mercredi 13 décembre 2017

HUMEUR DU JOUR

Du 12/12/2017

Mon ami Paul L. me demande mon avis sur " il ne convient pas qu'on crée une loi pour chaque catégorie de personnes " ; je retrouve le contexte :
Le choix d’Aupetit est un vrai cadeau à la frange la plus radicale du catholicisme français. Spécialiste des questions bioéthiques, le nouvel archevêque de Paris est, dans ce domaine, un ultraconservateur. «Doctrinalement, c’est quelqu’un de très sûr», relève Philippe Portier. Ses anciennes déclarations ne laissent aucun doute sur son engagement à venir. Comme le cardinal Philippe Barbarin, il a été un farouche opposant au mariage pour tous. Il avait donné le ton, en juillet 2012, dans une interview à Paris Notre-Dame, l’hebdomadaire du diocèse de Paris. « ll ne convient pas, qu’au nom d’un individualisme exacerbé, on crée une loi pour chaque catégorie de personnes, déclarait-il. Sinon, pourquoi pas la polygamie ? L’inceste ? L’adoption d’un enfant par un frère et une sœur ? Pourquoi pas, en effet, "puisqu’ils s’aiment", pour reprendre l’argumentation des partisans du "mariage homosexuel" ? »Le nouvel archevêque de Paris est tout autant opposé à une ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux célibataires, là aussi sur la même longueur d’onde que la Manif pour tous. Pourfendeur de ce qu’il appelle régulièrement «la boboterie parisienne», Aupetit ne fait jamais dans la dentelle. «La véritable question, c’est effectivement la disparition du père, répondait-il en juin 2017 dans une interview à Famille chrétienne, à propos de la PMA. […] L’enfant devient un simple produit manufacturé : sous prétexte qu’il est objet de désir, il est mis à la disposition des adultes, comme l’on ferait pour une voiture ou un smartphone à la mode !» "  (Libération, 7 décembre 2017)
La loi ne dispose que pour l'intérêt général, pas pour des mesures individuelles ; le domaine de la loi est fixé par l'article 34 de la Constitution.

La loi dispose pour certaines "catégories" définies par un statut particulier : par exemple, " les garanties fondamentales accordées aux fonctionnaires civils et militaires de l’État ". Dans le cas de la loi Taubira, comme dans le cas du Pacs, le législateur a eu implicitement en tête la situation des homosexuels ou celle des couples homosexuels, catégories sans statut juridique.

Le 28 janvier 2011, par sa décision 2010-92 QPC, le Conseil constitutionnel décida que le caractère alors intrinsèquement hétérosexuel du mariage, selon les anciens articles 75 et 144 du Code civil, était conforme à la Constitution : 
" les dispositions contestées n'affectent pas la liberté individuelle " (considérant 6)
" le droit de mener une vie familiale normale n'implique pas le droit de se marier pour les couples de même sexe " (considérant 8)
" le législateur a, dans l'exercice de la compétence que lui attribue l'article 34 de la Constitution, estimé que la différence de situation entre les couples de même sexe et les couples composés d'un homme et d'une femme peut justifier une différence de traitement quant aux règles du droit de la famille " (considérant 9)
" les dispositions contestées ne sont contraires à aucun autre droit ou liberté que la Constitution garantit " (considérant 11)
   Ceci démolissait la prétention socialiste à présenter sa loi "mariage pour tous" comme une loi d'égalité mettant fin à une discrimination. La deuxième loi Taubira dans ce domaine (la première étant la loi 2012-954 du 6 août 2012 sur le harcèlement sexuel) est donc construite sur un mensonge.

Valeurs actuelles, 7 décembre 2017 : " Ce spécialiste de bioéthique, auteur de plusieurs ouvrages sur la question, devrait pouvoir faire entendre fermement la voix de l’Église sur les dossiers de la PMA, de la GPA ou de l’euthanasie, comme il l’a déjà fait à l’occasion de l’affaire Vincent Lambert, ou devant la commission des Affaires sociales du Sénat à propos de la révision de la loi Léonetti. La devise qu’il s’est choisie au moment de devenir évêque de Nanterre confirme ce tropisme : “Je suis venu pour que les hommes aient la vie, pour qu’ils l’aient en abondance.” "

La question de l'euthanasie (passive ou active) est une question de pure liberté ; " une loi qui permet mais n'oblige pas ni ne fait de tort à autrui " (Paul L.) Or l’Église a bien du mal à reconnaître la liberté des incroyants.


Du 11/10/2017

Entraîné hier soir par mon amie Michèle D. à assister à cette


Les divers intervenants déplorent " une montée de l'intolérance ", les " raisons identitaires " des oppositions à l'accueil de tous les migrants qui se présentent ( "pour l'essentiel c'est la peur "), voire une "militarisation de la peur de l'autre " ; ou encore : " la politique européenne sur l'immigration, c'est la guerre ". Quant à l'impact des migrants sur le marché de l'emploi, " aucun problème, il y a du travail " ; pas de concurrence donc avec les travailleurs français (le risque d'entraîner tous les salaires à la baisse n'est pas davantage envisagé). 

On serait " tous issus de l'immigration ". Ce qui dans mon cas comme dans bien d'autres, est faux. Si j'ai 1/16 de polonais, tout le reste est de souche (précisions tout au début de ma généalogie). La représentante d'Amnesty International affirme que " l'asile est un droit ", sans plus de précision. Or dans notre bloc constitutionnel, il est écrit :

" 4. Tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d'asile sur les territoires de la République. " (Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946)
ce qui correspond à la seule notion de réfugié politique.

