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dimanche 10 juillet 2016

DFHM EN LIGNE



Small Blowjob - Cornelius McCarty

Mon


Dictionnaire français de l'homosexualité masculine
Lexique et connotations - Langue, littérature et histoire


en ligne : édition refondue (2016) de mon Vocabulaire de l'homosexualité masculine, Paris : Payot, 1985, collection "LANGAGES ET SOCIÉTÉS" dirigée par Louis-Jean Calvet.



1985


DOSSIER DE PRESSE DU VHM 1985




INTRODUCTION (1/2)

INTRODUCTION (2/2)


CHRONOLEXICOGRAPHIE


 A (ACHRIEN à AUTRE, sauf ABOMINATION)

 ABOMINATION, SODOMIE

 B (BACKROOM à BRODEUSE)

 C (CABINE à CULISTE)

 D (DAMOISEAU à DROITS DU CUL)

 E (ÉCHAPPÉ DE SODOME à EXERCER)

 F (FAIRE EN BI à FRÈRE)

 G (G à GUÈBRE, sauf GENRE)

 GENRE, NEUTRE, SPÉCIAL, TROISIÈME SEXE

 H (H à HYPERVIRIL, sauf hétéro- et homo-) et I (ICOGLAN à ITALIEN)

 HÉTÉRO-

 HOMO-

 J (JACQUETTE à JUPITER) et L (LANGAGE TAPETTE à LOPETTE)

 M (MANCHETTE à MOUCHARD)

 N NICOMÈDE à NORMALSEXUEL (sauf NEUTRE) et O (ŒILLET à OUTING)

 GENRE, NEUTRE, SPÉCIAL et TROISIÈME SEXE

 P PACS à PUÉRISER (sauf termes en PED-) et Q (QUEER à QUEER THEORY)

 PÉD-

 R RACE D'EP à ROUSPANTEUR

 S SACRÉ à SYSTÈME CORDIER (sauf SODOMIE, SODOMIQUE et SPÉCIAL)

 ABOMINATION, SODOMIE

 T TAFIOLE à TRUQUEUR (sauf TROISIÈME SEXE)

 GENRE, NEUTRE, SPÉCIAL, TROISIÈME SEXE

 U UGOBER à USAGE DES GARÇONS (sauf termes en URANI-) et V VAISSEAU à VOYAHE EN TERRE JAUNE

 URANIE, URANIEN, URANISME, URANISTE


DOSSIER DE PRESSE DE 1985



mercredi 15 juin 2016

DFHM : INTRODUCTION (1/2)

DICTIONNAIRE FRANÇAIS

DE

L'HOMOSEXUALITÉ MASCULINE

Small blowjob - Cornelius McCarthy

Lexique et connotations.
Langue, littérature et histoire



Nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole.Michel de Montaigne, Essais, I, ix, page 36 de l'édition Villey/PUF/Quadrige. 
Ne perdons jamais de vue la grande règle de définir les termes.Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie, article Alexandre. 
Si seulement, au lieu de s'indigner, on cherchait à savoir de quoi l'on parle. Avant de discuter, l'on devrait toujours définir.AndréGide, Journal, Feuillets 1918. 
 Le langage sous toutes ses formes […] constitue la source principale de l’histoire des mentalités. Hervé Martin, Mentalités médiévales XIe-XVe siècles. Paris : PUF, 1996.
  Dans la première partie de Sodome et Gomorrhe, Marcel Proust décrivait le milieu homosexuel masculin parisien comme une « franc-maçonnerie » (terme repris par Sartre) reposant sur une « identité de goûts, de besoins, d’habitudes, de dangers, d’apprentissage, de savoir, de trafic, de glossaire ». Autour de ce glossaire, dont Zénodote d'Éphèse semblait avoir, dès le IIIe siècle avant notre ère, perçu l'existence
ZÉNODOTE D'ÉPHÈSE (vers -320/vers -240), bibliothécaire d'Alexandrie,Corrections [Fragments] :III, 73 : le langage des efféminés est efféminé [anandroi ; cité par Érasme].
le vocabulaire de l'homosexualité masculine, étendu à l'opposition entre homo- et hétérosexualité (qu'on a dit constituer "la bonne route"), est rassemblé, doublement ordonné par l’arbitraire de l'alphabet et la rigueur de la chronologie. La chronolexicographie offre une vue d’ensemble des termes datés. Je ne parlerai pas, sauf par exception, du lesbianisme, de la bisexualité et de la transexualité.

   Les homosexuels eux-mêmes ont été assez critiques à l'égard de la façon dont on les évoque, et l'identité proustienne de glossaire a été souvent minée par des querelles linguistiques. S'il est tout à fait compréhensible qu'ils rejettent les termes méprisants qui les condamnent sans appel, ni même jugement en première instance …, et les injures (cf les Réflexions sur la question gay de Didier Éribon), on peut s'étonner de les voir polémiquer au sujet de vocables d'apparence neutre, tel homosexuel justement (et équilibré par hétérosexuel, qui n’est guère plus plaisant à entendre ...), comme le manifestait en 1977 le titre de l'essai de Jean-Louis Bory et Guy Hocquenghem :



La seule complexité de cette question homosexuelle justifierait, s'il fallait encore le faire, que l'on cherche à remédier à la dispersion des études historiques (dispersion encore plus grande avec les travaux de sociologie) par la "puissance du regard philosophique" (Frédéric Nietzsche, Crépuscule des Idoles), attitude qui présente trois avantages majeurs :

1) La prise en compte des études philosophiques et morales relatives à la sexualité et à l’homosexualité :

 - socle ancien : de Platon et Xénophon à DiogèneLaërce et Athénée,

 - auteurs chrétiens de l'Antiquité tardive et du Moyen-Âge,

 - Renaissance et Lumières,

 - enfin les études modernes, du marquis de Sade à Michel Foucault.

2) Une rigueur méthodologique qui sache vérifier l'exactitude matérielle des faits et des textes proposés à l'approbation ou à l'indignation.

3) La protection de l'activité d'étude et de recherche - ce que Michel Foucault appelait "le travail". - de la pression de l'urgence militante et de la tentation grandissante du ce politicallly correct, ou encore de l'intolérance et de la malveillance sectaires.


  L'homosexualité masculine, bien que phénomène sociologique minoritaire, demande à être étudiée en tant que problème philosophique, psycho-sociologique, culturel et, indirectement politique ; il s'agit, non seulement d'une sexualité différente – comme, disons, la masturbation, l'adultère ou la fréquentation des prostituées – mais aussi d'une différence radicale dans la manière d'être en société ; de par la modification des rapports sociaux entretenus avec les deux sexes, et de la position particulière tenue vis-à-vis des représentants de ces deux sexes. J'avais donc voulu que cet ouvrage puisse servir à la fois de panorama et d’explication de textes, aux principaux discours tenus en français sur, pour ou contre l'amour des hommes entre eux. Dans ces fonctions, ce Dictionnaire français ... a pour compléments : le florilège Les Flammes de Sodome, anthologie de divers points de vue, remarques formulées et perceptions de ce phénomène – ainsi que Ces petits Grecs ont un faible pour les gymnases, tentative de vue d’ensemble du traitement de la question dans les textes grecs et latins de l'Antiquité et du Moyen-Âge, y compris la Bible (Vulgate et Évangiles).

  On me reprocha d'avoir écarté le vocabulaire du lesbianisme. Mais la symétrie supposée et cherchée entre les deux homosexualités demeure introuvable. Pour Colette,
" Sodome contemple de haut sa chétive contrefaçon " ;
et Rachilde :
" Il n'y a que les hommes pour savoir se soutenir entre eux. ".
Au reste, je n'aurais pas grand'chose à ajouter aux trois ouvrages parus sur la question avant 1985, alors que le vocabulaire français de l'amour masculin n'avait alors guère attiré l'attention des chercheurs ; il s'agit de :
  • Monique Wittig et Sande Zeig, Brouillon pour un dictionnaire des amantes, Paris : Grasset, 1976.
  • Claudine Brécourt-Villars, Petit glossaire raisonné de l'érotisme saphique, Paris : Pauvert, 1980.
  • Marie-Jo Bonnet, Un choix sans équivoque. Recherches historiques sur les relations amoureuses entre les femmes XVe-XXe siècles, Paris : Denoël/Gonthier, 1981.


* * * * *

  Sigmund Freud observa un jour :
« L'amour homosexuel s'accommode plus facilement de liens collectifs, même là où il apparaît comme une tendance sexuelle non inhibée : fait remarquable, dont l’éclaircissement nous entraînerait loin » (Psychologie des foules et analyse du moi, 1921)
puis en proposa cette explication :
« un homme qui voit en d'autres hommes des objets d'amour possibles doit se conduire envers la communauté des hommes différemment d'un autre contraint de voir d'abord dans l'homme le rival auprès de la femme » ; mais, ajoutait-il, « la communauté des hommes comporte toujours des rivaux en puissance » (Sur quelques mécanismes névrotiques …, 1922).
La situation de l'homosexuel est évidemment modifiée, par rapport à la situation antérieure de domination masculine, dans une société de quasi-égalité des sexes, et déjà dans une société devenue sociologiquement mixte, comme ses écoles. L’islam en France, s’il réussissait à nous faire faire machine arrière sur l’égalité des sexes, et déjà sur la mixité dans l’espace public, introduirait à l’évidence des revirements très importants quant à la situation actuelle de l’homosexualité masculine.

  Pour le romancier Yves Navarre, la "franc-maçonnerie" selon Marcel Proust et Jean-Paul Sartre n'était qu'une « fédération de solitaires ». Dès 1894, l'écrivain Marc-André Raffalovich (1864-1934) notait, selon toute probabilité d'après son expérience personnelle, que « rien n'isole un enfant comme l'inversion, même la plus masquée. » L'homosexualité a donc pu apparaître comme facteur d'isolement aussi bien que de sociabilité ! Ce premier paradoxe n'est qu'une des nombreux aspects de cette complexité véritablement extraordinaire de cette question, complexité dont André Gide pensait qu'elle pourrait expliquer le nombre élevé et inhabituel des interlocuteurs dans le Symposium ou Banquet de Platon, à la différence des autres dialogues platoniciens. Les études multi-disciplinaires font intervenir la philosophie, l'histoire de la littérature, le droit pénal spécial, la psychanalyse, l’éthologie, la sociobiologie et l'ethnologie, la linguistique, l'histoire des mœurs, des idées et des mentalités. Choisir a priori une discipline serait supposer résolue la question du cadre épistémologique d'une théorie générale de l'homosexualité, ce à quoi je ne me risquerai pas. D'où le recours au regard philosophique en tant qu'il valorise la connaissance en général.

