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lundi 2 octobre 2017

PHILOSOPHIE - NAISSANCE DU PHILOSOPHE suivi de E / DESCARTES INUTILE ET INCERTAIN

La philosophie concentre parfois les préjugés anti-intellectuels, préjugés que l'on trouve formulés dans cette vanne :
" Un con qui marche va plus loin qu'un intellectuel assis. "
Vanne qu'il est facile de contrer en faisant remarquer que le con, étant con, va forcément dans la mauvaise direction, et donc qu'il vaut mieux rester assis...

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Si je devais résumer en une phrase : La philosophie sert la connaissance, la protège des croyances ; la connaissance (distinguée de la simple documentation et de l'élémentaire information) sert l'action et permet les techniques.

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Ce n'est pas l'étymologie " amour de la sagesse " qui fait de la philosophie ce qu'elle est, mais son lien avec la mathématique démonstrative et avec la logique. Ce qui est apparu à la même époque en Chine mérite plutôt le nom de "pensée chinoise".
SOCRATE : « Moi, si je ne sais pas, je ne croie pas non plus savoir. Il me semble donc que je suis un peu plus sage que lui par le fait même que ce que je ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir. […] J’avais conscience de ne connaître presque rien. »
Platon, Apologie de Socrate, vi, 21d ; viii, 22d. 
Le distinguo entre savoir et croire savoir est fondateur de la philosophie (occidentale). Pour Aristote (-384 / -322), la philosophie commence avec l'étonnement, la prise de conscience d'une ignorance, le désir d'en sortir et d'accéder au savoir (Métaphysique, I, ii 5 ; cité par Arthur Schopenhauer). 
Nietzsche : « Platon [République IX, 580d] et Aristote [Métaphysique I, i, 980b] ont raison de considérer les joies de la connaissance comme la valeur la plus désirable, — à supposer qu’ils veuillent exprimer là une expérience personnelle et non générale : car pour la plupart des gens, les joies de la connaissance relèvent des plus faibles et se situent bien au dessous des joies de la table. » 
Frédéric Nietzsche, Fragments posthumes, M II 1 3[9], printemps 1880.
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A / Esquisse d'une définition de la philosophie
B / Premiers programmes philosophiques
C / Philosopher
D / À quoi sert la philosophie ?
E / DESCARTES INUTILE ET INCERTAIN


A / Esquisse d'une définition de la philosophie :
Althusser : " Ce que nous appelons la philosophie n'existait pas avant Platon. " Louis Althusser, " Du côté de la philosophie ", 1967-68, in Écrits philosophiques et politiques, tome II, Paris : Stock/IMEC, 1995-1997 : philosophie surgie à partir de la science mathématique (Alain Badiou est du même avis) ; cependant Euclide (fin -4e siècle / première moitié -3e siècle) est postérieur à Aristote.


Raphaël, " École d'Athènes " (détail), Platon tenant
le Timée et Aristote l'Éthique à Nicomaque

-470/469 SOCRATE -399 // -384 ARISTOTE -322
-428/427 PLATON -348 // -342/341 ÉPICURE -270


Esquisse d'une définition de la philosophie
1. Un principe général de libre examen privilégiant la connaissance sur les croyances et impliquant le doute justifié, la prudence, l’ouverture d’esprit,
« Est-il chose qu’on vous puisse proposer pour l’avouer ou refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considérer comme ambiguë ? […] La vérité ne se juge point par autorité et témoignage d’autrui. […] Il ne faut pas croire à chacun, dit le précepte, parce que chacun peut dire toutes choses. »
Montaigne, Essais, II, xii, pages 503, 507, 571 de l'édition Villey/PUF.
le recours conjoint à des distinctions selon le principe de spécification (lien) et à des généralisations selon le principe d’homogénéité (lien).

La philosophie, qui valorise le savoir par rapport à la croyance, distingue aussi le savoir de ses formes dégradées : documentation, information.
« Ce qu’on n’a jamais mis en question n’a point été prouvé. Ce qu’on n’a point examiné sans prévention n’a jamais été bien examiné. Le scepticisme est donc le premier pas vers la vérité. Il doit être général, car il en est la pierre de touche. Si, pour s’assurer de l’existence de Dieu, le philosophe commence par en douter, y a-t-il quelque proposition qui puisse se soustraire à cette épreuve ? »
Denis Diderot, Pensées philosophiques, 1746, XXXI. 
« L'enseignement de la métaphysique, de l'art de raisonner, des différentes branches des sciences politiques, doit être regardé comme entièrement nouveau. Il faut d'abord le délivrer de toutes les chaînes de l'autorité, de tous les liens religieux ou politiques. Il faut oser tout examiner, tout discuter, tout enseigner même. »
Condorcet, Cinq mémoires... , 1791, " Cinquième mémoire, Sur l'instruction relative aux sciences ".
2. Un distinguo (cf l'adage scolastique distinguo - concedo ... nego ..., je distingue - j'accorde - je refuse) et la reconnaissance d’une complémentarité fondamentale entre les vérités de fait et les vérités de raison, entre la vérité-correspondance (l'adaequatio de Thomas d'Aquin) et la vérité-cohérence, entre l’empirique et le rationnel (Thomas Hobbes, Gottfried W. Leibniz) ; en conséquence, la réflexion critique doit porter aussi sur la réalité des éléments fournis par l’investigation, sur les données des sens, et requiert la réponse au Quid facti ?
Avant Fontenelle, Montaigne : " Comment est-ce que cela se fait ? – Mais se fait-il ? faudrait-il dire. " (Essais, III, xi)
« Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause […] nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point. »
Fontenelle, Histoire des oracles, I, iv. (à propos de la dent d'or)
3. La distinction, encore, entre ces vérités et les normes, entre la connaissance, théorique, concrète ou intermédiaire,  et la morale. Distinction initiée par Sénèque le Jeune entre ce qui est dans le Ciel (métaphore de l'idéal) et ce qui devrait être sur notre Terre (Questions naturelles). Distinction humienne entre is et ought to, puis plus précisément juridique, kelsenienne, entre sein et sollen, entre ce qui est et ce qui doit (ou devrait) être ; autrement dit, entre la logique (au sens scolaire de connaissance) et l’éthique. Soit plus simplement, ne pas prendre ses désirs pour des réalités.

4. Ce qui se dégage des œuvres d’auteurs qui, sans s’accorder sur tout (loin de là), se reconnaissent comme ayant en commun à la fois un niveau de langage, une méthode et des problématiques, ce qui leur permet, en des temps forts de la philosophie, de dialoguer : c’est Aristote répliquant brillamment à Platon, Diogène Laërce retraçant les vies et doctrines des philosophes anciens, Pascal répliquant à Montaigne (« Le sot projet qu'il a eu de se peindre ! »), Leibniz à Descartes (Remarque sur la partie générale des Principes), à Pascal (Lettres) et à Locke, Voltaire à Descartes et à Leibniz, Arthur Schopenhauer à Kant, Nietzsche à Platon, Passcal et Schopenhauer, Jacques Bouveresse à Michel Foucault, et alii. ; le domaine de cette reconnaissance mutuelle, c’est le champ, ou l’ordre, philosophique, même s’il y a souvent contestation quant aux strictes frontières de ce domaine, et s’il est, bien évidemment, historiquement et géographiquement évolutif.

5. La nature de la philosophie se précise enfin agréablement par ses formules et interrogations (liste non limitative) : « Rien n’existe sans raison » (Cicéron) ; « Nul ne vient au plaisir sans passion » (Tertullien) ; « Si je suis trompé, je suis (Si fallor, sum.) » (Augustin) ; « Que sais-je ? » (Montaigne) ; « Se fait-il ? » (Montaigne) ; « Rien de beau ne se fait sans passion » (Montaigne, Diderot) ; « Je pense, donc je suis » (Descartes) ; « La clarté est la bonne foi des philosophes » (Vauvenargues) ; « Que dois-je faire ? » (Kant) ; « Pourquoi suis-je moi ? » (Stendhal) ; « Où allons-nous renouveler le jardin d'Épicure ? » (Nietzsche) ; « Dieu est mort » (Nietzsche) ; « Qu’est-ce qui est bien ? Qu’est-ce qui est mal ? Comment devons-nous vivre ? » (question posée à Tolstoï) ; « Qu’est-ce que l’étant ? » (Martin Heidegger) ; « Qui est l’homme ? » (Heidegger) ; « Pourquoi des philosophes ? » (Jean-François Revel) ; « Qu’est-ce qu’un civilisé ? » (Pierre Kaufmann) ; « Y a-t-il ou non deux couleurs dans les stylos de P. V. Spade ? » (Alain de Libera) – et par leurs explicitations.


Le Souper des philosophes, de Jean Huber (1721-1786), eau-forte sur papier bleu, XVIIIe siècle. (25 x 34 cm) BnF, Estampes, N2-Voltaire.

La scène se passe à Ferney. Imaginée par Huber, elle rassemble, autour de Voltaire : d'Alembert, Condorcet, Diderot, La Harpe, le père Adam et l'abbé Maury.



Kant caractérisa la philosophie comme la législation de la raison humaine (Critique de la raison pure [CRP], II Théorie transcendantale de la méthode, chapitre III Architectonique de la raison pure)

Condorcet : " la raison rendue méthodique et précise " (Cinq mémoires sur l'instruction publique, Second mémoire " De l'instruction commune pour les enfants ", II Études de la première année)
« Par la même raison l'on doit préférer les parties de la physique qui sont utiles dans l'économie domestique ou publique, et ensuite celles qui agrandissent l'esprit, qui détruisent les préjugés et dissipent les vaines terreurs ; qui, enfin dévoilant à nos yeux le majestueux ensemble du système des lois de la nature, éloignent de nous les pensées étroites et terrestres, élèvent l'âme à des idées immortelles, et sont une école de philosophie plus encore qu'une leçon de science. » Second mémoire, II. 
« L'histoire des pensées des philosophes n'est pas moins que celle des actions des hommes publics une partie de l'histoire du genre humain. [...] Une des principales utilités d'une nouvelle forme d'instruction, une de celles qui peuvent le plus tôt se faire sentir, c'est celle de porter la philosophie dans la politique, ou plutôt de les confondre.  »Troisième mémoire, " Sur l’instruction commune pour les hommes ", 

Monique Canto-Sperber, directrice de recherche au CNRS et ancienne directrice de l'É.N.S-Ulm., proposa cette caractérisation en quatre points de la discipline :

– attitude réflexive,
– sens de la globalité des questions,
acuité dans la perception des problèmes,
– usage de l’argumentation.
(Cf Le Débat, n° 98, janvier-février 1998, pages 132-133).

Platon pensait que la géométrie, et plus généralement les mathématiques, étaient capables de" tirer l'âme vers la vérité et de modeler la pensée philosophique ".

Alain Badiou (avec Gilles Haéri), Éloge des mathématiques,
Paris : Flammarion, 2015 ; collection Café Voltaire

Nietzsche est venu à la philosophie par la philologie (ses travaux sur Diogène Laërce) ; pour Condorcet, c'était par les mathématiques ; dans les deux cas, à partir d'une formation scientifique.

" Un écrivain philosophique avec une formation poussée dans l'ordre de la pensée conceptuelle. " (Patrick Wotling sur Nietzsche).

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De même qu’il y a une coupure – bachelardienne – entre la connaissance générale et la connaissance scientifique, il y en eut une – platonicienne – entre l’utilisation courante du langage et cette activité philosophique caractérisée, selon l'excellente Monique Dixsaut, par un « usage différent du discours ». Cet autre usage présuppose la maîtrise de la langue, française chez nous, ce qui ne signifie pas qu’un individu tout seul puisse en être le maître. En philosophie, un minimum de  termes techniques
genre, espèce, sujet, objet, réel, imaginaire, symbolique, concept, analyse, synthèse, jugement analytique, jugement synthétique, forme, matière, raison, passion, critique, épistémologie, morale, métaphysique, éthique, liberté, vérité, logique, dialectique, etc.
sont les moyens et instruments d’une pensée exempte de confusions dramatiques. Il faut déjà être un peu philosophe pour reconnaître la philosophie là où elle se trouve.