Il est certes humain et enrichissant d'accueillir des étrangers, comme pour des Français d'aller vivre et travailler hors de leur patrie, ce qui s'est toujours fait. On est d'autant plus sensible lorsque des enfants sont impliqués. Cependant l'immigration actuelle présente des caractéristiques particulières et soulève des difficultés nouvelles. Or aucune de ces difficultés et caractéristiques ne fut évoquée, fusse par un seul mot, lors de cette " table ronde ". Les divers exposés se sont bornés à présenter les actions d'associations ou d'individus en aide (démarches, enseignement du français, logement et emploi) aux migrants. Pas question donc de parler de zones de non droit, de territoires perdus, de communautarisme, de nouvel antisémitisme, encore moins d'atteintes à la laïcité ou de terrorisme islamique. Consensus dans l'angélisme.


Un bel optimisme économique fait dire qu'on aurait tout à gagner à ouvrir largement les frontières, que le travail des migrants créerait de nouveaux emplois. Un aspect de la question est cependant régulièrement négligé : il faut en effet prendre en considération les sommes envoyées par les immigrés vers les pays d’origine, soit plusieurs milliards d'euros à partir de la France (8 milliards d'€ selon Charles Milhaud, président du groupe Caisse d'épargne). Cela cause un déficit de consommation intérieure, donc déficit de la demande et de l'activité économique, d’où un effet négatif sur l’emploi.

En 2015, 80 075 demandes d'asile ont été enregistrées à l’OFPRA (source : ministère de l'Intérieur). Un intervenant utilise ce chiffre pour affirmer que par rapport à une population de 65 millions d'habitants, ce n'est pas grand' chose, et que nous pourrions bien le faire. Mais c'est confondre flux et stock, un flux qui s'ajoute à d'autres.

Ce n'est qu'après la fin de la réunion qu'un de mes voisins dans la salle osera nous parler de la question du halal pour tous, qu'il ne digère pas... La question n'aura pas été posée.

* Sur France Culture aujourd'hui, intéressante émission sur l'économie des migrationshttps://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-leco/la-mondialisation-34-leconomie-des-migrations.


Du 28/9/2017

" La liberté d'expression est menacée en France " : c'est ce que disait hier soir une conférencière d'Amnesty International, Anne Gérard-Caelen, lors d'une réunion d'une petite association de Montluçon, Exedra.
Pas par les lois Pleven (juillet 1972), Gayssot (1990) et Halde (2004) durcies récemment (notamment dans la loi Égalité et citoyenneté), mais par le projet de loi antiterroriste (selon elle).
La même est outrée par " le recours systématique " aux ordonnances, ce qui ne serait pas démocratique. Je lui fais remarquer que cette disposition figure dans une Constitution adoptée par référendum.
Par ailleurs, elle ne s'offusque évidemment pas du recours systématique aux grèves (politiques) et aux manifestations pas toujours autorisées.
Cerise sur le gâteau, elle est d'accord avec la direction d'Amnesty International (AI) qui défend le droit des femmes à porter la burka, en tant que " droit de porter des habits à connotation religieuse ". Sur ce prétendu droit, AI a soutenu une Requête (no 43835/11) contre la loi du 11 octobre 2010 ; la CEDH a, par arrêt du 1er juillet 2014, reconnu le droit de la France à préserver les conditions du vivre ensemble (interactions entre les individus) et ainsi son choix de société. La Cour concluait que cette loi française ne viole aucun article de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.


L'ONG Amnesty International :
89. fait valoir que le droit de porter des habits à connotation religieuse est protégé par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques en ce qu’il relève du droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion et du droit à la liberté d’expression. Elle ajoute que le pacte prévoit des exceptions semblables à celles admises par les articles 9 et 10 de la Convention, et soutient que le droit international public requiert qu’elles soient interprétées similairement d’un instrument à l’autre. Elle invite en conséquence la Cour à prendre en compte les Observations générales nos 22, 27 et 34 du Comité des droits de l’homme des Nations unies ainsi que sa jurisprudence (paragraphe 38 ci-dessus).
90. ajoute que le droit à la non-discrimination est garanti par tous les instruments internationaux et régionaux de protection des droits fondamentaux, qu’une interprétation homogène s’impose là aussi et qu’il ressort notamment du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes que les États ont l’obligation de prendre des mesures effectives permettant de remédier aux comportements discriminatoires. Elle renvoie de plus aux Observations générales nos 22 et 28 du Comité des droits de l’homme. Elle met en outre en exergue le risque de discrimination croisée : les femmes peuvent souffrir d’une forme spécifique de discrimination en raison de la combinaison du facteur sexe avec d’autres facteurs tels que la religion, laquelle trouve notamment son expression dans le fait de « stéréotyper » certaines catégories de femmes. Elle souligne aussi que des restrictions au port du foulard ou du voile peuvent affecter le droit de travailler, le droit à l’éducation et le droit à l’égalité devant la loi, et peuvent encourager le harcèlement et la violence.
91. supposer que les femmes qui portent certains types d’habits le font parce qu’elles y sont contraintes relève d’un stéréotype sexiste ou religieux ; mettre fin à la discrimination requerrait une approche bien plus nuancée.
La CEDH :
122 la clôture qu’oppose aux autres le voile cachant le visage est perçue par l’État défendeur comme portant atteinte au droit d’autrui d’évoluer dans un espace de sociabilité facilitant la vie ensemble. Cela étant, la flexibilité de la notion de « vivre ensemble » et le risque d’excès qui en découle commandent que la Cour procède à un examen attentif de la nécessité de la restriction contestée.
141 peut accepter qu’un État juge essentiel d’accorder dans ce cadre une importance particulière à l’interaction entre les individus et qu’il considère qu’elle se trouve altérée par le fait que certains dissimulent leur visage dans l’espace public
142. estime que l’interdiction litigieuse peut être considérée comme justifiée dans son principe dans la seule mesure où elle vise à garantir les conditions du « vivre ensemble ».
153 la question de l’acceptation ou non du port du voile intégral dans l’espace public constitue un choix de société.
157. En conséquence, notamment au regard de l’ampleur de la marge d’appréciation dont disposait l’État défendeur en l’espèce, la Cour conclut que l’interdiction que pose la loi du 11 octobre 2010 peut passer pour proportionnée au but poursuivi, à savoir la préservation des conditions du « vivre ensemble » en tant qu’élément de la « protection des droits et libertés d’autrui ».
158. La restriction litigieuse peut donc passer pour « nécessaire », « dans une société démocratique ». Cette conclusion vaut au regard de l’article 8 de la Convention comme de l’article 9.
159. Partant, il n’y a eu violation ni de l’article 8 ni de l’article 9 de la Convention. "
AI prône l'ouverture des frontières sans restriction (opération I welcome), tout en refusant à la France les moyens juridiques de sa protection contre le terrorisme et le totalitarisme islamiques ; ceci au nom de " droits humains " extensibles à l'infini.

