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samedi 5 novembre 2016

TOUT N'EST PAS NOIR DANS LA COLONISATION :

Voir aussi : 

COMMÉMORATION MÉDÉA 2000 - 2015

* * * * *

" Mon fils, ne croit surtout pas que tout était rose à l'époque coloniale. On était considéré comme de sous-hommes, comme des bêtes de somme corvéables à merci, sans droits, ni liberté. L'école nous était interdite. Tout était d'ailleurs interdit. " Hamid Grine, Le Café de Gide (roman), chapitre 9, Alger : Éditions Alpha, 2008.
Ce qui est contredit au chapitre 1, où il apparaît que le narrateur avait terminé ses études primaires en 1962 à Biskra.

A / 1)  Lorsque je vis le débat sur l'Algérie sur la chaîne parlementaire L.C.P. à la mi-juillet 2005, il me sembla que la condamnation unanime et absolue du colonialisme, renouvelée récemment par Macron, était un peu rapide. En effet, plusieurs des participants à ce débat n'auraient pas atteint le niveau de culture, la situation sociale et la place dans les médias qu'ils occupent actuellement, sans la colonisation de l'Algérie par la France. Il est bien regrettable que presque personne n'ait osé faire remarquer cette évidence.
François Hollande le 29 novembre 2014, à l’occasion du XVe sommet de la francophonie : « C’est en français que les peuples se sont décolonisés, en français qu’ils ont accédé à l’indépendance et à la liberté. ».
  Je ne suis pas du tout un nostalgique de cette Algérie française où mes parents, instituteurs, ont résidé et enseigné pendant une dizaine d'années (ils n'étaient pas Pieds-Noirs) ; mais je commence à m'inquiéter quand on dit et répète dans ces médias qu'aucune instruction n'était donnée aux Algériens. À Béni-Saf et à Oran, il y avait suffisamment d'instituteurs pour faire vivre des ciné-clubs actifs. De même, de nombreux cadres du FLN, du MNA et du PPA ont bénéficié de l'instruction républicaine française ; une recherche rapide donna les éléments suivants :

Ferhat Abbas (1899-1985) : bourse pour poursuivre des études secondaires à Philippeville (actuelle Skikda) ; étudiant en pharmacie à l'université d’Alger de 1924 à 1933 ; pharmacien.
Hocine Ait Ahmed (1926-2015) : à 16 ans, encore lycéen, il adhère au Parti du peuple algérien (PPA) ; dr en droit de l'université de Nancy en 1975 !!

Ahmed Ben Bella (1916-2012) : études secondaires à Tlemcen
Mohalled-Seddik Benyahia (1932-1982) : diplômé de l'université d'Alger. Tout en étant jeune avocat, il prit une part active dans la lutte pour l'indépendance de son pays durant la guerre d'Algérie.
Rabah Bitat (1925-2000) : études à Constantine
Mohamed Boudiaf (1919-1992) : études à M'sila, fonction administrative au service des Contributions.
Houari Boumediene (1932-1978) : études en arabe à l'école coranique et en français à l'école primaire de sa ville ; études à l'Université Zitouna de Tunis en 1950.
Ahmed Boumendjel (1908-1982) : fils d'instituteur, avocat.
Abdelaziz Bouteflika (né en 1937) : études secondaires au lycée Abdelmoumen d'Oujda.

Zohra Drif (née en 1934) : études secondaires au lycée Fromentin à Alger, puis à la faculté de droit d'Alger ; avocate.

Mohamed Khider

Mostefa Lacheraf (1917-2007) : études secondaires aux lycées de Ben Aknoun et d'Alger, puis à la Medersa Tha'alibiyya ; études supérieures à la Sorbonne ; il enseigne au lycée de Mostaganem et au lycée Louis-le-Grand à Paris ; renonçe à l'enseignement durant la guerre d'Algérie.
Mohamed Lamine Lamoudi (1891-1957) : études secondaires inacevées à Biskra.

Redha Malek, né en 1931 : licencié en lettres et philosophie de l'université d'Alger, il poursuivra des études à Paris.
Segjir Mostefaï : avocat

Benyoucef Ben Khedda : études au lycée de Blida

Amar Ouamrane : certificat d'études primaires, académie militaire de Cherchell
Belkacem Krim : certificat d'études primaires à Alger

Mourad Didouche : lycée technique du Ruisseau à Alger
Abane Ramdane ([Ramdane Abane ] né en 1919) : ancien éléve du collège de Blida

Par ailleurs :

* Née en 1936 à Cherchell, à l'ouest d'Alger, Assia Djebar, de son vrai nom Fatima-Zohra Imalyène, fut la première femme algérienne à être admise à l'Ecole normale supérieure de Paris, en 1955. Elle fut ensuite reçue à l'Académie française.