B / Premiers programmes philosophiques :

Connais-toi toi-même (Chilon ou Thalès dans Platon, Protagoras)


" Opposer à la fortune la hardiesse, à la loi la nature, à la passion la raison " (Diogène de Sinope (le Diogène du tonneau, vers -410 / vers -323) , in Diogène Laërce, Vie, doctrine et sentences des philosophes illustres, VI, § 38). Ce qui très probablement inspira notre moraliste Chamfort :
" Opposer la nature à la loi, la raison à l'usage, sa conscience à l'opinion, et son jugement à l'erreur " (Nicolas de Chamfort, Maximes et pensées).
Ce à quoi j'ajouterais : Opposer à la Révélation (le Verbum biblique) la rationalité (le Logos grec). 






Jacques DU ROURE (début XVIIe / vers 1685) : « Parce qu’encore dans la philosophie, on considère les choses et les sociétés purement naturelles, je n’y traite pas des religions. Outre que – la nôtre exceptée, dont les principaux enseignements sont la justice et la charité [la justice avant la charité ; exeunt les deux autres vertus théologales, la foi et l’espérance …], c’est-à-dire le bien que nous faisons à ceux qui nous en ont fait, et aux autres – elles sont toutes fausses et causes des dissensions, des guerres, et généralement de plusieurs malheurs. »
Abrégé de la vraie philosophie, "Morale", § 69, 1665. Remarquable pour l'époque. Je soupçonne ce Du Roure d'avoir dissimulé son athéisme.
Faire attention à la matière et à la forme, avancer lentement, répéter et varier l'opération, recourir à des vérifications et à des preuves, découper les raisonnements étendus, vérifier chaque partie par des preuves particulières (Leibniz)


Frédéric Nietzsche (lien)
(par E. Munch, vers 1906) Notamment ces fragments posthumes :

U I 2b, fin 1870 - avril 1871 : 7[17] : « La pensée philosophique ne peut pas construire, seulement détruire [das philosophische Denken kann nicht bauen, sondern nur zerstören.]. » Cf Alfred de Vigny : « La philosophie de Voltaire […] fut très belle, non parce qu’elle révéla ce qui est, mais parce qu’elle montra ce qui n’est pas. » (Journal d’un poète, 1830).

W I 2, été-automne 1884 : 26[153]
« De la naissance du philosophe.
1. Le profond malaise à être parmi les braves gens – comme parmi les nuages – et le sentiment de devenir paresseux et négligent, vaniteux aussi. Cela corrompt. – Pour voir clairement à quel point le fondement ici est mauvais et faible, on les provoque et on entend alors leurs cris.
2. Dépassement du ressentiment et de la vengeance à partir d’un profond mépris ou de compassion pour leur sottise.
3. Hypocrisie comme mesure de sécurité. Et mieux encore, fuite dans sa solitude. »
[Von der Entstehung des Philosophen.
1. Das tiefe Unbehagen unter den Gutmüthigen — wie unter Wolken — und das Gefühl, bequem und nachlässig zu werden, auch eitel. Es verdirbt. — Will man sich klar machen, wie schlecht und schwach hier das Fundament ist, so reize man sie und höre sie schimpfen.
2. Überwindung der Rachsucht und Vergeltung, aus tiefer Verachtung oder aus Mitleid mit ihrer Dummheit.
3. Verlogenheit als Sicherheits-Maßregel. Und noch besser Flucht in seine Einsamkeit.]


C / Philosopher :

S'exercer à mourir (Platon, Phédon, 67-68 ; Cicéron, Tusculanes, I, xxx, 74 ; Rabelais, Tiers livre, XXXI ; Montaigne, Essais I, 20), soit se passer de la perspective d'une vie éternelle. La mort passe du domaine de la religion à celui de la philosophie. Le sujet ne vit jamais sa mort propre, seulement celle des autres.

Vivre conformément à la nature (Épictète, Montaigne) : soit l'écologie avant la lettre.
Rechercher ce qu'ont pensé les philosophes au sujet d'un problème (Sicher de Brabant) ; c'est toute l'histoire de la philosophie.
Douter (les Sceptiques, Montaigne, Descartes, Condorcet) [avant d'examiner et de conclure]
" Philosopher, c’est donner la raison des choses, ou du moins la chercher, car tant qu’on se borne à voir et à rapporter ce qu’on voit, on n’est qu’historien. " (Encyclopédie, entrée "Philosophie", tome 12, 1751). C'est le cas de Michel Onfray.
« La véritable manière de philosopher, c'eût été et ce serait d'appliquer l'entendement à l'entendement ; l'entendement et l'expérience aux sens ; les sens à la nature ; la nature à l'investigation des instruments ; les instruments à la recherche et à la perfection des arts, qu'on jetterait au peuple pour lui apprendre à respecter la philosophie. » (Denis Diderot, Pensées sur l'interprétation de la nature, § 18). 
Autrement dit, penser sa pensée, et non, comme on l'entend dire aujourd'hui, " vivre sa pensée et penser sa vie ".
Emmanuel Kant : Réfléchir et décider par soi-même. Cf Hésiode. (lien)

Idéalement, un programme d’introduction de la philosophie dans la Cité aurait dû opposer :
  1. au quotidien, les concepts (les notions les plus abstraites) ;
  2. à la Révélation (le Verbum judéo-chrétien), la rationalité du Logos grec ;  Malebranche, Conversations chrétiennes, Entretien 1 : « Si donc vous n'êtes pas convaincu par la raison, qu'il y a un Dieu, comment serez-vous convaincu qu'il a parlé ? ». Et Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'Éducation, IV " Profession de foi du vicaire savoyard " : « Ils ont beau me crier : Soumets ta raison ; autant m'en peut dire celui qui me trompe : il me faut des raisons pour soumettre ma raison. »
  3. à l’action/agitation collective, la réflexion (individuelle) ; ce qui n'exclut pas des retombées de ces réflexions individuelles sur les actions militantes.
  4. au risque, le courage ;
  5. au règne de l’opinion, enfin, le doute et le questionnement. 
Voir aussi : La philosophie noyée dans le café (notes critiques sur les cafés-philo parisiens)
Esprit, n° 239, janvier 1998, pages 200-205.


D / À quoi sert la philosophie ?

Via la logique, apparition de l'ordre déductif. Kant (qui ignorait la logique propositionnelle des Stoïciens) voyait dans la logique formelle [d'abord logique prédicative, plus tard logique des propositions], cette création d'Aristote injustement décriée et moquée par quelques auteurs de la Renaissance (Rabelais, Montaigne), puis par Molière), le signe principal de l'acquis en philosophie, mais la pensait à tort close et achevée  (Préface de la seconde édition de la CRP, 1787), peu avant que George Boole présente de cette logique une forme algébrisée.
  • Formalisation des raisonnements juridiques.
  • Fourniture de modèles aux sciences humaines.
  • Réfutation logique de la "preuve" ontologique de l'existence de "Dieu" (Gottlob Frege et Bertrand Russell).
- L'étude de l'histoire de la philosophie introduit efficacement et rapidement à l'histoire générale de l'Occident.

- Par son insistance sur l'argumentation et le raisonnement, valeur de formation à l'autocritique rationnelle, au souci de vérification (tout comme dans les mathématiques). Errare humanum est, perseverare diabolum, sed rectificare divinum.
Vérifier notamment les citations qui circulent, soit que leur texte est souvent corrompu, ou la citation mal découpée, soit que l'on attribue à l'un ce que l'autre a écrit. 
John LockeEssai sur l’entendement humain, IV, xvi, § 11 :
« He that has but ever so little examined the citations of writers, cannot doubt how little credit the quotations [citations] deserve [méritent] when the originals are wanting [manquent] ; and consequently how much less quotations of quotations can be relied on [sont fiables]. »
- Le principe de raison suffisante (PRS) , le plue connu des principes logiques, établit un cadre de rationalité qui permettra l'essor des sciences exactes.
" Toutes les sciences ne reposent que sur le fondement général que leur offre le philosophe. " (Frédéric Nietzsche, Fragments posthumesP I 20b, été 1872 - début 1873, 19[136])
[Denn alle Wissenschaften ruhen nur auf dem allgemeinen Fundamente des Philosophen.]
- Contributions aux sciences :
  • Vers l'héliocentrisme : Philolaos de Crotone et Aristarque de Samos.
  • Démocrite d'Abdère : il n'y a que des atomes et du vide.
  • Hicétas de Syracuse : relativité galiléenne.
- Influence de la philosophie sur les conceptions générales de l'histoire (philosophie de l'histoire, Machiavel, Hobbes, Rousseau) ; avec la philosophie de l'éducation (Montaigne, Rousseau, Victor Cousin). Le droit public et la science politique dérivent de la philosophie politique. Les Lumières aboutirent aux déclarations des droits (Habeas corpus, 1679 ; Bill of Rights, 1689 ; Declaration of Independence, 1776 ;  Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen, 1789).

- " La philosophie joua un rôle décisif dans la construction de la laïcité comme idéal d'émancipation. " (Henri Pena-Ruiz, Dictionnaire amoureux de la laïcité, entrée " Philosophie ", Paris : Plon, 2014). Montaigne précurseur de la liberté de conscience (penser par soi-même), elle-même principe clé de la laïcité. Condorcet est à l'origine du modèle français, égalitaire mais non égalitariste, d'instruction publique.
« Tous les individus ne naissent pas avec des facultés égales […] En cherchant à faire apprendre davantage à ceux qui ont moins de facilité et de talent, loin de diminuer les effets de cette inégalité, on ne ferait que les augmenter. » (Nature et objet de l’instruction publique, 1791)
- Satisfaction du désir personnel de mieux comprendre notre situation d'humain existant. Amour, amitié, souffrance, mort. Avec l'application au problème de la fin de vie.
Humain, trop humain I, 1878, II " Sur l'histoire des sentiments moraux ", § 80 Le vieillard et la mort : « Abstraction faite des exigences qu'imposent la religion, on doit bien se demander : pourquoi le fait d'attendre sa lente décrépitude jusqu'à la décomposition serait-il plus glorieux, pour un homme vieilli qui sent ses forces diminuer, que de se fixer lui-même un terme en pleine conscience ? Le suicide est dans ce cas un acte qui se présente tout naturellement et qui, étant une victoire de la raison, devrait en toute équité mériter le respect : et il le suscitait, en effet, en ces temps où les têtes de la philosophie grecque et les patriotes romains les plus braves mouraient d'habitude suicidés. Bien moins estimable est au contraire cette manie de se survivre jour après jour à l'aide de médecins anxieusement consultés et de régimes on ne peut plus pénibles, sans force pour se rapprocher vraiment du terme authentique de la vie. — Les religions sont riches en expédients pour éluder la nécessité du suicide : c'est par là qu'elle s'insinue flatteusement chez ceux qui sont épris de la vie. »
- Le droit public et la science politique dérivent de la philosophie politique. Les Lumières ont abouti  à la Déclaration... de 1789 qui est aujourd'hui un élément de notre bloc constitutionnel.
Condorcet :
" Ni la constitution française, ni même la déclaration des droits, ne seront présentés à aucune classe des citoyens, comme des tables descendues du ciel, qu'il faut adorer et croire. " (Rapport et projet de décret sur l'organisation générale de l'instruction publique, 20-21 avril 1792).
- Influence de la philosophie sur les conceptions politiques générales de l'histoire (philosophie de l'histoire, Machiavel, Hobbes, Rousseau).


Genres, catégories, universaux (cadre général de la pensée) : 

Cinq genres platoniciens :
« L’Être, le Repos, le Mouvement, l’Autre, le Même […] il n’y a pas moins de cinq genres […] la nature des genres comporte la communication [participation] réciproque. » (Platon, Le Sophiste, 254e-257a).
Cette « communication réciproque », et la présence du Mouvement, répond par avance aux reproches que les idéologues marxistes firent à la métaphysique classique (qu’ils ne connaissaient pas) d’ignorer les relations, le contexte, le mouvement.