  Hasard de l'histoire ou Zeitgeist, il se trouve que l'idéologie marxiste et le mouvement de revendication des homosexuels sont pratiquement contemporains ! Ils se sont tout de suite heurtés l’un à l’autre, l'action et les publications du magistrat allemand Karl Heinrich Ulrichs, dans les années 1860, ayant suscité les sarcasmes privés de Friedrich Engels à l'égard de ce qu'il appelait, en français dans le texte, les "droits du cul" (Lettre à Karl Marx, 22 juin 1869 ; cf Correspondance Marx-Engels, Paris : Editions sociales, 1984, tome X, et DFHM, lettre D). Mais ni l'une ni l'autre n'ont apporté de contribution appréciable à la compréhension du phénomène. Les réactions à l'endroit d’André Gide après la publication de son Retour de l'URSS (1936, suivi peu après par les Retouches...) ont manifesté que le communisme ne voyait alors en l'homosexualité guère plus qu'un instrument de polémique, ou qu’un moyen de pression, comme, avant lui, écrivains catholiques et protestants pendant le conflit de la Réforme, révolutionnaires et contre-révolutionnaires dans les années 1790, nationalistes à toutes les époques et dans tous les pays, intégristes de la citoyenneté et fondamentalistes islamiques au tournant du XXIe siècle.

   La revendication alors formulée en langue allemande par Karl HeinrichUlrichs (1825-1895), puis par Heinrich Marx (homonyme du père de Karl ; Urningsliebe. Die sittliche He- bung Urningtums und die Streichung des § 175 des deutschen Strafgesetzbuches. Leipzig, 1875.) et Magnus Hirschfeld (1868-1935), s'appuyait sur la théorie du troisième sexe (ancêtre de la théorie du genre), retrouvant ainsi l’approche néo-platonicienne du marquis de Sade pour qui les homosexuels constituaient "une classe d'hommes différente de l'autre " (La Philosophie dans le boudoir, Cinquième dialogue, 1795. Œuvres III, Paris : Gallimard, 1998, édition Jean Deprun).

   Les militants de cette cause eurent souvent du mal à mettre en relief la spécificité de l'homosexualité, caractéristique minoritaire qui relève davantage des problématiques de la liberté et de l’amitié que d'un radicalisme social égalitariste et du quotient familial fiscal. Ils n'ont pas mieux su en démontrer l'innocuité sociologique ; l'argumentation, quand argumentation il y avait, a donné tantôt dans l'angélisme et la sublimation (par exemple avec l'éloge appuyé de la chasteté unisexuelle par Raffalovich), tantôt dans des mots d'ordre du style "jouissez sans entraves" allant jusqu'à proclamer, dans la recherche d'un "autre rapport à l'enfance", la légitimité de la pédophilie, tantôt enfin dans une exarcerbation du recours aux "droits de l'homme" poussés jusqu'à l'oxymore ("mariage" homosexuel) par le mouvement LGBT.

   Depuis la naissance de la méthode et des théories psychanalytiques, l'homosexualité masculine a fait l'objet d'une investigation et d'une réflexion en net progrès sur les thèses avancées par la médecine légale dans la première moitié du XIXe siècle ("perversion des facultés morales"), thèses dont il est aujourd'hui facile de faire une critique acérée, surtout lorsque l'on ne s'était attaché (comme Jean-Paul Aron, Roger Kempf et Pierre Hahn) qu'à leurs aspects les plus outranciers ; les élucubrations du Dr Tardieu ont été complaisamment diffusées par Proudhon et Larousse, notamment, mais elles s'étaient immédiatement heurtées aux réserves de plusieurs de ses confrères légistes.
« Arrivé à la description des signes de la pédérastie active et passive, M. Thoinot est d’avis, comme son éminent maître, M. le professeur Brouardel, que Tardieu a beaucoup trop généralisé les faits en parlant des déformations consécutives aux habitudes contre nature. » Revue d’hygiène publique et de médecine légale, 1898, n° 40.
  Sigmund Freud rejoignit la revendication homosexuelle allemande par son rejet de la théorie de la dégénérescence, et s'en écarta en refusant l'innéité associée au concept de troisième sexe ; selon la psychanalyse, le désir homosexuel apparaît comme un élément de la personnalité du sujet assez précocement établi. L'apport freudien comporte également le statut accordé à l'érotisme anal par la théorie des zones érogènes (théorie développée par quelques lacaniens) ainsi que le dévoilement de l'élément homosexuel dans l'histoire du sujet en tant que "refoulé essentiel". L'encouragement donné par la règle fondamentale de la cure analytique à dire ce qui est réprimé – soit le secret pour les autres – a son équivalent social dans la pratique du "visage découvert", le coming out des anglo-saxons, dont plusieurs élus et personnalités politiques, français ou européens, ont donné des exemples. La vulgarisation des concepts de bisexualité (au sens d'une disposition constitutionnelle) et d'homosexualité latente a laissé penser, à tort ou à raison, que la plupart des psychanalystes manifestaient de l'indulgence pour les adeptes de l'amour homosexuel. Ainsi s'est constituée au fil des ans une "image homosexuelle" de la psychanalyse. « Les psychas, tous des pédés », ai-je pu lire sur un mur de l’université de Vincennes - Paris-VIII dans les années 1970 (université délocalisée depuis à Saint-Denis).

* * * * *

   Il est aujourd'hui impossible d'envisager une science de l'homme sans se heurter tôt ou tard à la question homosexuelle ; et la réciproque est vraie : impossible d'étudier cette question sans rencontrer du même coup l'ensemble des sciences humaines ; d'où l'immensité de la tâche, et le découragement qui assaille. Cette problématique apparaît très tôt dans l’histoire de l’humanité, bien avant le développement du christianisme, comme un objet valable de  polémiques : en témoignent les astucieux dialogues de Plutarque, pseudo-Lucien, Athénée de Naucrate et Achille Tatius. La sexualité dite "ordinaire", elle aussi, a posé et pose encore problème, soulevé des discordes comparables à d'autres types de conflits ; on a évoqué, depuis la Lysistrata d'Aristophane jusqu'à Sartre, une guerre des sexes, des amazones, des politiques et libération sexuelles ; on a imaginé le concept de sexisme (pour rimer avec capitalisme et racisme). L'âpreté de ces batailles s'explique par la mise en cause des monothéismes - qui reste, quoi qu'on en dise, religions d'État - et par celle de la famille - nécessaire élément de conservation de la société, mais parfois frein aux progrès de la culture.

  Les sociétés christianisées ont conféré à l'homosexualité une situation extrême dans le vaste catalogue des interdits, conformément à l'Ancien Testament hébraïque dans lequel n'existe aucun exemple d'acte homosexuel pardonné ensuite (contrairement au meurtre et à l'inceste). Comme détestable et horrible, abominable (du latin d'église abominabilis) a été souvent appliqué à l'amour masculin ou à ses adeptes : le sens premier du mot est : qui inspire de l'effroi, de la répulsion. Abomination figure dans la plupart des traductions françaises du Lévitique. L'interdit, qui a visé de façon privilégiée les relations masculines, mais aussi le lesbianisme, a été reformulé vers la fin du Moyen Âge au triple nom de Dieu (ou de la grâce), de la nature et de la raison. Selon le Doctor universalis Albert le Grand (vers 1193 – 1280), « la sodomie [sodomia] est un péché contre nature, les mâles avec un mâle, les femmes avec une femme » ; il suivait là l'enseignement déjà traditionnel de l'Église romaine, notamment celui de Pierre Damien et Pierre Cantor, enseignement que ne contredit pas le Doctor angelicus Thomas d'Aquin (vers 1225 – 1274) : « Une troisième manière [du vice contre nature], lorsqu'on a des rapports sexuels avec une personne qui n'est pas du sexe complémentaire, par exemple homme avec homme ou femme avec femme : se qui se nomme vice de Sodome [sodomiticum vitium] ».

  L'importance vitale de la morale sexuelle et du péché de la chair pour le pouvoir et le dogme chrétiens fut illustrée, à la fin du Moyen-Âge, par la polysémie des substantifs bougre et hérite : ils en étaient arrivés à désigner à la fois l'hérétique et le déviant homosexuel ; le mot anglais bugger, ainsi que d'autres termes des langues européennes, furent affectés par le même phénomène.

  Afin de donner force de lois morale et pénale à l'interdit, le christianisme a dû produire en abondance des discours sur ce comportement qu'il refusait, et a paradoxalement fait connaître ce qu'il souhaitait anéantir. Ces textes chrétiens constituent donc une part importante de notre corpus ; à ne considérer que les écrits religieux, il est bien difficile de croire à l'existence d'un tabou de l'homosexualité, au sens d'un vide créé autour de ce sujet dans l'ensemble des discours. L'homosexualité masculine est une réalité culturelle et sociologique dont on a toujours parlé, y compris parfois pour lui assigner une date d'apparition récente ... Mais on fait face à une situation souvent insolite vis-à-vis de l'ordre du discours. Précautions et avertissements, peut-être compréhensibles pour une émission télévisée en prime time, surprennent chez des spécialistes, tels l'helléniste normalien Robert Flacelière (1904-1982) se préparant ainsi, en 1960,  à traiter de la pédérastie grecque : « Si déplaisant que soit le sujet, il est impossible de le passer sous silence. » Avant lui, Pierre-Henri Larcher, annotateur d'Hérodote, écrivant en 1786 :
« En voilà assez, et peut-être beaucoup trop, sur cette matière ».
  Au delà de ces précautions, les cas de censure ou de délais de publication, qui certes existent, sont relativement rares. La deuxième églogue de Virgile, celle d'Alexis et Corydon, fut, étonnamment, la première des neuf à être traduite en français, en 1543 ; le libraire-traducteur était Loïs Grandin et l’achevé d’imprimer du 20 septembre. Les cas de censures sont compensés pour les chercheurs par l'existence de catalogues de livres interdits, et de la cote Enfer à la Bibliothèque nationale de France (cote fermée en 1970, puis rouverte en 1983, à la demande des chercheurs, m'avait-on dit).

   Un exemple de cette situation insolite est offert par le travail inestimable d'Emmanuel Le Roy Ladurie Montaillou, village occitan de 1294 à 1324 (Paris : Gallimard, 1975). L'auteur décida de sortir du cadre de son village médiéval pour donner la biographie d'un homosexuel, Arnaud de Vernioles, car là, dit-il, le registre de l’inquisiteur Jacques Fournier « s'élargit à la biographie psychologique. Il déborde la notation sèche, il débouche sur une véritable étude de la personnalité. Il autorise, en l'occurrence, l'élucidation d'un dossier d'homosexuel. » Le non conformisme sexuel possède une double fonction d'appel au discours, d'incitation à la communication, puisque l'évêque de Pamiers délaissa son inquisition routinière pour donner dans la psychologie, et que l'historien de la ruralité s’éloigna de son village pour se pencher sur les réseaux urbains de l'amour entre hommes ; il s'en est excusé auprès des lecteurs : « On me permettra, dans cette conjoncture spéciale, de sortir de mon village de référence : les campagnes ne se comprennent que par relation avec la cité qui les domine ; l'amour à Montaillou ne se peut décrire que comparé avec l'amour à Pamiers, dont les variétés sont bien plus diverses. » Certes ; mais il demeure bien curieux que l'occasion unique d'une telle mise en relation soit justement l'amour homosexuel.

   À côté de ce supplément de discours, on enregistre un certain nombre de signifiants non verbaux – regards, signes d'efféminement – qui constituent des manifestations qu'on pourrait dire du type du symptôme hystérique ; ce qu'un poète du XVIIe siècle, grand voyageur et habitué des cabarets, décrivait ainsi :

La preuve n'en est que trop claire,
On a beau le dissimuler,
L'effet ne cesse d'en parler
Lorsque la bouche veut le taire.
Saint-Amant, La Rome ridicule, 1643.

