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dimanche 18 septembre 2016

ANDRÉ GIDE FACE À LA RUMEUR DES « MAINS COUPÉES »


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(La première version de cet article date de 1990).

Les « mensonges conventionnels de la civilisation » furent analysés par Max Nordau (1849-1923) dans un ouvrage paru en 1883. C'est un vaste univers (mœurs, journalisme, politique, etc.), différent toutefois de celui de la rumeur (du latin rumor, bruit qui court) ; la comparaison du traitement du terme par le Grand Robert et l'Oxford English Dictionary montre que les Anglo-Saxons sont plus sensibles au côté suspect de la rumour. Rumeur est aujourd'hui une des connotations de buzz :

• "1 a low, continuous humming or murmuring sound. 2 the sound of a buzzer or telephone. 3 an atmosphere of excitement and activity. 4 informal a thrill. 5 informal a rumour." (Compact English Oxford Dictionary).

   Il y a rumeurs fortes et rumeurs faibles. Rumeurs faibles, par exemple, les bruits courant sur telle ou telle personnalité. Également les fausses citations, fausses quant au texte, ou détournées quant à l'identité de l'auteur ; les manuels et dictionnaires de philosophie destinés aux élèves de Terminales n'en sont pas exempts ; la philosophie est pourtant le lieu où devrait se pratiquer et s'enseigner l'esprit critique. On verra que par sa probité, André Gide demeure bien le " contemporain capital " que disait André Rouveyre (Les Nouvelles Littéraires, 1924), " un des meilleurs critiques de ce temps " (Louis Le Sidaner, La Nouvelle Revue Critique, avril 1937).
« L'on t'a dit, tu t'es laissé dire, qu'il s'agissait d'abord de croire. Il s'agit d'abord de douter (Journal, 14 décembre 1934). 
Rumeurs fortes, les rumeurs de guerre, ou d'après-guerre, qui déchaînent les passions. Avec méfiance, Gide rapporta celle selon laquelle les Allemands auraient coupé les mains d'enfants français au début de la guerre de 1914-1918.


   Dans une lettre à Robert F., le philosophe Jean Beaufret remarquait, à propos de la question des « chambres à gaz nazies » : « les introuvables " enfants aux mains coupées " dont parle [André] Gide dans son Journal, sont dépassés (Annales d'Histoire Révisionniste, n° 3, automne-hiver 1987, pages 204-205 ; cité par Sylvain Auroux et Yvonne Weil, Dictionnaire des auteurs et des thèmes de la philosophie, Paris : Hachette-Education, 1991, article "Heidegger", page 177.

  Une première version du présent article fut publiée fin 1990 dans le n° 3 de la Revue d'Histoire Révisionniste, pages 9-18 ; voir mon étude La Connaissance ouverte et ses ennemis, chez l'auteur, 2001, chapitre III, note 12. Une version intermédiaire parut ensuite dans le bulletin Mensa Mag, n° 1, juin/juillet 1997, pages 3-4 et n° 2, septembre 1997, pages 10-12.


   Pour suivre cette affaire, que Marcel Proust évoqua brièvement dans Le Temps retrouvé, le mieux est de laisser la parole aux textes : le Journal de Gide, qui est sceptique, l'article de Jean Richepin qui court avec la rumeur, et la correspondance de Romain Rolland qui résiste à la rumeur, comme Gide :


- André Gide : « Mme [Misia] Edwards [pianiste] affirmait que nombre de ces petits avaient les mains tranchées, qu'elle les avait vus. D'autres avaient les yeux crevés et d'autres des blessures abominables.
La chose n'a jamais pu être vérifiée. » (Journal, 26 août 1914).

Éditions Paris Color.Carte postale illustrée signée F. Poulbot.
Merci à www.caricaturesetcaricature.com (2) et à Fabrice Picandet.

- Jean Richepin : « Qui de nous aurait l'abominable courage [...] d'emmener en captivité quatre mille adolescents de quinze à dix-sept ans, comme ils viennent de le faire dans le Cambrésis, renouvelant ainsi les plus inhumaines pratiques de l'esclavage, et de couper le poing droit à ces combattants futurs, comme ils l'ont fait ailleurs, et enfin de renvoyer des prisonniers mutilés, comme ils l'ont fait récemment en Russie, où l'on a vu revenir des Cosaques les yeux crevés, sans nez et sans langue. » (Le Petit Journal, 13 octobre 1914 ; article repris dans Proses de guerre (août 1914-juillet 1915), Paris : Flammarion, 1915)


- Romain Rolland, lettre à André Gide, 26 octobre 1914 : « Comment est-il possible qu'on laisse un Richepin écrire, dans Le Petit Journal, que les Allemands ont coupé la main droite à 4 000 jeunes garçons de 15 à 17 ans, et autres sottises scélérates ! Est-ce que de telles paroles ne risquent pas d'amener, de notre part, des cruautés réelles ? Depuis le commencement de la guerre, chaque trait de barbarie a été amplifié cent fois ; et naturellement il en a fait naître d'autres. C'est une suite de représailles. Jusqu'où n'iront-elles pas ? » (Romain Rolland, Journal des années de guerre 1914-1919, Paris : Albin Michel, 1952, page 93).

« J’ai vu hier, à Verdun, une pauvre femme venant d’un village envahi de la Meuse et qui portait dans ses bras deux jeunes enfants. Les deux pauvres petits avaient chacun le poignet droit coupé. Quelles brutes ». Témoignage d’un soldat rapporté par L’Est Républicain (novembre 1914 ; cf http://www.estrepublicain.fr/actualite/2015/04/13/les-enfants-aux-mains-coupees).


