dimanche 19 avril 2015

INDEX NIETZSCHE (15/16) : LA VÉRITÉ



Fragment posthume, 1871-1872,
Mp XII 2, hiver 1871-1872 : [1] : « C’est toujours précisément le faux qui est pris au sérieux [Cf La Fontaine, « L’homme est de glace aux vérités, il est de feu pour les mensonges. » (Fables, IX, 6)] :
Dans la religion – l’historique
Dans l’art – les lectures de distraction
Dans la science – la micrologique, les curiosités, les productions spécifiques
Dans la philosophie – le sot matérialisme. »

Vérité et mensonge au sens extra-moral,
§ 1 : « Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores usées qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie qui ont perdu leur effigie et qu’on ne considère plus désormais comme telles mais seulement comme du métal. »


Humain, trop humain, 1878,
IX, L’homme seul avec lui-même, § 483 : Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges.
§ 506 : « Ce n’est pas quand il est dangereux de la dire que la vérité trouve le moins de hérauts, mais quand c’est ennuyeux. »
[Cf Platon : « leurs discours étaient persuasifs, ils n’ont pas dit un seul mot de vrai. Tant de mensonges, je suis habile à parler. A moins qu’ils n’appellent habile à parler celui qui dit la vérité. » (Apologie de Socrate, 17a-c) ;
Malebranche ! « Il faut bien distinguer la force et la beauté des paroles, de la force et de l’évidence des raisons. » (De la Recherche de la vérité, III, iii, 4) ;
Vauvenargues : « Ce que bien des gens, aujourd’hui, appellent écrire pesamment, c’est dire uniment la vérité, sans fard, sans plaisanterie et sans trait. » (Réflexions et maximes, 344) ;
Diderot : « Je parle mal, je ne sais que dire la vérité. » (Le Neveu de Rameau).]

§ 519 : « De bêtes, l’erreur a fait des hommes ; la vérité serait-elle en état de refaire une bête de l’homme ? »
§ 609 : « La vérité ne dit guère ce qu’elle possède d’esprit sublime que sous un air de simplicité. »


Opinions et sentences mêlées, 1879,
§ 20 : " La vérité ne veut pas de dieux à ses côtés. — La croyance à la vérité commence avec le doute sur toutes les " vérités " crues jusqu'alors. " [Wahrheit will keine Götter neben sich. — Der Glaube an die Wahrheit beginnt mit dem Zweifel an allen bis dahin geglaubten „Wahrheiten“.]


Fragments posthumes, 1876-1880,
U II 5c, octobre-décembre 1876 : [39] : l’état d’esprit philosophique est un fatalisme froid ; la philosophie n’a pas à porter son attention sur les conséquences de la vérité.

N II 3, fin 1876 – été 1877 : [60] : si l’homme était doué de la connaissance immédiate de la vérité, il ne serait pas passé par l’école de l’erreur ?

N V 4, automne 1880 : [441] : « Il n’existe en fait de "vérité" que dans les choses que l’homme invente, par exemple les nombres [G. Vico (1668-1744) expliquait déjà que si les mathématiques atteignent le vrai, c’est parce que l’esprit les fait.]. Il y place quelque chose qu’il retrouve ensuite – telle est la vérité de la nature humaine. Ensuite, la plupart des vérités ne sont en fait que des vérités NÉGATIVES : "ceci n’est pas tel et tel" (bien qu’on les exprime généralement de façon positive.) Là prend sa source tout le progrès de la connaissance. »


Aurore, 1881, 1887,

III, § 196 : Les questions les plus personnelles de la vérité.
V, § 424 : « Jusqu’ici, les erreurs se sont révélées être des puissances consolatrices ; on attend maintenant des vérités reconnues les mêmes effets, on trouve le temps un peu long. […] La vérité dans sa totalité et sa cohérence n’est faite que pour les âmes à la fois puissantes et ingénues, joyeuses et pacifiques (comme l’était celle d’Aristote), les seules d’ailleurs qui soient également en état de la chercher : car les autres cherchent des remèdes à leur mal. »
§ 535 : La vérité a besoin de la puissance.

Le Gai Savoir, 1882,
V, § 344 : « L’inutilité et le danger de la "volonté de vérité", de la "vérité à tout prix" sont constamment démontrés. […] Il pourrait tout aussi bien s’agir de quelque chose de pire [que la volonté de ne pas (se) tromper], d’un principe destructeur hostile à la vie. »

Fragments posthumes, 1882-1885,
N V 9a. N VI 1a, juillet-août 1882 : « Plus abstraite la vérité qu’on veut enseigner et plus ce sont d’abord les sens qu’il faut y attirer. »

W I 1, printemps 1884 : [165] : Caractère négatif de la "vérité" — en tant que suppression d’une erreur, d’une illusion. Mais la naissance de l’illusion a été une exigence de la vie — —. »

N VII 2a, août-septembre 1885 : [4] : « ne pas "dire la vérité" ; qu’on cause ainsi un dommage est une naïveté. Si la valeur de la vie réside en certaines erreurs auxquelles on croit fortement, le dommage réside dans "dire la vérité"

Par-delà Bien et mal, 1886,
I, § 4 : « La fausseté d’un jugement n’est pas pour nous une objection [Einwand] contre ce jugement ; c’est là, peut-être, que notre nouveau langage paraîtra le plus déroutant. La question est de savoir dans quelle mesure un jugement est apte à promouvoir la vie, à la conserver, à conserver l’espèce, voire à l’améliorer, et nous sommes enclins à poser en principe que les jugements les plus faux (et parmi eux les jugements synthétiques a priori) sont les plus indispensables à notre espèce. »