   Aux significations extra-verbales et à l'induction de discours décalés, s’ajoute la particularité performative. Les écrits sur ce sujet ont été régulièrement mis en cause pour leur responsabilité dans l'existence même des amours masculines. À l’occasion d’un procès pénal, en 1460, Jacques Du Clerq parlait ainsi des Vaudois : « Ils commettaient le péché de sodomie, de bougrerie et tant d’autres crimes si très fort puants et énormes, tant contre Dieu que contre nature, que cet inquisiteur dit qu’il ne les oserait nommer, pour doute que les oreilles innocentes ne fussent averties de si vilains crimes si énormes et cruels. » (Mémoires de Monstrelet, Verdière, 1826-1827).

  Crime dont, selon le franciscain Bernardin de Sienne (1380-1444), il ne fallait ni parler, ni même prononcer le nom (cf déjà Paul, Ephésiens, V, 12 : « ce qu’ils font en cachette est honteux même à dire », traduction Michel Léturmy). Le théologien Benedicti écrivait bizarrement « qu'il [le péché de sodomie] se doit plutôt taire que d'en parler par trop. » Dans le but probable de détourner de lui les foudres des autorités religieuses, le libertin Théophile de Viau faisait semblant de penser à peu près la même chose : « Le mal qu'on fait à blâmer un péché inconnu, c'est qu'on l'enseigne, et les âmes qui sont aisées à se débaucher trouvent là des occasions à se pervertir. » (« Avis au lecteur », Œuvres, 1623, 2e partie). Ce que le père Garasse considéra comme un « désaveu ridicule ».

  Selon le médecin Jean-Paul Marat (le futur "Ami du peuple"), « Sévir contre certains crimes fort rares, c'est toujours en faire naître l'idée. » Enfin, écrivant Corydon, André Gide avait judicieusement placé cette thèse dans  l'argumentation du Visiteur :
« J'ai toujours pensé qu'on se trouvait bien à parler le moins possible de ces choses et que souvent elles n'existent que parce qu'un maladroit les divulgue. Outre qu'elle sont inélégantes à dire, quelques mauvais garnements seront là pour prendre en exemple précisément ce que l'on prétendait blâmer. » (Premier dialogue, I).
Sans doute une allusion à ce médecin français, le Dr G. Saint-Paul, qui au début du XXe siècle rangeait parmi les facteurs de diffusion en premier lieu la « littérature homosexuelle scientifique », puis les articles de journaux et les « conversations impartiales », enfin les œuvres littéraires à thème homosexuel. Si ces affirmations ont quelque fondement dans la réalité, si le Verbe est à ce point pourvu d'effectivité, alors cela peut conforter la pertinence de la technique psychanalytique dont la spécificité réside justement en « l'expérimentation standardisée des effets du langage » (selon la psychanalyste parisienne Piera Aulagnier-Spairani) ; mais cela peut tout aussi bien encourager les appréhensions éprouvées à l'égard de cette psychanalyse.

   La parole personnelle et concrète de l'homosexuel se révèle aussi problématique que les discours plus généraux ; on fit observer dans les années 1970 que « l'amour qui n'ose pas dire son nom » (formule lancée par Alfred Douglas, amant d'Oscar Wilde, vers 1890 ; pour le père d'AndréGide, Paul Gide, l'amour grec était un "amour sans nom") s'était transformé en « la névrose qui ne sait pas se taire ». Faut-il tout dire ? Cette question, qui tourmentait déjà Montaigne et Diderot, se pose, plus qu'aux autres, aux homosexuels dont la vie quotidienne doit éviter trois écueils : l'aveu, la dissimulation et l'exhibition. Par cette dernière problématique, l'homosexualité se distingue radicalement des questions de racisme ou de féminisme auxquelles on a parfois cherché, à gauche, à l'assimiler, et se rapprocherait plutôt de la franc-maçonnerie ; d’où l'échec que rencontra le mouvement homosexuel français lorsqu'il se voulut révolutionnaire et prit modèle sur les groupuscules d'extrême-gauche ou sur les luttes de libération nationale du Tiers-monde.

DFHM : INTRODUCTION (2/2)

RETOUR


  Tout travail sur la question homosexuelle fait rapidement sentir le besoin d'instruments adaptés à sa grande complexité et à sa fragmentation suivant les diverses disciplines des sciences humaines. Cette complexité justifierait, s'il fallait encore le faire, que l'on cherche à remédier à la dispersion des études historiques et sociologiques par la "puissance du regard philosophique" (Frédéric Nietzsche, Crépuscule des Idoles), attitude qui présente trois avantages majeurs :

1) La prise en compte des études philosophiques et morales relatives à la sexualité : socle ancien (de Platon à Diogène Laërce), auteurs chrétiens de l'Antiquité et du Moyen-Âge, Renaissance et Lumières, études modernes (du marquis de Sade à Michel Foucault).

2) Une rigueur méthodologique qui sache vérifier l'exactitude matérielle des faits et des textes proposés à l'approbation ou l'indignation.

3) La protection de l'activité d'étude et de recherche - ce que Michel Foucault appelait "le travail". - de la pression de l'urgence militante et de la tentation, aujourd'hui grandissante, du politically correct ou de l'intolérance sectaire.

   Études et articles croulent généralement sous l'accumulation de références, multidisciplinaires ou non. « Ce n'est pas un livre que nous esquissons ici mais une véritable bibliothèque » – lisait-on déjà en juillet 1909 dans Akadémos, première revue (discrètement) homosexuelle française. D'où l'utilité d'inventaires bibliographiques spécialisés, dont les premiers furent publiés à partir de 1899 dans la revue allemande Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen [Annuaire des états sexuels intermédiaires] ; un des plus imposants fut l'ABH, avec plus de 12 500 références (V. Bullough & alii, An Annotated Bibliography of Homosexuality, New York : Garland, 1976. En langue française, voir mes brochures auto-éditées, 1977-1981. En langue allemande, Manfred Herzer, Bibliographie zur Homosexualität, Berlin : Rosa Winkel, 1982). Le but déclaré des auteurs de l'A.B.H. était d'encourager une approche globale et multidisciplinaire, plus particulièrement chez les gay activists.

  On a eu aussi recours à la forme de l'anthologie. Edward Carpenter(1844-1929), militant anglais de « l'amour des camarades », publia entre 1902 et 1917 plusieurs éditions de IOLAÜS. Anthology of Friendship, étude qui couvre toute la période allant des Païens aux Temps modernes. Carpenter avait hélas recouvert des ambigüités du nom d'amitié des situations franchement érotiques ; les choses sont plus claires dans l'élégante anthologie de Cécile Beurdeley, Beau petit ami, dont l'intention était l'évocation, en relation avec la création littéraire ou artistique, des aspects sublimés ou coupables de cet amour (Fribourg/Paris : Office du Livre/Vilo, 1977 ; et ouvrage peut aussi être lu comme un annuaire d'homosexuels célèbres).



  Aux États-Unis, les éditions Arno Press publièrent en 1975 une collection de 54 livres et deux périodiques, Lesbian and Gay Men in Society, History and Literature, qui comprenait, à côté de diverses rééditions, quatre anthologies originales. De même qu'avec les bibliographies, il s'agit de compenser la dispersion des textes et de mettre en évidence la présence continue de l'élément homosexuel à travers l'histoire et la géographie, le poids culturel du passé équilibrant l'indéniable marginalité sociologique du présent. Plus récemment, des auteurs eurent recours à la forme encyclopédique : Wayne R. Dynes, Encyclopaedia of Homosexuality, Chicago and London : Garland Pub Co, 1990 ; Louis-Georges Tin, dir., Dictionnaire de l’homophobie, Paris : PUF, 2003.

   Enfin, la forme du lexique, du dictionnaire de langue, a paru servir utilement le projet d’une vue d'ensemble. L'époque est révolue où un auteur, Vasque de Lucène traducteur de Quinte-Curce, pouvait en 1468 (et à tort …) remercier « la langue française qui n'a point de termes à proférer tels abus » et s'en autoriser pour faire, de deux aimés du roi de Macédoine Alexandre le Grand, des "mignonnes" ... Passer par les mots qui servirent à traiter de ce sujet a pu paraître la meilleure manière (phénoménologique) de l'approcher sans introduire de biais initial. En 1930, le professeur de philosophie Georges Hérelle donnait, en appendice à sa traduction de l'Histoire de l'amour grec dans l'Antiquité de Meier, un « Vocabulaire de l'amour grec » relatif à la langue grecque car, disait-il fort justement, « les mots d'une langue sont des documents. » Cette traduction, publiée sous le pseudonyme de L.R. (anaphone de Hérelle) de Pogey-Castrie, fut réimprimée en 1980 par Gründ. Les dictionnaires d'argot et glossaires érotiques ont recueilli, depuis le début du XIXe siècle, une bonne part du lexique de l'amour masculin, mais en privilégiant le plus souvent les termes négatifs et méprisants. L'argot propre aux homosexuels, dans lequel l'expression féminisée occupe une large place, a fit l'objet d'études aux U.S.A. et en U.R.S.S. :

 - Inventaire de Gershon Legman (1917-1999) dans Jonathan Katz, Gay/Lesbian Almanach, New York : Harper & Row, 1983 ;
 - Michail Meilach, "L'argot de la subculture homosexuelle en Russie", Spirales, n° 12, février 1982.

  Wayne R. Dynes rassembla l'ensemble du vocabulaire américain de l'homosexualité dans Homolexis. A Historical and Cultural Lexicon of Homosexuality, New York : Gay Academic Union Monographs, 1985 ; mais comme souvent dans ce genre d'ouvrages militants, la langue littéraire y est très mal représentée.

    Lexique LGBT canadien (février 2014)

   L'approche globale du vocabulaire, à partir de tous types de textes, sans exclusion ni privilège de l'argot (je n’ai pas de goût particulier pour la vulgarité …), est celle que j’ai voulu suivre ici, développant une partie d'un travail universitaire effectué en 1979-1980 sous la direction du professeur Pierre Kaufmann (1916-1995). La revendication homosexuelle apparaissait, depuis 1972, comme une problématique de la parole ; d'une part la dénonciation d'un tabou, d'une censure qu'aurait subi le vécu des homosexuels, d'autre part l'affirmation de l'impossibilité d'en parler dans les situations courantes de la vie professionnelle, familiale ou sociale. « Pendant plus de vingt ans, le monde m'a contraint à mentir », proclame David, le héros du roman de Dominique Fernandez, L'Étoile rose (Paris : Grasset, 1978). L'accusation d'homosexualité n'était cependant pas alors une arme absolue de langage (concept utilisé par l'écrivain Renaud Camus à propos de l'antisémitisme, du révisionnisme et de la pédophilie) ; en étudiant les chroniques  de l'Ancien Régime, on est étonné de rencontrer de nombreuses récriminations contre des individus faisant « profession ouverte de sodomie » ou tenant « école publique de sodomie », et ce, à une époque où la peine de mort pouvait encore sanctionner de tels actes. Soit dit en passant, l'étude des archives judiciaires de l'Ancien Régime a montré que la plupart des affaires, s’étalant du début du XIVe siècle à la fin du XVIIe, eurent leur point de départ en un lieu rural ; par ailleurs, dans environ la moitié des cas, il s'agissait soit de violences, soit d'impubères (pédophilie).

