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mardi 21 février 2017

INDEX NIETZSCHE (5/16) : LA FRANCE ET LES FRANÇAIS, L'EUROPE ET LES EUROPÉENS



2/4 - PASCAL


La philosophie à l'époque tragique des Grecs, 1873, § 2 : "La partie la plus grandiose de la philosophie grecque et de son enseignement oral est vraisemblablement perdue pour nous. Voilà un destin qui n'étonnera pas celui qui se souvient des avatars de Scot Érigène ou de Pascal."

David Strauss, l'apôtre et l'écrivain, § 8 : " Pascal estime que les hommes ne sont aussi assidus à leurs affaires ou à leur étude que pour échapper aux questions essentielles qui les assailliraient dans la solitude ou dans un véritable loisir. "


Fragment posthumes, 1873,

Mp XIII 1, printemps automne 1873 : 28[1] : " Pascal estime que les hommes ne sont aussi assidus à leurs affaires où à l'étude de leurs sciences que pour échapper aux questions qui les assailleraient dans la solitude : d'où viens-tu ? et comment ? et où vas-tu ? Mais il est beaucoup plus étonnant qu'ils ne s'avisent même pas de poser les questions les plus évidentes : à quoi bon ce travail, à quoi bon cette hâte, à quoi bon cette ivresse ? " [Pascal meint, die Menschen trieben so angelegentlich ihre Geschäfte, ihre Wissenschaften, um damit den Fragen zu entfliehn, die jede Einsamkeit ihnen aufdringt, dem Woher? und Wie? und Wohin? Aber viel wunderlicher ist es, daß ihnen die nächsten Fragen nicht einfallen: wozu diese Arbeit, wozu diese Hast, wozu dieser Taumel?]


Fragment posthume, 1874

Mp XIII 3, printemps-été 1874 : [11] : « Schopenhauer est simple et probe, il ne se met en quête ni de phrases ni de feuilles de vigne, il dit seulement à un monde qui s'étiole dans l'improbité [Unehrlichkeit] "voyez, de nouveau un homme ! " Quelle force ont toutes ses conceptions, la volonté (qui nous rattache à Augustin, à Pascal, aux Indous), la négation, la doctrine du génie de l'espèce. »

Fragment posthume, 1878,

Mp XIV 2 a, automne 1878 : 36[3] : Sceau et témoignage.
" La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion ; c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu'il aime.
Il y a de deux sortes d'esprits, l'un géométrique, et l'autre que l'on peut appeler de finesse. Le premier a des vues lentes, dures et inflexibles ; mais le dernier a une souplesse de pensées qu'il applique en même temps aux diverses parties aimables de ce qu'il aime. Des yeux il va jusques au cœur, et par le mouvement du dehors il connaît ce qui se passe au dedans. " [Texte français rétabli]

Aurore (1881),

III, § 192 : Pascal, le premier des chrétiens. [in der Vereinigung von Gluth, Geist und Redlichkeit der erste aller Christen]

Fragments posthumes, 1881,
M III 1, printemps-automne 1881 : [62] : Les Jésuites plaidaient contre Pascal, la cause des Lumières et de l’Humanité.


Crépuscule des Idoles,

« Les quatre grandes erreurs », § 6 "Tout le domaine de la morale et de la religion relève de cette conception des causes imaginaires" :
« l'issue heureuse d'une entreprise ne crée chez un hypocondriaque ou un Pascal aucune impression agréable. »

« Divagations d'un "inactuel" », § 9 :
« L'Histoire est riches en semblables anti-artistes, insatiables voraces, en affamés de la vie, qui ne peuvent s'empécher de consommer les choses, de les dévorer, de les décharner. C'est, par exemple, le cas du vrai chrétien : ainsi Pascal. Un chrétien qui serait également artiste, cela n'existe pas ... »


L'Antéchrist, (1888),

§ 5 : « Même aux natures les mieux armées intellectuellement, il [le christianisme] a perverti la raison, en leur enseignant à ressentir les valeurs suprêmes de l'esprit comme entachées de péché, induisant en erreur, comme des tentations. Exemple le plus lamentable : la perversion de Pascal, qui croyait à la perversion de sa raison par le péché originel, alors qu'elle n'était pervertie que par son christianisme ! » [es hat die Vernunft selbst der geistigstärksten Naturen verdorben, indem es die obersten Werthe der Geistigkeit als sündhaft, als irreführend, als Versuchungen empfinden lehrte. Das jammervollste Beispiel — die Verderbniss Pascals, der an die Verderbniss seiner Vernunft durch die Erbsünde glaubte, während sie nur durch sein Christenthum verdorben war! —]

Ecce Homo,

"Pourquoi je suis si avisé", § 3 : « je ne me contente pas de lire Pascal, mais l'aime, et vois en lui la victime la plus instructive du christianisme, qui l'a lentement assassiné, d'abord physiquement, puis psychologiquement, avec toute la logique de cette forme particulièrement atroce d'inhumaine cruauté. » [Dass ich Pascal nicht lese, sondern liebe , als das lehrreichste Opfer des Christenthums, langsam hingemordet, erst leiblich, dann psychologisch, die ganze Logik dieser schauderhaftesten Form unmenschlicher Grausamkeit]

Nietzsche contre Wagner, "Nous, les antipodes" : « Flaubert, une réédition de Pascal, mais en plus artiste, son critère instinctif, son grand principe étant : "Flaubert est toujours haïssable, l'homme n'est rien, l'oeuvre est tout" [en français dans le texte] ... Il s'est torturé en écrivant comme Pascal se torturait en pensant — tous deux ne sentaient pas en égoïstes. »

Tome IX, 254
XI, 252


Fragments posthumes, 1885-1888,

W I 4, juin-juillet 1885 : [32] : Pascal plus profond que Spinoza.

Mp XVII 3b, fin 1886 – printemps 1887 : [68] : plus libre et plus large d’idées que Schopenhauer sur les questions morales
[69] : voyait dans deux figures, Épictète et Montaigne, ses véritables tentateurs, contre lesquels il avait constamment besoin de défendre et de mettre à l’abri son christianisme.

