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dimanche 4 septembre 2016

L'ARTICLE "GAYSSOT" (Loi du 13/7/1990) ET LA DÉFUNTE LOI BOYER

Voir aussi TOUT LE MONDE EN PARLE - 2003

POLICE DE LA PAROLE ET CORRECTION POLITIQUE


A /  Le politiquement correct, ou, mieux dit, la correction politique (correction au double sens de rectification et de punition), incarne ce Big Brother d'Orwell à la fois guide, surveillant, censeur médiatique et pénal des paroles. La "Gayssot attitude", initiée dès 1986 par des députés socialistes au nom de la "défense de la vérité", prolongée par les lois mémorielles de janvier et mai 2001, et février 2005, par la loi Perben/Halde du 30 décembre 2004, puis par le vote de l'Assemblée du 22 décembre 2011 et du Sénat le lendemain (loi "génocide arménien" retoquée par le Conseil constitutionnel, mais qui a failli nous être resservie en décembre 2015), bloquent la marche du savoir, selon l'expression de l’historien français François Furet [1], car par la censure qu'elle établit, elle empêche la double confrontation des arguments et des éléments de documentation.


Bâtiment présenté comme la
chambre à gaz de Birkenau (Pologne). 


   Dans Le Monde du 28/29 janvier 1990, le journaliste militant Edwy Plenel dénonçait un maître de conférences de l'université Lyon III-Jean Moulin, M. Bernard Notin, auteur dans le n°32 hors-série (août 1989) d'Économies et Sociétés (P.U. de Grenoble), d'un article contenant ces lignes :
   "Le réel passe alors en jugement devant l'irréel [Belle formule, que je reprends souvent]. Le thème, historique, des chambres à gaz homicides, est très révélateur de ce procès. Les preuves proposées pour en démontrer l'existence évoluent au gré des circonstances et des époques mais s'extraient d'une boite à malices comprenant trois tiroirs : Tout en bas : la visite des locaux (peu crédibles). Au milieu : l'affirmation des vainqueurs (elles ont existé). En haut : les on-dits (histoire de l'homme qui a vu l'homme qui...). Au total, on en postule l'existence, et qu'importe la réalité de cette réalité. On reconnaîtra là le fondement de toute tyrannie."
Cet article n'est plus mentionné dans l'index de la revue.

* * * * *

" Ils [les historiens] savent que la recherche, qui a beaucoup progressé, n’a pas hésité à transgresser des tabous déjà inscrits dans la mémoire : non, nous n’avons pas de preuves du fonctionnement d’une chambre à gaz à Dachau ; non, quatre millions d’êtres humains n’ont pas disparu à Auschwitz. [...] La loi impose des interdits, elle édite des prescriptions, elle peut définir des libertés. Elle est de l’ordre du normatif. Elle ne saurait dire le vrai. Non seulement rien n’est plus difficile à constituer en délit qu’un mensonge historique, mais le concept même de vérité historique récuse l’autorité étatique. L’expérience de l’Union soviétique devrait suffire en ce domaine. Ce n’est pas pour rien que l’école publique française a toujours garanti aux enseignants le libre choix des manuels d’histoire. "
Madeleine Rebérioux, « Le génocide, le juge et l’historien », L’Histoire, n°138, novembre 1990.

   Ce que l’on appelle aujourd'hui « loi Gayssot » (loi du 13 juillet 1990), instituait, en son article 9, le nouvel article 24 bis de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (sic). Article modifié par la loi n° 2017-86 du 27 janvier 2017 relative à l'égalité et à la citoyenneté.


  La Cour de cassation refusa quatre fois la possibilité d'un examen de cet article par le Conseil constitutionnel via une QPC :

Arrêts des :
7 mai 2010,
21 juin 2011 (Dieudonné),
5 décembre 2012,
6 mai 2014 (Vincent Reynouard).

Le 6 octobre 2015, cette même Cour accepta la QPC posée par Vincent Reynouard, pour la raison suivante :
" La disposition critiquée, qui incrimine la seule contestation des crimes contre l’humanité définis par l’article 6 du statut du tribunal militaire international annexé à l’accord de Londres du 8 août 1945 et qui ont été commis, soit par des membres d’une organisation criminelle en application de l’article 9 dudit statut, soit par une personne reconnue coupable de tels crimes par une juridiction française ou internationale, est susceptible de créer une inégalité devant la loi et la justice. "
QPC 2015-512 : Le Conseil constitutionnel jugea que cette disposition n'était contraire ni à la liberté d'expression
"7. les dispositions contestées ont pour objet de réprimer un abus [incitation au racisme et à l'antisémitisme] de l'exercice de la liberté d'expression et de communication qui porte atteinte à l'ordre public et aux droits des tiers [...] seule la négation, implicite ou explicite, ou la minoration outrancière de ces crimes est prohibée "
ni au principe d'égalité
" 10. la négation de faits qualifiés de crime contre l'humanité par une décision d'une juridiction française ou internationale reconnue par la France se différencie de la négation de faits qualifiés de crime contre l'humanité par une juridiction autre ou par la loi "
Décision n° 2015-512 QPC du 8 janvier 2016. (séance du 7 janvier 2016, où siégeaient : M. Jean-Louis DEBRÉ, Président, Mmes Claire BAZY MALAURIE, Nicole BELLOUBET, MM. Guy CANIVET, Renaud DENOIX de SAINT MARC, Jean-Jacques HYEST, Lionel JOSPIN et Mme Nicole MAESTRACCI).

* * * * *


B / Alinéas de l'article 24 bis de cette loi sur la liberté de la presse (version en vigueur au 14 avril 2017) :


[I]  " Seront punis d'un an d'emprisonnement et de 45 000 € d'amende ceux qui auront contesté, par un des moyens énoncés à l'article 23, l'existence d'un ou plusieurs crimes contre l'humanité tels qu'ils sont définis par l'article 6 du statut du tribunal militaire international annexé à l'accord de Londres du 8 août 1945 et qui ont été commis soit par les membres d'une organisation déclarée criminelle en application de l'article 9 dudit statut, soit par une personne reconnue coupable de tels crimes par une juridiction française ou internationale.

Seront punis des mêmes peines ceux qui auront nié, minoré ou banalisé de façon outrancière, par un des moyens énoncés à l’article 23, l’existence d’un crime de génocide autre que ceux mentionnés au premier alinéa du présent article, d’un autre crime contre l’humanité, d’un crime de réduction en esclavage ou d’exploitation d’une personne réduite en esclavage ou d’un crime de guerre défini aux articles 6, 7 et 8 du statut de la Cour pénale internationale signé à Rome le 18 juillet 1998 et aux articles 211-1 à 212-3, 224-1 A à 224-1 C et 461-1 à 461-31 du code pénal, lorsque :

« 1° Ce crime a donné lieu à une condamnation prononcée par une juridiction française ou internationale. "

Le tribunal pourra en outre ordonner :
1° L'affichage ou la diffusion de la décision prononcée dans les conditions prévues par l'article 131-35 du code pénal. "


Références que cet article ne donne pas :

[II] Article 6 (c) :
"Les Crimes contre l’Humanité" : "c’est-à-dire l’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation, et tout autre acte inhumain commis contre toutes populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux, lorsque ces actes ou persécutions, qu’ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime rentrant dans la compétence du Tribunal, ou en liaison avec ce crime."
[III] Article 9 :
"Lors d'un procès intenté contre tout membre d'un groupe ou d'une organisation quelconques, le Tribunal pourra déclarer (à l'occasion de tout acte dont cet individu pourrait être reconnu coupable) que le groupe, ou l'organisation à laquelle il appartenait était une organisation criminelle.Après avoir reçu l'acte d'accusation, le Tribunal devra faire connaître, de la manière qu'il jugera opportune, que le Ministère Public a l'intention de demander au Tribunal de faire une déclaration en ce sens et tout membre de l'organisation aura le droit de demander au Tribunal à être entendu par celui-ci sur la question du caractère criminel de l'organisation. Le Tribunal aura compétence pour accéder à cette demande ou la rejeter. En cas d'admission de la demande, le Tribunal pourra fixer le mode selon lequel les requérants seront représentés et entendus."