Dix catégories aristotéliciennes  de l’être : substance, quantité, manière d’être, relation ; endroit, moment, position, équipement, action, passion. » (Aristote, Catégories, IV, 1b)

Quatre catégories stoïciennes : substrat ou substance, qualités stables, manières d’être contingentes et manières d’être relatives (Stoicorum Vetera Fragmenta, II, 369 sqq.)

Cinq universaux (quinque voces) :
Le philosophe néo-platonicien Porphyre de Tyr (vers 234 / vers 305) : le genre, l’espèce, la différence spécifique, le propre, l’accident. (Isagoge, préface aux Catégories d'Aristote).

Sept catégories cartésiennes :
esprit, grandeur, repos, mouvement, relation, figure [forme], matière. 

Douze catégories kantiennes :
Quantité
unité
pluralité
totalité  

Qualité

réalité

négation

limitation

Relation
inhérence et subsistance
causalité et dépendance
communauté [Causalité d’une susbstance dans la détermination des autres]

Modalité

possibilité – impossibilité

existence – non-existence

nécessité [Existence donnée par la possibilité] - contingence

Deux catégories marxistes (matérialisme dialectique) : la matière, le mouvement (oubli notable de l'énergie). 

* * * * *

- Critique et dépassement de la mythologie et des religions. (opposition mythos/logos).
Pour le christianisme, la science doit être abolie (I Corinthiens XIII, 8), la philosophie est un vain leurre (Colossiens, II, 8), cependant récupéré en tant que ancilla théologiae (servante de la théologie) par Pierre Damien, Albert le Grand et Thomas d'Aquin.



La philosophie, comme toute entreprise humaine, n'est pas à l'abri de dévoiements :
« La philosophie peut prendre et même réussir jusqu’à un certain point à faire prendre ce que le véritable esprit critique considérerait comme l’expression la plus typique du dogmatisme et du conformisme idéologique du moment pour la forme la plus impitoyable et la plus sophistiquée de la critique. »
Jacques Bouveresse, Le Philosophe chez les autophages, I, Paris : Minuit, 1984.

E / DESCARTES INUTILE ET INCERTAIN

Ma critique de la pseudo preuve de Dieu par Descartes : voir le § VIII de cette page en lien.

Pour nombre de nos contemporains, le nom de René Descartes reste encore, via l’adjectif "cartésien", synonyme de bonne logique, de bon sens ; il n’est donc pas inutile de revenir sur une polémique datant de quelques années (1997) entre le scientifique Claude Allègre (né en 1937), géologue renommé mais contesté, et le philosophe des sciences Vincent-Pierre Jullien (né en 1953), polémique décalquée des profondes divergences entre Descartes et les alliés actuels ou futurs de Blaise Pascal.
" Descartes [...] n'a pas distingué le certain de l'incertain. " (Leibiz, De la Réforme de la philosophie première et de la notion de substance, 1694). Ce qui est vraiment un comble pour un philosophe. 
E / 1   Claude Allègre, peu avant d’être nommé ministre de l’Éducation dans le gouvernement de Lionel Jospin en juin 1997, révéla la superficialité de son information philosophique lorsqu’il attribua au regretté Jean-François Revel (1924-2006) la belle expression de ... Pascal, " Descartes inutile et incertain " ("Les erreurs de Descartes", Le Point, n° 1279, 22 mars 1997, page 41). Soutenant que l’approche mathématique serait responsable des erreurs dans les sciences, Allègre montre qu’il ignore que la rigueur des mathématiques réside dans l'effectivité de la relation entre définitions et démonstrations, dans les notations et le calcul formel, et non (comme le pensait Descartes) dans le vain recours en l’évidence - la pernicieuse confiance en soi ... - Mais il n’est pas exact que les mathématiques soient complètement détachées de l’expérience ; le calcul (maintenant effectué par des machines électroniques) et le tracé de figures sont des formes à part entière d’expérience. 

   Ceci étant, je ne suis pas sûr que dans cette querelle des erreurs de Descartes, que Claude Allègre est loin d’avoir ouverte puisqu’elle remonte à Pascal et qu’elle fut entretenue publiquement par Huyghens, Leibniz, D’Alembert, Voltaire et alii, Vincent Jullien ait entièrement raison (" Monsieur Allègre et Descartes ", Le Monde, 22-23 juin 1997, page 15). 

   Lorsque Claude Allègre reproche à Descartes de mêler considérations religieuses et considérations scientifiques, le reproche est parfaitement fondé. Que cette approche religieuse soit historiquement datée ne lui enlève pas ce côté irrationnel et non scientifique auquel plusieurs contemporains étaient déjà sensibles puisqu’ils ne faisaient plus intervenir “Dieu” dans l’explication des phénomènes physiques. À lire Vincent Jullien, on pourrait penser que les savants se sont trompés autant les uns que les autres, et les philosophes de même, et autant que les savants, lorsqu’ils ont fait des sciences. Ce qui excuserait G. W. Hegel, entre autres, pour son De Orbitis qui assénait des certitudes contredites peu après par le télescope.


E / 2   Il faut se donner la peine d’examiner de près les cinq petits mais puissants écrits épistémologiques de Blaise Pascal :
Expériences nouvelles touchant le vide (1647)
Lettre au père Noël (29 octobre 1647)
Lettre à M. Le Pailleur (printemps 1648)
Au lecteur 
Traité de la pesanteur de la masse de l’air (1651-53)
On y trouvera une réflexion philosophique, véritablement rationnelle - selon nos critères actuels, mais aussi selon les critères baconiens (ceux de Francis Bacon, auteur, vers 1600, du fameux traité "De l’Avancement du savoir") - dirigée contre la "méthode cartésienne". Contrairement à ce qu’écrivit Vincent Jullien, Blaise Pascal n’admettait aucune interaction entre science et métaphysique, aucun recours à des "qualités occultes" du type de la vertu dormitive de l’opium immortalisée par Molière, aucun recours à des "définitions" circulaires ne définissant rien ; il reconnaissait à la raison expérimentale priorité sur les hypothèses désordonnées telles que l’existence d' un éther ou d’une matière subtile.

   Relativement au mouvement de la Terre, on trouve dans la table des Principes de la Philosophie de Descartes, en III, 28, " on ne peut pas proprement dire que la Terre ou les planètes se meuvent " ; puis, en III, 38-39, " suivant l’hypothèse de Tycho ... " Claude Allègre eut donc tort de parler de façon générale de "l’immobilité de la Terre" soutenue par Descartes. Mais la prudence du penseur du Cogito était telle qu’il est difficile de suivre Vincent Jullien se hasardant à vanter un " héliocentriste puissant et efficace ".

Descartes utile selon Condorcet :
" [Descartes] voulait étendre sa méthode à tous les objets de l’intelligence humaine ; Dieu, l’homme, l’univers étaient tour à tour le sujet de ses méditations. Si dans les sciences physiques, sa marche est moins sûre que celle de Galilée, si sa philosophie est moins sage que celle de Bacon, si on peut lui reprocher de n’avoir pas assez appris par les leçons de l’un, par l’exemple de l’autre, à se défier de son imagination, à n’interroger la nature que par des expériences, à ne croire qu’au calcul, à observer l’univers, au lieu de le construire, à étudier l’homme, au lieu de le deviner ; l’audace même de ses erreurs servit aux progrès de l’espèce humaine. Il agita les esprits, que la sagesse de ses rivaux n’avait pu réveiller. Il dit aux hommes de secouer le joug de l’autorité, de ne plus reconnaître que celle qui serait avouée par leur raison ; et il fut obéi, parce qu’il subjuguait par sa hardiesse, qu’il entraînait par son enthousiasme. " (Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, Huitième époque)
  L’historien des sciences William Whewell nota que Descartes récusait les travaux de Galilée ; on lit avec stupeur : " Pour les expériences que vous me mandez de Galilée, je les nie toutes " dans une lettre à Mersenne d'avril 1634. Descartes faisait, pour Whewell, piètre figure à côté du savant italien :
" Parmi les vérités en mécanique qui étaient facilement saisissables au début du XVIIe siècle, Galilée a réussi à en atteindre autant, et Descartes aussi peu, qu’il était possible à un homme de génie " (" Of the mechanical truths which were easily attainable in the beginning of the 17th century, Galileo took hold of as many, and Descartes of as few, as was well possible for a man of genius ", History of Inductive Sciences, 1847, VI, ii, tome 2, page 52).

   Descartes reconnut le principe d’inertie ; mais, comme pour Georg W. F. Hegel d’ailleurs, la liste de ses erreurs dans le domaine des sciences expérimentales est bien longue ; parmi ces erreurs :

- les tourbillons de matière subtile.
- six règles du mouvement (sur sept).
" Cette première règle cartésienne du mouvement est la seule qui soit parfaitement exacte. " (Leibniz, Remarques sur la partie générale des principes de Descartes, 2e partie)
" Selon Descartes, schéma bizarre "
Leibniz, Remarques sur la partie générale des principes de Descartes, 2e partie, " Sur l'art. 53",
traduction Paul Schrecker in Opuscules philosophiques choisis, Paris : Vrin, 1962.


- la génération spontanée.
- la "matière" calorique.
- le rejet des expériences de Galilée.
- la négation de l’attraction terrestre.
- la propagation plus rapide des sons aigus.
- la propagation des sons aussi rapides dans le sens du vent que contre le vent.
- la vitesse de la lumière plus élevée dans le milieu d’indice plus élevé.


E / 3  Il était donc assez cavalier de renvoyer dos à dos l’imperfection de la science à une époque donnée et les erreurs des philosophes,  ce qu'osa pourtant Jacques D’Hondt (1920-2012) pour excuser Hegel :
" Ce qui était vérité scientifique à l’époque de Hegel se trouve maintenant aussi périmé que les erreurs du philosophe" (Hegel et l’hégélianisme, Paris : Puf, 1982, page 29) ;
ces erreurs de Hegel étaient relatives à la question dite des matières : éther, phlogistique (1), calorique, matière électrique ; en 1813, il imaginait leur compénétrabilité (Science de la logique, I, 2) ; en 1827, il les rejetait toutes, y compris donc l’électron (Encyclopédie des Sciences philosophiques). On sait que dans sa thèse de doctorat (le fameux De Orbitiis), Hegel croyait avoir prouvé qu’il ne pouvait y avoir plus de sept planètes dans le système solaire ... 

   Invoquer en regard de ces erreurs la méthode qui permet de penser « librement », c’est tout d’abord jeter des doutes sérieux sur la valeur de la dite méthode ... C’est ensuite oublier qu’il ne s’agit pas seulement de penser librement, dans un fantasme de toute puissance de la pensée (fantasme qui relève très précisément d’une critique de la raison pure ; cf la colombe de Kant, oiseau imaginaire qui pensait son vol contrarié par l’air) ; il s’agit, surtout, de penser juste, donc en rapport permanent avec l’expérience du réel et avec la cohérence des concepts. La pensée scientifique ménage une place à la réalité extérieure qu’elle représente, précisément par le biais de la démarche expérimentale et de la spirale : hypothèse 1 - expérience - théorie - hypothèse 2 .... L’observation kantienne de la pratique déplorable du concept sans intuition, ou pensée vide (Critique de la raison pure, "Logique transcendantale", I), c’est ce qui poussait déjà Leibniz à énoncer cette magnifique devise :
"J’aime mieux un Loeuwenhoek [Antoni van Leeuwenhoek] qui me dit ce qu’il voit qu’un cartésien qui me dit ce qu’il pense." (Lettre à Huyghens, 2 mars 1691).
   Vincent Jullien semble s’accorder avec Claude Allègre sur l’erreur que constituerait la conservation de la somme des quantités de mouvement (produit de la masse par la vitesse) dans le choc mécanique de deux solides ; elle se conserve effectivement, comme le savent les étudiants, mais vectoriellement seulement ; se conservent également, en mécanique classique (non relativiste), les grandeurs scalaires (numériques) que sont l’énergie cinétique totale et les masses (dans un référentiel donné). Pour Descartes, à qui faisait défaut la notion de vecteur (introduite au XIXe siècle), cette conservation des valeurs numériques (donc fausse) résultait "de ce que Dieu est immuable" ... (Les Principes de la Philosophie, II, 39).