* Né à Casablanca en 1930, Jamal Eddine Bencheikh vécut dans la région d'Oran, puis poursuivit à Alger des études de droit et d'arabe classique. Après l'indépendance de l'Algérie, il s'exila en France pour protester contre le régime de Boumediene. (Le Figaro, 11 août 2005).

* Sans la colonisation, MM. Azouz Begag et Léon Bertrand n'auraient pas été ministres de la République française, comme le fit utilement remarquer le député UMP des Alpes-maritimes Lionel Luca.


A / 2)   La colonisation ne peut donc se résumer à la construction de routes et de ports au seul bénéfice des Européens. La France a mis fin à la pratique africaine de l'esclavage, y a exercé une œuvre d'instruction publique reconnue par la loi et y a apporté l'hygiène et la médecine préventive, avec notamment les vaccinations.
" Sur le plan démographique, l'université d'Alger accueille une trentaine d'étudiants "indigènes algériens" en 1914 (sur un effectif total d'environ 500), et une centaine par an de 1930 à 1939. Un nombre plus grand commence ou continue ses études supérieures en France métropolitaine, notamment à Paris (une trentaine en 1930, une cinquantaine en 1935), ou dans d’autres universités comme Montpellier et Toulouse. L'université d'Alger est attractive, accueille des enseignants et des chercheurs de haut niveau, crée progressivement des laboratoires scientifiques, des bibliothèques et des instituts spécialisés. S'y ajoutent des écoles techniques comme l'École d’ingénieurs des travaux publics d’Alger en 1926. Comme les autres universités, celle d'Alger possède ses particularités liées à son environnement (études du droit musulman, de la langue arabe, géographie, etc.), qui témoignent aussi de la conscience qu'ont les universitaires de se trouver, en Algérie, à l'interface du monde européen et de la vaste civilisation arabo-musulmane. "
(https://fr.wikipedia.org/wiki/Universit%C3%A9_d%27Alger)
La France a permis l'utilisation des ressources pétrolières de l'Algérie. On oublie de dire aussi que la responsabilité d'un certain nombre de Français de la gauche totalitaire est en cause dans le mauvais choix d'une économie socialiste planifiée à la soviétique, choix fait par le gouvernement algérien après 1962, comme la responsabilité des indépendantistes d'alors l'est dans l'origine, puis l'escalade, des incidents qui aboutirent au massacre de Sétif en 1945.

   Cette colonisation, comme la conquête de l'Amérique, ou celle de l'Espagne par les Arabes, comme la montée des Arabes jusqu'à Poitiers, est un exemple de clash de civilisations inégalement développées ; chercher éternellement, et anachroniquement, des responsabilités pour ces faits ne va pas dans le sens de la pacification de l'histoire humaine. La colonisation aurait pu fournir davantage d'instruction et l'accès à des institutions républicaines aux pays africains, leur éviter des guerres telles que celle qui menaçait en 2005 entre le Yémen et le Soudan, ou entre la Somalie et l'Ethiopie. Mais cela n'a pas été possible, et ces pays devront, sans doute, repasser par où nous sommes passés en Europe. Je ne nie pas que la France ait commis des fautes, dont une des plus graves est probablement le décret Crémieux qui accorda en 1870 la nationalité française aux seuls Juifs d'Algérie, à l'exclusion donc des musulmans. B.-H.Lévy, J.-P. Elkabach, Jean Daniel [Bensaïd] du Nouvel Obs, le philosophe Jacques Derrida et d'autres doivent leur nationalité française à ce décret à caractère évidemment raciste (judéocentriste).

Il vaudrait mieux faire de l'histoire générale plutôt que de cultiver, avec les mémoires communautaires, les rancunes, les ressentiments, et la théorie inquiétante d'un " continuum colonial " (Houria Bouteldja à Cultures et Dépendances). Houria Bouteldja, qui se dit Algérienne et déclare ne pas aimer l'Algérie ; c'est dire qu'elle aime encore moins la France ...


Le Président de la République Chirac demanda et obtint le déclassement de l'alinéa 2 de l'article 4 de la loi du 23 février 2005, mais subsiste, étrangement, cet alinéa 1 de l'article 1 :

" La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l'œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d'Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française. "

Le déclassement ayant été accordé par la décision 2006-203 L du Conseil constitutionnel du 31 janvier 2006, l'alinéa 2 de l'article 4 fut abrogé par ce que certains appellèrent le "décret Bouteflika" 2006-160 du 15 février 2006.