  Dans les quatre étapes du devenir homosexuel marquées par Jean-Louis Bory (1919-1979) – se reconnaître, s'accepter, se faire reconnaître, se faire accepter –, ce qui surprend, c'est comme une réminiscence, en positif, des six étapes de la chute morale décrite par le franciscain Bernardin de Sienne (1380-1444) : l'accord de la raison, l'opération du crime, la naissance d'une habitude, se faire gloire de ce péché, en faire l'apologie, désespérer ou présumer de la miséricorde divine. Il me fallait, pour être en capacité d'apprécier l'évolution du statut social de l'amour masculin, disposer d'un inventaire des discours tenus et de leurs filiations éventuelles – inventaire non pas à la manière de Jacques Prévert, mais à celle de Michel Foucault. Dans cette entreprise, la lecture des textes fait assez vite ressentir la nécessité d'une clarification des termes. On verra par exemple que le premier emploi connu de pédéraste, signalé par la plupart des dictionnaires, n'avait en fait rien à voir avec l'amour masculin

PÉDÉRASTE
Ce terme, ainsi que pédérastie, est en usage depuis plus de quatre siècles et ne semble pas près de disparaître. Mais il a été dès son apparition l’occasion d’un contresens ; Tabourot avait écrit, dans Les Bigarrures du seigneur des Accords (1584) que le poète latin Ausone s’était moqué, par des vers acrostiches, d’un « vilain pédant pédéraste » ; or dans les épigrammes 126 et 127, il s’agissait de cunnilingus hétérosexuel.

Au XIXe siècle, pédérastie a eu souvent le sens de sodomisation (éventuellement hétérosexuelle …), le même phénomène se produisant pour sodomie ; la distinction faite par Raffalovich entre inverti et efféminé correspondait à celle de Gide entre homosexuel et inverti. L'utilisation possible d'euphémismes ou d'allusions comme dans cet extrait plein d’équivoques du Petit dictionnaire des grands hommes d’Antoine Rivarol),

« Le citoyen le plus chaud du café de Valois [le marquis de Villette], et à qui le marquis de Mirabeau a enlevé si injustement le surnom de l'Ami des hommes. Que de services n'a-t-il pas rendus à l'humanité dans les premières secousses de notre régénération ! N'est-ce pas lui qui, par ses principes, a le plus contribué à la tolérance de tous les cultes ; et n'est-ce pas lui qui a appris à ses concitoyens à se suffire à eux-mêmes et à diriger leurs forces ? Quel dommage qu'un génie aussi pénétrant n'ait pu s'introduire dans l'Assemblée Nationale ! Les jeunes orateurs du mauvais côté auraient appris sous lui à se conduire, et il aurait bâti la Constitution sur des fondements inébranlables. »
Petit dictionnaire des grands hommes de la Révolution, par un citoyen actif, ci-devant Rien, 1790.

et l'évolution sémantique rapide de quelques mots à certaines époques (tels manchette ou mignon), posent des problèmes d'interprétation parfois délicats. Bref, la difficulté d'appréhender l'amour masculin dans sa réalité sociologique se retrouve, à un moindre degré, dans les textes ; l'utilité d'un Dictionnaire exposant l'évolution (la diachronie) du champ lexico-sémantique de l'amour masculin est en premier lieu de permettre une bonne lecture des œuvres, voire des chef-d’œuvres, des cultures française et occidentale.

   Pour le choix des articles et des passages cités, j'ai fait appel, comme en 1985, aux textes d'auteurs ou aux documents d'archives, plutôt qu'à la deuxième main des dictionnaires existants, principe qui semble aller de soi et dont l'application a permis plusieurs datations nouvelles enregistrées depuis par le Grand Robert et le TLF. Les citations ont été retenues en raison de leur contribution à l'histoire de l'amour masculin ou de leur intérêt dans l'étude de son vocabulaire ; plus rarement, pour leurs qualités littéraires ou humoristiques, pour le comique involontaire de l'indignation morale ; elles sont découpées pour être compréhensibles par elles-mêmes, ou dans le cas contraire assorties d'annotations, et référencées de préférence par les coordonnées internes de l'ouvrage, chapitre, partie, paragraphe, etc. (la généralisation de cette "éthique de la citation" supprimerait bien des polémiques sur les "citations tronquées"). L'orthographe, la typographie et la ponctuation des passages reproduits sont modernisées chaque fois que cela facilitait la lecture sans inconvénient par ailleurs. Tous les types de textes ont été retenus, le champ envisagé rencontrant tous les niveaux de langue ; j’ai seulement veillé à ne pas accorder, sous la pression des dictionnaires d’argot, une place excessive à ce français argotique, populaire ou non conventionnel. Aux termes péjoratifs bien connus, la langue en a opposé d'autres, littéraires ou scientifiques, souvent neutres ou même positifs (tel amour des garçons ou Vénus Uranie). Gay n’était donc pas le premier terme non péjoratif en circulation (et en anglais non plus).
 
  Je n’ai pu me tenir au principe lexicographique "un mot par citation" car de nombreux passages, assez savoureux, sont de véritables "grappes" de mots, avec un effet de redondance. Le nombre des emplois, la diversité des textes-sources et la durée de la période d'usage, critères de la première édition, n'ont pas été retenus pour consacrer un article à un terme ; de même, les créations d'auteurs, écartées dans la première édition, sont signalées pour ce qu'elles sont, même quand aucun usage n'a pu témoigner de leur succès. L'édition électronique supprime en effet les anciennes contraintes de place.

* * * * *

   En découvrant la culture grecque, et Platon particulièrement, la Renaissance établissait l'opposition entre amour des garçons et amour des femmes ; Pontus de Tyard mentionnait l’amour d’homme à homme (1573) ; le peuple, témoin révolté du luxe de la cour d'Henri III, avait dégradé le sens de mignon, ce qu'observa Pierre de l'Estoile ; selon Pierre Kaufmann, « Sans préjudice de la réalité qu'ils connotent, et considérés simplement comme des types, l'Aristocrate, le Riche, le Juif, nous ont paru occuper dans le délire politique la place de l'absolu d'une jouissance refusée. Joignons-y encore le Pédéraste. Au cœur des luttes civiles entre Ligueurs et Protestants, par lesquelles s'inaugure le débat politique moderne, le Journal de L'Estoile a lumineusement désigné sa place. » (L'Inconscient du politique, Paris : PUF, 1979).

  Bardache accusait les mœurs des Italiens, indice de l'ancrage ancien du mythe du vice étranger (expression du poète Du Bellay). Même si l'institution judiciaire poursuivait encore les crimes dits contre nature (pour l'essentiel homosexualité masculine et bestialité), on ne peut soutenir que le XVIe siècle n'avait saisi l'homosexualité qu'à travers la catégorie judiciaire de la sodomie ; la grille utilisée par l’historien français Jean-Louis Flandrin, soit les titres d’ouvrages relevés sur des catalogues lyonnais, ne donnait aucune connaissance adéquate du statut de l’homosexualité sur la période.

   Pendant le deuxième quart du XVIIe siècle, on rencontre les expressions aimer son sexe, en être (1650), et le sens homosexuel de pédéraste (1624), en usage chez les hommes de lettres ; curieusement, on note une réputation homosexuelle de l'Académie française dès ses débuts. L'expression au poil et à la plume décrivait les comportements bisexuels ; un peu plus tard, l'existence à Paris d'une marginalité sociale masculo-masculine s'est signalée par les locutions non-conformiste et hérétique en amour ; le libertinage (plus ou moins érudit ...) a opposé le coniste à l'anticoniste ou culiste ; des témoins ont pu ressentir l'amour des garçons comme une mode, dont les figures de proue étaient, à la Cour, le musicien Lully et Monsieur, frère du roi Louis XIV. La fin de ce règne, puis la Régence, périodes de plus grande tolérance générale, ont encore enrichi le vocabulaire, apportant giton, amour socratique et, du côté négatif, antiphysique.

   Au XVIIIe siècle, l'auteur le plus prolixe fut sans aucun doute Voltaire, intarissable et caustique sur la sodomie des bons pères jésuites, nettement plus indulgent pour les « garçons qui s'aiment » (1735) ;  Dominique Fernandez fut un peu injuste avec lui. Peu de mots nouveaux importants, et par ailleurs une volonté clairement exprimée de faire silence sur "ce crime", les cas de répression étant paradoxalement estimés dangereux : « [...] l'indécence de ces sortes d'exemples, qui apprennent à bien de la jeunesse ce qu'elle ne sait pas », notait en juillet 1750 l'avocat parisien Barbier, peu après l'exécution d'un couple d'hommes surpris en pleine rue dans leurs ébats (cf "L'affaire de Lenoir et Diot", dans mon Homosexualité, Lumières et Droits de l'Homme, Paris : chez l'auteur, 2000). L'abrogation de l'ancien droit réprimant le crime de sodomie (Assemblée Constituante, juillet 1791) fut due bien plus à ce désir de silence, que Marat et Mercier partageaient, qu'à une volonté révolutionnaire d'assurer la liberté sexuelle et la libre disposition du corps. « Nos lois ont gardé le silence comme étant un crime dont on ne devait pas soupçonner la possibilité » commenta le magistrat Bexon quelques années plus tard ; cette volonté de silence fut d'ailleurs telle que personne, à la Constituante ou dans les gazettes, ne mentionna jamais la sodomie dans la liste des anciens crimes dont la poursuite était abandonnée, abandon qui par la suite fut longtemps attribué au Ier Empire, précisément à Cambacérès.

  En passant de la possibilité d'une sanction publique par la peine du feu à la liberté d'exister dans l'ombre, l'homosexualité masculine connut assurément un changement radical de son statut. Selon Michel Foucault,
« le Code [pénal] de 1808 a aboli les vieilles lois pénales contre la sodomie ; mais le langage du XIXe siècle a été beaucoup plus intolérant à l’homosexualité (au moins sous sa forme masculine) que ne le furent les époques précédentes » (« La folie, l’absence d’œuvre », La Table ronde, n° 196, mai 1964 ; la répression pénale fut abandonnée dès 1791).
  Après la Révolution de 1830, plusieurs termes argotiques sont effectivement apparus : tante (1834), pédé (1837), pédéro (1846), tapette (1854) ; on pourrait supposer que certaines couches populaires urbaines ont ressenti comme une nécessité de manifester leur ostracisme face à la défaillance – le laxisme ressenti ? – de la loi pénale. Simultanément, dans les milieux cultivés, on s'est acheminé vers un vocabulaire d'allure plus objective : l'opposition unisexuel/bisexuel, proposée par l’utopiste Charles Fourier vers 1820, puis reprise par Pierre Joseph Proudhon et Marc-André Raffalovich, avait largement préparé le terrain des couples homosexuel/hétérosexuel, homo/hétéro, gai/non gai. À côté de ces désignations en miroir, le concept de troisième sexe dû, sous sa forme moderne, néo-platonicienne, à l’allemand Ulrichs, établissait une équivalence à trois termes entre "vrais hommes", "vraies femmes" et individus ayant des relations sexuelles avec leur propre sexe ; dans  le Symposium (ou Banquet) de Platon (mythe d’Aristophane), c'était d'une manière qui accordait, c'est surprenant, une prévalence numérique double aux homosexuels masculins sur les hétérosexuels, au point que l'hétérosexualité y apparaissait comme rattachée à une sorte de sous-sexe (si l'on suppose qu'au départ les trois sortes d'êtres sphériques étaient en nombre égal). Le mythe platonicien d'Aristophane accordait aussi à la préférence sexuelle un caractère inné ; comme le nota Dominique Fernandez dans son roman L'Étoile rose (Paris : Grasset, 1978), Sigmund Freud fit dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité une lecture erronée du Symposium, n'en retenant que la division de l'androgyne. Il semble que Rabelais fît la même erreur en Gargantua, VIII.