  C’est ce recours à cette argumentation non scientifique, pour ne pas dire pitoyable, pré-aristotélicienne, recours déjà fort choquant au XVIIe siècle pour bon nombre de savants de cette époque, que Claude Allègre eut raison de signaler, le sauvant ainsi de l’oubli. L’esprit de la méthode et de la probité scientifiques résidait alors chez Galilée et chez Newton, davantage que chez leurs critiques mal inspirés. Selon le Néerlandais Christian Huygens (1629-1695),
" M. Descartes avait trouvé la manière de faire prendre ses conjectures et fictions pour des vérités. Et il arrivait à ceux qui lisaient ses Principes de philosophie quelque chose de semblable qu’à ceux qui lisent des romans qui plaisent et font la même impression que des histoires véritables. " (Remarques sur Descartes). 


NOTE

1. Matière imaginée par le chimiste allemand Georg Ernst Stahl (1659-1734) pour expliquer les réactions d’oxydo-réduction ; d’autre part Stahl recourait à l’âme comme principe d’explication des phénomènes biologiques. Les chimistes français Antoine Lavoisier (1743-1794) et Pierre Bayen (1725-1798) refusèrent  cette croyance en un "phlogistique".



mardi 16 février 2016

"DIEU", LA FOI suivi de (§ X) SUR « FIDES ET RATIO »

 Reprise par les Athées Humanistes de Belgique
 de ma formulation de la position philosophique
athée, que j'expose à la fin de cet article


Voir aussi mes pages : LES RELIGIONS suivi de NOTES SUR L'OBSCURANTISME RELIGIEUX ; j'ai préféré séparer l'approche théorique de la foi de l'approche historique des religions ; Michel Onfray eut tort de ne pas pratiquer ainsi dans son Traité... car cela l'affaiblit.


et

"DIEU", LA RELIGION, DANS L'ŒUVRE DE FRÉDÉRIC NIETZSCHE



§ I / Les premiers pas de l'athéisme
§ II / « La raison offense tous les fanatismes. »
§ III / A / "DÉFINITIONS" DE "DIEU"
§ III / B / La toute-puissance n’existe pas selon Aristote, Horace et Sénèque le Jeune.
§ III C / Qualifications et métaphorisations de "Dieu"
§ IV / DÉFINITIONS DE LA FOI :
§ V / Philosophie et/ou foi
§ VI / "DIEU" … HYPOTHÈSE OU INVENTION ?
§ VII / UNE HYPOTHÈSE EXTRÊME
§ VIII / SUR L’IDÉE DE DIEU CHEZ DESCARTES
§ IX / HUMAIN, TROP HUMAIN
§ XI / MAIS DIEU SAUVÉ EN TANT QUE FILS DE L’HOMME ?
§ XII / SUR FIDES ET RATIO
§ XIII - Sur "totalitarisme et athéisme"

§ I / Les premiers pas de l'athéisme :


Xénophane de Colophon [Ionie], (vers -570 / vers -475 ) : « Si les bœufs savaient dessiner, ils donneraient aux dieux forme bovine. » (rapporté par Clément d’Alexandrie, Stromates, V, 110) . C'est quasiment dire que l'homme a créé les dieux à son image, contrairement au mythe de Genèse, I, 27 " Et creavit Deus hominem ad imaginem suam ; ad imaginem Dei creavit illum ".

La thèse athée de l’invention des dieux est ancienne : le sophiste Critias d’Athènes apparaissait à Sextus Empiricus appartenir au groupe des athées,
« Un homme à la pensée astucieuse et sage
Inventa la crainte des dieux pour les mortels,
Afin que les méchants ne cessassent de craindre
D’avoir à rendre compte de ce qu’ils auraient fait,
Dit, ou encore pensé, même dans le secret :
Aussi introduisit-il la pensée du divin. »
(Critias d'Athènes, -Ve siècle, cité par le sceptique Sextus Empiricus, IIe siècle, Contre les professeurs, IX, 54).
Élien (vers 175 / vers 235), Histoires variées, livre II,
" § 31. Qu'il n'y a point d'athées chez les barbares.
Qui pourrait ne pas louer la sagesse des peuples qu'on nomme barbares ? On n'en vit jamais aucun nier l'existence de la divinité : jamais ils n'ont mis en question s'il y a des dieux, ou s'il n'y en a pas ; si les dieux s'occupent, ou non, de ce qui concerne les hommes. Nul Indien, nul Celte, nul Égyptien n'imagina de système pareil à ceux d'Évhémère de Messine [vers -340 / vers -260], de Diogène de Phrygie [Diogène d'Apollonie, élève d'Anaximène, milieu -Ve siècle], d'Hippon [de Métaponte, -Ve siècle], de Diagoras [de Mélos], de Sosias, d'Épicure. Toutes les nations que je viens de nommer, reconnaissent qu'il y a des dieux, et que ces dieux veillent sur nous, et nous annoncent ce qui doit nous arriver, par certains signes dont leur providence bienveillante nous donne l'intelligence ; comme le vol des oiseaux, les entrailles des animaux, et quelques autres indices, qui sont autant d'avertissements et d'instructions. Ils disent que les songes, que les astres même nous découvrent souvent l'avenir. Dans la ferme croyance de toutes ces choses, ils offrent d'innocents sacrifices, auxquels ils se préparent par de saintes purifications ; ils célèbrent les mystères ; ils observent la loi des Orgies ; enfin, ils n'omettent aucune des autres pratiques religieuses. Pourrait-on après cela ne pas avouer que les barbares révèrent les dieux, et leur rendent un véritable culte ? "
Traduit du grec par Bon-Joseph Dacier, 1827.

  Sextus Empiricus« Que Dieu n'existe pas, c'est l'avis de ceux qu'on appelle athées, comme Évhémère [« Évhémère, surnommé l’Athée, dit ceci : lorsque les hommes n’étaient pas encore civilisés, ceux qui l’emportaient assez sur les autres en force et en intelligence pour contraindre tout le monde à faire ce qu’ils ordonnaient, désirant jouir d’une plus grande admiration et obtenir plus de respect, s’attribuèrent faussement une puissance surhumaine et divine, ce qui les fit considérer par la foule comme des dieux. »] Diagoras de Mélos, Prodicos de Céos, Théodore [de Cyrène] » (Contre les professeurs, IX, 52).



   L'écrivain latin Marcus Tullius Cicero fit le point :

« La plupart [des philosophes] ont dit que les dieux existaient, mais Protagoras [d'Abdère] était dans le doute, Diagoras de Mélos et Théodore de Cyrène pensaient qu’il n’y en avait aucun. [Velut in hac quaestione plerique, quod maxime veri simile est et quo omnes +sese duce natura venimus, deos esse dixerunt, dubitare se Protagoras, nullos esse omnino Diagoras Melius et Theodorus Cyrenaicus putaverunt.] […] Diagoras [de Mélos], appelé άθεος [athée] et plus tard Théodore [de Cyrène] ont ouvertement nié l’existence des dieux. [Quid Diagoras, Atheos qui dictus est, posteaque Theodorus nonne aperte deorum naturam sustulerunt? Nam Abderites quidem Protagoras, cuius a te modo mentio facta est, sophistes temporibus illis vel maximus, cum in principio libri sic posuisset "De divis neque, ut sint neque ut non sint, habeo dicere".] » Cicéron (-106 / -43), De la nature des dieux, I, i, 2 et I, xxiii, 63.



The Greek word "αθεοι" as it appears in the Epistle to the Ephesians II, 12

(early 3rd-century Papyrus 46).



   « C’est d’abord la crainte qui a créé les Dieux ("Primus in orbe deos fecit timor") », écrivit l’athée et romancier latin du 1er siècle Pétrone (Poésies, V).

Enfin, dans sa lettre à Érasme du 30 novembre 1532, Rabelais, écrivant en grec, disait du grammairien et polémiste Jules César Scaliger qu'il était "totalement athée".


Tout sec ...

Michel de Montaigne« Perseus, auditeur de Zénon [de Citium], a tenu qu'on a surnommé Dieux ceux qui avaient apporté quelque notable utilité à l'humaine vie et les choses mêmes profitables [Cicéron, De Natura Deorum, I, xv]. Chrysippe [de Soles, vers -280 / -206] faisait un amas confus de toutes les précédentes sentences, et comptait, entre mille formes de Dieux qu'il fait, les hommes aussi qui sont immortalisés. Diagoras [de Mélos, fin  -Ve siècle] et Théodore [de Cyrène, fin -Ve siècle] niaient tout sec qu’il y eût des Dieux. » (Essais, II, xii, pages 515-516 de l'édition de référence Villey/PUF/Quadrige).

Montaigne semble là rejoindre par avance le point de vue de Nietzsche :
Aurore, I, § 95. La réfutation historique en tant que réfutation définitive. :
« Autrefois, on cherchait à prouver qu’il n’y avait pas de dieu, — aujourd’hui on montre comment la croyance qu’il y a un dieu put s’établir et à quoi cette croyance doit son poids et son importance. »
Les athées connus dans l'Antiquité grecque :
Bion de Borysthène
Critias d'Athènes
Diagoras de Mélos
Évhémère de Messsine
Hippon de Métaponte
Prodicos de Céos
Théodore de Cyrène


Montaigne nie l'immortalité de l'âme lorsqu'il écrit, suivant Épicure :
« La mort est moins à craindre que rien, s'il y avait quelque chose de moins. Elle ne vous concerne ni mort, ni vif : vif, parce que vous êtes : mort, par ce que vous n'êtes plus. » Essais, I, xx ("Que philosopher C'est apprendre à mourir").
Surtout, à la toute fin des Essais, Montaigne recommande hardiment non son âme, mais la vieillesse, cet ante mortem, non au dieu des chrétiens, mais au divin Apollon. Certainement deux des raisons pour laquelle l'ouvrage de Montaigne fut (bien que tardivement) inscrit à l'Index Librorum Prohibitorum. À cette époque on ne discutait pas, on censurait.


Paul Henri Thiry, baron d’HOLBACH (1723-1789) :
« Qu’est-ce, en effet, qu’un athée ? C’est un homme qui détruit des chimères nuisibles au genre humain pour ramener les hommes à la nature, à l’expérience, à la raison. C’est un penseur, qui ayant médité la matière, son énergie, ses propriétés et ses façons d’agir, n’a pas besoin pour expliquer les phénomènes de l’univers et les opérations de la nature, d’imaginer des puissances idéales, des intelligences imaginaires, des êtres de raison, qui, loin de faire mieux connaître cette nature, ne font que la rendre capricieuse, inexplicable, méconnaissable, inutile au bonheur des humains. »
" Système de la nature ou Des lois du monde physique et du monde moral ", 1770, Seconde partie " De la divinité ; des preuves de son existence, de ses attributs ; de la manière dont elle influe sur le bonheur des hommes ", chapitre xi " Apologie des sentiments contenus dans cet ouvrage. De l’impiété. Existe-t-il des athées ? "
NIETZSCHE : Le Gai Savoir, V, § 357 :
« [Arthur] Schopenhauer fut en tant que philosophe le premier athée avoué et inflexible qui se soit trouvé parmi nous autres Allemands : c’était là le vrai motif de son hostilité envers Hegel. […] discipline doublement millénaire de l’esprit de vérité qui finit par s’interdire le mensonge de la croyance en Dieu. …»

§ / II - « La raison offense tous les fanatismes. »
Alfred de Vigny, Le Journal d’un poète, hiver-printemps 1829.

Magnifique et subtil commentaire anticipé de l'affaire des caricatures danoises de Mahomet, caricatures qui faisaient suite, je le rappelle, à l'assassinat du réalisateur néerlandais Theo Van Gogh le 2 novembre 2004 par un islamiste marocain.


Complément du Traité d'athéologie
d'Onfray, et réciproquement.