W II 1, automne 1887 : [3] : Pascal alla même requérir le scepticisme moraliste pour susciter, exciter, (« justifier ») le besoin de croire
[182] : Schopenhauer et Pascal
p. 111 :

W II 2, automne 1887 : [57] : NB. Le christianisme signifie un progrès dans l’acuité du regard psychologique : La Rochefoucauld et Pascal.
[128] : Pascal l’admirable logicien du christianisme

W II 3, novembre 1887 - mars 1888 : [55] : L’on ne devra jamais pardonner au christianisme qu’il ait mis à terre des hommes tels que Pascal.
[408] : corruption de Pascal qui croit à la corruption de sa raison par le péché originel ; alors qu’elle n’a été corrompue que par son christianisme.

W II 6a, printemps 1888 : [94] : Pascal ne voulait rien risquer et resta chrétien : c’était peut-être plus vertueux.


LA FRANCE, LES FRANÇAIS
(Montaigne, Pascal, Voltaire)

Voir aussi : INDEX NIETZSCHE (12/16) : La révolution française


Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1873,
§ 2 : " Pascal a raison lorsqu'il affirme que, si nous faisions chaque nuit le même rêve, nous en serions préoccupés autant que des choses que nous voyons chaque jour " [Pensées, Br VI, 386, rêves du roi et de l'artisan].


Considérations inactuelles I,
"David Strauss, l'apôtre et l'écrivain", § 4 : " [Joseph Juste] Scaliger [1540-1609] avait coutume de dire : "Que nous importe que Montaigne ait bu du vin rouge ou du vin blanc ?" "

Fragments posthumes, 1873-1874,
U II 2, été - automne 1873 : 230] : Le philosophe
[...]
3° Influence [Wirkung] de la philosophie, autrefois et maintenant.
4° La philosophie populaire (Plutarque, Montaigne)
5° Schopenhauer
[...]

U II 3, automne 1873 - hiver 1873-1874 :
30[26] : "Même Montaigne est, comparé aux Anciens, un naturaliste de l'éthique, mais infiniment plus riche et plus profond. Nous sommes des naturalistes sans pensées, et ce en parfaite connaissance de cause." [Auch Montaigne ist den Alten gegenüber ein Naturalist der Ethik, aber ein grenzenlos reicher und denkender. Wir sind gedankenlose Naturalisten und zwar mit allem Wissen.]
[31] : "Manque de familiarité avec Plutarque. Montaigne sur lui [Essais, II, xxxii]]. L'auteur le plus efficace (chez [Samuel] Smiles [Character, London, 1871]). Un nouveau Plutarque serait-il seulement possible ? Nous vivons tous dans une moralité naturaliste sans style : nous considérons volontiers déclamatoires les figures antiques."


Considérations inactuelles III, 1874,
"Schopenhauer éducateur", § 2 :
"Il [Schopenhauer] est honnête, même comme écrivain. Et si peu d'écrivains le sont qu'à vrai dire on devrait se méfier de tous les hommes qui écrivent. Je ne connais qu'un seul écrivain que, sous le rapport de l'honnêteté [Ehrlichkeit], je place aussi haut, sinon plus, que Schopenhauer : c'est Montaigne. [...] Outre l'honnêteté, Schopenhauer a encore une autre qualité en commun avec Montaigne : une sérénité qui rend réellement serein.". [Il y a une considération analogue chez Sainte-Beuve : « Les hommes, en général, n'aiment pas la vérité, et les littérateurs moins que les autres » (Notes et pensées, cciv, 1868)].


Fragments posthumes, 1875,

U II 9 - Mp XIII, été 1875 : [38] :
"Loisir et travail chez Wagner [...] Dans le grand mouvement solennel mais oppressant de la Réforme, Montaigne représente ce paisible retour à soi, ce calme du repos, ce long soupir de soulagement ; c'est bien ainsi que l'a lu Shakespeare. Parfois je trouve dans Horace un effet bienfaisant de ce genre, et pour certains états, des phrases comme les siennes sont chargées d'enseignement et de douceur. Tel est Wagner dans l'histoire."


Humain, trop humain, I, 1878,

" En mémoire de Voltaire pour le centième anniversaire de sa mort, le 30 mai 1778.
[Dem Andenken Voltaire's
geweiht
zur Gedächtniss-Feier seines Todestages,
des 30. Mai 1778.]


Hommage personnel à l'un des plus grands libérateurs de l'esprit. " [einem der grössten Befreier des Geistes zur rechten Stunde eine persönliche Huldigung darzubringen.]

IV " De l'âme des artistes et écrivains ", § 176 : les sentences de Shakespeare font honneur à son modèle Montaigne.


Fragments posthumes, 1878-1879,

N II 4, été 1878 : 29[25] : Suivre la nature, erroné chez Montaigne III 354 [Essais, III, xiii].
29[26] : [Tite-Live, -64 ou -59 / 17, Histoire romaine] Liv. 41, c. 20 [Livre XLI, chapitre xx, [2] : “Persei „nulli fortunae adhaerebat animus, per omnia genera vitae errans, uti nec sibi nec aliis qui homo esset satis constaret“. Montaigne III 362 [= Essais, III, xiii, page 1077 de l'édition Villey/PUF/Quadrige : " Ce qu'on remarque pour rare au Roi de Macédoine Persée [-212 / -166], que son esprit, ne s'attachant à aucune condition, allait errant par tout genre de vie et représentant des mœurs si essorées et vagabondes qu'il n'était connu ni de lui ni d'autre quel homme ce fût, me semble à peu près convenir à tout le monde. "].

N II 7, été 1878 : 30[7] : " Montaigne : « Qui a été une fois un vrai fou ne redeviendra jamais vraiment sage [Essais, III, vi]. » C’est à se gratter les oreilles. "
30[164] : "Après la guerre, je fus choqué par le luxe, le mépris des Français, le nationalisme — ainsi Wagner à l'égard des Français, Goethe à l'égard des Français et des Grecs. Quel recul par rapport à Goethe — sensualité écœurante. |Nach dem Kriege missfiel mir der Luxus, die Franzosenverachtung, das Nationale — so wie Wagner an die Franzosen, Goethe an Franzosen und Griechen. Wie weit zurück gegen Goethe — ekelhafte Sinnlichkeit.]