   Entre 1882 et 1893 ont été forgées les formes françaises des termes qui ont prévalu pendant la plus grande partie du XXe siècle, aussi bien dans l'expression courante que dans les écrits psychologiques ou médicaux : inversion et inverti, homosexualité et homosexuel, uranisme et uraniste ; ils venaient de l'allemand ou de l'italien, les deux derniers de ces couples émanant de la revendication homosexuelle allemande des années 1860, K. H. Ulrichs et K. M. Benkert. Ils ont notamment trouvé place dans les articles, parfois polémiques, publiés par la revue lyonnaise Archives de l'Anthropologie Criminelle, éditée entre 1894 et 1914. On observe par ailleurs une floraison de nombreux termes mineurs, à tel point que l’on a pu parler de « délire taxonomique » : voir Monique Nemer, Corydon citoyen, Paris : Gallimard, 2006, chapitre II : « À côté des uranistes, uraniens, adonisiens, unisexuels, insexués ou demi-sexes, on s’interroge sur les antiphysiques, les anthropophiles. À côté des saphistes ou tribades, sur les gynécomastes, les anandrynes, les androphobes. »

  Cette période fut propice, bien avant le retentissement des procès de 1907-1908, à la réactivation des vieilles accusations d'homosexualité (Frédéric II …) envers les habitants d'outre-Rhin : en 1896 le roman de mœurs Les Invertis fut sous-titré Le vice allemand.

  À la Belle Époque, quelques créations argotiques apparurent : fiotte, lope et tantouse (1900) notamment. En sens contraire, la revendication homosexuelle française initiée en 1924 envisageant les titres possibles pour une revue, proposait :
« CORYDONIA, en souvenir du héros de Gide.URANIA, qui est un mot rappelant le terme Uraniste, vrai terme scientifique, par lequel on désigne les homosexuels.AMITICIA, rappelant un des plus beaux côtés des invertis. » Lettre du professeur Rohdire, Inversions, n° 2, 15 décembre 1924.
  Depuis 1945, cette revendication a produit homophile, arcadien, homophobe et homophobie, gai et gay, queer, LGBT – preuve que cette action a, par son discours,  une influence réelle et durable sur la société et son langage (LGBT étant de plus en plus repris par la presse généraliste) ; si la marginalité de sa base sociologique est évidente (le chiffre de 5 % est très exagéré), son degré de marginalité culturelle n'est certainement pas aussi faible qu'on aurait pu le penser. Le concept d’homophobie a influencé le législateur et mené à la loi 2004-1486, dite loi HALDE, du 30 décembre 2004 ; son titre III est intitulé :
« RENFORCEMENT DE LA LUTTE CONTRE LES PROPOS DISCRIMINATOIRES À CARACTÈRE SEXISTE OU HOMOPHOBE ».
La légitime et nécessaire lutte contre les discriminations ne devrait toutefois pas conduire à porter atteinte à la liberté d’opinion et d’expression ; la notion de “propos discriminatoires” (ou diffamation envers un groupe de personnes, article 32 de la loi sur la liberté de la presse)) est fort contestable, qu’il s’agisse de critique des religions ou de critique des comportements sexuels. Parallèlement à ces mesures, de nouveaux termes argotiques sont apparus, tafiole et tarlouze ; ce qui illustre la règle observée après la Révolution française selon laquelle toute apparence de tolérance officielle en progrès suscite en retour de nouveaux signes d'hostilité populaire.


* * * * *

   Lorsque des vocables plus spécifiques ne sont pas employés, les amours de même sexe sont évoquées par un des termes : amour(s), crime, goût, mœurs, passion, péché ou vice, assorti d'un qualificatif ou complément ; plus rarement, on a dit art, école ou science ; « l'art de l'impudique Ganymède », trouve-t-on, c’est joliment tourné, en 1576. Certains termes sont par dénotation négatifs ou péjoratifs (crime, péché, vice), d'autres peuvent le devenir par l'effet de la détermination associée ; mais certains sont purement descriptifs, et cette constatation contredit la vision bien trop pessimiste de l'écrivain anglais John Addington Symonds (1840-1893) :
« Au XIXe siècle, les langues évoluées d'Europe n'ont, pour cet élément permanent de la psychologie humaine, aucun terme qui n'associe une idée de dégoût, d'infamie, d'insulte. » A Problem in Modern Ethics, 1896 ; partiellement réédité dans Male Love, New York : Pagan Press, 1983.
Le sociologue anglais Jeffrey Weeks avait trop vite souscrit à cette opinion, citant par ailleurs une traduction de Friedrich Engels portant sodomy là où le texte allemand ne disait que Knabenliebe (amour des garçons). L'expression anglaise correspondante, Greek love n'a rien a priori de péjoratif ; en français, unisexualité et de nombreuses locutions à partir d'amour et de goût démentaient les propos de Symonds.

  C'est pourtant à la même conclusion que Symonds qu’était arrivé Jean-Louis Flandrin, à partir du seul titre d'un ouvrage de 1601, peu représentatif du XVIe siècle ... Voir J.L. Flandrin, "Sentiments et civilisation", Annales E.S.C., septembre-octobre 1965, n° 5, (repris à l'identique  dans Le Sexe et l'Occident, 1981) : « Si l’on excepte les mots du langage familier, voire grossier, comme "bougre" – qui n’apparaît pas au niveau des titres – l’homosexualité ne semble guère saisie, au XVIe siècle, qu’à travers la notion de sodomie. Celle-ci déborde le cadre des rapports homosexuels et n’en rend pas toute la complexité. […] Dans ce domaine, que trouvons-nous ? Un titre, de diffusion populaire, racontant "l’Histoire véritable du P. Henry Mangot, jésuite, bruslé à Anvers le 12 avril 1601, estant convaincu d’estre sodomiste …" La notion n’apparaît que par l’adjectif "sodomiste" emportant une violente condamnation et les titres lyonnais n’y font aucune autre allusion. En 1961, au contraire, la notion d’homosexualité apparaît dans deux titres médicaux, sans aucune trace de condamnation. Il ne s’agit pas de prétendre qu’elle est aujourd’hui acceptée par l’ensemble de la société, mais que, par le biais de la recherche médicale, elle apparaît dans un contexte d’objectivité, alors que l’on ne pouvait autrefois y faire allusion qu’en la réprouvant. » Pour 1961, que Jean-Louis Flandrin a comparé à l'édition lyonnaise du XVIe siècle, deux titres sont cités, parce que contenant le mot homosexuel : deux thèses de médecine (pas de travaux de recherche !), dont l'une dactylographiée ; écrits non représentatifs des idées que l'on se faisait cette année-là sur le sujet (quelques mois après la qualification, à l’Assemblée nationale, de « fléau social » appliquée à l’homosexualité et l’introduction d’une seconde occurrence de « contre nature » dans le Code pénal, ancien article 330, alinéa 2). 

   Dans certains cas, le déterminant tempère la dénotation négative du terme principal : vice à la mode, péché philosophique. Pour une appréhension synoptique de leur nombre et de leur diversité, je donne en appendice une liste de ces expressions. Les déterminations les plus négatives sont celles associées à crime, goût, passion. On notera la fréquence des adjectifs de nationalité ; à toutes les époques (et déjà dans Lévitique, XVIII), l'homosexualité s'est trouvée imputée aux nations étrangères, particulièrement avec vice et mœurs , ce qui a permis à plusieurs auteurs (tel l’humaniste français Henri II Estienne) d'invoquer comme cause favorisante le développement des relations internationales ou le mélange des civilisations ; sans doute mettra-t-on prochainement en cause la mondialisation ...

   L'aspect marginal est exprimé par la référence à la mode, et les qualificatifs bizarre, étrange, fantasque, particulier et spécial (de même en anglais, odd et queer). Remy de Gourmont (1858-1915) parla d'un « refus de soumission qui étonne et fait réfléchir », attitude d'opposition ou d'originalité rendue aussi par non-conformiste et le sens figuré d'hérétique. Envers de l'originalité, parfois provocante (d'où des superlatifs, « il en était à tout rompre », etc.) : péché est seul à ne pas être adjoint à honteux, comme si cela allait de soi ; avant que le XIXe siècle ait produit le substantif honteuse, Luc de Vauvenargues notait que « la raison rougit des penchants dont elle ne peut rendre compte ». Selon le maréchal de Richelieu, le zèle religieux de la fin du règne de Louis XIV aurait réussi à « rendre ce vice rare et honteux », ce qui paraît peu crédible. L'entreprise de culpabilisation fut reprise, avec un peu plus de succès, par la médecine légale au XIXe siècle.

   L'objection fut formulée de l'impossibilité de parler d'homosexuels et d'homosexualité pour des époques anciennes. L'historienne américaine Natalie Z. Davis avait perçu comme un anachronisme  l'utilisation du substantif homosexuel par Emmanuel Le Roy Ladurie dans un contexte du XIVe siècle : « Le mot est du XIXe siècle, et ressortit d'une conception de la sexualité apparue, semble-t-il en Europe, au cours du XVIIIe. Il ne renvoie pas à la nature de l'acte sexuel accompli ni au caractère du désir sexuel, mais à un certain type d'individus qui donnent à leur sexualité une orientation exclusive. » ("Les conteurs de Montaillou", Annales ESC, 1979, n° 1).

  Pour le détail de l'affaire racontée par Le Roy Ladurie dans Montaillou, village occitan, se reporter à ma Note sur les aspects homosexuels du Moyen-Age. Parmi les études qui admettent l'application du mot d'homosexualité à des époques reculées, citons celles de Bernard Sergent, L'Homosexualité dans la mythologie grecque, Paris : Payot, 1984 ; d'Alan Bray, Homosexuality in Renaissance England, London : Gay Men's Press, 1987 [1982],  de John Boswell, Christianisme, tolérance et homosexualité, Paris : Gallimard, 1985 [Christianity, Social Tolerance and Homosexuality. Gay People in Western Europe from the Beginning of the Christian Era to the Fourteenth Century, Chicago : University of Chicago press, 1980] et K.J. Dover, Homosexualité grecque, Grenoble : La Pensée sauvage, 1982 [Greek Homosexuality, Cambridge : Harvard University Press, 1978]. Cf mon étude Ces petits Grecs ont un faible pour lesgymnases ...