ONFRAY : « L’inverse [de la thèse de Dostoïevski] me semble plutôt vrai : " Parce que Dieu existe, alors tout est permis …" Je m’explique. Trois millénaires témoignent, des premiers textes de l’Ancien Testament à aujourd’hui : l’affirmation d’un Dieu unique, violent, jaloux, querelleur, intolérant, belliqueux a généré plus de haine, de sang, de morts, de brutalité que de paix …. Le fantasme juif du peuple élu qui légitime le colonialisme, l'expropriation, la haine, l'animosité entre les peuples, puis la théocratie autoritaire et armée ; la référence chrétienne des marchands du Temple ou d'un Jésus paulinien prétendant venir pour apporter le glaive, qui justifie les croisades, l'Inquisition, les guerres de Religion, la Saint-Barthélémy, les bûchers, l'Index [Librorum Prohibitorum], mais aussi le colonialisme planétaire, les ethnocides nord-américains, le soutien aux fascismes du XXe siècle, et la toute-puissance temporelle du Vatican depuis des siècles dans le moindre détail de la vie quotidienne ; [je souligne] la revendication claire à presque toutes les pages du Coran d'un appel à détruire les infidèles, leur religion, leur culture, leur civilisation, mais aussi les juifs et les chrétiens — au nom d'un Dieu miséricordieux ! »
Michel Onfray, Traité d’athéologie-Physique de la métaphysique, Paris: Grasset, 2005, 1ère partie "Athéologie", III " Vers une athéologie ", § 1 " Spectrographie du nihilisme ".

Inversion salutaire, que l'actualité parisienne du 13 novembre 2015 (après celle du 7 janvier) vient encore de renforcer, mais dans un opuscule malheureusement plus politique que philosophique, très insuffisant sur l'histoire de l'athéisme, et qui ressemble bien davantage à un Abrégé qu'à un Traité. (Ceci dit pour les juristes qui connaissent le distinguo entre un "traité", un "manuel", et un "précis" ou "abrégé"). Ce pauvre Onfray, qui n'est plus à une volte-face près, dénonce maintenant (15 novembre 2015) une " politique islamophobe " de la France...


§ III / A / " DÉFINITIONS " DE "DIEU" :

Elles ne proviennent pas seulement de l'Ancien Testament, mais aussi de la philosophie gréco-romaine anté-chrétienne. Cependant il serait très surprenant, s'il y avait un dieu, qu'il ait choisi de se manifester dans ces contrées alors obscures et arriérées d'Asie mineure, l'axe asiatique Nazareth-Jérusalem-Bethléem-Hébron-Médine-La Mecque, — et pas un peu plus tard en Grèce ou à Rome. Sans doute ne prévoyait-il pas l'avenir ...


« Celui qui est (ou Je suis celui que je suis ?)» (14 Dixit Deus ad Moysen : “ Ego sum qui sumExode, III, 14) ;
« l’Intellect qui façonne toutes choses à partir de l’eau » (Thalès de Milet, cité par Montaigne, Essais, II, 12);
« le moteur immobile » (Aristote) ;
« un esprit libre et sans entraves, détaché de toute matière périssable, conscient de tout et source de tout mouvement, doué lui-même d’un mouvement sempiternel » (Cicéron, -106 / -43, Tusculanes, I, xxvii, 66-67) ;

« l'être tel qu'on ne peut rien penser qui le surpasse »  (Anselme de Cantorbéry) ;
« une substance infinie, éternelle, immuable, indépendante, toute connaissante, toute puissante et par laquelle moi-même et toutes les choses qui sont ont été créées et produites » (Descartes);
« l’être absolument infini » (Spinoza);
« une substance nécessaire » (Leibniz);
« être nécessaire, unique, simple, immuable et éternel » (Kant) ;
l'Absolu, l'Idée éternelle (Hegel).

« principe et fin de toutes choses » (Dei Verbum, 1965)
Les éléments récurrents, et « extrêmes » de ces tentatives farfelues de définitions ab nihilo sont:

L’être
Le créateur
L’éternité
L’infinité
L’unicité
L’immuabilité
La toute-puissance


§ III / B / La toute-puissance n’existe pas selon Aristote, Horace et Sénèque le Jeune.

En effet, « la seule chose que Dieu n’a pas, le pouvoir de défaire ce qui s’est fait » (Éthique à Nicomaque, VI, ii, 6) ;

« Dieu [Jupiter] ne peut pas faire que ce qui a eu lieu ne se soit pas produit » ( " non tamen inritum quodcumque retro est efficiet neque
diffinget infectumque reddet
quod fugiens semel hora vexit." ; Odes, III, xxix, 45-48) ;

« le souverain créateur du monde a pu dicter les destinées, il y est soumis, il obéit incessamment, il a commandé une seule fois » (De la Providence, V, 8).

Cette impossibilité de la toute-puissance de Dieu, qui nuisait gravement au concept, fut niée, mais sans arguments convaincants, par Jérôme (vers 347 / 420) puis par Pierre Damien (vers 1007 / 1072).

« Dieu ne possède rien […] Dieu est nu […] personne ne connaît Dieu […] Dieu est le plus grand [maximus] et le plus puissant. »
« Dieu est près de toi, il est avec toi, il est en toi. » (Sénèque le Jeune, 1er siècle, Lettres à Lucilius, XXXI, 10 et XLI, 1). C'était presque déjà suggérer, avec sagesse, que "Dieu" est une invention toute humaine.

« Crois d’abord, et tu comprendras [...] Comprends ma parole pour arriver à croire, et crois à la parole de Dieu pour arriver à la comprendre. » (Augustin d'Hippone, Il faut croire pour comprendre, Sermon XLIII, 4 et 9). Déjà l’éloge de la pseudo-logique circulaire commune au christianisme (voir le § XI)  et au marxisme …


§ III C / Qualifications et métaphorisations de "Dieu" :

« le Dieu, éternel et un, semblable et sphérique, ni illimité ni limité, ni au repos ni en mouvement » (Xénophane de Colophon, cité par Pseudo-Aristote) ;
« Dieu est éternel, un, partout semblable, limité, sphérique et doué de sensation dans toutes ses parties »  (Xénophane de Colophon, cité par Hippolyte)
L'être le plus excellent (Aristote) ;

son centre est partout, sa circonférence nulle part (Livre des XXIV philosophes ; Rabelais, Tiers livre, XIII, et Cinquième livre, XLVII) ;
asile de l’ignorance (Spinoza) ;
tout ensemble Père, Fils, et Saint-Esprit (Bossuet ; c'est le dieu Un et Trine) ;
une grosse ou petite araignée dont les fils s'étendent à tout (Diderot) ; un père qui fait grand cas de ses pommes, et fort peu de ses enfants (Diderot) ;
un fantôme inventé par la méchanceté des hommes (marquis de Sade) ;
une idée sans objet [cf Kant], une idée sans prototype, une chimère (Sade) ;
un mot rêvé pour expliquer le monde (Alphonse de Lamartine) ;
« Le seul être qui, pour régner, n’ait même pas besoin d’exister. » (Charles Baudelaire, Fusées) :
« la raison de ceux qui n'en ont pas » (Ernest Renan, Dialogues philosophiques) ;
notre mensonge de plus grande durée (Frédéric Nietzsche) ;
« Où qu’est Dieu ? le Dieu nouveau ? le Dieu qui danse ?... Le Dieu en nous !... qui s’en fout ! qu’a tout de la vache ! Le Dieu qui ronfle ! » (L.-F. Céline, Les beaux draps) ;
" unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre " (Paul VI, 1965)
un élément organisateur de l’univers discursif de la philosophie (G. Almeras et Sylvain Auroux) ;
soleil des intelligences, force des volontés et boussole de notre cœur (pape Benoît XVI).


§ IV / DÉFINITIONS DE LA FOI :

La substance de ce qu’on espère, la preuve de ce qu’on ne voit pas (Paul)
Croire les choses parce qu’elles sont impossibles (Pic de La Mirandole)
Argument des choses de nulle apparence (Rabelais)
Ne pas voir, et croire ce qu’on ne voit pas (Bourdaloue)
Croyance en ce qui semble faux à notre entendement (Voltaire)
An illogic belief [croyance] in the occurrence of the improbable (Mencken)

La foi, ce à quoi il est déraisonnable d'adhérer, est donc pire que la propagande dont il serait seulement raisonnable de douter.

Frédéric Nietzsche : « Qui ne sait mettre sa volonté dans les choses, y met au moins un sens : cela s’appelle croire qu’une volonté s’y trouve déjà (principe de la "foi"). » (Crépuscule des Idoles, "Maximes et traits", § 18).


§ V  / Philosophie et/ou foi :

Thomas Browne, 1605-1682 : « To believe [croire] only possibilities is not faith [foi] but mere [simple] philosophy. » (Religio Medici).
« Vous mêlez la théologie avec la philosophie ; c’est gâter tout, c’est mêler le mensonge avec la vérité ; il faut sabrer la théologie. »
Denis Diderot, reproche fait à des Anglais, rapporté par Samuel de Romilly en 1781.
Arthur Schopenhauer: « Soit croire, soit philosopher. » (Paralipomena et parerga, "Sur la religion", § 181).

Martin Heidegger: « L’inconditionnalité de la foi et la problématisation de la pensée sont deux domaines dont un abîme fait la différence. » (Qu’appelle-t-on penser ?, II, vi).

Le « miracle » intellectuel de l'Occident est d’avoir, seul, et dès l’Antiquité, problématisé la foi.


Qualifications et métaphorisations de la foi :

Un acte, non de l’intelligence, mais de la volonté (Descartes)
Un don de Dieu (Pascal)
La consolation des misérables, et la terreur des heureux (Luc de Vauvenargues)

Croyance suffisante subjectivement et insuffisante objectivement (I. Kant, Critique de la raison pure, II, "Théorie transcendantale de la méthode", 2, 3e section)

Une espérance fervente (Alfred de Vigny)

Frédéric Nietzsche : La véritable ruse chrétienne, Un veto contre la science, le mensonge à tout prix, Une forme de maladie mentale (cf Sigmund Freud)

La démission de l’intelligence (Henri de Montherlant)


§ VI / "DIEU" … HYPOTHÈSE OU INVENTION ?

Commentant Ludwig Feuerbach (1804-1872), Michel Onfray nota : « les hommes créent Dieu à leur image inversée ». Mais il passe inaperçu que cette inversion fut révélée dans ces belles lignes d’un auteur grec du IIe siècle, Lucien de Samosate [Syrie actuelle] :
« Le marchand : Que sont les êtres humains?Héraclite: Des dieux mortels.Le marchand: Que sont les dieux?Héraclite: Des êtres humains immortels. »Philosophes à vendre, 14.
Pour la petite histoire : ces vers de Lucien de Samosate ont un temps figuré comme message d'accueil sur le répondeur téléphonique de Marc Sautet, fondateur des cafés-philo parisiens.


« Dieu » fut un objet de la foi judéo-islamique : Jacques Derrida, juif lui-même, faisait ce rapprochement qui semble pertinent aussi à Michel Onfray ; et en Occident l'objet de la foi chrétienne qui étoffe son édifice avec la médiatisation par les personnes de Jésus de Nazareth et de Marie (la mère), et par le Saint-Esprit ; la pratique de la confession auriculaire réalisa ce contrôle des pensées imaginé par Critias d’Athènes et qu’Ernest Renan appelait « tyrannie spirituelle ». Enfin, « Dieu » accéda au statut de simple hypothèse philosophique ; on connaît la réponse du physicien le marquis de Laplace à Bonaparte : « Je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse. » (rapportée par Victor Hugo qui la tenait du physicien français François Arago) ; ceci au moment de la publication de L'Exposition du système du monde, en 1796. Hypothèse bien trop extrême, selon Nietzsche.


S’il y a des dieux …

Protagoras d'Abdère (sophiste, -Ve siècle) : « Les dieux, je ne saurais dire ni s’ils existent, ni s’ils n’existent pas. » (cité par Cicéron, De la nature des dieux, I, xxiv, 63). Protagoras serait donc le patron des agnostiques.