L’expression « chambres à gaz » ne figure dans aucun des textes cités aux §§ [I] à [III].  Détail ?

Parmi les auteurs signataires de cet Accord concernant la poursuite et le châtiment des grands criminels de guerre des Puissances européennes de l'Axe et statut du tribunal international militaire. Londres, 8 août 1945, figuraient les Français Henri Donnedieu de Vabres (1880-1952) et Robert Falco (1882-1960). 


Dispositions annexes :


Article 48-2
Toute association régulièrement déclarée depuis au moins cinq ans à la date des faits, qui se propose, par ses statuts, de défendre les intérêts moraux et l'honneur de la Résistance ou des déportés peut exercer les droits reconnus à la partie civile en ce qui concerne l'apologie des crimes ou délits de collaboration avec l'ennemi et en ce qui concerne l'infraction prévue par l'article 24 bis.

Article 50-1 (créé par l'article 39 de la Loi Sarkozy n°2007-297 du 5 mars 2007 relative à la prévention de la délinquance)

Lorsque les faits visés par les articles 24 et 24 bis résultent de messages ou informations mis à disposition du public par un service de communication au public en ligne et qu'ils constituent un trouble manifestement illicite, l'arrêt de ce service peut être prononcé par le juge des référés, à la demande du ministère public et de toute personne physique ou morale ayant intérêt à agir.

Article 65-3
Pour les délits prévus par les septième et huitième alinéas de l'article 24, l'article 24 bis, les deuxième et troisième alinéas de l'article 32 et les troisième et quatrième alinéas de l'article 33, le délai de prescription prévu par l'article 65 [al. 1 : trois mois] est porté à un an.
« Pour ces délits, le deuxième alinéa de l'article 65 n'est pas applicable. » »

* * * * *

   Une société de connaissance ouverte, héritière des cultures grecque et romaine, ne peut plus accepter une telle disposition soumettant le débat, public ou spécialisé, présent et futur aux décisions d’un tribunal militaire (Accords de Londres du 8 août 1945), prises il y a plus de 71 ans, alors même que l'histoire de la Seconde guerre mondiale en était au point zéro, qu'un État totalitaire était partie prenante de ce tribunal.

De plus, le Gouvernement provisoire de la République française (juin 1944 / octobre 1946) signataire de ces accords n'émanait pas du suffrage universel (les premiers scrutins n'ayant lieu que le 21 octobre 1945), ce qui n'assure pas la condition constitutionnelle de l'article 55, " traités ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés ".

  Georges Clémenceau disait : " La justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique. " La France supprima la justice militaire de la Cour de sûreté de l'État (loi du 4 août 1981) ; et voilà qu'elle institue durablement l'histoire militaire ...

  Enfin, le caractère rétroactif et ad hoc de la définition du crime contre l'humanité heurte les fondements du droit, dont le principe général du droit (PGD) de non-rétroactivité de la loi pénale.

  L'application  concrète de cette disposition oscille entre une injonction de proclamer une croyance aux gazages ou au chiffre mythique de six millions, et l'interdiction d'émettre une incroyance ou un doute quelconque. C'est ici un obscurantisme, un refus de savoir, qui est à l'œuvre, comme d'ailleurs dans la loi Halde (loi Perben) du 30 décembre 2004 sur la question de l'homophobie
" TITRE III : RENFORCEMENT DE LA LUTTE CONTRE LES PROPOS DISCRIMINATOIRES À CARACTÈRE SEXISTE OU HOMOPHOBE "
avec cette ahurissante et liberticide notion de " propos discriminatoires ".


C /  La loi du 26 janvier 1984, article 3, alinéa 1 (devenu l'article L. 141-6 du Code de l'Éducation), énonce un principe fondamental reconnu par les lois de la République (PFRLR) :
  " Le service public de l’enseignement supérieur est laïc et indépendant de toute emprise politique, économique, religieuse ou idéologique ; il tend à l’objectivité du savoir ; il respecte la diversité des opinions. Il doit garantir à l’enseignement et à la recherche leurs possibilités de libre développement scientifique, créateur et critique. "
  La mécanique de la  correction politique va-t-elle si vite que ces mots ne veuillent plus rien dire aujourd’hui ? Dans la culture occidentale, on se devrait, pour la qualité de l’Instruction publique, de fournir en permanence les éléments objectifs établissant les faits scientifiques ou historiques, justifiant les diverses théories ou politiques élaborées à partir de ces faits. On ne peut s’en tenir à la position irréfléchie et improvisée de 34 historiens français qui eurent ce que le philosophe Paul Thibaud, alors directeur de la revue Esprit, appela "un réflexe de cordon sanitaire" ; ils proclamèrent leur refus de débattre :
 "Il ne faut pas se demander comment, techniquement, un tel meurtre de masse a été possible. Il a été techniquement possible puisqu’il a eu lieu. [...] Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir de débat sur l’existence des chambres à gaz." (Le Monde, 21 février 1979).
  Plusieurs d’entre eux s'opposèrent par la suite à cet "article Gayssot", et aucun des historiens français alors spécialistes de la Seconde guerre mondiale : Henri Amouroux, Henri Michel, René Rémond, n'avait signé cette proclamation. Le linguiste Noam Chomsky rappela, à Ce soir ou jamais (31 mai 2010), les raisons pour lesquelles il défendait en 1980, par une préface remarquée au Mémoire en défense de Robert Faurisson, sa conception radicale de la liberté d'expression.

   Le philosophe Jean-François Lyotard (1924-1998) posa cette " question de méthode " :
" Comment savoir que l’adversaire est de mauvaise foi, tant qu’on n’a pas cherché à le convaincre et qu’il n’a pas manifesté par sa conduite son mépris des règles scientifiques ? " (Le Différend, Paris : Minuit, 1983, paragraphe 34).
La « Gayssot attitude » rencontra l’opposition, répétée deux fois, du Sénat ; cette loi du 13 juillet 1990, longtemps non contrôlée à par le Conseil constitutionnel [2], fut déplorée par la majorité des historiens et des juristes, de même que l’ensemble des lois ou résolutions mémorielles : reconnaissance du génocide arménien par la loi du  29 janvier 2001loi Taubira sur l'esclavage du 21 mai 2001 et  loi du 23 février 2005 sur la colonisation.