L'ONG qui en 1977 reçut le prix Nobel de la paix pour son action contre la torture s'est vue en 2014 retoquée par la Cour européenne des droits de l'homme pour avoir tenté de dénier à la France son choix de société ; triste dérive...

lundi 4 décembre 2017

PHILOSOPHIE - NAISSANCE DU PHILOSOPHE suivi de E / DESCARTES INUTILE ET INCERTAIN

La philosophie concentre parfois les préjugés anti-intellectuels, préjugés que l'on trouve formulés dans cette mauvaise vanne :
" Un con qui marche va plus loin qu'un intellectuel assis. "
Vanne qu'il est facile de contrer en faisant remarquer que le con, étant con, va forcément dans la mauvaise direction, et donc qu'il vaut mieux rester assis...

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Si je devais résumer en une phrase : La philosophie sert la connaissance (n'est pas l'ancilla de la théologie, la protège des croyances et de la surestimation d'elle-même ; la connaissance (distinguée de la simple documentation et de l'élémentaire information) sert l'action et permet le développement des techniques.

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Ce n'est pas l'étymologie " amour de la sagesse " qui fait de la philosophie ce qu'elle est, mais son lien initial avec la mathématique démonstrative et avec la logique. Ce qui est apparu à la même époque en Chine mérite plutôt le nom de "pensée chinoise".
SOCRATE : « Moi, si je ne sais pas, je ne croie pas non plus savoir. Il me semble donc que je suis un peu plus sage que lui par le fait même que ce que je ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir. […] J’avais conscience de ne connaître presque rien. »
Platon, Apologie de Socrate, vi, 21d ; viii, 22d. 
Le distinguo entre savoir et croire savoir est fondateur de la philosophie (occidentale). Pour Aristote (-384 / -322), la philosophie commence avec l'étonnement, la prise de conscience d'une ignorance, le désir d'en sortir et d'accéder au savoir (Métaphysique, I, ii 5 ; cité par Arthur Schopenhauer). 
Nietzsche : « Platon [République IX, 580d] et Aristote [Métaphysique I, i, 980b] ont raison de considérer les joies de la connaissance comme la valeur la plus désirable, — à supposer qu’ils veuillent exprimer là une expérience personnelle et non générale : car pour la plupart des gens, les joies de la connaissance relèvent des plus faibles et se situent bien au dessous des joies de la table. » 
Frédéric Nietzsche, Fragments posthumes, M II 1 3[9], printemps 1880.
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A / Esquisse d'une définition de la philosophie
B / Premiers programmes philosophiques
C / Philosopher
D / À quoi sert la philosophie ?
E / DESCARTES INUTILE ET INCERTAIN


A / Esquisse d'une définition de la philosophie :
Althusser : " Ce que nous appelons la philosophie n'existait pas avant Platon. " Louis Althusser, " Du côté de la philosophie ", 1967-68, in Écrits philosophiques et politiques, tome II, Paris : Stock/IMEC, 1995-1997 : philosophie surgie à partir de la science mathématique (Alain Badiou est du même avis) ; cependant Euclide (fin -4e siècle / première moitié -3e siècle) est postérieur à Aristote.


Raphaël, " École d'Athènes " (détail), Platon tenant
le Timée et Aristote l'Éthique à Nicomaque

// -470/469 SOCRATE -399 // -460 DÉMOCRITE -370 // -384 ARISTOTE -322
 // -428/427 PLATON -348 // -342/341 ÉPICURE -270 //


Esquisse d'une définition de la philosophie
1. Un principe général de libre examen privilégiant la connaissance sur les croyances et impliquant le doute justifié, la prudence, l’ouverture d’esprit,
« Est-il chose qu’on vous puisse proposer pour l’avouer ou refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considérer comme ambiguë ? […] La vérité ne se juge point par autorité et témoignage d’autrui. […] Il ne faut pas croire à chacun, dit le précepte, parce que chacun peut dire toutes choses. »
Montaigne, Essais, II, xii, pages 503, 507, 571 de l'édition Villey/PUF.
le recours conjoint à des distinctions selon le principe de spécification (lien) et à des généralisations selon le principe d’homogénéité (lien).