Frédéric Nietzsche : « "S’il y a des dieux, ils ne se soucient pas de nous" – voilà la seule proposition vraie de toute philosophie de la religion. [Wenn es Götter giebt, so kümmern sie sich nicht um uns“ — dies ist der einzige wahre Satz aller Religions-Philosophie] […] Les plus anciennes hypothèses doivent être les plus bêtes ». (Fragments posthumes, M III 6a, décembre 1881 – janvier 1882 ; N VI 2, mai-juin 1883).

Blaise Pascal, bien plus audacieux que Descartes, s'aventurait à envisager la non existence divine : « nous sommes incapables de connaître s'il y a un Dieu. Cependant il est certain que Dieu est, ou qu'il n'est pas : il n'y a point de milieu. » Et : « S'il y a un Dieu il est infiniment incompréhensible puisque n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous. ». Pour lui,  l’hypothèse tournait au fameux pari, faute de possibilité de preuve.

Commentaire de Denis Diderot :
« Pascal a dit: " Si votre religion est fausse, vous ne risquez rien à la croire vraie ; si elle est vraie, vous risquez tout à la croire fausse". Un imam peut en dire tout autant. »
Addition aux Pensées philosophiques, 1770, LIX. D'actualité ...
Diderot à Voltaire :
« Je me suis aperçu que les charmes de l’ordre les captivaient [les athées] malgré qu’ils en eussent ; qu’ils étaient enthousiastes du beau et du bon, et qu’ils ne pouvaient, quand ils avaient du goût, ni supporter un mauvais livre, ni entendre patiemment un mauvais concert, ni souffrir dans leur cabinet un mauvais tableau, ni faire une mauvaise action : en voilà tout autant qu’il m’en faut ! Ils disent que tout est nécessité. Selon eux, un homme qui les offense ne les offense pas plus librement que ne les blesse la tuile qui se détache et qui leur tombe sur la tête : mais ils ne confondent point ces causes, et jamais ils ne s’indignent contre la tuile, autre conséquence qui me rassure. Il est donc très-important de ne pas prendre de la ciguë pour du persil, mais nullement de croire ou de ne pas croire en Dieu.  » (Lettre du 11 juin 1749).
« Si les cieux, dépouillés de son empreinte auguste,
Pouvaient cesser jamais de le manifester,
Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer. »
Voltaire, Épître 104, À l’auteur du livre des Trois imposteurs, vers 20-22, 1769.
« Pourquoi existe-t-il tant de mal, tout étant formé par un Dieu que tous les théistes se sont accordés à nommer bon ? »
Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie, "Les Pourquoi". Cet argument peut se contourner de la façon suivante : ce qui semble "mal" à l'homme n'est pas nécessairement "mal" dans l'absolu. Mais difficile à avaler quand même.


§ VII / UNE HYPOTHÈSE EXTRÊME :


« Un seul Dieu, le plus grand chez les dieux et les hommes,
Et qui en aucun cas n'est semblable aux mortels
Autant par sa démarche, autant par ce qu'il pense. » (Xénophane de Colophon, -VIe/-Ve siècles, cité par Clément d'Alexandrie, Stromates, V, 109).

Plus tard, on dira, en restant dans le pensable : « grandeur telle que rien de plus grand ne peut être pensé » : Sénèque le Jeune (-4 / 65), puis Anselme de Cantorbéry (1033-1109) ; voire même, entrant dans l'impensable, « plus grand que ce qui peut être pensé » (Anselme, repris par Thomas d'Aquin). Ce qui correspond au concept courant (mais non au concept mathématique) d’infini. Cf l’actuel, moins élaboré et plus modeste, « Allahou Akbar » (" Dieu est plus grand ") des islamistes.

Selon Aristote, Dieu était « le moteur immobile », c’est-à-dire la « première cause », la cause en soi [causa sui des scolastiques, cause incausée] qui aurait lancé l’Univers à la fois en existence et en mouvement.

« Créateur du monde » est l’attribut principal de « Dieu », d’où la toute-puissance, mais avec une restriction de taille : Dieu ne peut pas faire que ce qui s’est produit ne se soit pas produit (concession au principe de réalité). C’est l’artifex (maître d’œuvre) de Sénèque le Jeune, créateur d’un monde « optimal » (Lettres à Lucilius, LXV, 10, 19). Ou encore le fameux horloger de Voltaire.

La création du monde est complétée par la création de l'homme, et de l'homme paradoxalement créé moralement LIBRE, libre de choisir entre le bien et le mal vus selon le créateur ; "Dieu" se trouve ainsi exempté de toute responsabilité du mal. Pour filer la métaphore de Voltaire, l'horloger a donc fabriqué une horloge "libre" d'indiquer n'importe quelle heure ... Création suivie de celle de la femme, pour certains autre argument de poids contre la bonté infinie du dieu ...


§ VIII / SUR L’IDÉE DE DIEU CHEZ DESCARTES :

Cartésianisme est souvent perçu comme synonyme de pensée logique. Pour se défaire de ce préjugé, il suffit d’examiner sommairement la façon dont Descartes traita l’idée de Dieu.

Dans le Discours de la méthode, première apparition de la notion de Dieu dans le passage suivant :
« Il est bien certain que l’état de la vraie religion, dont Dieu seul a fait les ordonnances, [2e partie] »
Ici, aucun doute n’est exprimé, ni sur la religion, ni sur l’existence d’un dieu ; dans la 4e partie du Discours …, Descartes essayera bien, après d’autres, de prouver l’existence de son Dieu, mais on sait que cette "preuve" a été définitivement ruinée par David Hume et Kant.



Pour réhabiliter le cartésianisme, il a été dit que le Discours … ne représentait pas le sommet de la pensée cartésienne, et qu’il fallait aller voir les Méditations métaphysiques. Soit. Ce texte s’ouvre sur une adresse à Messieurs les Doyen et Docteurs de la sacrée Faculté de Théologie de Paris dans laquelle on peut lire :
« Bien qu’il nous suffise, à nous autres qui sommes fidèles, de croire par la foi qu’il y a un Dieu, et que l’âme humaine ne meurt point avec le corps[…] »
En contradiction avec cette ouverture, Descartes annonce, dès la première Méditation:
« Je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. »
Bon programme, mais peu suivi ; quelques pages plus loin, Descartes se contredit une nouvelle fois en écrivant :
« Toutefois il y a longtemps que j’ai dans mon esprit une certaine opinion, qu’il y a un Dieu qui peut tout, et par qui j’ai été créé et produit tel que je suis. »
Toutefois n’a pas pour fonction d’amener le doute sur Dieu, mais de mettre en doute les vérités mathématiques envisagées à la fin de l’alinéa précédent.
« Or qui me peut avoir assuré que ce Dieu n’ait point fait qu’il n’y ait aucune Terre, aucun ciel, aucun corps étendu, aucune figure, aucune grandeur, aucun lieu, et que néanmoins j’aie les sentiments de toutes ces choses, et que tout cela ne me semble point exister autrement que je le vois ? »
Ce Dieu est ici évoqué sans aucune mise en doute, alors que l’existence de l’Univers est, elle, suspectée !
« Et même, comme je juge quelquefois que les autres se méprennent, même dans les choses qu’ils pensent savoir avec le plus de certitude, il peut se faire qu’il [Dieu] ait voulu que je me trompe toutes les fois où je fais l’addition de deux et de trois, ou que je nombre [compte] les côtés d’un carré, ou que je juge de quelque chose encore plus facile, si l’on se peut imaginer rien de plus facile que cela. »
Dans cette mise en doute des vérités mathématiques, Descartes a recours à l’idée de Dieu dont il admet implicitement l’existence ; il examine si grâce à elle le doute sur les vérités mathématiques peut ou non être levé.
« Mais peut-être que Dieu n’a pas voulu que je fusse déçu de la sorte, car il est dit souverainement bon.Toutefois, si cela répugnait à sa bonté, de m’avoir fait tel que je me trompasse toujours, cela semblerait aussi lui être aucunement contraire, de permettre que je me trompe quelquefois, et néanmoins je ne puis douter qu’il ne le permettre. »
Un peu plus loin, toujours dans la première méditation, Descartes vient à envisager l’objection que pourraient lui faire des athées, et envisage enfin qu’il puisse n’y avoir ni Dieu, ni univers, et ceci dans un même mouvement; mais Descartes n’envisage toujours pas la seule non existence de Dieu...

* * * * *
Sur le catholicisme de Descartes, on peut se reporter au stimulant article de François Miclo,

Descartes excommunié ? Léa Salamé, zéro pointé.

* * * * *

Force est donc de constater que dans son exposé, Descartes faisait une exception, une entorse à la logique, pour l’opinion particulière que constitue la foi en le Dieu chrétien. « Il [Descartes] se perd dans l’hypothèse de la véracité de Dieu », remarquait Alfred de Vigny (Journal d’un poète, hiver 1834). La perfection est mise en avant par Descartes : Dieu est parfait, il ne lui manque rien, donc il existe ; preuve dite « ontologique » (ou définitionnelle), mieux nommée "preuve" circulaire, réfutée par Henry Oldenburg, David Hume et Kant : on tombe en effet dans une contradiction lorsque en pensant d’abord une chose, on y introduit la notion de son existence ou celle de sa possibilité. Cf le sophisme du « gouvernement parfait », utopie qui « doit » être possible, car sinon elle ne serait pas parfaite. Selon Descartes :
« On peut démontrer qu’il y a un Dieu de cela seul que la nécessité d’être ou d’exister est comprise en la notion que nous avons de lui. » (Les Principes de la philosophie, I, 14).
C'est considérer qu’à chacune de nos notions correspond une réalité extérieure, c’est la théorie idéaliste du reflet, inversée plus tard en matérialisme absolu par les marxistes. Or « Nul homme ne saurait devenir plus riche en connaissances avec de simples idées. » (Kant, Critique de la raison pure, DT, II, iii, 4). Déjà Aristote de Stagire : « Ceux qui définissent ne prouvent pas ce faisant l’existence du défini. » (Seconds analytiques, II, vii, 92b).

Et Leibniz : « D'une définition on ne peut rien inférer de certain au sujet de la chose définie, tant qu'il n'est pas établi que cette définition exprime une chose possible. » (Remarques sur la partie générale des principes de Descartes, traduit du latin par Paul Schrecker).

Ils n’en prouvent pas davantage la possibilité que l’existence ; par exemple : " le plus grand nombre entier ", " le plus petit réel strictement positif ", et, je l'ai dit, " le gouvernement parfait ".

* * * * *

HENRY OLDENBURG (v. 1618 - 1677) (secrétaire de la Royal Society de Londres), dont le nom mérite (bien qu'ignoré par Onfray...) de rester dans les annales de l’athéologie :
« Des définitions ne peuvent contenir autre chose que des concepts formés par notre esprit ; or notre esprit conçoit beaucoup d’objets qui n’existent pas et sa fécondité est grande à multiplier et à augmenter les objets qu’il a conçus. Je ne vois donc pas comment de ce concept que j’ai de Dieu, je puis inférer l’existence de Dieu. » (Lettre à Baruch Spinoza, 27 septembre 1661).
Leibniz : " La démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la notion de Dieu, paraît avoir été pour la première fois inventée et proposée par Anselme de Cantorbéry dans son livre Contre l'insensé, qui nous a été conservé. Cet argument a été plusieurs fois examiné par les théologiens scolastiques et par l'Aquinate [Thomas d'Aquin] lui-même, à qui Descartes semble l'avoir emprunté, car il n'ignorait pas ce philosophe. Ce raisonnement n'est pas sans beauté, cependant il est imparfait. " (Remarques sur la partie générale des principes de Descartes, traduit par Paul Schrecker).
David Hume : « There is a great difference betwixt [entre] the simple conception of the existence of an object and the belief [la croyance] of it. » (A Treatise of Human Nature, I, ii, section 7)
DIDEROT« J’avoue qu’un Être qui existe quelque part et qui ne correspond à aucun point de l’espace ; un Être qui est inétendu et qui occupe de l’étendue ; qui est tout entier sous chaque partie de cette étendue ; qui diffère essentiellement de la matière et qui lui est uni ; qui la suit et qui la meut sans se mouvoir ; qui agit sur elle et qui en subit toutes les vicissitudes ; un Être dont je n’ai pas la moindre idée ; un Être d’une nature aussi contradictoire est difficile à admettre. » Le Rêve de D’Alembert, publié en 1830 [1769], " Entretien entre D’Alembert et Diderot ".
Frédéric Nietzsche :
« Nous n’avons pas le droit de supposer une création, car ce "concept" ne permet pas de comprendre quoi que ce soit. Créer du néant une force qui ne soit pas déjà là : ce n'est pas une hypothèse ! » (Fragments posthumes, Mp XVII 1b, hiver 1883-1884, [36]).
Clément d’Alexandrie eut fort à faire pour tirer dans le sens d’une création divine cette pensée du présocratique Héraclite d'Éphèse :
« Ce monde-ci, le même pour tous nul des dieux ni des hommes ne l’a fait. Mais il était toujours, est et sera. » (Fragment XXX)
« Le concept de "création" est aujourd'hui absolument indéfinissable, inapplicable : ce n'est qu'un mot qui subsiste à l'état rudimentaire, depuis les temps de la superstition ; avec un mot, on n'éclaircit rien. » (Fragments posthumes, W II 5, printemps 1888, [188]) ; Frédéric Nietzsche retrouvait ainsi le principe de Lucrèce (-1er siècle) :

« Nullam rem e nilo gigni divinitus umquam. Rien n’est produit de rien par une force divine. » (De rerum natura, I, 150). Le duo Dieu-Univers n’est pas assimilable au couple voltairien horloger-horloge.


