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mercredi 15 juin 2016

DFHM : INTRODUCTION (2/2)

RETOUR


  Tout travail sur la question homosexuelle fait rapidement sentir le besoin d'instruments adaptés à sa grande complexité et à sa fragmentation suivant les diverses disciplines des sciences humaines. Cette complexité justifierait, s'il fallait encore le faire, que l'on cherche à remédier à la dispersion des études historiques et sociologiques par la "puissance du regard philosophique" (Frédéric Nietzsche, Crépuscule des Idoles), attitude qui présente trois avantages majeurs :

1) La prise en compte des études philosophiques et morales relatives à la sexualité : socle ancien (de Platon à Diogène Laërce), auteurs chrétiens de l'Antiquité et du Moyen-Âge, Renaissance et Lumières, études modernes (du marquis de Sade à Michel Foucault).

2) Une rigueur méthodologique qui sache vérifier l'exactitude matérielle des faits et des textes proposés à l'approbation ou l'indignation.

3) La protection de l'activité d'étude et de recherche - ce que Michel Foucault appelait "le travail". - de la pression de l'urgence militante et de la tentation, aujourd'hui grandissante, du politically correct ou de l'intolérance sectaire.

   Études et articles croulent généralement sous l'accumulation de références, multidisciplinaires ou non. « Ce n'est pas un livre que nous esquissons ici mais une véritable bibliothèque » – lisait-on déjà en juillet 1909 dans Akadémos, première revue (discrètement) homosexuelle française. D'où l'utilité d'inventaires bibliographiques spécialisés, dont les premiers furent publiés à partir de 1899 dans la revue allemande Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen [Annuaire des états sexuels intermédiaires] ; un des plus imposants fut l'ABH, avec plus de 12 500 références (V. Bullough & alii, An Annotated Bibliography of Homosexuality, New York : Garland, 1976. En langue française, voir mes brochures auto-éditées, 1977-1981. En langue allemande, Manfred Herzer, Bibliographie zur Homosexualität, Berlin : Rosa Winkel, 1982). Le but déclaré des auteurs de l'A.B.H. était d'encourager une approche globale et multidisciplinaire, plus particulièrement chez les gay activists.

  On a eu aussi recours à la forme de l'anthologie. Edward Carpenter(1844-1929), militant anglais de « l'amour des camarades », publia entre 1902 et 1917 plusieurs éditions de IOLAÜS. Anthology of Friendship, étude qui couvre toute la période allant des Païens aux Temps modernes. Carpenter avait hélas recouvert des ambigüités du nom d'amitié des situations franchement érotiques ; les choses sont plus claires dans l'élégante anthologie de Cécile Beurdeley, Beau petit ami, dont l'intention était l'évocation, en relation avec la création littéraire ou artistique, des aspects sublimés ou coupables de cet amour (Fribourg/Paris : Office du Livre/Vilo, 1977 ; et ouvrage peut aussi être lu comme un annuaire d'homosexuels célèbres).



  Aux États-Unis, les éditions Arno Press publièrent en 1975 une collection de 54 livres et deux périodiques, Lesbian and Gay Men in Society, History and Literature, qui comprenait, à côté de diverses rééditions, quatre anthologies originales. De même qu'avec les bibliographies, il s'agit de compenser la dispersion des textes et de mettre en évidence la présence continue de l'élément homosexuel à travers l'histoire et la géographie, le poids culturel du passé équilibrant l'indéniable marginalité sociologique du présent. Plus récemment, des auteurs eurent recours à la forme encyclopédique : Wayne R. Dynes, Encyclopaedia of Homosexuality, Chicago and London : Garland Pub Co, 1990 ; Louis-Georges Tin, dir., Dictionnaire de l’homophobie, Paris : PUF, 2003.

   Enfin, la forme du lexique, du dictionnaire de langue, a paru servir utilement le projet d’une vue d'ensemble. L'époque est révolue où un auteur, Vasque de Lucène traducteur de Quinte-Curce, pouvait en 1468 (et à tort …) remercier « la langue française qui n'a point de termes à proférer tels abus » et s'en autoriser pour faire, de deux aimés du roi de Macédoine Alexandre le Grand, des "mignonnes" ... Passer par les mots qui servirent à traiter de ce sujet a pu paraître la meilleure manière (phénoménologique) de l'approcher sans introduire de biais initial. En 1930, le professeur de philosophie Georges Hérelle donnait, en appendice à sa traduction de l'Histoire de l'amour grec dans l'Antiquité de Meier, un « Vocabulaire de l'amour grec » relatif à la langue grecque car, disait-il fort justement, « les mots d'une langue sont des documents. » Cette traduction, publiée sous le pseudonyme de L.R. (anaphone de Hérelle) de Pogey-Castrie, fut réimprimée en 1980 par Gründ. Les dictionnaires d'argot et glossaires érotiques ont recueilli, depuis le début du XIXe siècle, une bonne part du lexique de l'amour masculin, mais en privilégiant le plus souvent les termes négatifs et méprisants. L'argot propre aux homosexuels, dans lequel l'expression féminisée occupe une large place, a fit l'objet d'études aux U.S.A. et en U.R.S.S. :

 - Inventaire de Gershon Legman (1917-1999) dans Jonathan Katz, Gay/Lesbian Almanach, New York : Harper & Row, 1983 ;
 - Michail Meilach, "L'argot de la subculture homosexuelle en Russie", Spirales, n° 12, février 1982.

  Wayne R. Dynes rassembla l'ensemble du vocabulaire américain de l'homosexualité dans Homolexis. A Historical and Cultural Lexicon of Homosexuality, New York : Gay Academic Union Monographs, 1985 ; mais comme souvent dans ce genre d'ouvrages militants, la langue littéraire y est très mal représentée.