Appel du 12 décembre 2005 de "Liberté pour l’histoire" :

  " Émus par les interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l’appréciation des événements du passé et par les procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs, nous tenons à rappeler les principes suivants : L’histoire n’est pas une religion. L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant. L’histoire n’est pas la morale. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique. L’histoire n’est pas l’esclave de l’actualité. L’historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n’introduit pas dans les événements d’autrefois la sensibilité d’aujourd’hui. L’histoire n’est pas la mémoire. L’historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L’histoire tient compte de la mémoire, elle ne s’y réduit pas. L’histoire n’est pas un objet juridique. Dans un État libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l’État, même animée des meilleures intentions, n’est pas la politique de l’histoire. C’est en violation de ces principes que des articles de lois successives - notamment lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005 - ont restreint la liberté de l’historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu’il doit chercher et ce qu’il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites. Nous demandons l’abrogation de ces dispositions législatives indignes d’un régime démocratique. "


   Les signataires de cet appel : "Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock." http://www.lph-asso.fr/

   Parce que pris sous le coup de l’émotion exploitée politiquement de la profanation du cimetière juif de Carpentras (nuit du 8 au 9 mai 1990), Jacques Toubon, aujourd'hui Défenseur des droits, déplora cet article Gayssot :
« Certains objectent que si c'est bien l'histoire qui fait la vérité et si ce n'est pas à la loi de l'imposer, certains propos vont trop loin et il ne faut pas permettre de les exprimer. Mais c'est glisser insensiblement vers le délit politique et vers le délit d'opinion. [... ] Sur le principe, l'article 24 bis représente, à mon avis, une très grave erreur politique et juridique. Il constitue en réalité une loi de circonstance, et je le regrette beaucoup. Une année s'est écoulée. Nous ne sommes pas à un mois des événements de Carpentras. [... ] Il est parfaitement clair que l'institution d'un délit de révisionnisme a fait régresser notre législation, car c'est un pas vers le délit d'opinion. Cela a fait régresser l'histoire parce que cela revient à poser que celle-ci peut-être contestée. Je suis contre le délit de révisionnisme, parce que je suis pour le droit et pour l’histoire, et que le délit de révisionnisme fait reculer le droit et affaiblit l’histoire ». [Assemblée Nationale, troisième séance du 21 juin 1991].

  Le 7 octobre 1996, l’Académie des Sciences Morales et Politiques, à l’unanimité, souhaita que l’on revienne sur cette disposition (Le Figaro, 18 octobre 1996). Plusieurs juristes français exprimèrent rapidement réticences et inquiétudes face à une disposition d’inspiration totalitaire, comme le souligna le Noam Chomsky sur France 3. Selon François Terré, professeur agrégé de philosophie du droit à Paris-II,
« En érigeant le révisionnisme - lequel est aberrant - en infraction pénale, on porte atteinte : a) à la Déclaration de 1789 : " Nul ne doit être inquiété pour ses opinions [...] " b) à la libre recherche scientifique, consacrée par les lois de la République, et dont la liberté d’expression est une illustration [en fait : la source]. » (Le Figaro, 29 juin 1990, page 2)
   Les procès contre Robert Faurisson, puis des affaires récentes ont montré que cette disposition est devenue, sous couvert de lutte contre l’antisémitisme, la clef de voûte de la police judéo-médiatique de la parole (je dis "judéo-" en raison des nombreuses actions en justice initiées par la LICRA, le CRIF, l'UEJF et le Consistoire). Mais en assimilant le révisionnisme historique à une intifada, puis en cherchant des soutiens du côté des islamistes, Faurisson s'est, il me semble, complètement déconsidéré ; cependant le problème de la liberté de la recherche historique demeure entier.

  Dans une décision Garaudy du 24 juin 2003, la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) considéra que "la contestation des crimes contre l'humanité [commis pendant la seconde Guerre mondiale] apparaît comme l'une des formes les plus aiguës de diffamation raciale envers les Juifs et d'incitation à la haine à leur égard. La négation ou la révision de faits historiques de ce type remettent en cause les valeurs qui fondent la lutte contre le racisme et l'antisémitisme et sont de nature à troubler gravement l'ordre public." Mais il est bien loin d'être certain que ce privilège d'incontestabilité accordé à un point de l'histoire des juifs soit de nature à contrer efficacement l'antisémitisme.

   Les condamnations (T.G.I., puis appel) du député européen Bruno Gollnisch ont été cassées sans renvoi par arrêt de la chambre criminelle de la Cour de cassation le 23 juin 2009 ; les propos imputés par la citation du procureur Richaud à Bruno Gollnisch :
« l’existence des chambres à gaz, c’est aux historiens d’en discuter…moi je ne nie pas les chambres à gaz homicides mais la discussion doit rester libre….je pense que sur le drame concentrationnaire, la discussion doit rester libre. »
 - ne constituent donc pas, pour cette Cour, le délit de contestation d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité.


§ D / 1  Rares, hélas, sont ceux qui comprennent que la liberté d’expression est constitutionnellement [3] la première des libertés, la liberté étant le premier des quatre droits fondamentaux de 1789, et que le principe d’attribution de ces droits est l’égalité. La liberté d’expression doit donc valoir pour tous et pour tous les sujets, sinon elle se réduit à un simple privilège de classe ou de caste.


   La démocratie n’est ni « Ferme ta gueule », ni « Cause toujours », mais cet esprit d'abord socratique puis voltairien qui fait suivre le désaccord d’une argumentation, d’une réfutation si nécessaire :
  « En général, il est de droit naturel de se servir de sa plume comme de sa langue, à ses périls, risques et fortune. Je connais beaucoup de livres qui ont ennuyé, je n’en connais point qui aient fait de mal réel. [...] Mais, paraît-il parmi vous quelque livre nouveau dont les idées choquent un peu les vôtres (supposé que vous ayez des idées), ou dont l’auteur soit d’un parti contraire à votre faction, ou, qui pis est, dont l’auteur ne soit d’aucun parti : alors vous criez au feu ; c’est un bruit, un scandale, un vacarme universel dans votre petit coin de terre. Voilà un homme abominable, qui a imprimé que si nous n’avions point de mains, nous ne pourrions faire des bas ni des souliers [Helvétius, De l’Esprit, I, 1] : quel blasphème ! Les dévotes crient, les docteurs fourrés s’assemblent, les alarmes se multiplient de collège en collège, de maison en maison ; des corps entiers sont en mouvement et pourquoi ? Pour cinq ou six pages dont il n’est plus question au bout de trois mois. Un livre vous déplaît-il, réfutez-le ; vous ennuie-t-il, ne le lisez pas. » Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie, article « Liberté d’imprimer ».
   Il faudrait rétablir une "liberté d’expression globale", comme le souhaita le fondateur d’Agora Vox au forum  Liberté de la presse et concentration dans les médias, site du Nouvel Obs, 21 février 2007 : Question [la mienne en fait] :
« "L’omerta autour du 11 septembre 2001 est un autre cas intéressant à étudier" [réponse de Revelli à une question précédente] Parleriez-vous aussi d’omerta autour de l’Holocauste ? » 
Réponse de Carlo Revelli : « Je ne pense pas que j’associerais ces deux termes entre eux... En revanche, je pense que le fait qu’on puisse mal discuter de l’Holocauste tend à favoriser l’essor "underground" des thèses négationnistes. Je suis pour une liberté d’expression globale. »

§ D / 2 Petit dialogue dans Répliques (émission produite par Alain Finkielkraut) du 6 juillet 2002, sur France Culture :
Élisabeth Lévy à BHL : Je sais que vous connaissez Alain Finkielkraut, vous ne pouvez pas le soupçonner je crois de complaisance à l'antisémitisme [...] vous répétez "Renaud Camus est un fieffé antisémite", pourquoi, BHL, ne vous êtes-vous pas demandé, à aucun moment : mais si AF le soutient, peut-être que je peux me tromper ?
BHL : A ce compte là, il y a dix ans, j'aurais dû me dire : attention, si Noam Chomsky préface Faurisson,
BHL : alors je devrais ... Noam Chomsky est un grand intellectuel [...] j'aurais dû me demander, me poser la question : tiens ! tiens ! tiens ! si Chomsky préface Faurisson, c'est peut-être qu'il y a un noyau ...
ÉL : excusez-moi, c'est pas exactement la même chose, mais non ...
ÉL : Vous n'avez pas le moindre doute, c'est ça que je veux dire.
BHL : Comment voulez-vous que j'ai des doutes ? On est dans un univers bizarre, voilà un type, RC, qui arrive et qui dans un Journal d'abord, compte les juifs de France Culture.
Ce jour-là, à Répliques, il y en avait trois sur trois ... L'interdit sur le révisionnisme verrouille les débats, cloue le bec à Élisabeth Lévy elle-même ; c'est l'argument ad Faurissonem ; si on a le droit de juger sans examiner dans l'affaire Faurisson, droit accordé par la correction politique, on l'a donc aussi chaque fois que l'on est moralement indigné... 