§ 408 : « La descente à l'Hadès.
Moi aussi, j'ai été en Enfer [in der Unterwelt], comme Ulysse [Odyssée, XI], et j'y retournerai souvent ; et je n'ai pas seulement sacrifié des moutons pour pouvoir m'entretenir avec quelques morts, c'est aussi mon propre sang que je n'ai pas ménagé. Il y eut quatre couples à ne pas refuser leur réponse à mon sacrifice : Épicure et Montaigne, Goethe et Spinoza, Platon et Rousseau, Pascal et Schopenhauer. C'est avec eux qu'il me faut m'expliquer quand j'ai longtemps marché seul [wenn ich lange allein gewandert bin], d'eux que j'entends me faire donner raison ou tort [Recht und Unrecht], eux que je veux écouter quand ils se donnent alors eux-mêmes raison ou tort. Quoi que je puisse dire, résoudre, imaginer pour moi et les autres, je fixe les yeux sur ces huit-là et vois les leurs fixés sur moi. »


Le Voyageur et son Ombre, 1879,
Le Voyageur et son Ombre, 1880,
§ 86 : Socrate.
"Si tout va bien, le temps viendra où l'on préférera, pour se perfectionner en morale et en raison, prendre en main les Mémorables de Socrate [de Xénophon] plutôt que la Bible, et où Montaigne et Horace deviendront nécessaires comme guides pour la compréhension du sage et du médiateur le plus simple et le plus impérissable de tous, de Socrate. "

§ 87 : "préparer, tout lointain qu'il est encore, cet état de choses où tombera dans les mains des bons Européens leur grande tache, la direction et la garde de la civilisation terrestre entière. [jenen jetzt noch so fernen Zustand der Dinge vorbereiten, wo den guten Europäern ihre grosse Aufgabe in die Hände fällt: die Leitung und Ueberwachung der gesammten Erdcultur.]

§ 214. « Livres européens. — À lire Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère, Fontenelle (surtout les Dialogues des morts), Vauvenargues, Chamfort, on est plus près de l'Antiquité qu'avec n'importe quel groupe de six auteurs pris dans les autres peuples. Ces six-là ont ressuscité l'esprit des derniers siècles de l'ère antique, — ils forment ensemble un maillon important de la grande chaîne encore ininterrompue de la Renaissance. Leurs livres s'élèvent au dessus des variations du goût national et des nuances philosophiques dont s'irise ordinairement tout ouvrage de nos jours, ce qu'il est obligé de faire s'il veut devenir célèbre : ils contiennent plus d'idées effectives que tous les livres des philosophes allemands ensemble. » [Europäische Bücher. — Man ist beim Lesen von Montaigne, Larochefoucauld, Labruyère, Fontenelle (namentlich der dialogues des morts) Vauvenargues, Champfort dem Alterthum näher, als bei irgend welcher Gruppe von sechs Autoren anderer Völker. Durch jene Sechs ist der Geist der letzten Jahrhunderte der alten Zeitrechnung wieder erstanden, — sie zusammen bilden ein wichtiges Glied in der grossen noch fortlaufenden Kette der Renaissance. Ihre Bücher erheben sich über den Wechsel des nationalen Geschmacks und der philosophischen Färbungen, in denen für gewöhnlich jetzt jedes Buch schillert und schillern muss, um berühmt zu werden: sie enthalten mehr wirkliche Gedanken, als alle Bücher deutscher Philosophen zusammengenommen :]



Aurore,1881,
III, § 192 : « On ne peut contester aux Français qu’ils soient devenus le peuple le plus chrétien de la Terre […] ce peuple qui a produit les types les plus accomplis de la chrétienté devait inversement engendrer  les types les plus accomplis des esprits libres antichrétiens. »


Le Gai Savoir, 1882,

I, § 22 : arrivée de Monsieur de Montaigne qui s’entend à plaisanter si agréablement sa maladie
I, § 37 : la liaison la plus intime de la morale, du savoir et du bonheur — motif fondamental de l'âme des grands Français (comme Voltaire) 

II, § 97 : verbiage par goût de variations : ainsi chez Montaigne ; § 104 : l’allemand devait garder une résonance insupportablement vulgaire aux oreilles de Montaigne ou même de Racine.


Fragments posthumes, 1883-1884,

M III 4b, printemps-été 1883 : [17] : (Les Français, avec leurs Montaigne, La Rochefoucauld, Pascal, Chamfort, Stendhal, sont une nation de l’esprit beaucoup plus propre [que les Allemands])[(Die Franzosen mit ihrem Montaigne La Rochefoucauld Pascal Chamfort Stendhal sind eine viel reinlichere Nation des Geistes)].

W I 1, printemps 1884 : [491] : ces appréciations absurdes, comme si un Jésus-Christ avait le moindre poids à côté d’un Platon, ou un Luther à côté d’un Montaigne ! [Man muß die vorhandenen Religionen vernichten, nur, um diese absurden Schätzungen zu beseitigen, als ob ein Jesus Christus überhaupt neben einem Plato in Betracht käme, oder ein Luther neben einem Montaigne ! ]

W I 2, été-automne 1884 : [42] : Shakespeare pour la libre pensée de Montaigne. [Shakespeare für die Freigeisterei Montaigne’s]
[434] : Montaigne, comme écrivain ([Ximénès] Doudan [1800-1872]).


Par-delà bien et mal, 1886,

II « L’esprit libre », § 26 : " L'abbé Galiani, le plus profond, le plus lucide et peut-être le plus malpropre des hommes de son sècle ; il était bien plus profond que Voltaire et par conséquent beaucoup moins loquace.