    Lexique LGBT canadien (février 2014)

   L'approche globale du vocabulaire, à partir de tous types de textes, sans exclusion ni privilège de l'argot (je n’ai pas de goût particulier pour la vulgarité …), est celle que j’ai voulu suivre ici, développant une partie d'un travail universitaire effectué en 1979-1980 sous la direction du professeur Pierre Kaufmann (1916-1995). La revendication homosexuelle apparaissait, depuis 1972, comme une problématique de la parole ; d'une part la dénonciation d'un tabou, d'une censure qu'aurait subi le vécu des homosexuels, d'autre part l'affirmation de l'impossibilité d'en parler dans les situations courantes de la vie professionnelle, familiale ou sociale. « Pendant plus de vingt ans, le monde m'a contraint à mentir », proclame David, le héros du roman de Dominique Fernandez, L'Étoile rose (Paris : Grasset, 1978). L'accusation d'homosexualité n'était cependant pas alors une arme absolue de langage (concept utilisé par l'écrivain Renaud Camus à propos de l'antisémitisme, du révisionnisme et de la pédophilie) ; en étudiant les chroniques  de l'Ancien Régime, on est étonné de rencontrer de nombreuses récriminations contre des individus faisant « profession ouverte de sodomie » ou tenant « école publique de sodomie », et ce, à une époque où la peine de mort pouvait encore sanctionner de tels actes. Soit dit en passant, l'étude des archives judiciaires de l'Ancien Régime a montré que la plupart des affaires, s’étalant du début du XIVe siècle à la fin du XVIIe, eurent leur point de départ en un lieu rural ; par ailleurs, dans environ la moitié des cas, il s'agissait soit de violences, soit d'impubères (pédophilie).

  Dans les quatre étapes du devenir homosexuel marquées par Jean-Louis Bory (1919-1979) – se reconnaître, s'accepter, se faire reconnaître, se faire accepter –, ce qui surprend, c'est comme une réminiscence, en positif, des six étapes de la chute morale décrite par le franciscain Bernardin de Sienne (1380-1444) : l'accord de la raison, l'opération du crime, la naissance d'une habitude, se faire gloire de ce péché, en faire l'apologie, désespérer ou présumer de la miséricorde divine. Il me fallait, pour être en capacité d'apprécier l'évolution du statut social de l'amour masculin, disposer d'un inventaire des discours tenus et de leurs filiations éventuelles – inventaire non pas à la manière de Jacques Prévert, mais à celle de Michel Foucault. Dans cette entreprise, la lecture des textes fait assez vite ressentir la nécessité d'une clarification des termes. On verra par exemple que le premier emploi connu de pédéraste, signalé par la plupart des dictionnaires, n'avait en fait rien à voir avec l'amour masculin

PÉDÉRASTE
Ce terme, ainsi que pédérastie, est en usage depuis plus de quatre siècles et ne semble pas près de disparaître. Mais il a été dès son apparition l’occasion d’un contresens ; Tabourot avait écrit, dans Les Bigarrures du seigneur des Accords (1584) que le poète latin Ausone s’était moqué, par des vers acrostiches, d’un « vilain pédant pédéraste » ; or dans les épigrammes 126 et 127, il s’agissait de cunnilingus hétérosexuel.

Au XIXe siècle, pédérastie a eu souvent le sens de sodomisation (éventuellement hétérosexuelle …), le même phénomène se produisant pour sodomie ; la distinction faite par Raffalovich entre inverti et efféminé correspondait à celle de Gide entre homosexuel et inverti. L'utilisation possible d'euphémismes ou d'allusions comme dans cet extrait plein d’équivoques du Petit dictionnaire des grands hommes d’Antoine Rivarol),

« Le citoyen le plus chaud du café de Valois [le marquis de Villette], et à qui le marquis de Mirabeau a enlevé si injustement le surnom de l'Ami des hommes. Que de services n'a-t-il pas rendus à l'humanité dans les premières secousses de notre régénération ! N'est-ce pas lui qui, par ses principes, a le plus contribué à la tolérance de tous les cultes ; et n'est-ce pas lui qui a appris à ses concitoyens à se suffire à eux-mêmes et à diriger leurs forces ? Quel dommage qu'un génie aussi pénétrant n'ait pu s'introduire dans l'Assemblée Nationale ! Les jeunes orateurs du mauvais côté auraient appris sous lui à se conduire, et il aurait bâti la Constitution sur des fondements inébranlables. »
Petit dictionnaire des grands hommes de la Révolution, par un citoyen actif, ci-devant Rien, 1790.

et l'évolution sémantique rapide de quelques mots à certaines époques (tels manchette ou mignon), posent des problèmes d'interprétation parfois délicats. Bref, la difficulté d'appréhender l'amour masculin dans sa réalité sociologique se retrouve, à un moindre degré, dans les textes ; l'utilité d'un Dictionnaire exposant l'évolution (la diachronie) du champ lexico-sémantique de l'amour masculin est en premier lieu de permettre une bonne lecture des œuvres, voire des chef-d’œuvres, des cultures française et occidentale.

   Pour le choix des articles et des passages cités, j'ai fait appel, comme en 1985, aux textes d'auteurs ou aux documents d'archives, plutôt qu'à la deuxième main des dictionnaires existants, principe qui semble aller de soi et dont l'application a permis plusieurs datations nouvelles enregistrées depuis par le Grand Robert et le TLF. Les citations ont été retenues en raison de leur contribution à l'histoire de l'amour masculin ou de leur intérêt dans l'étude de son vocabulaire ; plus rarement, pour leurs qualités littéraires ou humoristiques, pour le comique involontaire de l'indignation morale ; elles sont découpées pour être compréhensibles par elles-mêmes, ou dans le cas contraire assorties d'annotations, et référencées de préférence par les coordonnées internes de l'ouvrage, chapitre, partie, paragraphe, etc. (la généralisation de cette "éthique de la citation" supprimerait bien des polémiques sur les "citations tronquées"). L'orthographe, la typographie et la ponctuation des passages reproduits sont modernisées chaque fois que cela facilitait la lecture sans inconvénient par ailleurs. Tous les types de textes ont été retenus, le champ envisagé rencontrant tous les niveaux de langue ; j’ai seulement veillé à ne pas accorder, sous la pression des dictionnaires d’argot, une place excessive à ce français argotique, populaire ou non conventionnel. Aux termes péjoratifs bien connus, la langue en a opposé d'autres, littéraires ou scientifiques, souvent neutres ou même positifs (tel amour des garçons ou Vénus Uranie). Gay n’était donc pas le premier terme non péjoratif en circulation (et en anglais non plus).
 
  Je n’ai pu me tenir au principe lexicographique "un mot par citation" car de nombreux passages, assez savoureux, sont de véritables "grappes" de mots, avec un effet de redondance. Le nombre des emplois, la diversité des textes-sources et la durée de la période d'usage, critères de la première édition, n'ont pas été retenus pour consacrer un article à un terme ; de même, les créations d'auteurs, écartées dans la première édition, sont signalées pour ce qu'elles sont, même quand aucun usage n'a pu témoigner de leur succès. L'édition électronique supprime en effet les anciennes contraintes de place.