§ IX / HUMAIN, TROP HUMAIN

« Les dieux ne sont pas tels que la multitude se les représente. » (Épicure, Lettre à Ménécée, 123)

« L’homme de bien diffère de Dieu seulement par la durée. » (Sénèque, De la providence, I, 5)

« If God were not a necessary being of himself, he might [pourrait] almost seem to be made on purpose [exprès] for the use and benefit of mankind [l’humanité]. » (John Tillotson, 1630-1694, Sermons, 93)

« On a dit fort bien que si les triangles faisaient un Dieu, ils lui donneraient trois côtés. » (Montesquieu, Lettres persanes, LIX)

« Si Dieu nous a fait à son image, nous le lui avons bien rendu. » (Voltaire, Carnets)


UNE HYPOTHÈSE BIEN TROP EXTRÊME


Valeur de la croyance grecque à leurs dieux : elle se laissait délicatement mettre de côté et n’inhibait pas les activités philosophique et scientifique.

Michel de Montaigne : « l’homme nu et vide […] anéantissant son jugement pour faire plus de place à la foi. » (Essais, II, xii, page 506). Cela annonce Kant.
Pascal : « S’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n’ayant ni parties ni bornes, il n’a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu’il est, ni s’il est. » (Pensées, Br 233, L 418).
J'apprécie ces "Si" pascaliens. Oser mettre en doute deux fois l'existence du dieu !!

* * * * *

   Le principe d’économie des concepts, ou « rasoir d’Ockham » (admis par Pascal mais seulement dans les sciences) enjoint de ne pas multiplier les êtres sans nécessité (Traité des principes de la théologie). On trouve donc plus de raison de nier l’existence de Dieu parce qu'on ne peut pas la prouver, que de la croire par la seule raison qu'on ne peut démontrer qu'elle n'est pas ; cf Lettre de Pascal au père Noël, 29 octobre 1647 ; argument hélas appliqué à la seule question de la matière subtile de Descartes :
« Nous trouvons plus de sujet de nier son existence, parce qu'on ne peut pas la prouver, que de la croire, par la seule raison qu'on ne peut montrer qu'elle n'est pas. »

   L’inexistence des êtres de fictions (dieux païens ou dieu monothéiste, anges et archanges, démons et chimères, esprits) est en effet indémontrable et inéprouvable, faute de tout point de contact entre ces êtres éventuels et notre réalité, comme l’avait bien vu Blaise Pascal. Les vérités dites de fait (par exemple la vérité géographique : « la Corse est une île ») ne se démontrent pas, elles se constatent (si le niveau de la mer baissait suffisamment, la Corse pourrait un jour se trouver rattachée au Continent) ; seules les vérités de raison (e. g. : si x est impair, (x + 1)² est multiple de 4) sont susceptibles d’une démonstration (1) en bonne et due forme.
1. Il existe trois types de démonstrations : la déduction, la réduction à l’absurde (Parménide et Zénon d'Elée) et l’induction complète.


Jacques DU ROURE (début XVIIe / vers 1685) : « Parce qu’encore dans la philosophie, on considère les choses et les sociétés purement naturelles, je n’y traite pas des religions. Outre que – la nôtre exceptée, dont les principaux enseignements sont la justice et la charité [la justice avant la charité ; exeunt la foi et l’espérance …], c’est-à-dire le bien que nous faisons à ceux qui nous en ont fait, et aux autres – elles sont toutes fausses et causes des dissensions, des guerres, et généralement de plusieurs malheurs. »
Abrégé de la vraie philosophie, "Morale", § 69, 1665. Je soupçonne ce Du Roure de dissimuler son athéisme.



Nicolas Malebranche (1638-1715) :




« – Aristarque : J'en suis convaincu par la foi, mais je vous avoue que je n'en suis pas pleinement convaincu par la raison.
– Théodore : Si vous dites les choses comme vous les pensez, vous n'en êtes convaincu ni par la raison, ni par la foi. Car ne voyez-vous pas que la certitude de la foi vient de l'autorité d'un Dieu qui parle, et qui ne peut jamais tromper. Si donc vous n'êtes pas convaincu par la raison, qu'il y a un Dieu, comment serez-vous convaincu qu'il a parlé ? Pouvez-vous savoir qu'il a parlé, sans savoir qu'il est ? Et pouvez-vous savoir que les choses qu'il a révélées sont vraies, sans savoir qu'il est infaillible, et qu'il ne nous trompe jamais ?
– Aristarque : Je n'examine pas si fort les choses ; et la raison pour laquelle je le crois, c'est parce que je le veux croire, et qu'on me l'a dit ainsi toute ma vie. Mais voyons vos preuves.
– Théodore : Votre foi est bien humaine, et vos réponses bien cavalières ; je voulais vous apporter les preuves de l'existence de Dieu les plus simples et les plus naturelles, mais je reconnais par la disposition de votre esprit qu'elles ne seraient pas les plus convaincantes. Il vous faut des preuves sensibles. »
 (Conversations chrétiennes ..., 1677, Entretien I).

Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'Education, 1762, livre IV, "Profession de foi du vicaire savoyard" : « Ne donnons rien au droit de la naissance et à l'autorité des pères et des pasteurs, mais rappelons à l'examen de la conscience et de la raison tout ce qu'ils nous ont appris dès notre enfance. Ils ont beau me crier : Soumets ta raison; autant m'en peut dire celui qui me trompe : il me faut des raisons pour soumettre ma raison. »


ARTHUR SCHOPENHAUER : « Je n’y vois [dans la causa sui], quant à moi, qu’une contradictio in adjecto, un conséquent pris pour un antécédent, une décision autoritaire et impertinente de rompre la chaîne infinie de la causalité. […] Une première cause est tout aussi impensable que l’endroit où l’espace finit ou que l’instant où le temps a commencé. » (De la quadruple racine du principe de raison suffisante (1847), Paris : J. Vrin, 1991, chapitre II, § 8 et chapitre IV, § 20).


§ X / FRÉDÉRIC NIETZSCHE :

Gai Savoir, V, § 357 : « [Arthur] Schopenhauer fut en tant que philosophe le premier athée avoué et inflexible qui se soit trouvé parmi nous autres Allemands: c’était là le vrai motif de son hostilité envers Hegel. […] discipline doublement millénaire de l’esprit de vérité qui finit par s’interdire le mensonge de la croyance en Dieu. »

Une des dernières ruses des croyants est d'insinuer que l'athéisme serait une croyance à l'instar de la leur ; une croyance, sans dogme, sans rites, sans tabous, sans interdits, mais une croyance... Ces croyants ne veulent pas reconnaître que, contrairement à leur croyance, l'athéisme est une pensée. La pensée, c'est ce qui leur manque. " Mal nommer les choses... " (Albert Camus).

« Que le monde ne soit pas la quintessence d’une rationalité éternelle, on peut le démontrer définitivement par ceci que ce morceau de monde que nous connaissons, – j’entends notre raison humaine – n’est pas trop raisonnable. » (Le Voyageur et son ombre, § 2). À rapprocher de David Hume: « Quel privilège particulier possède cette petite agitation du cerveau que nous appelons pensée pour que nous devions en faire ainsi le modèle de tout l’Univers ? » (Dialogues, II).

Fragments posthumes, N VII 3, été 1886 – automne 1887: [71] 3 : « Nous n’avons plus tellement besoin d’un remède contre le premier nihilisme(*) : la vie n’est plus à ce point incertaine, hasardeuse, absurde dans notre Europe. Une si monstrueuse surestimation de la valeur de l’homme, de la valeur du mal etc. n’est plus tellement nécessaire aujourd’hui […] "Dieu" est une hypothèse bien trop extrême [„Gott“ ist eine viel zu extreme Hypothese]. »
* Cf « la morale empêchait que l’homme ne se méprisât en tant qu’homme […] la morale était le grand remède contre le nihilisme pratique et théorique. » (Fragments posthumes, N VII 3, été 1886 - automne 1887: [71]: Le nihilisme européen.).

« "Dieu" aujourd'hui rien qu'un mot pâli, pas même un concept !" (Fragments posthumes, W II 1, automne 1887). « Dieu […] formule unique pour dénigrer l’en-deçà et répandre le mensonge de l’au-delà. » (L’Antéchrist, 18). À rapprocher de ce qu'écrivit l'excellente et regrettée Jeanne Delhomme [une de mes profs de philo à Parix-X - Nanterre] : « Dieu n’est donc pas un concept problématique, ce n’est pas un concept du tout, c’est pourquoi on peut le dire sans pouvoir le penser. » (L’Impossible interrogation, 1971, III, iii, Médiations).

Ecce Homo, « Pourquoi je suis un destin », § 8 : "Le concept [Begriff] "Dieu", inventé comme concept opposé à la vie – et, en elle, tout ce qui est nuisible, empoisonné, négateur, toute la haine mortelle contre la vie, tout cela ramené à une scandaleuse unité! Le concept "au-delà", "monde vrai", inventé pour déprécier l’unique monde qui existe, pour ne plus conserver pour notre réalité terrestre aucun but, aucune raison, aucune tâche! Le concept "âme", "esprit", et, pour finir, "âme immortelle", inventée afin de mépriser le corps, de le rendre malade – "saint"! – d’opposer une effrayante insouciance à tout ce qui, dans la vie, mérite le sérieux: les questions d’alimentation, de logement, de régime intellectuel, de traitement des malades, d’hygiène, de climat! Au lieu de la santé, le "salut de l’âme" – je veux dire une folie circulaire [en français dans le texte] qui oscille entre les convulsions de la pénitence et l’hystérie de la rédemption! Le concept de "péché" inventé, en même temps que l’instrument de torture qui la complète, la notion de "libre arbitre", à seule fin d’égarer les instincts, de faire de la méfiance envers les instincts une seconde nature!"


André GIDE . «  N’a jamais rien prouvé le sang des martyrs. Il n’est pas religion si folle qui n’ait eu les siens et qui n’ait suscité des convictions ardentes. C’est au nom de la foi que l’on meurt  ; et c’est au nom de la foi que l’on tue. L’appétit de savoir naît du doute. Cesse de croire et instruis-toi.  » Ce passage des Nouvelles nourritures (IV) rappelle le § 53 de L’Antichrist  :

«  Il est si peu vrai que des martyrs prouvent quoi que ce soit quant à la vérité d’une cause, que je suis tenté de nier qu’aucun martyr n’ait jamais rien eu à voir avec la vérité. Le ton sur lequel un martyr jette à la face du monde ce qu’il «  tient pour vrai  » exprime déjà un niveau si bas de probité intellectuelle, une telle indifférence bornée pour le problème de la vérité, qu’il n’est jamais nécessaire de réfuter un martyr.  »


Comment ne pas en venir, en cette année 2015, à penser avec Gide que «  l’athéisme seul peut pacifier le monde aujourd’hui  » (Journal, 13 juin 1932)  ?