§ 38 : « Comme il en advint encore récemment, en plein siècle des Lumières, de la Révolution française, cette farce sinistre et superflue si on la regarde de près, mais que les nobles et enthousiastes spectateurs de l’Europe entière, qui la suivirent si longuement et si passionnément de loin, interprétèrent au gré de leurs indignations ou de leurs enthousiasmes jusqu’à ce que le texte disparût sous l’interprétation, de même il se pourrait qu’une noble postérité travestît encore une fois le sens de tout le passé et par là en rendit peut-être la vue supportable. – Ou plutôt, n’est-ce pas déjà chose faite ? Ne fûmes-nous pas nous-mêmes cette « noble postérité » ? Et ce passé, dans la mesure où nous sommes conscients d’un tel phénomène, n’est-il pas du même coup aboli ? »

III " Le phénomène religieux ", § 45 : « Pour deviner et pour établir ce qu'a été jusqu'à présent l'histoire du problème de la science et de la conscience dans l'âme des homines religiosi, il faudrait un homme qui fût lui-même aussi profond, aussi blessé, aussi extraordinaire que l'a été la conscience intellectuelle d'un Pascal. »

§ 46 : « La foi [Der Glaube] que réclamait le christianisme primitif […] n'est pas la foi naïve et hargneuse avec laquelle un Luther, un Cromwell ou tel autre barbare du Nord se sont accrochés à leur Dieu et au christianisme ; elle s'apparente déjà beaucoup plus à la foi de Pascal qui ressemble terriblement à un suicide continu de la raison, d'une raison acharnée à survivre et rongeuse comme un ver, tant il est impossible de la tuer d'un seul coup. La foi chrétienne est essentiellement un sacrifice, sacrifice de toute liberté, de toute fierté, de toute confiance de l'esprit en soi-même [aller Selbstgewissheit des Geistes]. »

VI "Nous, les savants", § 208 :
« Il [le sceptique] aime à se complaire dans sa vertueuse et noble abstention et déclarer avec Montaigne  "que sais-je ? " [Essais, II, xii] ou avec Socrate " je sais que je ne sais rien " [Platon, Apologie de Socrate]. »
« La maladie de la volonté est inégalement répandue en Europe : elle se manifeste le plus fortement et le plus diversement là où la civilisation s'est implantée depuis le plus grand nombre de siècles ; elle diminue dans la mesure où le "barbare" fait encore — ou de nouveau — valoir son droit sous le vêtement flottant de la culture occidentale. C'est ainsi que la volonté est le plus gravement malade dans la France actuelle, comme on peut aussi bien l'inférer que le constater ; et la France, qui a toujours su magistralement tourner en charmes et en séductions même les plus néfastes tendances de son génie affirme aujourd'hui plus que jamais sa supériorité culturelle en Europe en se présentant comme l'école et le magasin de tous les prestiges du scepticisme. »


VII, "Nos vertus",
§ 218 : Les psychologues français — et où ailleurs existe-il aujourd'hui de tels psychologues ?  — n'ont pas fini de se délecter de l'amère et multiple jouissance que leur donne la bêtise bourgeoise [en français dans le texte], comme si ... bref, cela trahit quelque chose. Flaubert, par exemple, le brave bourgeois de Rouen, ne vit, n'entendit et ne goûta plus rien d'autre en fin de compte : ce fut là son genre de Selbstquälerei et de cruauté raffinée.
§ 224 : les hommes d'une civilisation aristocratique (les Français du XVIIe siècle, par exemple, tel Saint-Evremont qui reproche à Homère son esprit vaste, jugement dont un Voltaire se fait encore l'écho)

 VIII, "Peuples et fratries",
§ 253 : La profonde médiocrité des Anglais a entraîné un abaissement général de l'esprit européen ; […] la noblesse européenne – noblesse du sentiment, du goût, des mœurs, bref la noblesse à tous les sens élevés du mot – est l’œuvre et l’invention de la France ; la vulgarité européenne, la bassesse plébéienne des idées modernes est l'œuvre de l'Angleterre. -
§ 254 : Aujourd'hui encore, la France est le siège de la civilisation européenne la plus spirituelle et la plus raffinée, et la plus grande école du goût : mais il faut savoir découvrir cette " France du goût ".


Fragments posthumes, 1886-1888,

Mp XVII 3b, fin 1886 – printemps 1887 : [69] : Pascal voyait dans deux figures, Épictète et Montaigne, ses véritables tentateurs, contre lesquels il avait constamment besoin de défendre et de mettre à l’abri son christianisme.

W II 3, novembre 1887 – mars 1888 : |65] : « L’on s’étonne des multiples hésitations et indécisions dans l’argumentation de Montaigne. Mais mis à l’Index du Vatican [en 1676 seulement], suspect depuis longtemps à tous les partis, il impose peut-être volontairement à sa dangereuse tolérance, à son impartialité calomniée, la sourdine d’une sorte d’interrogation. C’était déjà beaucoup à son époque : humanité, laquelle doute … » [„Man ist erstaunt über das viele Zögern und Zaudern in der Argumentation des Montaigne. Aber auf den Index im Vatican gesetzt, allen Parteien längst verdächtig, setzt er vielleicht freiwillig seiner gefährlichen Toleranz, seiner verleumdeten Unparteilichkeit, die Sordine einer Art Frage auf. Das war schon viel in seiner Zeit: Humanität, welche zweifelt…“]


Crépuscule des Idoles,

«  Divagations d’un « inactuel », § 2 : la pauvre France malade, malade d’aboulie.


Ecce Homo, 

" Pourquoi je suis si avisé ", § 3 : " Je ne vois pas dans quel siècle de l'histoire on pourrait, d'un seul coup de filet, ramener tant de psychologues si curieux et en même temps si délicats que dans le Paris d'aujourd'hui ; je citerais au hasard, car leur nombre est grand, Messieurs Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac, Anatole France, Jules Lemaître, ou bien, pour distinguer quelqu'un de la forte race, un vrai Latin pour qui j'ai un faible particulier : Guy de Maupassant. "

[2], "Pourquoi je suis si avisé", § 3 : "si j'ai quelque chose de la pétulance de Montaigne dans l'esprit — et qui sait ? — peut-être dans le corps."




L'EUROPE, LES EUROPÉENS


Fragments posthumes, 1876,

U II 5c, octobre-décembre 1876 : [74] : Ils appellent l’union des gouvernements allemands en un seul État une « grande idée ». C’est le même type d’hommes qui s’enthousiasmera un jour pour les États-Unis d’Europe: c’est l’idée « encore plus grande ».
[75]: c’est la diversité des langues qui empêche surtout de voir ce qui se passe en réalité – la disparition des traits nationaux et la création de l’homme européen.