* * * * *

   En découvrant la culture grecque, et Platon particulièrement, la Renaissance établissait l'opposition entre amour des garçons et amour des femmes ; Pontus de Tyard mentionnait l’amour d’homme à homme (1573) ; le peuple, témoin révolté du luxe de la cour d'Henri III, avait dégradé le sens de mignon, ce qu'observa Pierre de l'Estoile ; selon Pierre Kaufmann, « Sans préjudice de la réalité qu'ils connotent, et considérés simplement comme des types, l'Aristocrate, le Riche, le Juif, nous ont paru occuper dans le délire politique la place de l'absolu d'une jouissance refusée. Joignons-y encore le Pédéraste. Au cœur des luttes civiles entre Ligueurs et Protestants, par lesquelles s'inaugure le débat politique moderne, le Journal de L'Estoile a lumineusement désigné sa place. » (L'Inconscient du politique, Paris : PUF, 1979).

  Bardache accusait les mœurs des Italiens, indice de l'ancrage ancien du mythe du vice étranger (expression du poète Du Bellay). Même si l'institution judiciaire poursuivait encore les crimes dits contre nature (pour l'essentiel homosexualité masculine et bestialité), on ne peut soutenir que le XVIe siècle n'avait saisi l'homosexualité qu'à travers la catégorie judiciaire de la sodomie ; la grille utilisée par l’historien français Jean-Louis Flandrin, soit les titres d’ouvrages relevés sur des catalogues lyonnais, ne donnait aucune connaissance adéquate du statut de l’homosexualité sur la période.

   Pendant le deuxième quart du XVIIe siècle, on rencontre les expressions aimer son sexe, en être (1650), et le sens homosexuel de pédéraste (1624), en usage chez les hommes de lettres ; curieusement, on note une réputation homosexuelle de l'Académie française dès ses débuts. L'expression au poil et à la plume décrivait les comportements bisexuels ; un peu plus tard, l'existence à Paris d'une marginalité sociale masculo-masculine s'est signalée par les locutions non-conformiste et hérétique en amour ; le libertinage (plus ou moins érudit ...) a opposé le coniste à l'anticoniste ou culiste ; des témoins ont pu ressentir l'amour des garçons comme une mode, dont les figures de proue étaient, à la Cour, le musicien Lully et Monsieur, frère du roi Louis XIV. La fin de ce règne, puis la Régence, périodes de plus grande tolérance générale, ont encore enrichi le vocabulaire, apportant giton, amour socratique et, du côté négatif, antiphysique.

   Au XVIIIe siècle, l'auteur le plus prolixe fut sans aucun doute Voltaire, intarissable et caustique sur la sodomie des bons pères jésuites, nettement plus indulgent pour les « garçons qui s'aiment » (1735) ;  Dominique Fernandez fut un peu injuste avec lui. Peu de mots nouveaux importants, et par ailleurs une volonté clairement exprimée de faire silence sur "ce crime", les cas de répression étant paradoxalement estimés dangereux : « [...] l'indécence de ces sortes d'exemples, qui apprennent à bien de la jeunesse ce qu'elle ne sait pas », notait en juillet 1750 l'avocat parisien Barbier, peu après l'exécution d'un couple d'hommes surpris en pleine rue dans leurs ébats (cf "L'affaire de Lenoir et Diot", dans mon Homosexualité, Lumières et Droits de l'Homme, Paris : chez l'auteur, 2000). L'abrogation de l'ancien droit réprimant le crime de sodomie (Assemblée Constituante, juillet 1791) fut due bien plus à ce désir de silence, que Marat et Mercier partageaient, qu'à une volonté révolutionnaire d'assurer la liberté sexuelle et la libre disposition du corps. « Nos lois ont gardé le silence comme étant un crime dont on ne devait pas soupçonner la possibilité » commenta le magistrat Bexon quelques années plus tard ; cette volonté de silence fut d'ailleurs telle que personne, à la Constituante ou dans les gazettes, ne mentionna jamais la sodomie dans la liste des anciens crimes dont la poursuite était abandonnée, abandon qui par la suite fut longtemps attribué au Ier Empire, précisément à Cambacérès.

  En passant de la possibilité d'une sanction publique par la peine du feu à la liberté d'exister dans l'ombre, l'homosexualité masculine connut assurément un changement radical de son statut. Selon Michel Foucault,
« le Code [pénal] de 1808 a aboli les vieilles lois pénales contre la sodomie ; mais le langage du XIXe siècle a été beaucoup plus intolérant à l’homosexualité (au moins sous sa forme masculine) que ne le furent les époques précédentes » (« La folie, l’absence d’œuvre », La Table ronde, n° 196, mai 1964 ; la répression pénale fut abandonnée dès 1791).
  Après la Révolution de 1830, plusieurs termes argotiques sont effectivement apparus : tante (1834), pédé (1837), pédéro (1846), tapette (1854) ; on pourrait supposer que certaines couches populaires urbaines ont ressenti comme une nécessité de manifester leur ostracisme face à la défaillance – le laxisme ressenti ? – de la loi pénale. Simultanément, dans les milieux cultivés, on s'est acheminé vers un vocabulaire d'allure plus objective : l'opposition unisexuel/bisexuel, proposée par l’utopiste Charles Fourier vers 1820, puis reprise par Pierre Joseph Proudhon et Marc-André Raffalovich, avait largement préparé le terrain des couples homosexuel/hétérosexuel, homo/hétéro, gai/non gai. À côté de ces désignations en miroir, le concept de troisième sexe dû, sous sa forme moderne, néo-platonicienne, à l’allemand Ulrichs, établissait une équivalence à trois termes entre "vrais hommes", "vraies femmes" et individus ayant des relations sexuelles avec leur propre sexe ; dans  le Symposium (ou Banquet) de Platon (mythe d’Aristophane), c'était d'une manière qui accordait, c'est surprenant, une prévalence numérique double aux homosexuels masculins sur les hétérosexuels, au point que l'hétérosexualité y apparaissait comme rattachée à une sorte de sous-sexe (si l'on suppose qu'au départ les trois sortes d'êtres sphériques étaient en nombre égal). Le mythe platonicien d'Aristophane accordait aussi à la préférence sexuelle un caractère inné ; comme le nota Dominique Fernandez dans son roman L'Étoile rose (Paris : Grasset, 1978), Sigmund Freud fit dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité une lecture erronée du Symposium, n'en retenant que la division de l'androgyne. Il semble que Rabelais fît la même erreur en Gargantua, VIII.