La philosophie, qui valorise le savoir par rapport à la croyance, distingue aussi le savoir, concept associé à celui, logique, de preuve,  de ses formes dégradées : documentation, information.
« Ce qu’on n’a jamais mis en question n’a point été prouvé. Ce qu’on n’a point examiné sans prévention n’a jamais été bien examiné. Le scepticisme est donc le premier pas vers la vérité. Il doit être général, car il en est la pierre de touche. Si, pour s’assurer de l’existence de Dieu, le philosophe commence par en douter, y a-t-il quelque proposition qui puisse se soustraire à cette épreuve ? »
Denis Diderot, Pensées philosophiques, 1746, XXXI. 
Mieux et plus loin que Descartes :
« L'enseignement de la métaphysique, de l'art de raisonner, des différentes branches des sciences politiques, doit être regardé comme entièrement nouveau. Il faut d'abord le délivrer de toutes les chaînes de l'autorité, de tous les liens religieux ou politiques. Il faut oser tout examiner, tout discuter, tout enseigner même. »
Condorcet, Cinq mémoires... , 1791, " Cinquième mémoire, Sur l'instruction relative aux sciences ".
2. Un distinguo (cf l'adage scolastique distinguo - concedo ... nego ..., je distingue - j'accorde - je refuse) et la reconnaissance d’une complémentarité fondamentale entre les vérités de fait et les vérités de raison, entre la vérité-correspondance (l'adaequatio de Thomas d'Aquin) et la vérité-cohérence, entre l’empirique et le rationnel (Thomas Hobbes, Gottfried W. Leibniz) ; en conséquence, la réflexion critique doit porter aussi sur la réalité des éléments fournis par l’investigation, sur les données des sens, et requiert la réponse au Quid facti ?
Avant Fontenelle, Montaigne : " Comment est-ce que cela se fait ? – Mais se fait-il ? faudrait-il dire. " (Essais, III, xi)
« Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause […] nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point. »
Fontenelle, Histoire des oracles, I, iv. (à propos de la dent d'or)
3. La distinction, encore, entre ces vérités et les normes, entre la connaissance, théorique, concrète ou intermédiaire,  et la morale. Distinction initiée par Sénèque le Jeune entre ce qui est dans le Ciel (métaphore de l'idéal) et ce qui devrait être sur notre Terre (Questions naturelles). Distinction humienne entre is et ought to, puis plus précisément juridique, kelsenienne, entre sein et sollen, entre ce qui est et ce qui doit (ou devrait) être ; autrement dit, entre la logique (au sens scolaire de connaissance) et l’éthique. Soit plus simplement, ne pas prendre ses désirs pour des réalités.

4. Ce qui se dégage des œuvres d’auteurs qui, sans s’accorder sur tout (loin de là !!), se reconnaissent comme ayant en commun à la fois un niveau de langage, une méthode et des problématiques, ce qui leur permet, en des temps forts de la philosophie, de dialoguer : c’est Aristote répliquant brillamment à Platon, Diogène Laërce retraçant les vies et doctrines des philosophes anciens, Pascal répliquant à Montaigne (« Le sot projet qu'il a eu de se peindre ! »), tout en le pillant. Leibniz répliquant à Descartes (Remarque sur la partie générale des Principes), à Pascal (Lettres) et à Locke ; Voltaire à Descartes et à Leibniz, Arthur Schopenhauer à Kant, Nietzsche à Platon, Pascal et Schopenhauer ; Jacques Bouveresse à Michel Foucault, et alii. ; le domaine de cette reconnaissance mutuelle, c’est le champ, ou l’ordre, philosophique, même s’il y a souvent contestation quant aux strictes frontières de ce domaine, et s’il est, bien évidemment, historiquement et géographiquement évolutif.

5. La nature de la philosophie se précise enfin agréablement par ses formules et interrogations (liste non limitative) : « Rien n’existe sans raison » (Cicéron) ; « Nul ne vient au plaisir sans passion » (Tertullien) ; « Si je suis trompé, je suis (Si fallor, sum.) » (Augustin) ; « Que sais-je ? » (Montaigne) ; « Se fait-il ? » (Montaigne) ; « Rien de beau ne se fait sans passion » (Montaigne, Diderot) ; « Je pense, donc je suis » (Descartes) ; « La clarté est la bonne foi des philosophes » (Vauvenargues) ; « Que dois-je faire ? » (Kant) ; « Pourquoi suis-je moi ? » (Stendhal) ; « Où allons-nous renouveler le jardin d'Épicure ? » (Nietzsche) ; « Dieu est mort » (Nietzsche) ; « Qu'est-ce que l'éducation ? » (Nietzsche) ; « Qu’est-ce qui est bien ? Qu’est-ce qui est mal ? Comment devons-nous vivre ? » (question posée à Tolstoï) ; « Qu’est-ce que l’étant ? » (Martin Heidegger) ; « Qui est l’homme ? » (Heidegger) ; « Pourquoi des philosophes ? » (Jean-François Revel) ; « Qu’est-ce qu’un civilisé ? » (Pierre Kaufmann) ; « Y a-t-il ou non deux couleurs dans les stylos de P. V. Spade ? » (Alain de Libera) – et par leurs explicitations.


Le Souper des philosophes, de Jean Huber (1721-1786), eau-forte sur papier bleu, XVIIIe siècle. (25 x 34 cm) BnF, Estampes, N2-Voltaire.

La scène se passe à Ferney. Imaginée par Huber, elle rassemble, autour de Voltaire : d'Alembert, Condorcet, Diderot, La Harpe, le père Adam et l'abbé Maury.



Kant caractérisa la philosophie comme la législation de la raison humaine (Critique de la raison pure [CRP], II Théorie transcendantale de la méthode, chapitre III Architectonique de la raison pure)

Condorcet : " la raison rendue méthodique et précise " (Cinq mémoires sur l'instruction publique, Second mémoire " De l'instruction commune pour les enfants ", II Études de la première année)
« Par la même raison l'on doit préférer les parties de la physique qui sont utiles dans l'économie domestique ou publique, et ensuite celles qui agrandissent l'esprit, qui détruisent les préjugés et dissipent les vaines terreurs ; qui, enfin dévoilant à nos yeux le majestueux ensemble du système des lois de la nature, éloignent de nous les pensées étroites et terrestres, élèvent l'âme à des idées immortelles, et sont une école de philosophie plus encore qu'une leçon de science. » Second mémoire, II. 
« L'histoire des pensées des philosophes n'est pas moins que celle des actions des hommes publics une partie de l'histoire du genre humain. [...] Une des principales utilités d'une nouvelle forme d'instruction, une de celles qui peuvent le plus tôt se faire sentir, c'est celle de porter la philosophie dans la politique, ou plutôt de les confondre.  »Troisième mémoire, " Sur l’instruction commune pour les hommes ", 

Monique Canto-Sperber, directrice de recherche au CNRS et ancienne directrice de l'É.N.S-Ulm., proposa cette caractérisation en quatre points de la discipline :

– attitude réflexive,
– sens de la globalité des questions,
acuité dans la perception des problèmes,
– usage de l’argumentation.
(Cf Le Débat, n° 98, janvier-février 1998, pages 132-133).