   À la question de Montaigne :
« Est-il chose qu’on vous propose pour l’avouer ou refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considérer comme ambiguë ? » (Essais, II, xii, page 503 de l’édition PUF/Villey),
Kant répondait :
« Chacun est, qu’il le veuille ou non, forcé de croire à un fait tout autant qu’à une démonstration mathématique, pourvu que ce fait soit suffisamment avéré. » Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? (1786) ; traduction Pierre Jalabert, in Œuvres philosophiques, tome 2, Paris : Gallimard, 1985, collection "Bibliothèque de la Pléiade".
D’où l'exigence de pouvoir examiner librement si le fait est, ou non, avéré. " Ma créance [croyance] ne se manie pas à coups de poing ", osait Montaigne (III, xi). À défaut de ce libre examen, on porte tort, comme le nota, avant Sigmund Freud, John Stuart Mill, au développement mental de ceux que l’on intimide par la crainte de l’hérésie (On Liberty, chapitre II, « Of the Liberty of Thought and Discussion », 1859). Il y a là un interdit public, de type religieux, archaïque, défavorable à la fonction intellectuelle, et contraire, par son aspect religieux, à la laïcité, prise sous son angle essentiel de la liberté de conscience.


§ D / 3 L'hebdomadaire Rivarol fut condamné en Cour d'appel de Paris le 21 janvier 2009 pour "contestations de crimes contre l'humanité", pour un entretien avec Jean-Marie Le Pen qui estimait que l'occupation allemande n'avait pas "été particulièrement inhumaine" (a). Rivarol souleva alors une question prioritaire de constitutionnalité (QPC). "Tout a été dit sur le caractère liberticide de cette loi, selon le conseil de M. Le Pen, Bruno Le Griel, rappelant que la Cour de cassation avait invalidé, en juin 2009, la condamnation de Bruno Gollnisch. Intervenant pour la Fédération nationale des déportés, Arnaud Lyon-Caen jugea que la question n'était pas sérieuse car il était "inconcevable que le Conseil constitutionnel abroge la loi Gayssot", rappelant que la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) avait décidé qu'elle ne portait pas atteinte à la liberté d'expression. Pour lever "les divisions et les doutes", l'avocate générale Anne-Marie Batut demanda, sans succès, que cette question soit transmise au Conseil constitutionnel. La condamnation de Rivarol est devenue définitive après le rejet, en juin 2013, de son pourvoi en cassation.


a.
« En France, du moins, l’occupation allemande n’a pas été particulièrement inhumaine, même s’il y eut des bavures, inévitables dans un pays de 550 000 kilomètres carrés […]. Il y a donc une insupportable chape de plomb qui pèse depuis des décennies sur tous ces sujets et qui, comme vous le dites, va en effet être réactivée cette année […]. Mais le plus insupportable à mes yeux, c’est l’injustice de la justice […]. Ce n’est pas seulement de l’Union européenne et du mondialisme que nous devons délivrer notre pays, c’est aussi des mensonges sur son histoire, mensonges protégés par des mesures d’exception. D’où notre volonté constante d’abroger toutes les lois liberticides, Pleven, Gayssot, Lellouche, Perben II. Car un pays et un peuple ne peuvent rester ou devenir libres s’ils n’ont pas le droit à la vérité dans tous les domaines. Et cela quoi qu’il en coûte ».
Je peux donner un témoignage personnel : mes parents, instituteurs dans une école occupée des Alpes de Haute-Provence, m'ont toujours dit qu'ils avaient pu compléter leur maigre ordinaire grâce à un cuisinier fridolin anti-Hitler, les paysans du coin étant surtout préoccupés des activités et gros revenus du "marché noir", et leur proposant seulement ce dont "les cochons ne voulaient plus".

E /  Par la loi mémorielle du 29 janvier 2001, la France reconnut le "génocide arménien", et une proposition de loi de Valérie Boyer (réélue députée UMP de Marseille) demanda la répression pénale de sa contestation. Cette proposition fut adoptée par l'Assemblée nationale le 22 décembre 2011, puis par le Sénat, mais le Conseil constitutionnel déclara cette loi Boyer contraire à la Constitution :

6. Considérant qu'une disposition législative ayant pour objet de « reconnaître » un crime de génocide ne saurait, en elle-même, être revêtue de la portée normative qui s'attache à la loi ; que, toutefois, l'article 1er de la loi déférée réprime la contestation ou la minimisation de l'existence d'un ou plusieurs crimes de génocide « reconnus comme tels par la loi française » ; qu'en réprimant ainsi la contestation de l'existence et de la qualification juridique de crimes qu'il aurait lui-même reconnus et qualifiés comme tels, le législateur a porté une atteinte inconstitutionnelle à l'exercice de la liberté d'expression et de communication ; que, dès lors, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres griefs, l'article 1er de la loi déférée doit être déclaré contraire à la Constitution ; que son article 2, qui n'en est pas séparable, doit être également déclaré contraire à la Constitution, 
D É C I D E :

Article 1er.- La loi visant à réprimer la contestation de l'existence des génocides reconnus par la loi est contraire à la Constitution. 
Article 2.-La présente décision sera publiée au Journal officiel de la République française.

Délibéré par le Conseil constitutionnel dans sa séance du 28 février 2012, où siégeaient : M. Jean-Louis DEBRÉ, Président, M. Jacques BARROT, Mme Claire BAZY MALAURIE, MM. Guy CANIVET, Michel CHARASSE, Renaud DENOIX de SAINT MARC, Valéry GISCARD d'ESTAING et Pierre STEINMETZ.

En juillet 2012, François Hollande annonce sa recherche d'une telle loi, contre l'avis de son ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius. Le 14 octobre 2014, Valérie Boyer déposa une nouvelle proposition de loi N° 2276 visant à " réprimer la négation des génocides et des crimes contre l’humanité du XXème siècle" ; ce texte vient d'être mis à l'ordre du jour de l'Assemblée :

Discussion en séance publique les 1ère, 2e et 3e séances du jeudi 3 décembre 2015.

Mais rejet de cette ppl par la Commission des lois le 25 novembre 2015. Voir le rapport de Valérie Boyer. et, plus haut, les développements avec le PjL Égalité et citoyenneté.


NOTES

[1] Dans la revue Commentaire, n° 80, hiver l997-98, les historiens Ernst Nolte et François Furet s’accordaient sur la légitimité de ce débat. Leur correspondance fut publiée sous le titre Fascisme et communisme (Paris : Plon, 1998 ; Hachette Littératures, collection Pluriel, n° 971, 2000).