Humain, trop humain. Un livre pour les esprits libres (1878),

V, § 265 : La raison à l’école [Die Vernunft in der Schule]. C’est la raison à l’école qui a fait de l’Europe l’Europe: au Moyen-Âge elle était sur le chemin de redevenir une province et une annexe de l’Asie, – et donc de perdre le sens de la science dont elle était redevable aux Grecs.
VIII, § 475 : "L’homme européen et la destruction des nations" : faire de la mission et de l’histoire de l’Europe la continuation de celles de la Grèce.


Fragments posthumes, 1878-1879,


N III 4, automne 1878 : 33[9] : « Qu'est-ce donc que l'Europe ? — La civilisation grecque, développée à partir d'éléments thraces, phéniciens, l'hellénisme, le philhellénisme des Romains, leur Empire mondial, chrétien (le christianisme dépositaire d'éléments antiques, de ces éléments finissent par sortir les germes scientifiques, le philhellénisme devient un corpus de philosophie) : jusqu'où on croit en la science, s'étend maintenant l'Europe. On a éliminé la romanité, estompé le christianisme.» [Was ist denn Europa? — Griechische Cultur aus thrakischen phönizischen Elementen gewachsen, Hellenismus Philhellenismus der Römer, ihr Weltreich christlich, das Christenthum Träger antiker Elemente, von diesen Elementen gehen endlich die wissenschaftlichen Keime auf, aus dem Philhellenismus wird ein Philosophenthum : so weit an die Wissenschaft geglaubt, geht jetzt Europa. Das Römerthum wurde ausgeschieden, das Christenthum abgeblaßt.]

N IV 5, septembre-novembre 1879 : 47[2] : « Fous que nous sommes ! Penser à de telles choses quand l'Europe se divise en deux groupes militaires de plus en plus bardés de fer (ici et là) en apparence pour empêcher ainsi les guerres générales en Europe, mais avec ce résultat probable que — » [Narren, die wir sind! An solche Dinge zu denken, wo Europa in zwei militärische über und über in Erz starrende Gruppen auseinandertritt (hier und dort) anscheinend, um damit die gesammt-europäischen Kriege zu verhüten, mit dem vermutlichen Erfolge aber, daß —]


Le Voyageur et son ombre (1880) :

§ 87 : "Tout homme animé de bons sentiment européens doit maintenant apprendre à écrire bien et toujours mieux : il faut en passer par là, quand bien même on serait né en Allemagne où l'on traite le mal écrire en privilège national. Mais mieux écrire, c'est à la fois mieux penser ; trouver toujours quelque chose qui vaut d'être communiqué et savoir le communiquer vraiment ; se prêter à être traduit dans la langue des voisins ; se rendre accessible à l'intelligence des étrangers qui apprennent notre langue ; œuvrer en sorte que tout bien devienne un bien collectif, que tout soit à la disposition des hommes libres ; enfin, préparer, tout lointain qu'il est encore, cet état de choses où les bons Européens recevront, mûre à point, leur grande mission, la direction et la garde de la civilisation terrestre toute entière. – Qui prône le contraire, ne pas se soucier de bien écrire et de bien lire – ces deux vertus croissent et diminuent ensemble – montre en fait aux peuples un chemin pour arriver à être encore plus nationalistes : il aggrave la maladie de ce siècle et est ennemis des bons Européens, ennemi des libres esprits."

§ 125 : Y a-t-il des « classiques » allemands ?
« Les classiques ne sont pas les implantateurs des vertus intellectuelles et littéraires, mais bien ceux qui les parachèvent, hautes et extrêmes lueurs qui planent encore au dessus des peuples quand ceux-ci périssent ; car ils sont plus légers, plus libres, plus purs qu'eux. Un haut niveau d'humanité sera possible quand l'Europe des peuples sera un sombre passé oublié, mais que l'Europe vivra encore dans trente livres très anciens et jamais oubliés : dans les classiques. »
[Classiker sind nicht Anpflanzer von intellectuellen und litterarischen Tugenden, sondern Vollender und höchste Lichtspitzen derselben, welche über den Völkern stehen bleiben, wenn diese selber zu Grunde gehen : denn sie sind leichter, freier, reiner als sie. Es ist ein hoher Zustand der Menschheit möglich, wo das Europa der Völker eine dunkle Vergessenheit ist, wo Europa aber noch in dreissig sehr alten, nie veralteten Büchern lebt : in den Classikern.]

§ 215. Mode et moderne.

§ 275. « Le temps des constructions cyclopéennes.
On n'arrêtera pas la démocratisation de l'Europe ; qui lui résiste a justement besoin pour cela des moyens que l'idée démocratique fut la première à mettre entre les mains de tout le monde, et rend ces moyens eux-mêmes plus maniables et efficients ; et les adversaires les plus radicaux de la démocratie (je veux dire les esprits révolutionnaires) ne semblent être là que pour pousser de plus en plus rapidement, par la crainte qu'ils suscitent, les différents partis dans la voie démocratique. [...] Il semble que la démocratisation de l'Europe soit un maillon dans la chaîne de ces prodigieuses mesures prophylactiques qui sont l'idée des temps modernes et par lesquelles nous nous opposons au Moyen-Âge. »

§ 292. « Victoire de la démocratie.
[...] Le résultat pratique de cette démocratisation envahissante sera tout d'abord une union européenne des peuples, dans laquelle chaque peuple individuel, entre ses frontières fixées selon des règles géographiques d'utilité, aura la position et les droits particuliers d'un canton : on ne comptera plus guère en l'occurrence avec les souvenirs historiques des peuples tels qu'ils étaient jusqu'àlors, parce que le sentiment plein de piété pour ces souvenirs sera radicalement extirpé sous le gouvernement du principe démocratique, adonné aux nouveautés et aux expériences. [Das praktische Ergebniss dieser um sich greifenden Demokratisirung wird zunächst ein europäischer Völkerbund sein, in welchem jedes einzelne Volk, nach geographischen Zweckmässigkeiten abgegränzt, die Stellung eines Cantons und dessen Sonderrechte innehat: mit den historischen Erinnerungen der bisherigen Völker wird dabei wenig noch gerechnet werden, weil der pietätvolle Sinn für dieselben unter der neuerungssüchtigen und versuchslüsternen Herrschaft des demokratischen Princips allmählich von Grund aus entwurzelt wird.] »


Fragments posthumes, 1880,
N V 1, début 1880 : l'Europe a adopté la moralité juive et la tient pour meilleure, plus haute, mieux adaptée aux mœurs polies et aux connaissances de notre époque que les morales arabe, grecque, indoue, chinoise.