   Entre 1882 et 1893 ont été forgées les formes françaises des termes qui ont prévalu pendant la plus grande partie du XXe siècle, aussi bien dans l'expression courante que dans les écrits psychologiques ou médicaux : inversion et inverti, homosexualité et homosexuel, uranisme et uraniste ; ils venaient de l'allemand ou de l'italien, les deux derniers de ces couples émanant de la revendication homosexuelle allemande des années 1860, K. H. Ulrichs et K. M. Benkert. Ils ont notamment trouvé place dans les articles, parfois polémiques, publiés par la revue lyonnaise Archives de l'Anthropologie Criminelle, éditée entre 1894 et 1914. On observe par ailleurs une floraison de nombreux termes mineurs, à tel point que l’on a pu parler de « délire taxonomique » : voir Monique Nemer, Corydon citoyen, Paris : Gallimard, 2006, chapitre II : « À côté des uranistes, uraniens, adonisiens, unisexuels, insexués ou demi-sexes, on s’interroge sur les antiphysiques, les anthropophiles. À côté des saphistes ou tribades, sur les gynécomastes, les anandrynes, les androphobes. »

  Cette période fut propice, bien avant le retentissement des procès de 1907-1908, à la réactivation des vieilles accusations d'homosexualité (Frédéric II …) envers les habitants d'outre-Rhin : en 1896 le roman de mœurs Les Invertis fut sous-titré Le vice allemand.

  À la Belle Époque, quelques créations argotiques apparurent : fiotte, lope et tantouse (1900) notamment. En sens contraire, la revendication homosexuelle française initiée en 1924 envisageant les titres possibles pour une revue, proposait :
« CORYDONIA, en souvenir du héros de Gide.URANIA, qui est un mot rappelant le terme Uraniste, vrai terme scientifique, par lequel on désigne les homosexuels.AMITICIA, rappelant un des plus beaux côtés des invertis. » Lettre du professeur Rohdire, Inversions, n° 2, 15 décembre 1924.
  Depuis 1945, cette revendication a produit homophile, arcadien, homophobe et homophobie, gai et gay, queer, LGBT – preuve que cette action a, par son discours,  une influence réelle et durable sur la société et son langage (LGBT étant de plus en plus repris par la presse généraliste) ; si la marginalité de sa base sociologique est évidente (le chiffre de 5 % est très exagéré), son degré de marginalité culturelle n'est certainement pas aussi faible qu'on aurait pu le penser. Le concept d’homophobie a influencé le législateur et mené à la loi 2004-1486, dite loi HALDE, du 30 décembre 2004 ; son titre III est intitulé :
« RENFORCEMENT DE LA LUTTE CONTRE LES PROPOS DISCRIMINATOIRES À CARACTÈRE SEXISTE OU HOMOPHOBE ».
La légitime et nécessaire lutte contre les discriminations ne devrait toutefois pas conduire à porter atteinte à la liberté d’opinion et d’expression ; la notion de “propos discriminatoires” (ou diffamation envers un groupe de personnes, article 32 de la loi sur la liberté de la presse)) est fort contestable, qu’il s’agisse de critique des religions ou de critique des comportements sexuels. Parallèlement à ces mesures, de nouveaux termes argotiques sont apparus, tafiole et tarlouze ; ce qui illustre la règle observée après la Révolution française selon laquelle toute apparence de tolérance officielle en progrès suscite en retour de nouveaux signes d'hostilité populaire.


* * * * *

   Lorsque des vocables plus spécifiques ne sont pas employés, les amours de même sexe sont évoquées par un des termes : amour(s), crime, goût, mœurs, passion, péché ou vice, assorti d'un qualificatif ou complément ; plus rarement, on a dit art, école ou science ; « l'art de l'impudique Ganymède », trouve-t-on, c’est joliment tourné, en 1576. Certains termes sont par dénotation négatifs ou péjoratifs (crime, péché, vice), d'autres peuvent le devenir par l'effet de la détermination associée ; mais certains sont purement descriptifs, et cette constatation contredit la vision bien trop pessimiste de l'écrivain anglais John Addington Symonds (1840-1893) :
« Au XIXe siècle, les langues évoluées d'Europe n'ont, pour cet élément permanent de la psychologie humaine, aucun terme qui n'associe une idée de dégoût, d'infamie, d'insulte. » A Problem in Modern Ethics, 1896 ; partiellement réédité dans Male Love, New York : Pagan Press, 1983.
Le sociologue anglais Jeffrey Weeks avait trop vite souscrit à cette opinion, citant par ailleurs une traduction de Friedrich Engels portant sodomy là où le texte allemand ne disait que Knabenliebe (amour des garçons). L'expression anglaise correspondante, Greek love n'a rien a priori de péjoratif ; en français, unisexualité et de nombreuses locutions à partir d'amour et de goût démentaient les propos de Symonds.

  C'est pourtant à la même conclusion que Symonds qu’était arrivé Jean-Louis Flandrin, à partir du seul titre d'un ouvrage de 1601, peu représentatif du XVIe siècle ... Voir J.L. Flandrin, "Sentiments et civilisation", Annales E.S.C., septembre-octobre 1965, n° 5, (repris à l'identique  dans Le Sexe et l'Occident, 1981) : « Si l’on excepte les mots du langage familier, voire grossier, comme "bougre" – qui n’apparaît pas au niveau des titres – l’homosexualité ne semble guère saisie, au XVIe siècle, qu’à travers la notion de sodomie. Celle-ci déborde le cadre des rapports homosexuels et n’en rend pas toute la complexité. […] Dans ce domaine, que trouvons-nous ? Un titre, de diffusion populaire, racontant "l’Histoire véritable du P. Henry Mangot, jésuite, bruslé à Anvers le 12 avril 1601, estant convaincu d’estre sodomiste …" La notion n’apparaît que par l’adjectif "sodomiste" emportant une violente condamnation et les titres lyonnais n’y font aucune autre allusion. En 1961, au contraire, la notion d’homosexualité apparaît dans deux titres médicaux, sans aucune trace de condamnation. Il ne s’agit pas de prétendre qu’elle est aujourd’hui acceptée par l’ensemble de la société, mais que, par le biais de la recherche médicale, elle apparaît dans un contexte d’objectivité, alors que l’on ne pouvait autrefois y faire allusion qu’en la réprouvant. » Pour 1961, que Jean-Louis Flandrin a comparé à l'édition lyonnaise du XVIe siècle, deux titres sont cités, parce que contenant le mot homosexuel : deux thèses de médecine (pas de travaux de recherche !), dont l'une dactylographiée ; écrits non représentatifs des idées que l'on se faisait cette année-là sur le sujet (quelques mois après la qualification, à l’Assemblée nationale, de « fléau social » appliquée à l’homosexualité et l’introduction d’une seconde occurrence de « contre nature » dans le Code pénal, ancien article 330, alinéa 2). 