Le 5 septembre 1996, Nolte écrivit à Furet :

Ernst Nolte (1923-2016)

« Il faut répondre aux arguments révisionnistes par des arguments et non en engageant des procès. [...] Je me sens provoqué par [le révisionnisme], et je ne me vois pourtant pas m’associer à ceux qui veulent mobiliser les procureurs et la police contre lui. [...] Je considère comme fondamentalement fausse l’affirmation selon laquelle, si l’essentiel est incontestable, aucune affirmation particulière n’aurait plus besoin d’examen, et tous les doutes ne pourraient provenir que d’intentions mauvaises. Je crois qu’on menace, au contraire, le noyau de la chose, lorsque on veut soustraire l’écorce à la discussion. Non pas certes le caractère factuel de ce noyau, mais le rang et l’importance qu’on lui accorde. »

Ce à quoi François Furet répondit, le 30 septembre 1996 :

François Furet, 1926-1997

« Rien n’est pire que de vouloir bloquer la marche du savoir, sous quelque prétexte que ce soit, même avec les meilleures intentions du monde. C’est d’ailleurs une attitude qui n’est pas tenable à la longue, et qui risquerait d’aboutir à des résultats inverses de ceux qu’elle prétend rechercher. C’est pourquoi je partage votre hostilité au traitement législatif ou autoritaire des questions historiques. L’Holocauste fait hélas partie de l’histoire du XXe siècle européen. Il doit d’autant moins faire l’objet d’un interdit préalable que bien des éléments en restent mystérieux et que l’historiographie sur le sujet n’en est qu’à son commencement. »

* * * * *

   Dans leurs Mémoires, ni Winston Churchill, ni Charles de Gaulle, ni Dwight D. Eisenhower, ni le maréchal Guéorgui K. Joukov, ne mentionnèrent ces chambres à gaz nazies. Par ailleurs, les tenants de cet "article Gayssot" restent partagés entre ceux qui disent qu’il y a abondance de preuves et ceux qui prétendent que toutes les preuves ont été effacées ; il faudrait choisir ...

[2] Les professeurs de droit public Pierre Avril, Olivier Duhamel et Jean Gicquel s'étonnaient que cette "loi Gayssot" n’ait pas subi de contrôle de constitutionnalité. (Le Monde, 15-16 juillet 1990 ; Pouvoirs, n° 56, 1991.) Certains parlementaires firent alors état d’une intimidation qui les en aurait dissuadé.

Le 27 juillet 1990, Alain ROLLAT écrivit dans Le Monde :
« Voilà un texte, qui, d’un point de vue strictement juridique, soulève une question fondamentale, au regard de la liberté d’opinion et d’expression, puisqu’il voue aux Tribunaux, en visant les prétendus historiens “révisionnistes”, les citoyens “qui auront contesté l’existence d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité”.
Or, faute de saisine du Conseil Constitutionnel, cette question ne sera pas tranchée. Sauf peut-être si, un jour, quelque avocat avisé se tourne vers les institutions européennes pour pallier cette anomalie. »
On a vu plus haut que le Conseil constitutionnel présidé par Jean-Louis Debré trancha, le 8 janvier 2016, dans le sens de la conformité.


[3] « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, article 10, proposé par Louis de Castellane et Jean-Baptiste Gobel. « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Déclaration..., article 11, proposé par le duc de La Rochefoucauld d’Enville. (Les trois auteurs de ces deux célébrissimes articles furent victimes de la Terreur).


samedi 21 mai 2016

À VRAI LIRE - RENDRE JUSTICE À ANDRÉ GIDE (1869 - 1951)

   La rumeur selon laquelle André Gide aurait truqué son Journal , lancée par Henri Guillemin en 1954, fut ranimée en 1985 par ces lignes péremptoires d'Éric Marty, depuis docteur es lettres et co-éditeur de la nouvelle édition du Journal en collection "Bibliothèque de la Pléiade" :

Éric Marty, né en1955, enseigne la littérature française
contemporaine à l’université de Paris VII. © Alicia Marty

A / « Il est aujourd'hui patent que Gide, dans une certaine mesure, a truqué la part de son Journal touchant la période 1939-1942, et qu'il a gommé certaines phrases que les libérateurs et les résistants auraient sans doute peu appréciées.  » Ceci dans L'Écriture du jour. Le "Journal" d'André Gide, Paris: Le Seuil, 1985, page 55. Cet ouvrage a reçu le Grand prix de la critique ...

Cet article de blog est donc issu de ma stupéfaction de lire ces lignes sur un auteur que j'avais fréquenté avec bonheur pendant plusieurs décennies.

"Patent" ? Pas si sûr. Il s'agit ici d'une fusée à trois étages. Dès la Libération, André Gide fut accusé de sympathie pour la Collaboration. Comme ce n'est pas le détail de l'histoire qui m'importe le plus, mais la méthodologie des uns et des autres, voyons-la d'abord à travers les réactions de la journaliste correspondante de guerre Claudine Chonez que j'ai eu le plaisir de rencontrer chez elle, à Paris, peu avant sa mort ; elle écrivait en juillet 1944 :
« André Gide vient d'être l'objet, à l'Assemblée consultative [provisoire d'Alger], d'une furieuse attaque de M. Giovoni [...] Par malheur, M. [Arthur] Giovoni (1) ajoute tranquillement : "Je n'ai pas lu son manuscrit". Mon Dieu, quand on ne parle de rien moins que de couper la tête aux gens, on pourrait peut-être se donner la peine de "lire le manuscrit". M. Giovoni ignorait-il, avant que M. [Henri] Bonnet (2) ne le lui ait fort justement indiqué, l'existence du "contexte", susceptible de modifier, voire de retourner complètement le sens d'une citation   (3 — le contexte toujours négligé par la mauvaise foi, toujours cher à ceux qui font effort vers la très difficile probité intellectuelle ? » (4)
Pierre Assouline commenta ainsi les accusations portées contre André Gide lors de la Libération :

« Bientôt la rumeur se dissipe. Gide n'est pas inquiété outre mesure quand on comprend qu'il s'agit avant tout d'une ancienne vindicte communiste ; c'est particulièrement clair à la lecture de quelques lignes fielleuses d'Aragon à son endroit dans Les Lettres françaises : il ne lui a décidément pas pardonné son Retour de l' URSS ... L'épuration n'est qu'un prétexte. » (L'Épuration des intellectuels, Paris : éditions Complexe, 1985, page 38 ; Pierre Assouline est par ailleurs l'auteur de Musique de Gide et de Où sont les héritiers de Gide ?). L'article de Louis Aragon, « Retour d'André Gide » dans Les Lettres françaises du 25 novembre 1944 protestait contre la publication du texte de Gide « Tunis » dans ces mêmes Lettres françaises six mois plus tôt.

   Assez tardivement, une deuxième et violente charge fut entreprise avec un article du normalien (1924, et agrégé de lettres en 1927) Henri Guillemin (1903-1992) : « À propos du Journal de Gide », paru en janvier 1954 dans le Journal de Genève (« A propos du Journal de Gide », 9 janvier 1954, page 3). Cet article ayant été repris sans changement notable dans le pamphlet de Guillemin témérairement intitulé À vrai dire (Paris : Gallimard, 1956), c'est à ce dernier texte que je réponds ici.