Platon pensait que la géométrie, et plus généralement les mathématiques, étaient capables de" tirer l'âme vers la vérité et de modeler la pensée philosophique ".

Alain Badiou (avec Gilles Haéri), Éloge des mathématiques,
Paris : Flammarion, 2015 ; collection Café Voltaire

Nietzsche est venu à la philosophie par la philologie (ses travaux sur Diogène Laërce) ; pour Condorcet, c'était par les mathématiques ; dans les deux cas, à partir d'une formation scientifique.

* * * * *

De même qu’il y a une coupure – bachelardienne – entre la connaissance générale et la connaissance scientifique, il y en eut une – platonicienne – entre l’utilisation courante du langage et cette activité philosophique caractérisée, selon l'excellente Monique Dixsaut, par un « usage différent du discours ». Cet autre usage présuppose la maîtrise de la langue, française chez nous, ce qui ne signifie pas qu’un individu tout seul puisse en être le maître. En philosophie, un minimum de  termes techniques
genre, espèce, sujet, objet, réel, imaginaire, symbolique, concept, analyse, synthèse, jugement analytique, jugement synthétique, forme, matière, raison, passion, critique, épistémologie, morale, métaphysique, éthique, liberté, vérité, logique, dialectique, etc.
sont les moyens et instruments d’une pensée exempte de confusions dramatiques. Il faut déjà être un peu philosophe pour reconnaître la philosophie là où elle se trouve.


B / Premiers programmes philosophiques :

Connais-toi toi-même (Chilon ou Thalès dans Platon, Protagoras)


" Opposer à la fortune la hardiesse, à la loi la nature, à la passion la raison " (Diogène de Sinope (le Diogène du tonneau, vers -410 / vers -323) , in Diogène Laërce, Vie, doctrine et sentences des philosophes illustres, VI, § 38). Ce qui très probablement inspira notre moraliste Chamfort :
" Opposer la nature à la loi, la raison à l'usage, sa conscience à l'opinion, et son jugement à l'erreur " (Nicolas de Chamfort, Maximes et pensées).
Ce à quoi j'ajouterais : Opposer à la Révélation (le Verbum biblique) la rationalité (le Logos grec). 






Jacques DU ROURE (début XVIIe / vers 1685) : « Parce qu’encore dans la philosophie, on considère les choses et les sociétés purement naturelles, je n’y traite pas des religions. Outre que – la nôtre exceptée, dont les principaux enseignements sont la justice et la charité [la justice avant la charité ; exeunt les deux autres vertus théologales, la foi et l’espérance …], c’est-à-dire le bien que nous faisons à ceux qui nous en ont fait, et aux autres – elles sont toutes fausses et causes des dissensions, des guerres, et généralement de plusieurs malheurs. »
Abrégé de la vraie philosophie, "Morale", § 69, 1665. Remarquable pour l'époque. Je soupçonne ce Du Roure d'avoir dissimulé son athéisme.
Faire attention à la matière et à la forme, avancer lentement, répéter et varier l'opération, recourir à des vérifications et à des preuves, découper les raisonnements étendus, vérifier chaque partie par des preuves particulières (Leibniz)


Frédéric Nietzsche (lien)
(par E. Munch, vers 1906) Notamment ces fragments posthumes :

U I 2b, fin 1870 - avril 1871 : 7[17] : « La pensée philosophique ne peut pas construire, seulement détruire [das philosophische Denken kann nicht bauen, sondern nur zerstören.]. » Cf Alfred de Vigny : « La philosophie de Voltaire […] fut très belle, non parce qu’elle révéla ce qui est, mais parce qu’elle montra ce qui n’est pas. » (Journal d’un poète, 1830).

W I 2, été-automne 1884 : 26[153]
« De la naissance du philosophe.
1. Le profond malaise à être parmi les braves gens – comme parmi les nuages – et le sentiment de devenir paresseux et négligent, vaniteux aussi. Cela corrompt. – Pour voir clairement à quel point le fondement ici est mauvais et faible, on les provoque et on entend alors leurs cris.
2. Dépassement du ressentiment et de la vengeance à partir d’un profond mépris ou de compassion pour leur sottise.
3. Hypocrisie comme mesure de sécurité. Et mieux encore, fuite dans sa solitude. »
[Von der Entstehung des Philosophen.
1. Das tiefe Unbehagen unter den Gutmüthigen — wie unter Wolken — und das Gefühl, bequem und nachlässig zu werden, auch eitel. Es verdirbt. — Will man sich klar machen, wie schlecht und schwach hier das Fundament ist, so reize man sie und höre sie schimpfen.
2. Überwindung der Rachsucht und Vergeltung, aus tiefer Verachtung oder aus Mitleid mit ihrer Dummheit.
3. Verlogenheit als Sicherheits-Maßregel. Und noch besser Flucht in seine Einsamkeit.]


C / Philosopher :

S'exercer à mourir (Platon, Phédon, 67-68 ; Cicéron, Tusculanes, I, xxx, 74 ; Rabelais, Tiers livre, XXXI ; Montaigne, Essais I, 20), soit se passer de la perspective d'une vie éternelle. La mort passe du domaine de la religion à celui de la philosophie. Dépourvu d'âme immortelle, le sujet ne vit jamais sa mort propre, seulement celle des autres.