* * * * *

On pourra verser au dossier trois éléments supplémentaires - une réflexion de François-René de Chateaubriand, - un texte peu connu du premier marxiste, Friedrich Engels, se réjouissant de la conquête de l'Algérie par la France ; - et la condamnation du terrorisme FLN par le philosophe Albert Camus en décembre 1957, devant des étudiants algériens :


B / 1- Les questions de Chateaubriand :

« Un nouvel Orient va-t-il se former ? qu'en sortira-t-il ? Recevrons-nous le châtiment mérité d'avoir appris l'art moderne des armes à des peuples dont l'état social est fondé sur l'esclavage et la polygamie ? Avons-nous porté la civilisation au dehors, ou avons-nous amené la barbarie à l'intérieur de la chrétienté ? » Mémoires d'outre-tombe, livre XVIII, chapitre 4.


B / 2 - Article de Friedrich Engels, correspon­dant parisien du du journal anglais Northern Star, 22 janvier 1848 ; l'argumentation de cet article détruit la thèse de la "violence fondatrice" de la conquête de 1830 ; le mal, toujours, vient de plus loin :

« En somme, à notre avis, c'est très heureux que ce chef arabe [Abdel ­Kader] ait été capturé. La lutte des bédouins était sans espoir et bien que la manière brutale avec laquelle les soldats comme [Thomas] Bugeaud ont mené la guerre soit très blâmable, la conquête de l'Algérie est un fait important et heureux pour le progrès de la civilisation.

Les pirateries des États barbaresques, jamais com­battues  par le gouvernement anglais tant que leurs bateaux n'étaient pas molestés, ne pouvaient être sup­primées que par la conquête de l'un de ces États. Et la conquête de l'Algérie a déjà obligé les beys de Tunis et Tripoli et même l'empereur du Maroc à prendre la route de la civilisation. Ils étaient obligés de trouver d'autres emplois pour leurs peuples que la piraterie et d'autres méthodes pour remplir leurs coffres que le tribut payé par les petits­ États d'Europe.

Si nous pouvons regretter que la liberté des bédouins du désert ait été détruite, nous ne devons pas oublier que ces mêmes bédouins étaient une nation de voleurs dont les moyens de vie principaux étaient de faire des razzias contre leurs voisins ou contre les villages paisibles, prenant ce qu'ils trouvaient, tuant ceux qui résistaient et vendant les prisonniers comme esclaves.

Toutes ces nations de barbares libres paraissent très fières, nobles et glorieuses vues de loin, mais approchez seulement et vous trouverez que, comme les nations plus civi­lisées, elles sont motivées par le désir de gain et emploient seule­ment des moyens plus rudes et plus cruels.

Et après tout, le bourgeois moderne avec sa civilisation, son industrie, son ordre, ses « lumières » relatives, est préférable au seigneur féodal ou au voleur maraudeur, et à la société barbare à laquelle ils appartiennent. »


B / 3 - Albert Camus à Stockholm devant des étudiants suédois :

mercredi 12 octobre 2016

ALBERT CAMUS AUX ÉTUDIANTS SUÉDOIS (1957) suivi de LES MOYENS JUSTIFIENT LA FIN

A / Albert Camus à Stockholm devant des étudiants suédois
B /  Lettre d'Albert Camus au directeur du "Monde", Paris, le 17 décembre 1957 :
C / LES MOYENS JUSTIFIENT LA FIN


A / Albert Camus à Stockholm devant des étudiants suédois :


   "Après avoir évoqué l’objection de conscience et le problème hongrois, de lui-même Camus lança l’invite non déguisée : « Je n’ai pas encore donné mon opinion sur l’Algérie, mais je le ferai si vous me le demandez. » Camus affirma la « totale et consolante liberté de la presse métropolitaine. Il n’y a pas de pression gouvernementale en France, mais des groupes d’influence, des conformistes de droite et de gauche. Croyez-moi, c’est ma conviction la plus sincère, aucun gouvernement au monde ayant à traiter le problème algérien ne le ferait avec des fautes aussi relativement minimes que celles du gouvernement français. »