   Dans certains cas, le déterminant tempère la dénotation négative du terme principal : vice à la mode, péché philosophique. Pour une appréhension synoptique de leur nombre et de leur diversité, je donne en appendice une liste de ces expressions. Les déterminations les plus négatives sont celles associées à crime, goût, passion. On notera la fréquence des adjectifs de nationalité ; à toutes les époques (et déjà dans Lévitique, XVIII), l'homosexualité s'est trouvée imputée aux nations étrangères, particulièrement avec vice et mœurs , ce qui a permis à plusieurs auteurs (tel l’humaniste français Henri II Estienne) d'invoquer comme cause favorisante le développement des relations internationales ou le mélange des civilisations ; sans doute mettra-t-on prochainement en cause la mondialisation ...

   L'aspect marginal est exprimé par la référence à la mode, et les qualificatifs bizarre, étrange, fantasque, particulier et spécial (de même en anglais, odd et queer). Remy de Gourmont (1858-1915) parla d'un « refus de soumission qui étonne et fait réfléchir », attitude d'opposition ou d'originalité rendue aussi par non-conformiste et le sens figuré d'hérétique. Envers de l'originalité, parfois provocante (d'où des superlatifs, « il en était à tout rompre », etc.) : péché est seul à ne pas être adjoint à honteux, comme si cela allait de soi ; avant que le XIXe siècle ait produit le substantif honteuse, Luc de Vauvenargues notait que « la raison rougit des penchants dont elle ne peut rendre compte ». Selon le maréchal de Richelieu, le zèle religieux de la fin du règne de Louis XIV aurait réussi à « rendre ce vice rare et honteux », ce qui paraît peu crédible. L'entreprise de culpabilisation fut reprise, avec un peu plus de succès, par la médecine légale au XIXe siècle.

   L'objection fut formulée de l'impossibilité de parler d'homosexuels et d'homosexualité pour des époques anciennes. L'historienne américaine Natalie Z. Davis avait perçu comme un anachronisme  l'utilisation du substantif homosexuel par Emmanuel Le Roy Ladurie dans un contexte du XIVe siècle : « Le mot est du XIXe siècle, et ressortit d'une conception de la sexualité apparue, semble-t-il en Europe, au cours du XVIIIe. Il ne renvoie pas à la nature de l'acte sexuel accompli ni au caractère du désir sexuel, mais à un certain type d'individus qui donnent à leur sexualité une orientation exclusive. » ("Les conteurs de Montaillou", Annales ESC, 1979, n° 1).

  Pour le détail de l'affaire racontée par Le Roy Ladurie dans Montaillou, village occitan, se reporter à ma Note sur les aspects homosexuels du Moyen-Age. Parmi les études qui admettent l'application du mot d'homosexualité à des époques reculées, citons celles de Bernard Sergent, L'Homosexualité dans la mythologie grecque, Paris : Payot, 1984 ; d'Alan Bray, Homosexuality in Renaissance England, London : Gay Men's Press, 1987 [1982],  de John Boswell, Christianisme, tolérance et homosexualité, Paris : Gallimard, 1985 [Christianity, Social Tolerance and Homosexuality. Gay People in Western Europe from the Beginning of the Christian Era to the Fourteenth Century, Chicago : University of Chicago press, 1980] et K.J. Dover, Homosexualité grecque, Grenoble : La Pensée sauvage, 1982 [Greek Homosexuality, Cambridge : Harvard University Press, 1978]. Cf mon étude Ces petits Grecs ont un faible pour lesgymnases ...

  L’orientation homosexuelle exclusive était bien le fait d'Arnaud de Vernioles. D'autre part les récriminations, régulières, depuis le XIIe siècle au moins, sur l'augmentation supposée de cette forme de sexualité, tout comme l'observation sociologique d'Albert le Grand qui voyait là un vice plus répandu chez les grands que chez les humbles, laissent penser que les milieux sodomites des grandes villes étaient alors développés et leur existence connue, au moins des plus avertis ; continuité que suggèrent également les antécédents de la notion de troisième sexe. Par ailleurs on verra que dans les écrits théologiques sodomie avait, sinon toutes les connotations, du moins le sens général que possède aujourd’hui homosexualité. Selon Régis Revenin, « L’homosexualité largo [sic pour lato] sensu a évidemment existé avant l’invention et la diffusion du mot « homosexualité » dans la seconde moitié du XIXe siècle, mais l’homosexualité stricto sensu, définie comme étant l’une des formes historiques qu’ont revêtues les relations sexuelles et/ou affectives entre hommes à la fin du XIXe siècle, mettant en exergue une « identité » sexuelle nouvelle et spécifique soumise au pouvoir discursif de la médecine, de la police, de la justice et de l’Église, est très vraisemblablement née au XIXe siècle. » (Homosexualité et prostitution masculines à Paris 1870-1918, introduction, Paris : L’Harmattan, 2005 ; l’homosexualité définie comme forme historique revêtue à la fin du XIXe siècle est née au XIXe siècle, cela semble une tautologie).