  L’orientation homosexuelle exclusive était bien le fait d'Arnaud de Vernioles. D'autre part les récriminations, régulières, depuis le XIIe siècle au moins, sur l'augmentation supposée de cette forme de sexualité, tout comme l'observation sociologique d'Albert le Grand qui voyait là un vice plus répandu chez les grands que chez les humbles, laissent penser que les milieux sodomites des grandes villes étaient alors développés et leur existence connue, au moins des plus avertis ; continuité que suggèrent également les antécédents de la notion de troisième sexe. Par ailleurs on verra que dans les écrits théologiques sodomie avait, sinon toutes les connotations, du moins le sens général que possède aujourd’hui homosexualité. Selon Régis Revenin, « L’homosexualité largo [sic pour lato] sensu a évidemment existé avant l’invention et la diffusion du mot « homosexualité » dans la seconde moitié du XIXe siècle, mais l’homosexualité stricto sensu, définie comme étant l’une des formes historiques qu’ont revêtues les relations sexuelles et/ou affectives entre hommes à la fin du XIXe siècle, mettant en exergue une « identité » sexuelle nouvelle et spécifique soumise au pouvoir discursif de la médecine, de la police, de la justice et de l’Église, est très vraisemblablement née au XIXe siècle. » (Homosexualité et prostitution masculines à Paris 1870-1918, introduction, Paris : L’Harmattan, 2005 ; l’homosexualité définie comme forme historique revêtue à la fin du XIXe siècle est née au XIXe siècle, cela semble une tautologie).

La notion d'homosexualité masculine – ou amour et désirs masculins pour le même sexe – était en effet déjà acquise dans l’Antiquité, et il existait de nombreux termes ou expressions pour l'exprimer, et l'opposer à l'amour des femmes (hétérosexualité masculine) ; de nombreux auteurs parlent d’amour, ce qui était bien plus élégant que l’expression actuelle de "pratiques sexuelles", soit dit en passant :

En grec :

amours masculines (Agathias)
ce caractère (Aristophane)
éros, érotique, amour des mâles, amour masculin/amour des femmes (Aristote)
union masculine, amours de garçons/liaisons féminines, sorte d'amour, philomeire/philogyne, gynécomanie/paidomanie (Athénée)
philopaide (Callimaque)
union avec la femme/union avec un homme (Constitutions apostoliques)
commerce des mâles (Diodore de Sicile)
érotique, cinédologue, philopaide (Diogène Laërce)
autre éros ; ambidextre (Euripide)
union naturelle/union de mâle à mâle (Josèphe Flavius)
amour masculin (Justin)
amour des femmes/amour des mâles, hétérochrotas (pseudo-Lucien)
gynécomanie, Cypris/Éros, désir pour les mâles (Méléagre)
pandémos/ourania (Platon)
éros, genre d'amour, amour légitime/amour des garçons, gynécomanie/paidomanie, porté à l’érotique (Plutarque)
ceux qui aiment les paidika/ceux qui aiment les femmes et les jeunes filles (Plutarque)
passion pour les femmes/union masculine (Ptolémée)
amour masculin (Sextus Empiricus)
philopaide (Straton de Sardes, Théocrite)
paidéraste, porté à l'éros (Xénophon d'Athènes)

En latin :

amour pour les mâles (Achille Tatius)
virosus, porté sur les mecs (Aullu-Gelle)
fils appartenant aux genres féminin et neutre ; vice bi-masculin (Ausone)
deux formes d'amour (Célius Aurélien)
amour d'amitié [amor amiticiae] (Cicéron)
paidérastie (Lucilius)
vice sodomitique (rapports sexuels avec le sexe non complémentaire [non debitum], par exemple homme avec homme ou femme avec femme) (Thomas d’Aquin)

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   L'homosexualité est soumise au jeu des rumeurs et des apparences, trompeuses comme chacun sait. La possibilité de dissimulation a pour envers les réputations injustifiées dont parlait Marcel Proust dans La Prisonnière, les fausses accusations, et les mystifications comme celles de Charles Baudelaire et Germain Nouveau affectant d'être pédérastes. De plus, tout discours tenu sur le sujet laisse planer sur son auteur un "mauvais soupçon" (l'expression est de Théophile de Viau). Toute amitié un peu étroite s’expose à être suspectée d'être un amour qui n'ose pas dire son nom ; celles de Montaigne et La Boétie, de Viau et des Barreaux, Molière et Baron, Napoléon et Junot, Michelet et Poinsot, Honoré de Balzac et Eugène Sue, Lucien Herr et Ernest Lavisse, entre autres, n'y échappèrent pas. A l'inverse, certains biographes ont tenté de nier les penchants de Paul Verlaine, du poète américain Walt Whitman ou ceux de François Mauriac ; après la lecture du livre d'Edmond Lepelletier sur Verlaine, en juin 1907, André Gide nota : « De pareilles lectures m'enfoncent dans ma résolution de rendre dès à présent, par mes écrits, la mascarade posthume impossible. » (Bibliothèque Jacques Doucet, Paris, fonds Gide, mss γ 885-96 ; il s'agit de la longue "lettre explicative" mentionnée dans la Correspondance avec Henri Ghéon et destinée à Marcel Drouin).

  Les évolutions sémantiques d'amitié particulière, complaisant et mignon, confirment et illustrent la difficulté parfois éprouvée à distinguer entre amitié et homosexualité ; dans le milieu homosexuel, aujourd'hui milieu gay, ami a le plus souvent, comme dans le quatrième dialogue de Corydon, une connotation amoureuse (notamment dans l’expression avoir un ami) ; l'écrivain et agent secret Joseph Fiévée (1767-1839) disait, parlant de sa longue vie commune avec l’écrivain Théodore Leclerc : « une amitié qui a duré plus de trente ans finit toujours par être respectable. »

   La recherche d'un parallèle avec les termes décrivant l'hétérosexualité met en relief, à toutes les époques, une très forte infériorité numérique pour ces derniers ; Lorédan Larchey avait noté que « sur ce terrain honteux, les synonymes pullulent » mais il en concluait un peu rapidement « ils prouvent la persistance d'un vice qui semble éprouver, dans les deux sexes, le besoin de se cacher à chaque instant derrière un nom nouveau. » (Dictionnaire historique d’argot, 1881, entrée "Être (en)" ).
 Cette prolifération argotique n'était pas le fait de ceux qu'elle stigmatisait. J’invoquerais plutôt, pour rendre compte de cette profusion lexicale, la complexité d'un phénomène relativement rare, qui intrigue, et qu'à la différence de l'adultère, par exemple, deux ou trois vocables ne peuvent représenter de façon satisfaisante ; c'est ainsi qu'on a été jusqu'à proposer adelphisme, andrérastie, anthropophilie, coonanisme, éphébérastie, follitude, homoérotisme, homogénie, homogénitalité, homoïté, homophysie, homosocialité, intrasexualité, monosexualité, etc. Cette profusion se rencontre parfois dans l’œuvre d'un seul auteur, tels Voltaire ou Marcel Proust. Pour conclure : j’ai souhaité offrir ici un instrument d'étude et de réflexion ; les opinions tranchées abondent, mais les faits sont souvent d'appréhension délicate, et les discussions éclairées encore trop rares.

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   J’ai remercié la regrettée Catherine Gide-Desvignes de m'avoir permis de reproduire plusieurs fragments inédits de Gide ou de ses correspondants, Michel Carassou et Jean-Michel Place grâce à qui j'ai pu prendre première connaissance de la collection complète (1924-1925) de la revue Inversions/L'Amitié, Charles Baladier et le regretté professeur Pierre Kaufmann, qui m’avaient encouragé à mener à bien la première édition (1985) de ce travail, ainsi que Robert Kozérawski, qui avait bien voulu relire attentivement le manuscrit de la première édition et aider à la réalisation de l'index des auteurs cités. Merci également à Patrick Cardon, directeur des éditions Gaykitschcamp, pour ses nombreuses suggestions d’additions pour cette nouvelle édition.


dimanche 12 avril 2015

DFHM : DOSSIER DE PRESSE DU VHM 1985

DOSSIER DE PRESSE DU

VOCABULAIRE DE L'HOMOSEXUALITÉ MASCULINE

PARIS : Payot, 1985 ; collection Langages et sociétés dirigée par Louis-Jean Calvet

BCLF : « En lexicologie, le terme "vocabulaire" désigne généralement un micro-lexique isolable à l’intérieur de la totalité appelée "lexique" car autonomisé et conçu à partir d’un référent singulier. Il y a ainsi des vocabulaires techniques, professionnels ou autres, mais aussi des vocabulaires "interdits" ou "clandestins" qui, du fait de leur objet, se situent dans les zones obscures et périphériques du lexique commun. C’est précisément le cas du vocabulaire de l’homosexualité masculine dont ce livre propose une présentation synthétique, l’auteur partant du principe que l’enquête linguistique est encore la meilleure façon d’approcher la complexité de la question homosexuelle – question le plus souvent commise au silence depuis des siècles mais que le langage, cependant, reflète multiplement à travers une "parole" dispersée.
  Un des aspects les plus intéressants de cette enquête est de montrer que le vocabulaire en question ne se compose pas que de termes négatifs (argotiques notamment) ou en miroir (médicaux, juridiques) définissant l'homosexualité comme une déviation ou une altération de la norme, mais encore qu’il peut être appréhendé comme lieu symbolique de manifestation d’une identité socio-culturelle marginalisée mais non pas muette et négligeable en fait. Ce vocabulaire, c’est aussi un "glossaire" aux vocables spécifiques, non réducteurs, issus ni du mépris, ni d’une simple différence. » (Bulletin critique du livre français, n° 472, avril 1985)


CANARD ENCHAÎNÉ : « Le fin exégète du "Monde" (1/11) a bien vu ce qu’il y avait de vicelard dans cette lettre [du pape aux évêques] : "La nouveauté est que cette condamnation est étendue aujourd’hui aux simples tendances homosexuelles." Doux Jésus ! Je lis, dans le "Vocabulaire de l’homosexualité masculine", de Claude Courouve (Payot), ces définitions exquises du policier parisien Carlier : "Les prostitués parisiens tout jeunes prennent le nom de "petits jésus". Lorsqu’ils ont vieilli, qu’ils ont gagné de l’audace et de l’expérience, ils deviennent des "jésus"." Avec un peu de bol, ils finissent cardinaux ou secrétaire particulier de Pie XII. Ce même "Vocabulaire" m’apprend l’origine de l’étrange expression trouvée danss "Lucien Leuwen", du regretté Stendhal : "Milord Link est un "évêque de Clogher", mais ne pas le dire." Il se trouve que, en juillet 1822, Percy Jocelyn, évêque de Clogher, près de Londres, fut surpris en compagnie d’un soldat (pas de plomb) dans le "backroom" (déjà !) d’un pub. » (Jeanne Lacane, "Les calices de l’exploit", Le Canard Enchaîné).