   Un représentant du FLN à Stockholm demanda alors à Camus pourquoi il intervenait si volontiers en faveur des Européens de l’Est mais ne signait jamais de pétition en faveur des Algériens. À partir de ce moment le dialogue devint confus et dégénéra en un monologue fanatique du représentant du FLN, qui lança slogans et accusations, empêcha l’écrivain de prendre la parole, et l’insulta grossièrement. [...] Camus parvint enfin, non sans peine, à se faire entendre.
« Je n’ai jamais parlé à un Arabe ou à l’un de vos militants [du FLN] comme vous venez de me parler publiquement ... Vous êtes pour la démocratie en Algérie, soyez donc démocrates tout de suite et laissez-moi parler ... Laissez-moi finir mes phrases, car souvent les phrases ne prennent tout leur sens qu’avec leur fin. »
   Après avoir rappelé qu’il a été le seul journaliste français obligé de quitter l’Algérie pour avoir défendu la population musulmane, le lauréat Nobel ajouta :

« Je me suis tu depuis un an et huit mois, ce qui ne signifie pas que j’ai cessé d’agir. J’ai été et suis toujours partisan d’une Algérie juste, où les deux populations doivent vivre en paix et dans l’égalité. J’ai dit et répété qu’il fallait faire justice au peuple algérien et lui accorder un régime pleinement démocratique, jusqu’à ce que la haine de part et d’autre soit devenue telle qu’il n’appartenait plus à un intellectuel d’intervenir, ses déclarations risquant d’aggraver la terreur. Il m’a semblé que mieux vaut attendre jusqu’au moment propice d’unir au lieu de diviser. Je puis vous assurer cependant que vous avez des camarades en vie aujourd’hui grâce à des actions que vous ne connaissez pas. C’est avec une certaine répugnance que je donne ainsi mes raisons en public. J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère (1) ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. » Cette déclaration fut ponctuée d’ovations.
1. La mère d'Albert Camus n'était pas l'épouse d'un gros colon, mais la veuve d'un ouvrier agricole ; elle travaillait comme femme de ménage.

Propos recueillis par Dominique Birmann, Le Monde, 14 décembre 1957 [À l’occasion de la remise à Albert Camus de son Prix Nobel de littérature].


B /  Lettre d'Albert Camus au directeur du "Monde",
Paris, le 17 décembre 1957 :

" Monsieur le directeur,

À mon retour de Suède, je trouve dans "Le Monde" les articles de votre correspondant de Stockholm. Les déclarations qui m'y sont prêtées sont parfaitement exactes sauf une, que je voudrais vous demander la permission de préciser.

Je n'ai pas dit que nos gouvernements n'avaient commis que des fautes mineures dans leur manière de traiter le problème algérien. A la vérité, je pense le contraire. Mais à des questions mettant en cause la liberté d'expression des écrivains français, j'ai dit qu'elle était totale. A une autre question mettant en cause la liberté de notre presse, j'ai dit que les restrictions qui avaient pu être apportées à cette liberté par des gouvernements empêtrés dans la tragédie algérienne, avaient été jusqu'ici relativement mineures, ce qui ne signifie pas que j'approuve ces restrictions, même partielles. J'ai toujours regretté à ce sujet qu'il n'existe pas un ordre des journalistes qui veillerait à défendre la liberté de la presse contre l'État et à faire respecter, à l'intérieur de la profession, les devoirs que cette liberté comporte nécessairement.

Je voudrais encore ajouter à propos du jeune Algérien qui m'a interpellé, que je me sens plus près de lui que de beaucoup de Français qui parlent de l'Algérie sans la connaître. Lui savait ce dont il parlait et son visage n'était pas celui de la haine mais du désespoir et du malheur. Je partage ce malheur, son visage est celui de mon pays. C'est pourquoi j'ai voulu donner publiquement à ce jeune Algérien, et à lui seul, les explications personnelles que j'avais tues jusque-là et que votre correspondant a fidèlement reproduites d'autre part."

Albert Camus

Note en page 1406 du volume IV de la collection Bibliothèque de la Pléiade : cette lettre fut publiée le 19 décembre dans le quotidien.


Philippe Lançon, Libération, 2/1/2010 : Ce dégoût de la violence crée un malentendu peu après le prix Nobel. Lors d’une rencontre avec des étudiants suédois, un étudiant arabe lui reproche, à lui le natif d’Algérie, son silence sur ce qui s’y déroule. Camus, en vérité, s’est beaucoup exprimé. Opposé à l’indépendance, il souhaite une cohabitation équitable des deux populations. Il ne s’est tu que lorsque sa parole lui a semblé vaine et l’impasse politique de plus en plus claire. Par ailleurs, il déteste les pratiques du FLN et flaire sans doute, lui l’anarchiste civilisé, le sinistre appareil d’État qu’il deviendra. A l’étudiant, il répond : « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. » Dans le compte rendu du Monde, cette phrase devient : «Je crois à la Justice, mais je défendrai ma mère avant la Justice.» Puis la rumeur en fait ce qu’on n’a plus jamais cessé d’entendre : « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère. » Belle histoire de téléphone arabe à propos d’une phrase jamais dite, et dont la signification est tout autre : Camus n’opposait pas la justice à sa terre natale, mais dénonçait, en situation, le terrorisme."