La notion d'homosexualité masculine – ou amour et désirs masculins pour le même sexe – était en effet déjà acquise dans l’Antiquité, et il existait de nombreux termes ou expressions pour l'exprimer, et l'opposer à l'amour des femmes (hétérosexualité masculine) ; de nombreux auteurs parlent d’amour, ce qui était bien plus élégant que l’expression actuelle de "pratiques sexuelles", soit dit en passant :

En grec :

amours masculines (Agathias)
ce caractère (Aristophane)
éros, érotique, amour des mâles, amour masculin/amour des femmes (Aristote)
union masculine, amours de garçons/liaisons féminines, sorte d'amour, philomeire/philogyne, gynécomanie/paidomanie (Athénée)
philopaide (Callimaque)
union avec la femme/union avec un homme (Constitutions apostoliques)
commerce des mâles (Diodore de Sicile)
érotique, cinédologue, philopaide (Diogène Laërce)
autre éros ; ambidextre (Euripide)
union naturelle/union de mâle à mâle (Josèphe Flavius)
amour masculin (Justin)
amour des femmes/amour des mâles, hétérochrotas (pseudo-Lucien)
gynécomanie, Cypris/Éros, désir pour les mâles (Méléagre)
pandémos/ourania (Platon)
éros, genre d'amour, amour légitime/amour des garçons, gynécomanie/paidomanie, porté à l’érotique (Plutarque)
ceux qui aiment les paidika/ceux qui aiment les femmes et les jeunes filles (Plutarque)
passion pour les femmes/union masculine (Ptolémée)
amour masculin (Sextus Empiricus)
philopaide (Straton de Sardes, Théocrite)
paidéraste, porté à l'éros (Xénophon d'Athènes)

En latin :

amour pour les mâles (Achille Tatius)
virosus, porté sur les mecs (Aullu-Gelle)
fils appartenant aux genres féminin et neutre ; vice bi-masculin (Ausone)
deux formes d'amour (Célius Aurélien)
amour d'amitié [amor amiticiae] (Cicéron)
paidérastie (Lucilius)
vice sodomitique (rapports sexuels avec le sexe non complémentaire [non debitum], par exemple homme avec homme ou femme avec femme) (Thomas d’Aquin)

* * * * *

   L'homosexualité est soumise au jeu des rumeurs et des apparences, trompeuses comme chacun sait. La possibilité de dissimulation a pour envers les réputations injustifiées dont parlait Marcel Proust dans La Prisonnière, les fausses accusations, et les mystifications comme celles de Charles Baudelaire et Germain Nouveau affectant d'être pédérastes. De plus, tout discours tenu sur le sujet laisse planer sur son auteur un "mauvais soupçon" (l'expression est de Théophile de Viau). Toute amitié un peu étroite s’expose à être suspectée d'être un amour qui n'ose pas dire son nom ; celles de Montaigne et La Boétie, de Viau et des Barreaux, Molière et Baron, Napoléon et Junot, Michelet et Poinsot, Honoré de Balzac et Eugène Sue, Lucien Herr et Ernest Lavisse, entre autres, n'y échappèrent pas. A l'inverse, certains biographes ont tenté de nier les penchants de Paul Verlaine, du poète américain Walt Whitman ou ceux de François Mauriac ; après la lecture du livre d'Edmond Lepelletier sur Verlaine, en juin 1907, André Gide nota : « De pareilles lectures m'enfoncent dans ma résolution de rendre dès à présent, par mes écrits, la mascarade posthume impossible. » (Bibliothèque Jacques Doucet, Paris, fonds Gide, mss γ 885-96 ; il s'agit de la longue "lettre explicative" mentionnée dans la Correspondance avec Henri Ghéon et destinée à Marcel Drouin).

  Les évolutions sémantiques d'amitié particulière, complaisant et mignon, confirment et illustrent la difficulté parfois éprouvée à distinguer entre amitié et homosexualité ; dans le milieu homosexuel, aujourd'hui milieu gay, ami a le plus souvent, comme dans le quatrième dialogue de Corydon, une connotation amoureuse (notamment dans l’expression avoir un ami) ; l'écrivain et agent secret Joseph Fiévée (1767-1839) disait, parlant de sa longue vie commune avec l’écrivain Théodore Leclerc : « une amitié qui a duré plus de trente ans finit toujours par être respectable. »

   La recherche d'un parallèle avec les termes décrivant l'hétérosexualité met en relief, à toutes les époques, une très forte infériorité numérique pour ces derniers ; Lorédan Larchey avait noté que « sur ce terrain honteux, les synonymes pullulent » mais il en concluait un peu rapidement « ils prouvent la persistance d'un vice qui semble éprouver, dans les deux sexes, le besoin de se cacher à chaque instant derrière un nom nouveau. » (Dictionnaire historique d’argot, 1881, entrée "Être (en)" ).
 Cette prolifération argotique n'était pas le fait de ceux qu'elle stigmatisait. J’invoquerais plutôt, pour rendre compte de cette profusion lexicale, la complexité d'un phénomène relativement rare, qui intrigue, et qu'à la différence de l'adultère, par exemple, deux ou trois vocables ne peuvent représenter de façon satisfaisante ; c'est ainsi qu'on a été jusqu'à proposer adelphisme, andrérastie, anthropophilie, coonanisme, éphébérastie, follitude, homoérotisme, homogénie, homogénitalité, homoïté, homophysie, homosocialité, intrasexualité, monosexualité, etc. Cette profusion se rencontre parfois dans l’œuvre d'un seul auteur, tels Voltaire ou Marcel Proust. Pour conclure : j’ai souhaité offrir ici un instrument d'étude et de réflexion ; les opinions tranchées abondent, mais les faits sont souvent d'appréhension délicate, et les discussions éclairées encore trop rares.

* * * * *

   J’ai remercié la regrettée Catherine Gide-Desvignes de m'avoir permis de reproduire plusieurs fragments inédits de Gide ou de ses correspondants, Michel Carassou et Jean-Michel Place grâce à qui j'ai pu prendre première connaissance de la collection complète (1924-1925) de la revue Inversions/L'Amitié, Charles Baladier et le regretté professeur Pierre Kaufmann, qui m’avaient encouragé à mener à bien la première édition (1985) de ce travail, ainsi que Robert Kozérawski, qui avait bien voulu relire attentivement le manuscrit de la première édition et aider à la réalisation de l'index des auteurs cités. Merci également à Patrick Cardon, directeur des éditions Gaykitschcamp, pour ses nombreuses suggestions d’additions pour cette nouvelle édition.


dimanche 12 avril 2015

DFHM : CHRONOLEXICOGRAPHIE

DES TERMES RELATIFS À L’HOMO- ET À
l’HÉTÉROSEXUALITÉ MASCULINES
(sans prétention d’exhaustivité)


  Cette liste fait apparaître de nombreux cycles, et des périodes pendant lesquelles l’homosexualité semble un sujet vraiment très discuté.