Aurore, 1881,
IV, § 272: Les Grecs nous offrent le modèle d’une race et d’une civilisation devenues pures : espérons qu’un jour il se constituera aussi une race et une culture européennes pures.

Fragment posthume, 1881
M III 4a, automne 1881: [66] : dans l’ensemble la moralité de l’Europe est juive.

Le Gai Savoir, 1882, 1887,

V, § 343 : Le plus grand évènement récent – que « Dieu est mort », que la croyance au Dieu chrétien est tombée en discrédit – commence déjà à étendre son ombre sur l’Europe.
§ 362 : Notre croyance à une virilisation de l’Europe. Napoléon voulait une seule Europe, en tant que maîtresse de la Terre.

Fragments posthumes, 1884-1885,

W I 1, printemps 1884 : [112] : La France en tête pour la culture, signe de la décadence de l’Europe. La Russie doit devenir maîtresse de l’Europe et de l’Asie – elle doit coloniser et gagner la Chine et l’Inde. L’Europe comme la Grèce sous la domination de Rome.
Comprendre l’Europe donc comme centre de culture […] à un niveau supérieur il y a déjà une dépendance mutuelle qui continue. […] Tout tend vers une synthèse du passé européen se réalisant dans des TYPES d’esprit de très haut niveau.
Mais si l’Europe tombe aux mains de la populace, alors c’en est fini de la culture européenne !

W I 6a, juin-juillet 1885 : 37[9] : (L’argent à lui seul obligera l’Europe, tôt ou tard, à se fondre en une seule puissance). [(Das Geld allein schon zwingt Europa, irgendwann sich zu Einer Macht zusammen zu ballen.)]


Par-delà Bien et Mal (1886),


Préface : « la doctrine du Védanta en Asie, le platonisme en Europe [die Vedanta-Lehre in Asien, der Platonismus in Europa] [...] le combat contre Platon, ou pour parler en termes plus compréhensibles et accessibles au "peuple", le combat contre l'oppression millénaire de l'Église chrétienne — car le christianisme est un platonisme pour le "peuple" — a produit en Europe une magnifique tension de l'esprit, comme il n'y en eu encore jamais dans le monde : avec un arc à ce point bandé on peut désormais viser les cibles les plus lointaines. Il est vrai que l'Européen ressent cette tension comme un état de détresse, et l'on compte déjà deux tentatives de grande envergure pour détendre l'arc : d'abord le jésuitisme, ensuite les Lumières démocratiques, lesquelles, grâce à la liberté de la presse et à la lecture des journaux, pourrraient bien aboutir en fait à ce que l'esprit ne se sente plus si aisément lui-même comme une "détresse". [...] Nous qui ne sommes ni jésuites ni démocrates, ni même assez Allemands, nous, bons Européens et libres, très libres esprits, — nous avons encore toute la détresse de l'esprit et la pleine tension de son arc. Et peut-être aussi la flèche, la tâche, et qui sait ? Le but... » [der Kampf gegen Plato, oder, um es verständlicher und für’s „Volk“ zu sagen, der Kampf gegen den christlich-kirchlichen Druck von Jahrtausenden — denn Christenthum ist Platonismus für’s „Volk“ — hat in Europa eine prachtvolle Spannung des Geistes geschaffen, wie sie auf Erden noch nicht da war: mit einem so gespannten Bogen kann man nunmehr nach den fernsten Zielen schiessen. Freilich, der europäische Mensch empfindet diese Spannung als Nothstand; und es ist schon zwei Mal im grossen Stile versucht worden, den Bogen abzuspannen, einmal durch den Jesuitismus, zum zweiten Mal durch die demokratische Aufklärung: — als welche mit Hülfe der Pressfreiheit und des Zeitunglesens es in der That erreichen dürfte, dass der Geist sich selbst nicht mehr so leicht als „Noth“ empfindet! [...] wir, die wir weder Jesuiten, noch Demokraten, noch selbst Deutsche genug sind, wir guten Europäer und freien, sehr freien Geister — wir haben sie noch, die ganze Noth des Geistes und die ganze Spannung seines Bogens! Und vielleicht auch den Pfeil, die Aufgabe, wer weiss? das Ziel.....]

II "L'esprit libre", § 38 : « Comme il en advint encore récemment, en plein siècle des Lumières, de la Révolution française, cette farce sinistre et superflue si on la regarde de près, mais que les nobles et enthousiastes spectateurs de l’Europe entière, qui la suivirent si longuement et si passionnément de loin, interprétèrent au gré de leurs indignations ou de leurs enthousiasmes jusqu’à ce que le texte disparût sous l’interprétation, de même il se pourrait qu’une noble postérité travestît encore une fois le sens de tout le passé et par là en rendit peut-être la vue supportable. – Ou plutôt, n’est-ce pas déjà chose faite ? Ne fûmes-nous pas nous-mêmes cette « noble postérité » ? Et ce passé, dans la mesure où nous sommes conscients d’un tel phénomène, n’est-il pas du même coup aboli ? »

V "Contribution à l'histoire naturelle de la morale", § 200 : « ce premier Européen qui réponde à mon goût, le Hohenstaufen Frédéric II » [jenen ersten Europäer nach meinem Geschmack, den Hohenstaufen Friedrich den Zweiten]

VI "Nous les savants", § 208 : « La maladie de la volonté est inégalement répandue en Europe : elle se manifeste le plus fortement et le plus diversement là où la civilisation s'est implantée depuis le plus grand nombre de siècles ; elle diminue dans la mesure où le "barbare" fait encore - ou de nouveau - valoir son droit sous le vêtement flottant de la culture occidentale. C'est ainsi que la volonté est le plus gravement malade dans la France actuelle, comme on peut aussi bien l'inférer que le constater.»