Ma formulation de la position philosophique athée :
« Je pense qu'il n'existe rien dans l'Univers qui ressemble de près ou de loin à ce que les croyants appellent "dieu". » Formulation reprise par les Athées de Belgique.

Car l'athéisme est bien une pensée, et non une croyance.


Excellente chronique de Laurent Gerra sur RTL le 9 février 2009 :
« Benoît XVI : - [Richard] Williamson demande des preuves de l’existence des chambres à gaz. Arrête, Richard, bitte, de dire des bêtises pareilles ; après, tu vas demander des preuves de l’existence de Dieu, peut-être ? Quand on est prêt à croire sans preuves qu’on peut marcher sur l’eau, qu’on peut multiplier les pains ou ressusciter au bout de trois jours, alors on peut tout croire, hein ? »
Selon Martin Heidegger : « L’inconditionnalité de la foi et la problématicité de la pensée sont deux domaines dont un abîme fait la différence. » (Qu’appelle-t-on penser ?, II, vi). Distinction qui en rappelle d’autres :

Déjà Thomas Browne(1605-1682) : « To believe only possibilities is not faith but philosophy. » (Religio Medici).

Et Baruch Spinoza : « Entre la foi, ou [sive] la Théologie, et la Philosophie il n’y a nul commerce, nulle affinité ; et c’est un point que personne ne peut ignorer s’il connaît le but et le fondement de ces deux puissances, qui certainement sont d’une nature absolument opposée. Le but de la philosophie n’est rien d’autre que la vérité, celui de la Foi rien d’autre que l’obéissance et la piété. »
Traité théologico-politique, XIV.


§ XI / MAIS DIEU SAUVÉ EN TANT QUE FILS DE L’HOMME ?

« Le règne de Dieu est au dedans de vous » (Évangile selon Luc, XVII, 21) ; interprété par Ernest Renan, cela donne : « Dieu sera plutôt qu’il n’est […] il est le lieu de l’idéal, le principe vivant du bien. » (Lettre à M. Marcellin Berthelot, 1863). « Il faut créer le royaume de Dieu, c’est-à-dire de l’idéal, au dedans de nous. » (Souvenirs d’enfance et de jeunesse, II, vii).

Puis André GIDE :

« L’admirable révolution du christianisme est d’avoir dit : le royaume de Dieu est au dedans de vous. » (Journal, 28 février 1912).

« Je crois plus facilement aux dieux grecs qu'au bon Dieu. Mais ce polythéisme, je suis bien forcé de le reconnaître tout poétique. Il équivaut à un athéisme foncier. C'est pour son athéisme que l'on condamnait Spinoza. Pourtant, il s'inclinait devant le Christ avec plus d'amour, de respect, de piété même que ne font bien souvent les catholiques, et je parle des plus soumis ; mais un Christ sans divinité. » Les Nouvelles nourritures.

Jacques Prévert :


" J'ai toujours été intact de 
Dieu et c'est en pure perte que ses émissaires, ses commissaires, ses prêtres, ses directeurs de conscience, ses ingénieurs des âmes, ses maîtres à penser se sont évertués à me sauver.

Même tout petit, j'étais déjà assez grand pour me sauver moi-même dès que je les voyais arriver.

Je savais où m'enfuir: les rues, et quand parfois ils parvenaient à me rejoindre, je n'avais même pas besoin de secouer la tête, il me suffisait de les regarder pour dire non.

Parfois, pourtant, je leur répondais : « 
C'est pas vrai ! »

Et je m'en allais, là où ça me plaisait, là où il faisait beau même quand il pleuvait, et quand de temps à autre ils revenaient avec leurs trousseaux de mots-clés, leurs cadenas d'idées, les explicateurs de l'inexplicable, les réfutateurs de l'irréfutable, les négateurs de l'indéniable, je souriais et répétais: «C'est pas vrai ! » et « 
C'est vrai que c'est pas vrai ! »

Et comme ils me foutaient zéro pour leurs menteries millénaires, je leur donnais en mille mes vérités premières. "
(Bifur, 1930, Paroles, 1946)


Couverture de Charlie-Hebdo

Déjà Sénèque le Jeune (avec ironie?) : « Dieu […] est en toi. »


§ XII / SUR FIDES ET RATIO


   Un des mérites de l’encyclique Fides et Ratio (a) publiée en octobre 1998 fut de réussir à présenter un exposé concis de la doctrine catholique (Tradition, Écriture, Magistère) et de sa distinction entre l’ordre de la foi et celui de la connaissance philosophique (I, § 9). Ces pages présentent des aspects variés ; certains intéressants, d'autres faibles, voire consternants.


Six idées intéressantes :

Il est exact, mais trivial, que « derrière un mot unique se cachent des sens différents » (Introduction, § 4).

La priorité de la pensée philosophique sur les systèmes philosophiques (Introduction, § 4). Soit dit en passant, c'est l'existence chez Socrate de cette forme philosophique de la pensée qui permet aujourd'hui aux philosophes analytiques de se réclamer de lui.

Le nécessaire (et difficile) équilibre à tenir entre la confiance accordée à autrui et l'esprit critique (III, § 32).

Le caractère universel de la vérité, dont le consensus (la vox populi) n'est cependant pas le critère (III, § 27 ; V, § 56 ; VII, § 95).

Le rappel, après Montaigne (a), de l'unité de la vérité (III, §§ 27 et 34), selon le principe de non-contradiction.

L'affirmation selon laquelle la vérité dépasse l'histoire (VII, § 95).


Huit faiblesses :

La « capacité de connaître Dieu » (Introduction, § 4) n’est pas une constante philosophique.

La connaissance propre à la foi serait « fondée sur le fait même que Dieu se révèle, et c'est une vérité très certaine car Dieu ne trompe pas et ne veut pas tromper » (I, § 8) ; ce raisonnement est entaché du vice de circularité que l'on décèle déjà dans ce texte biblique : " Le Seigneur [...] se révèle à ceux qui ont foi en Lui [se autem manifestat eis, qui fidem habent in illum.] " (Sagesse, I, 2).

La reprise du préjugé égalitariste de la correction politique selon lequel "tout homme est philosophe" (III, § 30 ; VI, § 64).

Le postulat d'une valeur absolue de la vérité (III, § 27) ; la raison ouverte à l'absolu devient alors capable d'accueillir la Révélation (IV, § 41).

L'exigence d'une "façon correcte de faire de la théologie" (IV, § 43).

La justification de la foi par la Révélation (I, §§ 8, 9 et 15 ; IV, § 43), cercle vicieux que Malebranche relevait déjà (voir plus haut, § VII), à l'époque où la foi cherchait sérieusement un fondement rationnel, ce qui n'est visiblement plus le cas aujourd'hui. Le catholicisme a régressé sur ce point.

Le postulat du surplomb de la démarche philosophique par la posture de la foi (IV, § 42; V, § 50; VI, § 76); postulat auquel Malebranche, on l'a vu, mais aussi Jean-Jacques Rousseau avait, comme bien d'autres, répondu par avance (b).

Le fondement de la foi sur ... le témoignage de Dieu (I, § 9), encore un cercle ; mais on sait qu'aux yeux des croyants et selon leur "logique", la circularité est davantage une perfection qu'une objection.

L'affirmation, là encore entachée de circularité, selon laquelle la lumière de la raison et celle de la foi ne peuvent se contredire, car "elles viennent toutes deux de Dieu" (IV, § 43). « La raison et la foi sont de nature contraire » écrivait le grand Voltaire (Lettres philosophiques, XIII, appendice 1).


Cinq ridicules :

La définition de la philosophie par son étymologie "amour de la sagesse" (Introduction, § 3) ; confusion entre signification et étymologie que l'on n'admettrait pas venant d'un élève de classe terminale.

L'attribution à Platon de Traités philosophiques, alors qu'il n'a écrit que des Dialogues et des Lettres (Introduction, § 1).

Compétence circulaire qui viendrait à l’Église « du fait qu'elle est dépositaire de la Révélation de Jésus Christ » (Introduction, § 6).

L'association athéisme-totalitarisme (IV, § 46), alors que, comme l'avait bien vu Ernest Renan (c), l'Inquisition chrétienne a été la matrice forte des totalitarismes modernes (Ce qui n'empêcha pas Benoît XVI de reprendre cette association en 2010, lors de son voyage en Grande-Bretagne).

Faire de la Vierge Marie une nouvelle Minerve (d), en "harmonie profonde" avec la philosophie authentique, et "image cohérente de la vraie philosophie" (Conclusion, § 108).

Paradoxale est donc cette coexistence, dans cette prétention de prosélyte de l’ancien maître du Vatican, d'aperçus justes et d'aveuglements face à l'absurdité (des montagnes d'absurdités, écrivait André Gide).

Faiblesses et mystères du cerveau humain ...


§ XIII - Sur "totalitarisme et athéisme" :
L'athéisme est une pensée philosophique qui n'implique l'adhésion à aucune idéologie totalitaire. L'assimilation faite par plusieurs papes est donc sans fondement.

Lettre encyclique de Jean-Paul II du 15 octobre 1998, publiée en traduction française par la Documentation catholique, n° 2191, 1er novembre 1998, pages 901-942. On y lit :

§ 46 : " Certains représentants de l'idéalisme ont cherché de diverses manières à transformer la foi et son contenu, y compris le mystère de la mort et de la résurrection de Jésus Christ, en structures dialectiques rationnellement concevables. À cette pensée se sont opposées diverses formes d'humanisme athée, philosophiquement structurées, qui ont présenté la foi comme nocive et aliénante pour le développement de la pleine rationalité. Elles n'ont pas eu peur de se faire passer pour de nouvelles religions, constituant le fondement de projets qui, sur le plan politique et social, ont abouti à des systèmes totalitaires traumatisants pour l'humanité. "



" Même dans notre propre vie, nous pouvons nous rappeler combien la Grande-Bretagne et ses dirigeants ont combattu la tyrannie nazie qui cherchait à éliminer Dieu de la société, et qui niait notre commune humanité avec beaucoup jugés indignes de vivre, en particulier les Juifs. J’évoque aussi l’attitude du régime envers des pasteurs et des religieux chrétiens qui ont défendu la vérité dans l’amour en s’opposant aux Nazis et qui l’ont payé de leurs vies. En réfléchissant sur les leçons dramatiques de l’extrémisme athée du XXème siècle, n’oublions jamais combien exclure Dieu, la religion et la vertu de la vie publique, conduit en fin de compte à une vision tronquée de l’homme et de la société, et ainsi à « une vision réductrice de la personne et de sa destinée » (Caritas in Veritate [juillet 2009], n. 29). "

Benoît XVI n'avait donc jamais vu ça :




NOTES DU § XII

a. Michel de Montaigne, Essais, I, ix : " Si, comme la vérité, le mensonge n'avait qu'un visage [...] "

b. Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'Éducation, IV, Profession de foi du vicaire savoyard : « Ils ont beau me crier : Soumets ta raison ; autant m'en peut dire celui qui me trompe : il me faut des raisons pour soumettre ma raison. » Soumettre sa raison est une formule oxymorale ; la raison ne se soumet pas, ou alors elle n'est plus raison.

c. Ernest Renan, L'Avenir religieux des sociétés modernes, 1860, III : "Le christianisme, avec sa tendresse infinie pour les âmes, a créé le type fatal d'une tyrannie spirituelle, et inauguré dans le monde cette idée redoutable, que l'homme a droit sur l'opinion de ses semblables."

d. Minerve, déesse italique identifiée en Grèce à Athéna, ou encore Pallas Athéna, et qui personnifiait notamment la sagesse et la raison ; voir Chateaubriand, Essai sur les révolutions, II, xxxi : " le voluptueux sacrifia à Vénus, le philosophe à Minerve, le tyran aux déités infernales. "

Une première version de cette note sur Fides et ratio fut publiée dans la Tribune des Athées, n° 101, décembre 1999.




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