Avant le XIVe siècle :

Bougre, bougrerie, sodomie, sodomite, sodomiterie (Coutume de Beauvaisis)

XIVe siècle : cambiserie ?? (« mettre des enfants à cambiserie » )


1456 : péché désordonné
1457 : péché de Sodome


1532 : bougrisque (Rabelais)
1532 : Messire Bougrino (Rabelais)

1534 : bougrin (Rabelais)

1548 : bredache [pour bardache, Rabelais]
1548 : incube (Rabelais)
1548 : succube (Rabelais)

1552 : berger passionné (Rabelais)

1558 : un ganymède
1558 : un Jupiter
1559 : aimer les garçons
1560 : simple paillardise (hétéro)
1560 : sodoméen (Mémoires de Condé)

1564 : duplicité braguettine (Rabelais)
je ne sais quoi (Rabelais)

1566 : bardache
1566 : délices
1566 : paillardises contre nature
1567 : paillard (hétéro)

1572 : amour des mâles (traduction de Putarque)
1573 : amour d’homme à homme (Pontus de Tyard)


1576 : au début du règne d'Henri III
1576 : ganymédien
1576 : impudique [adj.]
1576 : mignon

1578-1582
1578 : aimer les mâles (
1578 : bougeronnerie
1578 : fouille-merde
1578 : amour socratique (traduction de Ficin)
1578 : sodomiste
1579 : amour platonique et socratique (traduction de Franco)
1580 : bougeron (de La Porte)
1580 : cynède (Bodin)
1580 : pédérastie (Bodin)
1580 : pédicon (Bodin)
1581 : autre conjonction (hétéro) (Montaigne)
1581 : confrérie (Montaigne)
1581 : paillarder (hétéro)
1581 : bardacher (Cabiner du Roi de France)
1581 : bardachiser (Cabiner du Roi de France)
1582 : affection masculine (traduction de Lucien)
1582 : amour des femmes (hétéro, traduction de Lucien)
1582 : amour des garçons (traduction de Lucien)

1585 : agir (D'Aubigné)
1585 : pâtir (D'Aubigné)

1588 : beau (subs., Montaigne)
1589 : à la turquesque (La Vie et faits notables de Henri de Valois)

1594 : pédicateur

1597 : mignard (Laphrise)

1600 : acculer [enculer]
1601 : agent
1601 : mollesse
1601 : patient

1610 : bituminie

1616 : androgame (D’Aubigné)
1616 : homme-femme
1616 : sacrée société (d’Aubigné)

1619 : courir la lance contre la lie de pain (Fuzy)
1619 : fellateur (Fuzy)
1619 : irrumateur (Fuzy)
1619 : pêcher la fiente à la ligne (Fuzy)

1624 : pédéraste (Th. de Viau)

1626 : étrange mâle (Th. De Viau)

1629 : empaleur de Gomorrhe
1629 : pêcheur d’étrons

1643 : agyne (Codicilles)
1643 : lesbin (Saint-Amant)


1650 : en être (Tallemant des Réaux)
1651 : brougrant
1651 : bougré
1651 : coq-à-culs
1651 : croqueur d’andouilles
1651 : garçon-fille
1651 : sodomiser

1654 : enganyméder
1654 : efféminé [subs.]
1655 : paillardise masculine

1666 : enconner (hétéro, Maurepas)
1666 : enculer (Maurepas)

1673 : vice italien

1677 : coniste (hétéro)
1677 : culiste (Maurepas)

1680 : débauche naturelle (hétéro, lettre à Bussy)
1680 : Vénus Uranie (Racine)

1682 : anticoniste

1685 : faire le jésuite (Maurepas)

1688 : non-conformiste
1688 : non-conformité

1690 : amitiés particulières
1690 : amour contraire (Maurepas)
1690 : faire par derrière (Maurepas)
1691 : au rebours (hétéro)
1692 : goût
1692 : goût des femmes (hétéro, Saint-Simon)
1693 : vice à la mode

1697 : faire en front (hétéro)

1705 : camarade (rapport de police)
1706 : équivoque
1706 : habitant de Sodome

1712 : amour socratique (J.-B. Rousseau)
1712 : giton

1714 : antiphysique (Voltaire)

1717 : franc du collier (hétéro)
1718 : damoiseau (hétéro)

1722 : arracheur de palissades
1722 : tour des mignons

1724 : bardacherie (rapport de police)
1724 : sodomique (rapport de police)

1726-1729 : après le procès de Deschauffours
1726 : être de tout [actif et passif]
1726 : fouterie des hommes (rapport de police)
1726 : infâme [adj.]
1726 : manchette
1726 : ordre de la manchette
1726 : péché philosophique (M. Marais)
1726 : vice du cul (Barbier)
1727 : foutre en cul
1727 : infâme [subs.]
1728 : frère
1728 : ugober [anagramme de bougre]
1729 : infamie
1729 : fait socratique

1732 : grand grec
1732 : grand socratique
1733 : ebugor [anagramme de bougre]

1736 : sœur (rapport de police)

1738 : manuéliser
1738 : piquoter [sodomiser]

1746 : vice philandrique

1748 : entendre le latin (rapport de police)

1760 : affection naturelle (hétéro)
1760 : conjonctions masculines

1764 : goût particulier (Grimm)

1767 : usage des garçons (Voltaire)

1770 : ami des hommes
1770 : chevalier de la manchette
1771 : complaisant (Thévenau de Morande)
1771 : guèbre (Thévenau de Morande)
1771 : pédicateur (Trévoux)
1772 : ces messieurs (Galiani)

1779 : délicat

1783 : corydon

1787 : Adonis


1790-1793 : Révolution
1790 : amateur
1790 : bardacherie
1790 : bardachin
1790 : bardachinet
1790 : désenculer [déculer]
1790 : fouterie naturelle (hétéro)
1790 : jeanfoutrerie (hétéro)
1790 : ramasseur de marrons
1790 : tirer par derrière
1790 : tirer par devant (hétéro)
1791 : fouterie à visage retourné
1791 : fouterie ordinaire (hétéro)
1791 : Jean-Foutre (hétéro)
1792 : rivette
1793 : andrin
1793 : rétroactif (de Nerciat)

1798 : complaisance (Sade)
1798 : habitudes de collège (Sade)
1799 : amour sodomiste (Dupin)
1800 : amour androgin (Dupin)
1800 : amour des hommes (Dupin)
1800 : Vénus Uranie (Dupin)

1802 : mignonisme
1803 : rivancher en prose (Leclair)

1809 : excès contraire (hétéro)

1821 : frégate (Ansiaume)