Vivre conformément à la nature (Épictète, Montaigne) : soit l'écologie avant la lettre.
Rechercher ce qu'ont pensé les philosophes au sujet d'un problème (Sicher de Brabant) ; c'est toute l'histoire de la philosophie.
Douter (les Sceptiques, Montaigne, Descartes, Condorcet) [avant d'examiner et de conclure]
" Philosopher, c’est donner la raison des choses, ou du moins la chercher, car tant qu’on se borne à voir et à rapporter ce qu’on voit, on n’est qu’historien. " (Encyclopédie, entrée "Philosophie", tome 12, 1751). C'est le cas de Michel Onfray.
« La véritable manière de philosopher, c'eût été et ce serait d'appliquer l'entendement à l'entendement ; l'entendement et l'expérience aux sens ; les sens à la nature ; la nature à l'investigation des instruments ; les instruments à la recherche et à la perfection des arts, qu'on jetterait au peuple pour lui apprendre à respecter la philosophie. » (Denis Diderot, Pensées sur l'interprétation de la nature, § 18). 
Autrement dit, penser sa pensée, et non, comme on l'entend dire aujourd'hui, " vivre sa pensée et penser sa vie ".
Emmanuel Kant : Réfléchir et décider par soi-même. Cf Hésiode. (lien)

Idéalement, un programme d’introduction de la philosophie dans la Cité aurait dû opposer :
  1. au quotidien, les concepts (les notions les plus abstraites) ;
  2. à la Révélation (le Verbum judéo-chrétien), la rationalité du Logos grec ;  Malebranche, Conversations chrétiennes, Entretien 1 : « Si donc vous n'êtes pas convaincu par la raison, qu'il y a un Dieu, comment serez-vous convaincu qu'il a parlé ? ». Et Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'Éducation, IV " Profession de foi du vicaire savoyard " : « Ils ont beau me crier : Soumets ta raison ; autant m'en peut dire celui qui me trompe : il me faut des raisons pour soumettre ma raison. »
  3. à l’action/agitation collective, la réflexion (individuelle) ; ce qui n'exclut pas des retombées de ces réflexions individuelles sur les actions militantes.
  4. au risque, le courage ;
  5. au règne de l’opinion, enfin, le doute et le questionnement. 
Voir aussi : La philosophie noyée dans le café (notes critiques sur les cafés-philo parisiens)
Esprit, n° 239, janvier 1998, pages 200-205.


D / À quoi sert la philosophie ?

Via la logique, apparition de l'ordre déductif. Kant (qui ignorait la logique propositionnelle des Stoïciens) voyait dans la logique formelle [d'abord logique prédicative, plus tard logique des propositions], cette création d'Aristote injustement décriée et moquée par quelques auteurs de la Renaissance (Rabelais, Montaigne), puis par Molière, le signe principal de l'acquis en philosophie, mais la pensait à tort close et achevée  (Préface de la seconde édition de la CRP, 1787), peu avant que George Boole présente de cette logique une forme algébrisée.
  • Formalisation des raisonnements juridiques.
  • Fourniture de modèles aux sciences humaines.
  • Réfutation logique de la "preuve" ontologique de l'existence de "Dieu" (Gottlob Frege et Bertrand Russell).
- L'étude de l'histoire de la philosophie introduit efficacement et rapidement à l'histoire générale de l'Occident.

- Par son insistance sur l'argumentation et le raisonnement, valeur de formation à l'autocritique rationnelle, au souci de vérification (tout comme dans les mathématiques). Errare humanum est, perseverare diabolum, sed rectificare divinum.
Vérifier notamment les citations qui circulent, soit que leur texte est souvent corrompu, ou la citation mal découpée, soit que l'on attribue à l'un ce que l'autre a écrit. 
John LockeEssai sur l’entendement humain, IV, xvi, § 11 :
« He that has but ever so little examined the citations of writers, cannot doubt how little credit the quotations [citations] deserve [méritent] when the originals are wanting [manquent] ; and consequently how much less quotations of quotations can be relied on [sont fiables]. »
- Le principe de raison suffisante (PRS) , le plue connu des principes logiques, établit un cadre de rationalité qui permettra l'essor des sciences exactes.
" Toutes les sciences ne reposent que sur le fondement général que leur offre le philosophe. " (Frédéric Nietzsche, Fragments posthumesP I 20b, été 1872 - début 1873, 19[136])
[Denn alle Wissenschaften ruhen nur auf dem allgemeinen Fundamente des Philosophen.]
- Contributions aux sciences :
  • Vers l'héliocentrisme : Philolaos de Crotone et Aristarque de Samos.
  • Démocrite d'Abdère : il n'y a que des atomes et du vide.
  • Hicétas de Syracuse : relativité galiléenne.
- Influence de la philosophie sur les conceptions générales de l'histoire (philosophie de l'histoire, Machiavel, Hobbes, Rousseau) ; avec la philosophie de l'éducation (Montaigne, Rousseau, Victor Cousin). Le droit public et la science politique dérivent de la philosophie politique. L'Humanisme et les Lumières aboutirent aux déclarations des droits (Habeas corpus, 1679 ; Bill of Rights, 1689 ; Declaration of Independence, 1776 ;  Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen, 1789).