   Cette précieuse lettre du 17 décembre 1957, relativement à la fameuse phrase sur la mère et la justice, confirme la version du quotidien Le Monde et dément celle de Philippe Lançon. Pierre Assouline expliqua parfaitement, dans son blog "La République des Livres" (lemonde.fr, 12 janvier 2010) comment Lançon avait pris un commentaire pour la version originale.

Albert Camus concluait :
"Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice”.

D’après Dominique Birmann, correspondant du Monde en Suède et seul journaliste présent dans la salle, des applaudissements nourris saluèrent la fin de la réponse de Camus. Son compte-rendu (en date du 14 décembre 1957) est repris par la presse internationale. Une phrase surtout : la dernière [citée ci-dessus].

Le journaliste devra même produire la bande de son enregistrement pour attester qu’elle a bien été prononcée.

Le traducteur de Camus, l’excellent Carl-Gustav Bjürström, qui était à ses côtés, en a rapporté l’atmosphère à Olivier Todd quand celui-ci préparait sa biographie de Camus (Paris : Gallimard, 1996). Il lui a précisé :
" Par la forme et par le fond, il a voulu dire : si c’est là ce que vous entendez par la justice, si c’est là votre justice, alors que ma mère peut se trouver dans un tramway d’Alger où on jette des bombes, alors je préfère ma mère à cette justice terroriste ".



L'auteur de L'Étranger, de L'Homme révolté et de La Peste.


 C / LES MOYENS JUSTIFIENT LA FIN

   L’obscurantisme ou « ignorantisme militant » décrit par Jean-Claude Milner, « mépris des savoirs que l’on ne maîtrise pas au nom de sa propre absence de savoir» (Jean-Claude Milner, De l’École, Paris : Le Seuil, 1984), , voudrait imposer la prévalence de l’utilité immédiate et de l’action/agitation sur la pensée.

   La sinistre maxime, d’abord jésuite (*), puis totalitaire, « la fin justifiera les moyens », porte ouverte à tous les fanatismes, s’oppose alors au seul principe moral qui pourrait valoir en politique, « les moyens justifient la fin » et cautionne un débat public informe (et en particulier les débats des cafés-philo) par l’argument anti-intellectualiste d’une urgence de l’action politique contre « l’injustice sociale ».
*. En fait, on peut remonter à l'Antiquité :
Ovide : " Exitus acta probat," (L'issue justifie l’action), Héroïdes, II, 85.
   On pouvait lire dans Glaive Rouge, organe de la Tchéka de Kiev :
« Tout nous est permis car nous sommes les premiers du monde à brandir le glaive non pour asservir et réprimer, mais au nom de la liberté générale et de l’affranchissement de l’esclavage. »
Voir aussi Léon Trotski, Leur Morale et la nôtre, Paris :  Pauvert, 1966 :
« Qui veut la fin [la victoire sur Franco en Espagne] doit vouloir aussi les moyens [la guerre civile] avec son cortège d’horreurs et de crimes. »
   Déjà les Jésuites, selon Blaise Pascal: « Nous corrigeons le vice du moyen par la pureté de la fin. » (Les Provinciales, septième lettre, 1656). À contre courant, « L’horrible principe de : La fin justifie les moyens. » notait Alfred de Vigny dans son trop méconnu Journal d’un poète (janvier 1841).

   Ce que j’appelle ici « principe moral » fut ainsi formulé en 1963 par l'apôtre de la non-violence Martin Luther King (1929-1968) :

« Les moyens que nous utilisons doivent être aussi purs que les buts que nous voulons atteindre. [" I have consistently preached that nonviolence demands that the means we use must be as pure as the ends we seek. I have tried to make clear that it is wrong to use immoral means to attain moral ends. (1)" (lettre du 16 avril 1963)] » Martin Luther King, Révolution non-violente/Why we can’t wait, 1963, chapitre V. D’où la condamnation du terrorisme.


NOTE

1. Luther-King ajoutait :
« But now I must affirm that it is just as wrong, or perhaps even more so, to use moral means to preserve immoral ends. Perhaps Mr. Connor and his policemen have been rather nonviolent in public, as was Chief Pritchett in Albany, Georgia, but they have used the moral means of nonviolence to maintain the immoral end of racial injustice. As T. S. Eliot has said : " The last temptation is the greatest treason : To do the right deed for the wrong reason. " »