MOTT : « Livre sérieux, aboutissement de profondes et intelligentes recherches à partir de sources diversifiées ; c'est un ouvrage indispensable à qui s'intéresse à l'étude des variantes sexuelles du passé ou du présent. (Luiz Mott, Ciencia e Cultura [Brésil])


ÉdJ : « La langue française a ses quartiers réservés. En voici un décrit historiquement pour la première fois : le tableau n’est sans doute pas complet, mais on ne peut demander au premier explorateur de tout découvrir dans un tel domaine, où les textes sont rares et peu repérés.  L'ouvrage est fait d'une série de notices classées alphabétiquement et illustrées de nombreux exemples : grâce à ce petit dictionnaire, on peut reconstituer non seulement des moments de l'histoire de la langue, mais de l'histoire des mœurs aussi ; entre l'hypocrisie et le franc-parler, le langage est passé par des voies insolites. » (Pierre Enckel, L'Événement du Jeudi, 7-13 février 1985)


GPH : « Il n’existait pas jusqu’à nos jours, et sauf erreur, d’inventaire lexiscographique des discours tenus en langue française sur l’homosexualité masculine. Un inventaire aussi de l’évolution de ces discours et de leurs éventuelles filiations. Après dix ans de recherches qui se sont traduites par diverses brochures (bibliographies, rapports de police, etc.) et articles dans la presse gaie des années 1975 puis, notamment, dans Universalia 81 et l’Encyclopaedia Universalis 1984, volume 9, Claude Courouve est en mesure de nous faire ce cadeau. Son Vocabulaire de l’homosexualité masculine va du Moyen-Âge à nos jours, les XVIe, XVIIe et surtout XVIIIe et XIXe siècles dominant son propos. On trouvera par exemple le sens et l’origine de termes connus et toujours en vigueur. Quelques-un de la langue dite vulgaire comme "bougre" (XIIe s.), "en être" (XVIIe s.), "folle", "honteuse", "tante" ou "tapette" (XIXe s.). Quelques autres d’origine savante et tirés du latin comme "contre nature" (XIIIe s.), du grec comme "pédéraste" (XVIe s.) (avec ses dérivés : "pédé", XIXe, et "pédale", XXe), "antiphysique" (XVIIIe s., = contre nature), ou de l’allemand comme "homosexualité" (XIXe s.). On repèrera le couple d’identités opposées homosexuel/hétérosexuel et son émergence avec la symétrie "aimer les femmes/les garçons" (XVIe s.) et "coniste/culiste" (XVIIe s.). On aura plaisir à rencontrer des termes tombés en désuétude : "rivette" (XVIIIe s.), "corvette" (XIXe s.), etc. En revanche, il manque peut-être des mots plus utilisés : "homophobie" (que l’auteur a pourtant introduit en France, semble-t-il), "équivoque", "fille" ; ou, au contraire, "congénère", "fiotte". Il est vrai qu’il s’agit là d’un vocabulaire et non d’un dictionnaire porté naturellement à l’exhausitivité. Plus largement, on comprendra comment on fit du jeune roi Louis XV un roi hétérosexuel en lui mentant et en l’impressionnant. On découvrira depuis quand et par qui l’amitié du Christ et de saint Jean a été interprétée de façon homosexuelle, et quelques autres choses encore. Et, se détachant de cet ouvrage, on notera l’importance de la religion (monothéiste, ici le christianisme, catholique et protestant, cf. "contre nature", "péché", sodomie" …), la mutation de l’hérésie religieuse en hérésie sociale (cf. "bougre", "hérétique en amour", "non-conformiste"), la continuation de l’idéologie religieuse et d’une mentalité bourgeoise par d’autres moyens (un prétendu athéisme qui dénonce le "vice clérical", notamment à travers les jésuites ; le prétendu communisme athée qui parle de "vice bourgeois" …) Un autre aspect intéressant mis en relief est que les mots créés tout au long de l’histoire pour signifier un amour qui s’est d’autant plus dit qu’il ne fallait pas le nommer (selon certains doctes canonistes et parmi eux quelques saints), forment une longue liste non dénuée de sens. Foucault nous l’avait appris, l’homosexualité relève de l’ordre du discours, de l’ordre des discours. Et cela convient parfaitement à Claude Courouve : "passer par les mots qui ont servi à en parler" pour aborder la complexité extrême de la question homosexuelle "sans introduire de biais initial" ; encore peut-on regretter l’absence d’une certaine vue d’ensemble (quitte à voir celle-ci modifiée au fur et à mesure des recherches). Le sujet, à travers la problématique de la parole envisagée, fait ainsi intervenir, dans un cadre multidisciplinaire, histoire de la littérature, droits canon et pénal, psychanalyse et psychologie, éthologie, sociobiologie, anthropologie, histoire des mœurs, des sciences et des idées. Et au-delà du simple fait sexuel auquel on veut parfois la réduire (ce que ne font ni les meilleurs esprits ni l’auteur), l’homosexualité apparaît à travers cette étude pour ce qu’elle est, une manière d’être en société, marginale sociologiquement peut-être (tout du moins encore) mais non pas culturellement marginale. Loin donc de constituer un simple particularisme, on constate qu’elle représente une universalité, universalité du temps, de société, de conditions et de mœurs, une manière d’être au monde. Et l’auteur de souligner avec raison dans sa préface qu’ "il est aujourd’hui impossible d’envisager une science de l’homme sans se heurter tôt ou tard à la question homosexuelle." Un index (un peu sous-développé mais avec le mérite d’exister, trop d’éditeurs actuels l’oublient), une bibliographie et, en appendices, des textes des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles ainsi qu’un index du vocabulaire de [Marcel] Proust dans la Recherche ajoutent à l’intérêt d’un livre facile d'accès malgré son érudition et qui met bien en lumière les rapports entre corps et langage." (Alain Leroi, Gai Pied Hebdo, n° 158)


GBB : « A remarkable summa of his recent research in which the topics that he has shared with us are integrated into their proper context. [...] The articles are structured so as to begin with the origin of the word, followed by its vicissitudes through the centuries, with attention to cognate and contrasting termes. The points made are demonstrated by about 1000 source citations - piquant, precise, and sometimes unsettling - so that the book yields a major dividend of an anthology of primary sources. [...] What perhaps is not clear is that it is in fact three books in one. In the foreground, of course, is the realm of historical semantics, which the author handles with superb skill. Then we have materials for the still missing general history of homosexuality in French literature, a topic whose very richness has perhaps deterred other scholars. Finally, the book touches on many episodes of the history of homosexual behavior in France, providing references to published and unpublished material. » (Dr Wayne R. Dynes, GBB-Cabirion [New York]


altersexualite.com : « Lexique indispensable et anthologie littéraire, pour les éducateurs, Vocabulaire de l’homosexualité masculine, de Claude Courouve, Payot, coll. Langages et sociétés
Dimanche 15 juin 2008, par Lionel Labosse
Cet ouvrage de référence porte bien son titre. Il ne s’agit pas seulement d’un dictionnaire, mais d’un essai très documenté sur les mots qui, au cours de l’histoire, ont désigné les hommes homosexuels. 74 articles, une introduction, des annexes et des index font le point sur ces mots, certains totalement oubliés, d’autres mal compris ou dont le sens a glissé. L’impressionnant index des auteurs démontre que l’ouvrage est aussi une anthologie littéraire et historique, avec souvent des textes rares ou inédits dénichés par le chercheur, qui n’hésite pas non plus à citer les petites annonces (p. 101) ! Claude Courouve est une personnalité originale dans le monde altersexuel. Introducteur en France du mot homophobie, cet érudit a pratiqué les « gay studies » avant la lettre, et s’est opposé (comme votre serviteur) à la pénalisation des propos homophobes. Cet ouvrage est issu des recherches qu’il avait menées pour sa thèse de philosophie.
Le paradoxe : dire ou taire l’infamie
Dès l’introduction, l’auteur souligne le paradoxe inhérent au vocabulaire infamant. Si la condamnation religieuse est sans recours : « Contrairement au meurtre et à l’inceste, il n’existe en effet dans les Testaments aucun exemple d’acte homosexuel pardonné ensuite », « le christianisme a dû produire en abondance des discours sur ce comportement qu’il condamnait, et a parfois paradoxalement fait connaître ce qu’il souhaitait anéantir » (p. 16). C’est ainsi qu’il faut comprendre « l’abrogation de l’ancien droit réprimant le crime de sodomie […] due bien plus à ce désir de silence […] qu’à une volonté révolutionnaire » (p. 24). Il note que « à toutes les époques, l’homosexualité masculine a été imputée aux nations étrangères » (p. 28)
De nombreux articles fort utiles expliquent l’origine de mots plus ou moins oubliés, mais parfois très utilisés à une période précise : antiphysique, très répandu au XVIIIe, a disparu pour une raison évidente, comme bardache, terme méprisant désignant le garçon passif, ou achrien (néologisme de Renaud Camus), peut-être parce qu’il n’apportait aucun élément de sens supplémentaire ; bougre avait beaucoup varié dans son sens avant de désigner les homosexuels, et a continué après ; homophile tend à disparaître avec la revue Arcadie. L’article évêque de Clogher m’a beaucoup intéressé : il signale un fait divers, un évêque arrêté dans une « backroom » avant la lettre, le 19 juin 1822. Stendhal aurait repris l’expression dans des notes manuscrites pour Lucien Leuwen, en précisant : « Milord Link est un évêque de Clogher, mais ne pas le dire », ce qui préfigure la polémique récente autour de Harry Potter et les Reliques de la Mort, de J.K. Rowling. Pour les passionnés, il s’agit de Percy Jocelyn, évêque anglican de l’Église d’Irlande. Il y a aussi de nombreux noms de personnages réels ou inventés qui ont pu désigner les homosexuels par antonomase : Corydon, Jésus, Adonis, Vautrin, etc. L’article inversion / inverti nous rappelle que la distinction entre homosexuel et transgenre était loin d’être claire (citation de Karl Heinrich Ulrichs : « une âme de femme prisonnière dans un corps d’homme »). L’article Pédale / Pédé nous apprend que le mot a pu désigner dans l’argot des voyous, « un gars qui trahit son copain pour une fille ». L’expression « point de côté » a désigné un « ennemi des pédérastes », parfois un « agent des mœurs », au XIXe siècle. Certains mots rarissimes sont signalés sans faire l’objet d’un article : anandryne, anandre, agyne (p. 195). La distinction entre sodomite et sodomiste mérite d’être signalée : « Les noms en –iste désignant souvent les partisans d’une doctrine ou d’une pratique (tel naturiste), sodomiste reflète l’idée d’identité homosexuelle, le sentiment d’appartenir, par cet élément de personnalité, à une catégorie sociologique ».
Certains écrivains sont omniprésents, comme notre cher Voltaire, qui utilisa « une trentaine de mots ou expressions, dont agent et patient ». On note que cette bipartition fonctionnelle [1] n’est pas récente ; elle est constamment attestée depuis le « pathicus », passif des Romains, et imprègne le vocabulaire. Certains mots tentaient de contourner cette ornière, comme la partition proposée par Magnus Hirschfeld entre éphébophiles, androphiles et gérontophiles. Ce dernier inventa aussi « normosexuel », mot dont j’ignorais l’existence quand j’ai forgé « orthosexie » (bien avant de découvrir grâce à Google books que Renaud Camus avait déjà utilisé le mot « orthosexuel » jadis). Quelques autres bipartitions sont à relever : culiste / coniste / anticoniste ; nature / contre-nature (C’est Platon qui inventa le concept, dans Phèdre, 251 b, et dans Les Lois, 636cd) ; conformiste / non-conformiste. Claude Courouve signale la dissymétrie du couple homo/hétérosexuel, le second n’ayant quasiment pas de synonyme.
Une anthologie des normopathes et des rebelles à travers les âges
L’ouvrage est aussi par la force des choses une confondante anthologie de l’homophobie (depuis les simples moqueries jusqu’à l’évocation d’exécutions), qui pourra fournir des extraits intéressants aux enseignants. Signalons par exemple le Traité des peines et amendes de J. Duret, de 1572 (art. bougre), qui laïcise les lois du Lévitique précisant qu’en cas de bestialité, l’humain et la bête doivent être tués ensemble ! Des propos de Zola sont mémorables (« un inverti est un désorganisateur de la famille, de la nation, de l’humanité »), des frères Goncourt sur Verlaine (p. 176), des couplets ironiques sur l’exécution de Deschauffours, des élucubrations d'Étienne Pivert de Senancour [2] (texte reproduit en annexe) ; mais Pierre Joseph Proudhon, souvent cité, mérite la palme : « Tout meurtre commis par un citoyen quelconque sur le pédéraste […] est excusable. Est réputé pédéraste le succube et l’incube » (p. 175).
Ces propos virulents font ressortir par contraste les rares écrivains qui ont osé aller contre la normopathie : Montaigne, Diderot, ou quelques inconnus, comme le Dr Alétrino qui notait : « l’influence dépravante exercée sur la société par les hétérosexuels est plus forte que celle des homosexuels » (p. 133). Fourier introduisit l’usage du mot unisexuel, quelques années avant la création d’homosexuel. On relèvera les tâtonnements d’André Gide, sa condamnation des invertis, corrigée par la suite. La lecture de certaines citations d’écrivains connus des siècles passés laisse souvent perplexe, car malgré leur connaissance du grec et du latin, et la traduction en français de ces textes au XVIe siècle, ils ont pu affirmer sans craindre le ridicule que ce qu’ils traitaient de vice était une décadence moderne inconnue des anciens. Rares sont les contre-exemples, comme ces propos de Marie de Gournay rapportés par Tallemant des Réaux : « À Dieu ne plaise […] que je condamne ce que Socrate a pratiqué » (p. 170).
Pour la bonne bouche, si je puis dire, citons pour finir cet extrait d’une annexe édifiante : « L’habitude de voir ces malheureux a donné à M. Cullerier une grande facilité pour les reconnaître sur-le-champ, aussi se trompe-t-il rarement à cet égard : la plus forte preuve qu’il en donne est la disposition de l’ouverture du rectum, qui présente la forme d’un entonnoir. Ce signe est presque certain, et l’on peut avoir la presque conviction que ceux qui le présentent sont entachés de ce vice ; aussi devrait-on, en médecine légale, y faire la plus sérieuse attention. » (Dr Pierre Reydellet, art. « Pédérastie » du Dictionnaire des sciences médicales de Panckoucke, 1819). On retrouve ici l’origine de l’invention du fameux adjectif infundibuliforme par le Dr Tardieu (cf. Les origines de la sexologie 1850-1900, de Sylvie Chaperon).
 [1] Je ne sais pas pour vous, mais quand un partenaire potentiel me pose en question n°1 « Tu es actif ou passif », il reste à tout jamais potentiel…
[2] « un organe qui ne fut pas destiné aux jouissances de l’amour, et que la débauche seule y consacra quand ses caprices infâmes perdirent la pudeur »