- " La philosophie joua un rôle décisif dans la construction de la laïcité comme idéal d'émancipation. " (Henri Pena-Ruiz, Dictionnaire amoureux de la laïcité, entrée " Philosophie ", Paris : Plon, 2014). Montaigne précurseur de la liberté de conscience (penser par soi-même), elle-même principe clé de la laïcité. Condorcet est à l'origine du modèle français, égalitaire mais non égalitariste, d'instruction publique.
« Tous les individus ne naissent pas avec des facultés égales […] En cherchant à faire apprendre davantage à ceux qui ont moins de facilité et de talent, loin de diminuer les effets de cette inégalité, on ne ferait que les augmenter. » (Nature et objet de l’instruction publique, 1791)
- Satisfaction du désir personnel de mieux comprendre notre situation d'humain existant. Amour, amitié, souffrance, mort. Avec l'application au problème de la fin de vie.
Humain, trop humain I, 1878, II " Sur l'histoire des sentiments moraux ", § 80 Le vieillard et la mort : « Abstraction faite des exigences qu'imposent la religion, on doit bien se demander : pourquoi le fait d'attendre sa lente décrépitude jusqu'à la décomposition serait-il plus glorieux, pour un homme vieilli qui sent ses forces diminuer, que de se fixer lui-même un terme en pleine conscience ? Le suicide est dans ce cas un acte qui se présente tout naturellement et qui, étant une victoire de la raison, devrait en toute équité mériter le respect : et il le suscitait, en effet, en ces temps où les têtes de la philosophie grecque et les patriotes romains les plus braves mouraient d'habitude suicidés. Bien moins estimable est au contraire cette manie de se survivre jour après jour à l'aide de médecins anxieusement consultés et de régimes on ne peut plus pénibles, sans force pour se rapprocher vraiment du terme authentique de la vie. — Les religions sont riches en expédients pour éluder la nécessité du suicide : c'est par là qu'elle s'insinue flatteusement chez ceux qui sont épris de la vie. »
- Le droit public et la science politique dérivent de la philosophie politique. Les Lumières ont abouti  à la Déclaration... de 1789 qui est aujourd'hui un élément de notre bloc constitutionnel.
Condorcet :
" Ni la constitution française, ni même la déclaration des droits, ne seront présentés à aucune classe des citoyens, comme des tables descendues du ciel, qu'il faut adorer et croire. " (Rapport et projet de décret sur l'organisation générale de l'instruction publique, 20-21 avril 1792).
- Influence de la philosophie sur les conceptions politiques générales de l'histoire (philosophie de l'histoire, Machiavel, Hobbes, Rousseau, Burke, Tocqueville, et alii).


Genres, catégories, universaux (cadre général de la pensée) : 

Cinq genres platoniciens :
« L’Être, le Repos, le Mouvement, l’Autre, le Même […] il n’y a pas moins de cinq genres […] la nature des genres comporte la communication [participation] réciproque. » (Platon, Le Sophiste, 254e-257a).
Cette « communication réciproque », et la présence du Mouvement, répond par avance aux reproches que les idéologues marxistes firent à la métaphysique classique (qu’ils ne connaissaient pas) d’ignorer les relations, le contexte, le mouvement.

Dix catégories aristotéliciennes  de l’être : substance, quantité, manière d’être, relation ; endroit, moment, position, équipement, action, passion. » (Aristote, Catégories, IV, 1b)

Quatre catégories stoïciennes : substrat ou substance, qualités stables, manières d’être contingentes et manières d’être relatives (Stoicorum Vetera Fragmenta, II, 369 sqq.)

Cinq universaux (quinque voces) :
Le philosophe néo-platonicien Porphyre de Tyr (vers 234 / vers 305) : le genre, l’espèce, la différence spécifique, le propre, l’accident. (Isagoge, préface aux Catégories d'Aristote).

Sept catégories cartésiennes :
esprit, grandeur, repos, mouvement, relation, figure [forme], matière. 

Douze catégories kantiennes :
Quantité
unité
pluralité
totalité  

Qualité

réalité

négation

limitation

Relation
inhérence et subsistance
causalité et dépendance
communauté [Causalité d’une susbstance dans la détermination des autres]

Modalité

possibilité – impossibilité

existence – non-existence

nécessité [Existence donnée par la possibilité] - contingence

Deux catégories marxistes (matérialisme dialectique) : la matière, le mouvement (oubli notable de l'énergie). 

* * * * *

- Critique et dépassement de la mythologie et des religions. (opposition mythos/logos).
Pour le christianisme, la science doit être abolie (I Corinthiens XIII, 8), la philosophie est un vain leurre (Colossiens, II, 8), cependant récupéré en tant que ancilla théologiae (servante de la théologie) par Pierre Damien, Albert le Grand et Thomas d'Aquin.



La philosophie, comme toute entreprise humaine, n'est pas à l'abri de dévoiements :
« La philosophie peut prendre et même réussir jusqu’à un certain point à faire prendre ce que le véritable esprit critique considérerait comme l’expression la plus typique du dogmatisme et du conformisme idéologique du moment pour la forme la plus impitoyable et la plus sophistiquée de la critique. »
Jacques Bouveresse, Le Philosophe chez les autophages, I, Paris : Minuit, 1984.

E / DESCARTES INUTILE ET INCERTAIN

Ma critique de la pseudo preuve de Dieu par Descartes : voir le § VIII de cette page en lien.

Pour nombre de nos contemporains, le nom de René Descartes reste encore, via l’adjectif "cartésien", synonyme de bonne logique, de bon sens ; il n’est donc pas inutile de revenir sur une polémique datant de quelques années (1997) entre le scientifique Claude Allègre (né en 1937), géologue renommé mais contesté, et le philosophe des sciences Vincent-Pierre Jullien (né en 1953), polémique décalquée des profondes divergences entre Descartes et les alliés actuels ou futurs de Blaise Pascal.
" Descartes [...] n'a pas distingué le certain de l'incertain. " (Leibiz, De la Réforme de la philosophie première et de la notion de substance, 1694). Ce qui est vraiment un comble pour un philosophe. 