VIII "Peuples et patries",
§ 241 : « Nous, " bons Européens ", nous avons aussi des heures de patriotisme, des moments où nous nous permettons un plongeon, une rechute dans les vieilles amours et leurs étroits horizons — je viens d'en donner un exemple [§ 240 sur Wagner] —, nos heures d'exhaltations nationales et de démangeaisons patriotiques où nous nous laissons submerger par toute espèce de sentiments ataviques. Il se peut que des esprits plus lourds que les nôtres restent plus longtemps que nous sous l'empire de ces émotions et que là où il nous suffit de quelques heures pour triompher de ces sentiments ils en viennent à bout les uns après six mois, les autres après la moitié d'une vie humaine, selon la rapidité et la vigueur de leur digestion, de leut " métabolisme ". Je peux même m'imaginer des races obtuses et lentes auxquelles, même dans notre rapide Europe, il faudrait des demi-siècles entiers pour surmonter ces crises ataviques de patriotisme et d'attachement à la glèbe, et revenir à la raison, je veux dire au " bon Européanisme "  » [Wir „guten Europäer“: auch wir haben Stunden, wo wir uns eine herzhafte Vaterländerei, einen Plumps und Rückfall in alte Lieben und Engen gestatten — ich gab eben eine Probe davon —, Stunden nationaler Wallungen, patriotischer Beklemmungen und allerhand anderer alterthümlicher Gefühls-Überschwemmungen. Schwerfälligere Geister, als wir sind, mögen mit dem, was sich bei uns auf Stunden beschränkt und in Stunden zu Ende spielt, erst in längeren Zeiträumen fertig werden, in halben Jahren die Einen, in halben Menschenleben die Anderen, je nach der Schnelligkeit und Kraft, mit der sie verdauen und ihre „Stoffe wechseln“. Ja, ich könnte mir dumpfe zögernde Rassen denken, welche auch in unserm geschwinden Europa halbe Jahrhunderte nöthig hätten, um solche atavistische Anfälle von Vaterländerei und Schollenkleberei zu überwinden und wieder zur Vernunft, will sagen zum „guten Europäerthum“ zurückzukehren.]

VIII, § 242 : « Qu'on nomme "civilisation" ou "humanisation" ou "progrès ce que l'on tient maintenant pour la marque distinctive des Européens ; que, recourant à un terme politique qui n'implique ni louange ni blâme, on nomme simplement cette évolution le mouvement démocratique de l'Europe, on voit se dérouler, derrière les phénomènes moraux et politiques exprimées par ces formules, un immense processus physiologique qui ne cesse de gagner en ampleur : les Européens se ressemblent toujours davantage, ils s'émancipent toujours plus des conditions qui font naître des races liées au climat et aux classes sociales, ils s'affranchissent dans une mesure accrue de tout milieu déterminé, générateur de besoins identiques, pour l'âme et le corps, durant le cours des siècles ; ils donnent naissance peu à peu à un type d'humanité essentiellement supranationale et nomade qui, pour employer un terme de physiologie, possède au plus haut degré et comme un trait distinctif le don et le pouvoir de s'adapter. Ce processus d'européanisation, dont le rythme sera peut-être ralenti par d'importantes régressions, mais qui de ce fait même croîtra peut-être en violence et en profondeur — les furieuses poussées de "sentiment nationale" qui sévissent encore font partie de ces régressions, de même que la montée de l'anarchisme —, ce processus aboutira vraisemblablement à des résultats que ses naïfs promoteurs et ses thuriféraires, les apôtres des "idées modernes", étaient très loin d'escompter. […] alors que la démocratisation de l'Europe engendrera un type d'hommes préparés à l'esclavage au sens le plus raffiné du mot, l'homme fort, qui représente le cas isolé et exceptionnel, devra pour ne pas avorter être plus fort et mieux doué qu'il ne l'a peut-être jamais été, — et ceci grâce à une éducation sans préjugés, grâce à la prodigieuse diversité de son expérience, de ses talents et de ses masques. Je veux dire : que la démocratisation de l’Europe est en même temps, et sans qu’on le veuille, une école de tyrans, — ce mot étant pris dans toutes ses acceptions, y compris la plus spirituelle. » [Ich wollte sagen : die Demokratisirung Europa’s ist zugleich eine unfreiwillige Veranstaltung zur Züchtung von Tyrannen, — das Wort in jedem Sinne verstanden, auch im geistigsten.]

VIII, § 243 : « J'apprends avec plaisir que notre Soleil se rapproche d'un mouvement rapide de la constellation d'Hercule ; et j'espère que sur cette Terre l'homme fait tout comme le soleil. Nous les premiers, nous bons Européens ! — » [Ich höre mit Vergnügen, dass unsre Sonne in rascher Bewegung gegen das Sternbild des Herkules hin begriffen ist: und ich hoffe, dass der Mensch auf dieser Erde es darin der Sonne gleich thut. Und wir voran, wir guten Europäer! —]

VIII, § 250 : Ce que l'Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de choses, bonnes et mauvaises [...] le grand style dans la morale.

VIII, § 251 : « les Juifs constituent sans aucun doute la race la plus forte, la plus résistante et la plus pure qui existe actuellement en Europe [...] Un penseur qui prend à cœur l'avenir de l'Europe devra tenir compte dans ses plans aussi bien de Juifs que des Russes, qui désormais sont probablement les deux facteurs qui entreront le plus certainement en jeu dans le grand conflit des forces. [...] Pour le moment, ce qu'ils veulent et souhaitent, et même avec une certaine insistance, c'est d'être absorbés par l'Europe, ils brûlent de se fixer enfin quelque part, d'y être acceptés et considérés, de mettre un terme à leur nomadisme de "Juifs errants". On ferait bien de prendre conscience et de tenir compte d'une telle aspiration, où s'exprime peut-être déjà une certaine atténuation des instincts judaïques ; c'est pourquoi il serait peut-être utile et juste d'expulser du pays les braillards antisémites. Avec précaution, en opérant un choix, un peu comme procède la noblesse anglaise.[...] je viens de toucher à ce qui me tient à cœur , au "problème européen" tel que je l'entends, à la sélection d'une caste nouvelle appelée à dominer l' Europe. — »