LE MONDE : « Si le mot qu’a inspiré à lord Alfred Douglas son amitié particulière avec Oscar Wilde, "l’amour qui n’ose pas dire son nom" , a fait fortune, l’homosexualité a porté bien des noms infâmes et s’est désignée elle-même en des termes parfois sophistiqués, souvent ironiques, la plupart du temps presque médicalement neutres. Dans son Vocabulaire de l’homosexualité masculine, qui devrait intéresser les profanes aussi bien que les initiés, Claude Courouve, se présentant comme un lexicographe amateur, chausse les bottes de l’explorateur professionnel pour défricher de A à Z le vaste continent de l’ "identité de glossaire" homosexuelle, selon le célèbre mot de Proust. Truffé d'anecdotes, empli de documents médicaux et de références littéraires - la littérature libertine et les écrivains modernes comme [André] Gide, Apollinaire, [Marcel] Jouhandeau, [Dominique] Fernandez, [Gabriel] Matzneff, sont à l'honneur - ce lexique nous renseigne aussi avec érudition sur l'apparition de certains termes. L’expression "l’amour de l’évêque de Clogher", périphrase que l’on trouve chez Stendhal, tire son origine d’un fait-divers du dix-neuvième siècle : l’évêque de Clogher fut pris en flagrant délit en compagnie d’un soldat … À la mode au dix-neuvième siècle, le mot "Germiny" fait passer à la postérité un conseiller municipal de Paris, surpris dans les toilettes avec un bijoutier. L’expression inspira à Alphonse Daudet une cruelle réflexion sur son épouse : "On lui raconterait que je suis un Germiny, qu’elle ne saurait bien si ce n’est pas vrai." » (R[oland] J[accard], Le Monde, 12 avril 1985)


NO : « Il est vrai que l'on ne peut guère évoquer l'homosexualité masculine en laissant de côté la cohorte des désignations qui l'ont, au cours des siècles, magnifiée ou stigmatisée [...] Claude Courouve a entrepris une exploration systématique de ce lexique, et le dictionnaire qu'il publie en ce début d'année constitue à n'en pas douter l'un des plus beaux hymnes qui se puissent imaginer à l'inventivité du langage et à la beauté des mots, un chant où se mêlent sans préséances aux vocables les plus sophistiqués et aux références imposées par la littérature les argots les plus verts forgés dans l'ombre des prisons ou entre les ruisseaux et les trottoirs. [...] Il nous offre également une petite anthologie des textes où ces appellations déploient leur force évocatrice. » (Didier Éribon, Le Nouvel Observateur


RHLF : « "Quel que soit le jugement que vous portiez de mes idées, j’espère de mon côté que vous n’en conclurez rien contre l’honnêteté de mes mœurs." Le temps n’est plus où l’on devait, comme le docteur Bordeu mis en scène par Diderot dans Le Rêve de d’Alembert, s’entourer de précautions oratoires avant de parler d’homosexualité. La sérieuse collection "Langages et sociétés" a eu raison d’accueillir ce vocabulaire rassemblé par Claude Courouve et la non moins sérieuse Revue d’Histoire littéraire de la France d’en accueillir un compte-rendu. La question homosexuelle se présente en grande partie dans notre civilisation comme une problématique de parole. Comment évoquer ce qui ne pouvait se dire sans ambages puisque la nomination avait en elle-même quelque chose de contagieux ? La réponse se trouvait dans la prolifération de termes et d’expressions, collectionnés par C. Courouve, entre la Renaissance et aujourd’hui.
  Son introduction (pp. 11-32) évoque les fluctuations du statut tant juridique que social de l’homosexualité masculine et repère, sans prétention linguistique, quelques-uns des fonctionnements du discours sur le sujet. L’altérité sexuelle est fréquemment assimilée à la différence historique (emprunts à l’Antiquité gréco-latine), à la différence nationale (le vice allemand, italien, ou la transformation de bulgare en bougre) à la différence religieuse (hérétique, non-conformiste, ou le jeu métaphorique  sur le juif et l’homosexuel chez [Marcel] Proust (1) ). À côté de ces détours, le vocabulaire dominant procède par anathèmes (abominable, contre-nature, honteux, infâme …) ou, au contraire, par euphémisme (amateur, amitié particulière, mignon …). Le refus de penser l’homosexualité comme une réalité générale conduit à utiliser comme termes génériques des noms propres, des noms souvent rendus célèbres par un fait-divers ou un scandale : les contemporains de la Révolution parlent d’un Villette, Stendhal d’un évêque de Clogher, [Edmond de] Goncourt d’un Germiny, [Marcel] Proust de salaïsme (du nom d’Antoine Sala). Autant d’anecdotes que nous rappelle C. Courouve. La langue courante a accueilli également des termes d’argot, en particulier de l’argot des prisons : lope, pédale, tante, tapette. On pourrait ajouter en verlan : race d’ep (selon l’orthographe de Guy Hocquenghem) ou DP. Certains termes donnent lieu à une étonnante dérivation : on tire de Corydon, lancé par [André] Gide, corydonnesque, corydonien, corydonnerie, s’encorydonner ! Pour échapper au jugement de valeur préalable, certains spécialistes créent homosexualité, hétérosexualité, bisexualité. Enfin l’amour qui n’osait pas dire son nom, selon la formule de l’ami d’Oscar Wilde, lord Alfred Douglas, revendique le droit de parler librement et tout d’abord de choisir son nom. [André] Gide réclame des distinctions entre inversion, homosexualité et pédérastie, rapportée à son étymologie. À la libération des années 1970 correspondent la diffusion de l’adjectif venu d’Outre-Atlantique gai et le néologisme arbitrairement créé par Renaud Camus achrien.

  Claude Courouve n'entreprend pas de construire une théorie, il enregistre des occurrences, note des déplacements lexicaux, avance des hypothèses, dans la riche documentation constituée par les soixante-dix articles et quelques qui vont d'abominable/abomination à uranisme/uraniste. On pourrait toujours ajouter de nouvelles fiches. Nerciat aurait pu être plus systématiquement utilisé : au néologisme andrin, noté ici, se seraient ajoutés androphile, florentiner (le vice italien), loyoliser (on parle aussi à l’époque du péché des Jésuites), postdamique, contamination de postérieur et de Potsdam, résidence résidence de Frédéric II dont les goûts étaient de notoriété publique). Le nom d’un de ses personnages, l’abbé Bujaron, évoque l’italien bugiaroni, francisé par Tallemant des Réaux en bugiarron. La rubrique devant / derrière s’enrichit avec Nerciat des termes imagés fente / écusson / boutonnière / œillet … (2) Sans doute auraient pu également être mis à profit des travaux qui apportent des documents et qu’on s’étonne de ne pas voir citer (3). Du moins le lecteur trouve-t-il en appendice du livre de C. Courouve cinq textes peu connus qui, de La Mothe Le Vayer au Dictionnaire des sciences médicales de 1819, traitent de l’homosexualité, et un index des termes utilisés par [Marcel] Proust dans La Recherche (pp. 238-240). C’est donc pour finir à la littérature que renvoie justement cette étude. La floraison lexicale s’accompagne d’une extraordinaire invention littéraire comme si la fiction et le travail formel avaient été longtemps la meilleure réponse à l’interdit verbal. » (Michel Delon, Revue d'histoire littéraire de la France, janvier-février 1987, pages 169-170).


1. Voir Jeanne Bem, « Le Juif et l'homosexuel dans À la recherche du temps perdu », Littérature, 37, février 1980.
2. Voir le glossaire de Nerciat établi par Apollinaire pour son édition dans la Bibliothèque des curieux
3 Qu'il s'agisse des articles de Pierre Nouveau, « Le péché philosophique ou l'homosexualité au XVIIIe siècle » Arcadie, 254, fév. 1975 et nos suivants ou de Pierre Peyronnet, « Le péché philosophique », Aimer en France 1760-1860, Clermont-Ferrand,1980 ; des essais de Pierre Hahn, Nos ancêtres les pervers. La Vie des homosexuels sous le second empire, Olivier Orban, 1979 ou de J.-P. Aron et R. Kempf, LePénis et la démoralisation de l'Occident, Grasset, 1978 (réédité sous le titre La Bourgeoisie, le sexe et l'honneur).