   Guillemin se disait profondément choqué par sa découverte : « Quelle déconvenue, et quelle tristesse ! Quelle gêne, aussi, dorénavant, pour l'historien crédule qui s'imaginait jusqu'alors, lisant les pages intimes de Gide, pouvoir suivre, sans erreur, pas à pas, le déroulement de sa pensée ! Tout se trouve remis en question. » (À vrai dire, page 212.) "Découverte" qui se révélera être la pure fabrication mentale d'un esprit malade, d'un écrivain français donneur de leçons de résistance, mais ... résidant en Suisse pendant l'Occupation …


Henri Guillemin ©TSR


B / 1° Page 211 de cet À vrai dire, Henri Guillemin accuse André Gide d'omission volontaire pour n'avoir pas signalé en préambule de l'édition du Journal 1939-1942 (Paris : Gallimard, 1946) la publication antérieure dans la N.R.F. Or, il se trouve qu'à la date du 25 novembre 1940 Gide écrivait : « J'aurais dû pour le moins dater ces Feuillets, extraits de mon Journal » ; voir page 99 de l'édition de 1946 (soit tome II, page 63 de l'ancienne édition dans la collection "Bibliothèque de La Pléiade" ; c'est cette édition que je cite). De plus, à la date du 8 janvier 1941, page 103 de l'édition de 1946 (soit tome II, page 64 de La Pléiade), Gide mentionnait encore : « Ma collaboration à la revue, les Feuillets que j'y donnai, le projet même de sa reprise, tout cela remonte à ce temps d'accablement qui suivit d'abord la défaite. »

Ce reproche infondé de Guillemin est cependant lamentablement relayé par cette pauvre Jocelyn van Tuyl (André Gide and the Second World War, Albany: State University of New York Press, 2006) ; dans sa note 43 (à "to take the full measure of Gide’s self-censorship", page 116) du chapitre V "Repositionings Pages de Journal and Thésée", elle écrit, page 214 :
"The first extensive [sic] comparison of alterations to Gide’s wartime Journal can be found in a 1956 essay by Henri Guillemin. Guillemin calls attention to the Journal 1939–1942’s preamble, which lists previous publications of material from the wartime diary. Although Gide mentions the New York and Algiers editions of Pages de Journal and the serialization in L’Arche, Guillemin points out, he fails to mention the publication of early diary excerpts in Drieu La Rochelle’s collaborationist N.R.F. (J 39–42 :7 ; Guillemin 211)".
Cinquante ans plus tard, il y a encore, outre-Atlantique, une "chercheuse" qui fait confiance à Guillemin ...


Guillemin déclare, ibid., page 211, que les cent premières pages du volume Journal 1939-1942 avaient paru dans la N.R.F. de Drieu La Rochelle ; pour en juger, il faut faire l'effort de se reporter au numéro 322 de la N.R.F., daté du 1er décembre 1940, et au numéro 324 du 1er février 1941. Ce que j'ai fait. Or, il n'y a dans ces deux numéros que 20 (vingt) pages et demie de Gide : pages 76 à 86 dans le numéro 322, pages 342 à 351 dans le numéro 324. Je savais que les littéraires étaient généralement nuls en maths, mais une telle incompétence arithmétique, cela laisse sans voix.


Guillemin écrit, page 212 : « le texte du Journal, tel que Gide l'avait publié dans cette N.R.F. soumise » ; or, ces vingt pages et demie sont intitulées « Feuillets », puis « Feuillets II », et absolument pas « Journal ».


Guillemin reproche encore, page 212 de cet impudent À vrai dire : « modifier les dates est déjà plus coupable [que les arrangements de style] » ; au moins cette modification avait-elle été indiquée immédiatement par Gide : « J'aurais dû pour le moins dater et laisser dans leur ordre chronologique ces Feuillets, extraits de mon Journal », écrivait-il à la fin du deuxième article dans la N.R.F., page 350.

   Tout s'explique : d'une part ces Feuillets n'étaient que des extraits, fragmentés, du Journal. D'autre part, et c'est le point le plus important, les modifications que Guillemin (dont le "travail" s'apparente à celui d'un faussaire) situait peu avant 1946, soit après la défaite nazie, dataient en fait de 1940 et étaient consubstantielles  à la publication d'extraits du Journal sous forme de Feuillets. Le texte de 1946 est bien, lui, conforme au texte original, et on comprend maintenant pourquoi André Gide n'avait pas cru nécessaire de signaler dans le préambule de 1946 (l'autre préambule ...) une publication antérieure aussi fragmentaire.

   Je dois dire que le lecteur assidu de Gide que j'étais eut un choc lorsqu' Emmanuel Le Roy Ladurie, dans une communication personnelle, traita cet écrivain de "vieux faussaire" ; Le Roy Ladurie parlait sur la foi des travaux de Guillemin et de leurs échos. Mais s'il y a quelqu'un dont le "travail" s'apparente de près à celui d'un faussaire, c'est bien Guillemin, et pas André Gide !


Pages 212-213, Guillemin continue de commenter ce qu'il déclare relever dans la N.R.F. : « Il écrivait avec dégoût [30 octobre 1939] : "Les journaux déjà contiennent assez d'aboiements patriotiques. Déjà trop nombreux sont ceux qui soufflent dans le sens du vent." Cette dernière phrase, en 1946, il préfère décidément nous la dérober. » Or, on peut lire, page 15 de l'édition 1946 (soit tome II, page 12 dans La Pléiade) :
« La lecture des journaux me consterne. La guerre incline tous les esprits. Chacun souffle dans le sens du vent. »
Quant à la première phrase, elle est introuvable dans les articles N.R.F. où Guillemin prétend la relever, mais elle figure dans l'édition de 1946, page 13 (soit tome II, page 11 dans La Pléiade) ; elle n'a donc pas été davantage « dérobée ». Il paraît raisonnable de penser que Guillemin, bricolant à partir de ses mauvaises notes de lecture, a inversé les datations, ou,"si Marty veut", les citations, ce qui revient au même.

Guillemin écrit, page 213 : « Nous lisons [page 13 de l'édition 1946, soit tome II, page 11 en ancienne Pléiade] « ce qu'il feint d'avoir écrit en 1939 : "Plus je me sens Français, plus je répugne à laisser s'incliner ma pensée..." » Or cette phrase figure bel et bien dans le premier article de la N.R.F. de 1940, page 76.

Il y a eu effectivement, mais ceci est vrai tout au long du Journal, de 1889 à 1949, et donc pas seulement lors de la période de l'Occupation, des passages réécrits ou retranchés pour des raisons diverses : souci de discrétion vis-à-vis de tiers, arrangements de style, évitement de redites, considérations de pertinence, etc. ; André Gide ne s'en était jamais caché ; Guillemin nota la modification suivante :
- Gallimard, 1946, pages 99-100 et La Pléiade, tome II, page 63 : « le sentiment patriotique [...] s'assure et s'affermit dans la résistance [souligné par Guillemin] comme tout amour combattu. Et cette lutte de l'esprit contre la force, de l'esprit que la force ne peut soumettre, est en passe de devenir admirable. »
- N.R.F., 1er février 1941, page 351 : « Comme tous les amours combattus, celui de la patrie se fortifie dans la gêne et le martèlement le durcit. Il n'est pas jusqu'à cette solidarité dont le sens et la conscience allaient s'évanouissant dans un éparpillement égoïste, qui ne se reforme et ne s'informe presque soudainement en présence de l'épreuve commune. »
Et Guillemin d'exulter, page 213 de son À vrai dire : « Habilement, tout est changé, et le mot qui compte, glissé là avec un soin furtif, vous donne tout à coup un air "résistant" à ce qui n'avait, dans la N.R.F. "allemande" de 1941 à laquelle collaborait André Gide, ni cette allure, certes, ni cette intention. »

Guillemin, fielleux,  n'oublie pas de glisser le mot qui tue, "collaborait" ; surtout, il confond résistance et Résistance ; pourtant, lorsque André Gide pensait, en automne 1940, à « la lutte de l'esprit contre la force », il est difficile d'imaginer qu'il évoquait la Résistance, plutôt qu'une résistance toute spirituelle. Le 19 septembre 1938, repensant à la guerre de 1914-1918, il imaginait : « si la France, au lieu d'opposer la force à la force, n'avait opposé à l'Allemagne qu'une résistance spirituelle où elle se fût montrée invincible ? ». Pour comprendre Gide, il faut l'avoir relu, peine que Guillemin s'était visiblement épargnée.