- André Gide : « Un Américain est venu ces jours derniers au Foyer franco-belge nous aviser qu'il mettrait à la disposition de notre œuvre une somme importante si nous parvenions à le mettre en rapport direct avec un enfant mutilé par les Allemands.
Richepin, dans un article indigné, parlait de quatre mille enfants auxquels on aurait coupé la main droite. [...] Mme [Misia] Edwards cependant, à la fin du mois d'août (vérifier la date) m'avait parlé de l'arrivée, rue Vaneau [Paris, VIIe arrondissement], d'une procession d'enfants, tous garçons du même village, tous pareillement amputés.
Avant-hier je vais la trouver, lui disant de quelle importance serait pour nous une preuve certaine de ces monstruosités. Elle me dit alors qu'elle n'a pas vu ces enfants elle-même, qu'elle sait d'ailleurs qu'ils venaient du Cirque de Paris où on les avait préalablement envoyés. Elle m'invite à revenir déjeuner avec elle le lendemain (hier), me promettant, en attendant mieux, des photographies de ces mutilations.
Hier elle n'avait pu se procurer les photos [...] Cocteau est venu après déjeuner sans les photos, qu'il m'a promises pour demain soir ; en attendant, il m'a mené à la maison de santé de la rue de la Chaise [VIIe arrondissement] où nous pourrions parler à une dame de la Croix-Rouge qui avait soigné ces enfants. La dame de la Croix-Rouge n'était pas arrivée et, attendu au Foyer [franco-belge], j'ai dû quitter Cocteau avant d'avoir réussi à rien savoir de plus.
D'autre part, [Henri] Ghéon me dit que deux jeunes amputés, l'un de quinze, l'autre de dix-sept ans, sont soignés en ce moment à Orsay. Il doit m'apporter des informations complémentaires. » (Journal, 15 novembre 1914).


« Aucune de ces informations n'a pu être prouvée. » : Journal, mention non datée en marge des lignes qui précèdent sur le cahier manuscrit.


« Il [Ghéon] revient encore sur les mains coupées des petits enfants, alors qu'en vain nous avons cherché de toutes parts à remonter jusqu'à un fait prouvé, alors que toutes les enquêtes que nous avons menées au Foyer en vue d'obtenir l'énorme prime promise par l'Amérique à qui apporterait confirmation de ces atrocités n'ont abouti qu'à des démentis. » (Journal, 27 décembre 1915).


   Arthur Ponsonby (1871-1946) publia Falsehood in Wartime, 1928 ; une traduction de l'introduction fut publiée dans les Annales d'Histoire Révisionniste, n° 2, été 1987, pages 124-144 ; on trouvera dans cet ouvrage une des premières analyses de la désinformation, et l'évocation de cette rumeur qui se répandit dans plusieurs pays d'Europe.

Arthur Augustus William Harry Ponsonby, 1st Baron Ponsonby of Shulbrede
(16 February 1871 – 23 March 1946) was a British politician, writer, and social activist.


   D'après Louis-Lucien Klotz (1868-1930), la censure française évita in extremis à la fausse nouvelle de faire la « une » du Figaro : dans De la guerre à la paix, Paris : Payot, 1924, pages 33-34, on apprend en effet que deux savants, dont l'un membre de l'Institut, affirmaient dans l'article censuré avoir vu une centaine d'enfants aux mains coupées, sans dire où, ni quand ; la Censure voulut les rencontrer, mais ils s'esquivèrent.


   La disposition sceptique fondamentale de Gide, " moi, philosophe et écrivain " (2) est bien illustrée par cette confidence :
« Quoi que ce soit qu'on me raconte, je pense toujours, irrésistiblement, que cela ne s'est pas passé comme ça. » (Journal, 10 octobre 1942).
Jean de La Bruyère (1645-1696) écrivait déjà : « Le contraire des bruits qui courent des affaires ou des personnes, est souvent la vérité. » (Caractères, Jugements § 39.)

Je ne serais pas étonné que Gide ait eu en tête cette pensée de Montaigne :
« Ajouter de son invention, autant qu’il voit être nécessaire en son conte, pour suppléer à la résistance. »  (Essais, III, xi),
   Cette exigence de vérification méthodique, pointilleuse, cette probité, à l'œuvre dans l'affaire des « mains coupées », on la retrouve vingt ans plus tard appliquée à l'URSS pendant le voyage de 1936. Dans ses notes (Retour de l'U.R.S.S.), Gide se disait irrité de ce que les renseignements qu'il obtenait « ne parviennent à la précision que dans l'erreur ».


1. Sur cette question et son iconographie, on peut voir John HORN, " Les mains coupées : atrocités allemandes et opinion française en 1914 ", in Jean-Jacques Becker, Jay Winter, Gerd Krumeich, Annette Becker, Stéphane Audoin-Rouzeau, dir., Guerre et cultures 1914-1918 , Paris : Armand Colin, 1994.


2. Lettre à Mahmoud Hesâbi : « Je confesse qu’après des années de réflexions sur ma théorie [l'unification des nations du monde] , vous, jeune homme iranien, êtes parvenu à changer ma pensée à moi, philosophe et écrivain français. Vous avez raison…Il faut que vous restiez Iraniens et nous restions Français et que chacun s’efforce d’atteindre ses propres désirs en vue de réaliser les ambitions de sa nation. »



Cabu (13 janvier 1938 - 7 janvier 2015), dessin de 2013