1824 : grammairien (Aubriet)
1824 : vice de non-conformité

1827 : amour viril des Grecs (Edgar Quinet)


1834-1837 : Premiers dictionnaires d'argot
1834 : tante (Raspail)
1834 : troisième sexe
1835 : chanteur (Raspail)
1835 : jésus
1836 : une autre voie
1836 : la bonne route (Mlle Quinault, hétéro)
1837 : amphibie (Vidocq)
1837 : canapé (Vidocq)
1837 : corvette (Vidocq)
1837 : emproseur (Vidocq)
1837 : jésus (Vidocq)
1837 : monosexie
1837 : pédé (Vidocq)
1837 : point de côté (hétéro)
1837 : sonnette

1841 : unisexuel [adj. ; déjà vers 1820 chez Fourier]

1843 : patience en pédérastie (Beau)
1843 : pédérastique

1845 : corydon de collège
1846 : chantage
1846 : pédéro (L’Intérieur des prisons)
1846 : vaisseau
1847 : troisième sexe

1849 : amour grec (Michéa)
1849 : amour unisexuel (Proudhon)
1849 : philopédie (Michéa)
1849 : rapprochement de sexes semblables (F. Jacquot)
1850 : affection unisexuelle (Proudhon)
1850 : goût des amours masculines (Proudhon)
1851 : ironie de l'ordre (Flaubert)

1853 : pédérasterie (Viel-Castel)
1854 : tapette (Goncourt)

1858 : amour androgyne (Proudhon, hétéro)
1858 : amour bisexuel (Proudhon, hétéro)
1858 : érotisme homoïousien (Proudhon)
1858 : homoïousien [adj.]
1858 : système Cordier (Flaubert)
1858 : unisexualité (Proudhon)
1859 : chevalier de la rosette
1859 : cousine

1861 : lapin (Larchey)
1862 : profane (hétéro)
1862 : serinette
1863 : gitonisme (Goncourt)

1865 : riveur (Moreau-Christophe)

1866 : mœurs arabes
1867 : amour sans nom (Paul Gide)
1868 : mignonnage
1868 : socratisme (L’Amour)
1868 : heterosexual |allemand]
1868 : homosexual [allemand]
1868 : sodomisme
1869 : droits du cul (Friedrich Engels)
1869 : Homosexualität [allemand]

1871 : ami du derrière
1871 : ami du devant (hétéro)
1872 : philogyne (Littré, hétéro)
1872 : philogynie (Littré, hétéro)
1873 : amour unisexuel

1877 : germiny (La Lanterne)
1877 : germinisme (Flaubert)
1878 : attraction des sexes semblables
1879 : philopédique

1881-1898
1881 : bique et bouc (Larchey)
1881 : tata (Chautard)
1882 : inversion du sens génital
1883 : chatte (Delvau)
1883 : coonanisme
1883 : enfifré (Delvau)
1883 : truqueur (Delvau)
1884 : amour véritable (Morache, hétéro)
1885 : gomorrhiste
1886 : inversion sexuelle
1887 : amour naturel (Carlier, hétéro)
1887 : urnien (Carlier)
1888 : corporation (Delcourt)
1889 : amours dans le rang (Verlaine, hétéro)
1889 : amours normales (Verlaine, hétéro)
1889 : haut rite (Verlaine)
1890 : inverti
1891 : exercer (Rimbaud)
1891 : homosexualité (Dr Chatelain)
1891 : homosexuel [subs.] (Dr Chatelain)
1891 : unisexuel [subs.]
1892 : homosexuel [adj.]
1893 : empapaouté
1893 : hétérosexuel [adj.]
1893 : uranisme
1893 : uraniste [subs.]
1894 : germinyser
1894 : hétérosexualité
1894 : hétérosexuel [subs.]
1895 : oscariste
1896 : hellénique (Douglas)
1896 : sexualité contraire
1896 : vice allemand
1897 : adelphisme
1898 : pédérastisme (Valéry)

1900 : copaye
1900 : coquine
1900 : fiotte
1900 : galoubet
1900 : girond
1900 : glousse
1900 : lopaille
1900 : lope
1900 : tantouse
1901 : salaïsme (Proust)
1901 : salaïste (Proust)
1902 : antisalaïste (Proust)

1904 : lopette
1905 : homo [subs.] (Näcke)
1905 : bisexuel [subs.] (Näcke)

1907 : encroupé (Apollinaire)
1907 : gérontophile
1908 : amitié charnelle
1908 : homosexualisme
1908 : normalsexuel (trad. Hirschfeld)
1908 : normosexuel (Revue de droit pénal)
1908 : uranien
1909 : hypersexuel (Akadémos)
1909 : supra-viril (Akadémos)

1912 : antihomosexuel (La Plume)

1919 : homogénie
1920 : terre jaune (Bauche)
1921 : insensible (Gide, hétéro)
1922 : efféminement (Proust)
1923 : folle (Ryls)
1924 : corydonien
1924 : corydonnesque
1924 : encorydonner
1924 : uranique
1925 : corydonisme
1925 : hétéro (Inversions)

1928 : homme à femmes (Aragon, hétéro)

1931 : autres (hétéro)

1933 : intersexuel (hétéro)

1935 : pédale
1935 : pédale qui craque

1944 : tante-fille (Genêt)
1944 : tante-gars (Genêt)

1946 : homosexuellement (Bauche)

1950 : prépédérastique (Sartre)

1954 : arcadien
1954 : homophile

1957 : androphile

1960 : fléau social

1965 : normal (Arcadie, hétéro)
1966 : intrasexualité

1971 : gazoline
1971 : hétéroflic
1971 : homosexualisation

1973 : hétérodoxe (Jean-Louis Bory)

1975 : GLH, groupe de libération homosexuelle

1977-1979
1977 : gay
1977 : homophobe
1977 : homophobie
1978 : achrien
1978 : gai
1978 : placard (Dominique Fernandez)
1979 : trick (Renaud Camus)

1981 : hétérosexualiste (Michel Tournier)

1995 : folle chiraquienne

1997 : gaytitude
1997 : hétéronormativité
1997 : homoparentalité
1997 : LGBT
1997 : queer
1998 : empacté
1998 : homoïté (Bersani)
1998 : hyperhomophile
1998 : pacsiste
1998 : pactisé
1999 : gayment correct

Chronologie délibérément arrêtée à 1999 en raison du manque de recul pour les années ultérieures.