VIII, § 256 : « L'aversion maladive, le fossé que la folie nationaliste a crées et crée encore entre les peuples d'Europe, les politiciens au regard myope et  aux décisions promptes qui se sont élevés à la faveur de cette aversion et qui ne soupçonnent pas à quel point leur politique de division constitue simplement un intermède, — tous ces facteurs et bien d'autres dont il n'est pas encore possible de parler aujourd'hui font qu'on ne veut pas voir ou qu'on interprète arbitrairement et mensongèrement les signes indubitables où se manifeste le désir d'unité de l'Europe.  Tous les hommes vastes et profonds de ce siècle aspirèrent au fond, dans le secret travail de leur âme, à préparer cette synthèse nouvelle et voulurent incarner, par anticipation, l'Européen de l'avenir. [...] Je songe à des hommes comme Napoléon, Gœthe, Beethoven, Stendhal, Heinrich Heine, Schopenhauer ; » [Dank der krankhaften Entfremdung, welche der Nationalitäts-Wahnsinn zwischen die Völker Europa’s gelegt hat und noch legt, Dank ebenfalls den Politikern des kurzen Blicks und der raschen Hand, die heute mit seiner Hülfe obenauf sind und gar nicht ahnen, wie sehr die auseinanderlösende Politik, welche sie treiben, nothwendig nur Zwischenakts-Politik sein kann, — Dank Alledem und manchem heute ganz Unaussprechbaren werden jetzt die unzweideutigsten Anzeichen übersehn oder willkürlich und lügenhaft umgedeutet, in denen sich ausspricht, dass Europa Eins werden will. Bei allen tieferen und umfänglicheren Menschen dieses Jahrhunderts war es die eigentliche Gesammt-Richtung in der geheimnissvollen Arbeit ihrer Seele, den Weg zu jener neuen Synthesis vorzubereiten und versuchsweise den Europäer der Zukunft vorwegzunehmen [...] Ich denke an Menschen wie Napoleon, Goethe, Beethoven, Stendhal, Heinrich Heine, Schopenhauer: man verarge mir es nicht, wenn ich auch Richard Wagner zu ihnen rechne,]

IX " Qu'est-ce qui est aristocratique ? ", § 260 : « L'amour-passion, notre spécialité européenne, doit être nécessairement d'origine noble : comme on sait, son invention remonte aux chevaliers-poètes provençaux, à ces hommes magnifiques et inventifs qui on créé le "gai saber" et à qui l'Europe doit tant de choses, à qui elle doit presque son existence ... »


La Généalogie de la morale ,1887,


I " "Bon et méchant", "Bon et mauvais" ", § 12 : " Le rapetissement et le nivellement de l'homme européen sont notre plus grand danger, car ce spectacle fatigue... Aujourd'hui, nous ne voyons rien qui veuille devenir plus grand, nous pressentons que tout va s'abaissant, s'abaissant toujours, devient plus mince, plus inoffensif, plus prudent, plus médiocre, plus insignifiant, plus chinois, plus chrétien — l'homme, il n'y a pas de doute, devient toujours " meilleur "... Tel est le funeste destin de l'Europe — ayant cessé de craindre l'homme, nous avons du même coup cessé de l'aimer, de le vénérer, d'espérer en lui et même de le vouloir. Désormais le spectacle qu'offre l'homme fatigue — qu'est-ce aujourd'hui que le nihilisme, sinon cela ?... Nous sommes fatigués de l'homme...


III "Que signifient les idéaux ascétiques ?", § 21 : "Je ne vois pas que l’on puisse rien faire entrer en ligne de compte qui ait eu un effet aussi destructeur sur la santé et la robustesse des races, notamment chez les Européens, que cet idéal [l’idéal ascétique] ; on peut l’appeler sans exagérer la véritable catastrophe de l’histoire de la santé de l’homme européen. Tout au plus pourrait-on comparer son influence à l'influence spécifiquement germanique : je veux dire l'empoisonnement de l'Europe par l'alcool, qui jusqu'à présent est allée de pair avec l'hégémonie politique et raciale des Germains (là où ils ont inoculé leur sang, ils ont inoculé aussi leurs vices."


Le Crépuscule des Idoles, 1888,
Divagations d'un "inactuel" :

§ 39 : " Si cette volonté [de tradition, d'autorité, de responsabilité, de solidarité] existe, c'est quelque chose comme l'Imperium Romanum qui se fonde, ou bien comme la Russie, la seule puissance qui ait actuellement la durée dans le corps, la seule qui puisse attendre, qui puisse encore promettre quelque chose. — La Russie est l'antithèse des piteux particularisme et nervosité européens, ce qui, avec la fondation du " Reich " allemand, est entré dans une phase critique... L'Occident tout entier a perdu ces instincts d'où naissent des institutions, d'où naît un avenir : rien qui aille plus à rebours de son " esprit moderne ". " [Ist dieser Wille [zur Tradition, zur Autorität, zur Verantwortlichkeit, zur Solidarität] da, so gründet sich Etwas wie das imperium Romanum: oder wie Russland, die einzige Macht, die heute Dauer im Leibe hat, die warten kann, die Etwas noch versprechen kann, — Russland der Gegensatz-Begriff zu der erbärmlichen europäischen Kleinstaaterei und Nervosität, die mit der Gründung des deutschen Reichs in einen kritischen Zustand eingetreten ist… Der ganze Westen hat jene Instinkte nicht mehr, aus denen Institutionen wachsen, aus denen Zukunft wächst: seinem „modernen Geiste“ geht vielleicht Nichts so sehr wider den Strich.]



L'Antéchrist, 1888,


§ 4 : " Le « progrès » n'est qu'une idée moderne, c'est-à-dire une idée fausse. L'Européen d'aujourd'hui reste, en valeur, bien au dessous de l'Européen de la Renaissance. Poursuivre son évolution, cela ne veut nullement dire nécessairement monter, s'intensifier, prendre des forces. " [Der „Fortschritt“ ist bloss eine moderne Idee, das heisst eine falsche Idee. Der Europäer von Heute bleibt, in seinem Werthe tief unter dem Europäer der Renaissance; Fortentwicklung ist schlechterdings nicht mit irgend welcher Nothwendigkeit Erhöhung, Steigerung, Verstärkung.]



INDEX NIETZSCHE (4/16) : LES SOCIALISTES
INDEX NIETZSCHE (6/16) : LA CONNAISSANCE, LES SCIENCES