Généalogie de la morale, 1887,
III, § 24 : « Consultez les philosophies les plus anciennes et les plus récentes : aucune n’a conscience que la volonté de vérité elle-même a besoin d’une justification. C’est là une lacune de toute philosophie. […] Nous devons une bonne fois, et de façon expérimentale, mettre en question la valeur de la vérité. »

Crépuscule des Idoles,
Ceux qui veulent amender l’humanité, 5 : le pieux mensonge, l’apanage de tous les philosophes et prêtres qui ont "amendé" l’humanité … Ni Manu, ni Platon, ni Confucius, ni les Pères du judaïsme et du christianisme n’ont jamais douté de leur droit à mentir …

L’Antéchrist,
§ 9 : « Ce qu’un théologien ressent comme vrai doit être faux : voilà un critère à peu près infaillible de la vérité. »
§ 23 : « La vérité et la foi en la vérité de quelque chose : ce sont là deux sphères d’intérêts totalement différentes, presque deux mondes antithétiques – c’est par des voies opposées que l’on parvient à l’un et à l’autre. »
§ 50 : « J’ai foi en ce que la foi donne la béatitude » : par conséquent, elle est vraie … Pris comme critère de la vérité, ce « par conséquent » serait le comble de l’absurde.
§53 : Il est si peu vrai que des martyrs prouvent quoi que ce soit quant à la vérité d’une cause, que je suis tenté de nier qu’aucun martyr ait jamais rien eu à voir avec la vérité [Cf André Gide, Nouvelles nourritures, IV.]. Le ton sur lequel un martyr jette à la face du monde ce qu’il "tient-pour-vrai" exprime déjà un niveau si bas de probité intellectuelle, une telle indifférence bornée pour le problème de la vérité, qu’il n’est jamais nécessaire de réfuter un martyr. La vérité n’est pas quelque chose que l’un posséderait et que l’autre n’aurait pas : seuls des paysans et apôtres de paysans à la Luther peuvent concevoir ainsi la vérité. […] Prendre la "vérité" comme tout prophète, tout adepte d’une secte, tout libre penseur, tout socialiste, tout homme d’Église comprend ce mot, c’est la preuve absolue que l’on n’est pas encore sur la voie de cette discipline intellectuelle, de cet empire sur soi, indispensable pour trouver une vérité, si minime soit-elle.

§ 55 : « Depuis longtemps déjà j’ai proposé que l’on se demande si les convictions ne sont pas des adversaires plus dangereux de la vérité que les mensonges. […] Le "saint mensonge" est commun à Confucius, aux Lois de Manu [mythologie indienne], à Mahomet, à l’Église chrétienne – : il ne manque pas non plus chez Platon. "La vérité est là" : partout où l’on entend ces mots, cela signifie que le prêtre ment. »


Fragments posthumes, 1888,
W II 6a, printemps 1888 : [46] : Affirmer que la vérité est là et que c’en est fini de l’ignorance et de l’erreur, c’est là l’une des plus graves perversions qui soient. La « vérité » est […] plus funeste que l’erreur et l’ignorance, parce qu’elle entrave les forces nécessaires pour œuvrer en faveur des Lumières et de la connaissance.

WII 6a, printemps 1888 : 15[52] : La vérité, je veux dire la méthodique scientifique, a été comprise et stimulée par ceux qui y soupçonnèrent un instrument de combat – une arme d’anéantissement… Pour que leur hostilité paraisse respectable, il leur fallait en outre un appareil du genre de ceux qu’ils attaquaient : – ils affichèrent le concept « vérité » tout aussi absolument que leurs adversaires, – ils devinrent des fanatiques, au moins dans leur attitude, parce qu’aucune autre attitude n’était prise au sérieux. [Die Wahrheit, will sagen, die wissenschaftliche Methodik ist von solchen erfaßt und gefördert worden, die in ihr ein Werkzeug des Kampfes erriethen, — eine Waffe zur Vernichtung… Um ihre Gegnerschaft zu Ehren zu bringen, brauchten sie im Übrigen einen Apparat nach Art derer, die sie angriffen: — sie affichirten den Begriff „Wahrheit“ ganz so unbedingt, wie ihre Gegner, — sie wurden Fanatiker, zum Mindesten in der Attitüde, weil keine andere Attitüde ernst genommen wurde.]

W II 7a, printemps-été 1888 : [21] : ce livre [Naissance de la Tragédie] est même antipessimiste : en ce sens qu’il enseigne quelque chose qui est plus fort que le pessimisme, qui est plus divin que la "vérité" : l’art.
[32] : quelle dose de vérité un esprit sait-il supporter, quelle dose de vérité peut-il risquer ? Voilà qui devient pour moi le vrai critère des valeurs.
[40] : <6> « Il est indigne d’un philosophe de déclarer : le bon et le beau ne sont qu’un : si, en plus, il ajoute "le vrai également", il mérite la bastonnade. La vérité est laide : nous avons l’art afin que la vérité ne nous tue pas. »

Ecce Homo,
Avant-propos, § 3 : « Quelle quantité de vérité un esprit sait-il supporter, sait-il risquer ? Voilà qui, de plus en plus, devint pour moi le vrai critère des valeurs. […] « Jusqu’ici on n’a jamais, par principe, interdit que la vérité. »

INDEX NIETZSCHE (16/16) : LA PROBITÉ

INDEX NIETZSCHE (1/16) : LES PHILOSOPHES, LA PHILOSOPHIE

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