Plus loin, à la date du 6 juillet 1942, c'est la Foi qui est décrite comme une « façon de résistance », une façon que Gide n'approuvait pas.


C / Depuis, et c'est le troisième étage de cette bien malodorante fusée, Bertrand Poirot-Delpech (1929-2006), journaliste au quotidien Le Monde et académicien (élu en 1985 au Fauteuil 39), mit en cause ce passage du Journal :
« Si demain, comme il est à craindre, la liberté de penser, ou du moins d'expression de cette pensée, nous est refusée, je tâcherai de me persuader que l'art, que la pensée même, y perdront moins que dans une liberté excessive. » (25 ou 26 juillet 1940, page 46 du tome II (ancienne édition) en collection "Bibliothèque de la Pléiade", soit page 348 du n° 324 de la N.R.F. du 1er février 1941).
Ce qui devint, dans le consternant article "La lecture : c'est Juin 40" (1996) de Bertrand Poirot-Delpech :
« Question aveuglement des clercs, les années 40 se sont surpassées. Les premiers numéros de la NRF occupée voient Drieu disserter sur les coteaux modérés de la campagne française, Chardonne offrir son meilleur cognac aux envahisseurs, et Gide escompter que les esprits gagneront à perdre de leur excessive liberté ...» (Le Monde, 2 octobre 1996).
L'aveuglement, c'est celui du seul journaliste, autre faussaire, intentionnel ou inconscient. Une fois de plus, la déformation alimente l'indignation. Car dans le texte d'André Gide, il s’agissait, non d’escompter un gain, au contraire de déplorer ce que la pensée perd dans une excessive liberté ; pas davantage d’approuver une perte de liberté. Mais ça, c'est la lecture "méthode Guillemin", ce Guillemin dont Bertand Poirot-Delpech, son compère en fieffées falsifications, alla jusqu’à dire, dans la nécrologie qu’il lui consacra, que "à ce point d'érudition et de réflexion personnelle, l'histoire et la biographie deviennent des arts à part entière" …

   Le fond de cette affaire, c'est que Henri Guillemin voulut croire et faire croire que les vingt pages et demie de "Feuillets" de la N.R.F., maigre contribution d'André Gide à la « N.R.F. allemande » constituaient le texte authentique et complet du Journal pour cette période, et que les versions publiées postérieurement étaient retouchées. En réalité, à quelques variantes près, sans grande importance ici, ce sont les éditions de 1946 puis dans la collection Bibliothèque de La Pléiade qui reproduisent les cahiers manuscrits conservés à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet ; et, au contraire, ce sont les "Feuillets" en N.R.F. qui furent réarrangés, précisément pour leur publication sous la dénomination de "Feuillets", à partir de fragments extraits du Journal. Dès lors, il devient évidemment impossible, et absurde, de considérer les différences entre les arrangements de 1940 et le texte complet publié en 1946 comme un maquillage après-coup d'attitudes pétainistes.


D /   Plusieurs auteurs relayèrent pourtant Guillemin avec un bel enthousiasme, selon la règle désormais classique de la correction politique : " la déformation sert l'indignation "). S'applique parfaitement à Guillemin et à ses complices cette formule du dialogue des «représentants de commerce du Peuple » de Jacques Prévert : « – Qu’est-ce que cela peut faire que je lutte pour la mauvaise cause puisque je suis de bonne foi ? – Et qu’est-ce que cela peut faire que je sois de mauvaise foi puisque c’est pour la bonne cause ? » (Spectacle (1949), "Représentation").

   Dès 1955, l'inspecteur d'académie Max Marchand (1911-1962) :
« Guillemin compare les cent premières pages du Journal 1939-1942 publiées sous l'Occupation, à Paris, dans la N.R.F. de Drieu La Rochelle et les mêmes pages publiées chez Gallimard en 1946. Le texte est devenu moins "pétainiste", comment dirais-je, plus "résistant". Ainsi, il avait la coquetterie de se présenter sous le meilleur jour. » (L'Irremplaçable mari, Oran (Algérie): Laurent Fouque, 1955, page 195)
   Puis l'écrivain Jean Follain (1903-1971) :
« mensonges patents du Journal ? [...] Dans la dernière partie du Journal notamment, comme l'a montré Guillemin [sic ...] , il y a eu des reprises de Gide sur son texte dans lesquelles les faits eux-mêmes ont été dénaturés. » (Entretiens sur André Gide, Mouton, 1967, page 198).
   On notera l'adjectif "patent", repris par Éric Marty. Cela donne raison à Sainte-Beuve pour sa remarque : « Les hommes, en général, n'aiment pas la vérité, et les littérateurs moins que les autres » (Notes et pensées, cciv, 1868), et à Frédéric Nietzsche qui fit une du même genre :
« Il [Schopenhauer] est honnête, même comme écrivain. Et si peu d'écrivains le sont qu'à vrai dire on devrait se méfier de tous les hommes qui écrivent. Je ne connais qu'un seul écrivain que, sous le rapport de l'honnêteté [Ehrlichkeit], je place aussi haut, sinon plus, que Schopenhauer : c'est Montaigne. » (Considérations inactuelles III, "Schopenhauer éducateur", § 2).


E /   Cette affinité guillemine entre indignation et déformations, on la retrouve à l'œuvre, bien plus tard, dans la correction politique. Trois exemples parmi beaucoup d'autres : Bernard-Henri Lévy, Lionel Paoli et Jérôme Hourdeaux donnant entre guillemets des expressions attribuées à Renaud Camus, Pascal Sevran et Christian Vanneste, mais qui ne se trouvent pas dans leurs écrits, pour mieux en appeler à l'indignation. Quand ils croient défendre la bonne cause, certains se soucient peu d'être de bonne foi, Prévert l'avait noté dans son dialogue des « représentants de commerce du Peuple » : « – Qu’est-ce que cela peut faire que je lutte pour la mauvaise cause puisque je suis de bonne foi ? – Et qu’est-ce que cela peut faire que je sois de mauvaise foi puisque c’est pour la bonne cause ? » (Spectacle (1949), Représentation).
Ainsi peut-on considérer Guillemin comme un des pères du politiquement correct.


   S'il y avait eu plus à reprocher à Gide en 1940 qu'un délit d'opinion, peut-on imaginer que Gide et le gérant de L'Arche n'aient pas été poursuivis à la Libération, que Jean-Paul Sartre ait écrit en 1951 l'éloge qu'il en a fait ? que Bernard Frank (1929-2006) ait, dans La Panoplie littéraire (Paris : Julliard, 1958), conclu à la « bonne foi » et à la « grandeur » de Gide ?

André Gide, photo Gisèle Freund, 1939

   Seul à défendre directement André Gide, dès l'hiver 1954, à la parution de l'article du Journal de Genève, son ancien adversaire dans de nombreuses polémiques, l'écrivain d'Action française Henri Massis, à qui apparut rapidement une grande partie des fautes de Guillemin signalées plus haut. Laissons-lui cette forte conclusion méthodologique :

Henri Massis

« Comparer des textes ne suffit pas ; encore faut-il savoir les lire, et quant aux faits, ils sont beaucoup plus complexes que M. Guillemin l'imagine. » (« Coups de bec et bruits de plumes. André Gide et Henri Guillemin », Bulletin des lettres, n° 155, 15 février 1954) .

