud, au lieu-dit Le Pomarol. Lorsqu'ils furent assis dans la cabane, le franciscain interrogea : " Si nous avions une femme ici, que ferais-tu d'elle? " Guillaume ne répondit rien, alors Arnaud le serra dans ses bras et l'embrassa sur les joues. Boéri s'en alla.


 FRERE PIERRE RECORT, de l'ordre des Carmélites

  Arnaud lui avait dit qu'on l'accusait du crime de sodomie commis avec trois jeunes, de s'être dit prêtre, d'avoir entendu des confessions et d'avoir absous des péchés ; il avait fait porter du vin, de l'argenterie et des victuailles dans la cabane où il avait commis le péché, ce qu'il avait fait aussi dans la chambre haute de sa maison.

  Certains jours, les trois jeunes s'étaient mis dans le lit d'Arnaud, et avaient commis mutuellement le péché de sodomie, l'un ayant fait, les autres ayant regardé, par vice. A l'époque de la lèpre, Arnaud demeurait à Toulouse, et avait fait "la chose" avec une prostituée ; après quoi son visage avait enflé, et il avait eu peur d'être devenu lépreux. Il avait juré alors de ne plus connaître charnellement les femmes, et pour respecter son serment il avait abusé des jeunes garçons de la façon que l'on savait. Arnaud avait dit encore que le seigneur évêque aurait eu fort à faire s'il avait arrêté tous ceux qui à Pamiers étaient infectés de ce péché, parce qu'il y en avait "plus de mille trois" (a).

a. À rapprocher du poème de Paul Verlaine, "Mille et tre", dans Hombres ; et avant, un texte de l'opéra Don Giovanni de Mozart.


ARNAUD

  Arnaud sentait en lui-même un alourdissement de son corps s'il restait plus de huit à quinze jours dans l'abstinence, sans faire la chose avec une femme ou un mâle. Il ne pensait pas commettre un plus grand péché en pratiquant la sodomie avec un mâle que s'il avait connu charnellement une femme.
  Il était convaincu que sa nature l'inclinait à ce péché de sodomie (b). Pour lui, la défloration illicite des vierges, l'adultère et l'inceste étaient des péchés plus graves que la connaissance charnelle des mâles (c).
  Il dut exprimer son repentir et prononça une formule d'abjuration.

bCela rappelle une histoire qu'on racontait au XVIIème siècle : un Italien interrogé en confession sur le péché contre nature, et répondant : " m'é naturalissimo a me, chez moi il est très naturel ". 
c. À rapprocher du paradoxe de Jean Cocteau : " Une femme féconde se déforme à l'usage, ce qui prouve sa noblesse, et qu'il est plus fou d'en user stérilement que d'un homme qui n'offre qu'un objet de luxe aux désirs aveugles de la chair. " (La difficulté d'être).


JACQUES FOURNIER, inquisiteur

  Arnaud de Verniolle fut dégradé et condamné à la détention perpétuelle le 12 août 1324 ; il fut enfermé dans la prison du château épiscopal de la Tour du Crieu (actuel arrondissement de Pamiers). La sentence était conforme au canon 11 du troisième concile de Latran (1179). Les garçons ne semblaient pas avoir été inquiétés. Jacques Fournier, originaire de Saverdun (Ariège), devint pape d'Avignon en 1334 sous le nom de Benoît XII (1334-1342) et il y entreprit la construction du palais des Papes qui se visite encore.

* * * * *

Une première version de cette étude fut publiée (par moi Claude Courouve) en septembre-octobre 1991 dans Gaie France Magazine, puis traduite en portugais en 1992.