Cette critique de Guillemin par François Mauriac était sans doute une indirecte défense de Gide, à l'honneur de Mauriac :
« En 1956, une violente polémique oppose Guillemin, qui vient de publier Monsieur de Vigny homme d’ordre et poète, et son aîné et grand ami Mauriac, outré par le mal qu’il ose dire de l’auteur de « La maison du berger ». Mauriac publie dans Le Figaro littéraire du 24 mars 1956 un article contre Guillemin intitulé « Le bonheur d’être oublié ». [Bonheur d’être oublié, parce qu’au moins aucun Guillemin ne vient dire du mal de vous sur votre tombe : on devine Mauriac terrifié de ce qu’on pourra dire de lui quand il sera mort.] L’attaque contre H. G. est violente : chez lui « l’antipathie préexiste […] et guide le chasseur vers le document dont sa haine a besoin. Il est moins soucieux de nous faire connaître l’œuvre dont il s’occupe que de nous donner les raisons de l’amour ou de la haine qu’un auteur lui inspire ». (Patrick Berthier : Guillemin/Hugo, 2007 , Pour conclure, 2.).
   Ce triste Guillemin prolongea son délire d'interprétation par quelques dernières piques, d'abord dans sa défense de Rousseau contre Voltaire, en préface à l'édition des Rêveries du promeneur solitaire des éditions Rencontre (Lausanne, mars 1963) :
« Quant à Gide, son célèbre Journal était si bien à notre intention que ce champion de la sincérité falsifiait à plaisir et son texte et ses dates pour embellir le mémorial qu'il nous vendait de son vivant. » (page 25).
  Puis dans son article " Benjamin l'imposteur ", Le Nouvel Observateur, 18 octobre 1967 :
« La personne de [Benjamin] Constant ? Ne pas se fier, pour l'entrevoir, à ses fameux "Journaux intimes", encore qu'ils disent, et malgré lui, assez long sur l'individu. La "sincérité" de Constant, qui jetait dans des transports d'admiration le bon [Charles] Du Bos, la sincérité de Constant est du même type que celle de Gide. » (page 42 ; merci à Thomas Rabin pour cette référence ; Guillemin était l'auteur de Benjamin Constant, muscadin, Paris : Gallimard, 1958).
Enfin dans la Tribune de Genève, nous apprend Paul Morand dans son Journal inutile, en 1969 :

 Merci à Fabrice Picandet


F / Mais quid de l'attitude d'Henri Guillemin lui-même pendant l'Occupation ? Elle réserve une belle surprise. Dans l'éloge funèbre de Guillemin, le journaliste Bertrand Poirot-Delpech, écrivait :
" Henri Guillemin avait enseigné au Caire et à Bordeaux avant d'être obligé de quitter la France pour la Suisse sous l'Occupation. Il avait été conseiller culturel à l'ambassade de France à Berne de 1945 à 1962 avant de poursuivre sa carrière universitaire à Genève. " (Le Monde, 5 mai 1992).
   Obligé ? On lit dans le Journal inutile de Paul Morand, tome 1, pages 747-48, à la date du 19 juillet 1972 : "Guillemin [..] payé comme attaché culturel de l'ambassade de France à Berne (et pour cela venant jusqu'à la Libération, chaque 31 du mois, toucher l'argent de Vichy". Il me semble y avoir là au moins matière à investigation ...

   Dans la lettre qu'il m'adressa et data du " 24 VII 1987 ", Henri Guillemin considérait l'ébauche du présent article comme une "mise au point utile" et ajoutait : " je suis sans doute allé un peu vite [...] il reste que Gide a écrit des lignes impardonnables dans la NRF pro-allemande ".

   L'animosité de Guillemin s'expliquerait-elle par le fait qu'il n'est désigné que par les initiales H.G. dans le tome 1, page 1181 de l'ancienne édition en collection "Bibliothèque de la Pléiade" du Journal, où André Gide commentait le "Témoignage d'un mort" publié par Guillemin dans la revue Esprit, n° 12, décembre 1932 ?




1939-1941, Alger, 1944


G / Une polémique du même type, mettant une nouvelle fois en cause la bonne foi d'André Gide, qui aurait procédé à des omissions et arrangements contestables, vient d'être ouverte sur le groupe facebook du site e-gide.blogspot.fr par Vincent Jaffeux (qui par ailleurs défend partiellement Guillemin), autour de l'ouvrage Pages de Journal - 1939-1941 publié en 1944 à Alger par Edmond Charlot (achevé d'imprimé le 30 septembre 1944).




   Fabrice Picandet m'a signalé, qu'il en soit ici vivement remercié, qu'André Gide y indique, dans un texte liminaire daté Rabat 3 septembre 1943 (donc bien avant les attaques communistes),
« Ces pages du Journal que je tenais, fort irrégulièrement du reste, au cours des sombres mois qui suivirent notre défaite, je ne me reconnais le droit d'y rien changer. », mais Gide écrivit, le 17 octobre 1944 à Roger Martin du Gard : « Mes Pages de Journal ont paru hier à Alger, petit volume tout mince et réduit car de violentes attaques communistes m'ont incité à en faire tomber toutes les pages qui pouvaient alimenter leurs accusations. » 
On peut parfaitement comprendre que un an et des attaques communistes plus tard — attaques communistes qui dans le Gard ont failli coûter la vie à mon grand-oncle Paganelli, préfet nommé par de Gaulle —, Gide ait, alors que la guerre n'était pas terminée, opté pour la prudence.

NOTES

1. Dès novembre 1943, Arthur Giovoni (1909-1996) devint membre de l'Assemblée consultative provisoire (Alger, 3 novembre 1943 / 25 juillet 1944) ; par la suite il fut député communiste de Corse de 1945 à 1955. 

2. Henri Bonnet, commissaire à l'Information du 7 juin 1943 au 10 septembre 1944 à l'Assemblée consultative provisoire. Selon L'Empire colonial sous Vichy, page 210 (Paris : Odile Jacob, 2004, sous la direction de Jacques Cantier et Eric Jennings), Henri Bonnet était franc-maçon.

3. Combien approuvèrent la suspension pour un an de l'enseignant lyonnais Bernard Notin sans avoir jamais jeté un œil sur son texte ? s'indignèrent contre Robert Faurisson, « qui nie l'existence des camps de concentration » ? ; alors que l'argumentation de Faurisson, quelle que soit sa valeur historique par ailleurs, s'appuie sur des éléments topographiques et chimiques relatifs à ces camps. Ou, plus récemment, s'insurgaient contre Renaud Camus, qui aurait écrit « trop de Juifs à la radio », ce qui ne se trouve pas sous sa plume, contre Pascal Sevran (c'est le journaliste Lionel Paoli qui imagina puis lui attribua l'expression "la bite des Noirs") ou, en été 2012, contre l'écrivain et éditeur Richard Millet. Autant de complicités passives avec un totalitarisme rampant à la Big Brother.

4. Claudine Jaque [pseudonyme de Claudine Chonez, 1912-1995], « Faut-il fusiller GIDE ? », La Quatrième République, 22 juillet 1944 ; coupure de presse endommagée aimablement communiquée par Claudine Chonez que j'avais rencontrée à Paris ; article reproduit, je l'ai découvert récemment (été 2012), par le site Gidiana.