E / 1   Claude Allègre, peu avant d’être nommé ministre de l’Éducation dans le gouvernement de Lionel Jospin en juin 1997, révéla la superficialité de son information philosophique lorsqu’il attribua au regretté Jean-François Revel (1924-2006) la belle expression de ... Pascal, " Descartes inutile et incertain " ("Les erreurs de Descartes", Le Point, n° 1279, 22 mars 1997, page 41). Soutenant que l’approche mathématique serait responsable des erreurs dans les sciences, Allègre montre qu’il ignore que la rigueur des mathématiques réside dans l'effectivité de la relation entre définitions et démonstrations, dans les notations et le calcul formel, et non (comme le pensait Descartes) dans le vain recours en l’évidence - la pernicieuse confiance en soi ... - Mais il n’est pas exact que les mathématiques soient complètement détachées de l’expérience ; le calcul (maintenant effectué par des machines électroniques) et le tracé de figures sont des formes à part entière d’expérience. 

   Ceci étant, je ne suis pas sûr que dans cette querelle des erreurs de Descartes, que Claude Allègre est loin d’avoir ouverte puisqu’elle remonte à Pascal et qu’elle fut entretenue publiquement par Huyghens, Leibniz, D’Alembert, Voltaire et alii, Vincent Jullien ait entièrement raison (" Monsieur Allègre et Descartes ", Le Monde, 22-23 juin 1997, page 15). 

   Lorsque Claude Allègre reproche à Descartes de mêler considérations religieuses et considérations scientifiques, le reproche est parfaitement fondé. Que cette approche religieuse soit historiquement datée ne lui enlève pas ce côté irrationnel et non scientifique auquel plusieurs contemporains étaient déjà sensibles puisqu’ils ne faisaient plus intervenir “Dieu” dans l’explication des phénomènes physiques. À lire Vincent Jullien, on pourrait penser que les savants se sont trompés autant les uns que les autres, et les philosophes de même, et autant que les savants, lorsqu’ils ont fait des sciences. Ce qui excuserait G. W. Hegel, entre autres, pour son De Orbitis qui assénait des certitudes contredites peu après par le télescope.


E / 2   Il faut se donner la peine d’examiner de près les cinq petits mais puissants écrits épistémologiques de Blaise Pascal :
Expériences nouvelles touchant le vide (1647)
Lettre au père Noël (29 octobre 1647)
Lettre à M. Le Pailleur (printemps 1648)
Au lecteur 
Traité de la pesanteur de la masse de l’air (1651-53)
On y trouvera une réflexion philosophique, véritablement rationnelle - selon nos critères actuels, mais aussi selon les critères baconiens (ceux de Francis Bacon, auteur, vers 1600, du fameux traité "De l’Avancement du savoir") - dirigée contre la "méthode cartésienne". Contrairement à ce qu’écrivit Vincent Jullien, Blaise Pascal n’admettait aucune interaction entre science et métaphysique, aucun recours à des "qualités occultes" du type de la vertu dormitive de l’opium immortalisée par Molière, aucun recours à des "définitions" circulaires ne définissant rien ; il reconnaissait à la raison expérimentale priorité sur les hypothèses désordonnées telles que l’existence d' un éther ou d’une matière subtile.

   Relativement au mouvement de la Terre, on trouve dans la table des Principes de la Philosophie de Descartes, en III, 28, " on ne peut pas proprement dire que la Terre ou les planètes se meuvent " ; puis, en III, 38-39, " suivant l’hypothèse de Tycho ... " Claude Allègre eut donc tort de parler de façon générale de "l’immobilité de la Terre" soutenue par Descartes. Mais la prudence du penseur du Cogito était telle qu’il est difficile de suivre Vincent Jullien se hasardant à vanter un " héliocentriste puissant et efficace ".

Descartes utile selon Condorcet :
" [Descartes] voulait étendre sa méthode à tous les objets de l’intelligence humaine ; Dieu, l’homme, l’univers étaient tour à tour le sujet de ses méditations. Si dans les sciences physiques, sa marche est moins sûre que celle de Galilée, si sa philosophie est moins sage que celle de Bacon, si on peut lui reprocher de n’avoir pas assez appris par les leçons de l’un, par l’exemple de l’autre, à se défier de son imagination, à n’interroger la nature que par des expériences, à ne croire qu’au calcul, à observer l’univers, au lieu de le construire, à étudier l’homme, au lieu de le deviner ; l’audace même de ses erreurs servit aux progrès de l’espèce humaine. Il agita les esprits, que la sagesse de ses rivaux n’avait pu réveiller. Il dit aux hommes de secouer le joug de l’autorité, de ne plus reconnaître que celle qui serait avouée par leur raison ; et il fut obéi, parce qu’il subjuguait par sa hardiesse, qu’il entraînait par son enthousiasme. " (Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, Huitième époque)
  L’historien des sciences William Whewell nota que Descartes récusait les travaux de Galilée ; on lit avec stupeur : " Pour les expériences que vous me mandez de Galilée, je les nie toutes " dans une lettre à Mersenne d'avril 1634. Descartes faisait, pour Whewell, piètre figure à côté du savant italien :
" Parmi les vérités en mécanique qui étaient facilement saisissables au début du XVIIe siècle, Galilée a réussi à en atteindre autant, et Descartes aussi peu, qu’il était possible à un homme de génie " (" Of the mechanical truths which were easily attainable in the beginning of the 17th century, Galileo took hold of as many, and Descartes of as few, as was well possible for a man of genius ", History of Inductive Sciences, 1847, VI, ii, tome 2, page 52).

   Descartes reconnut le principe d’inertie ; mais, comme pour Georg W. F. Hegel d’ailleurs, la liste de ses erreurs dans le domaine des sciences expérimentales est bien longue ; parmi ces erreurs :

- les tourbillons de matière subtile.
- six règles du mouvement (sur sept).
" Cette première règle cartésienne du mouvement est la seule qui soit parfaitement exacte. " (Leibniz, Remarques sur la partie générale des principes de Descartes, 2e partie)
" Selon Descartes, schéma bizarre "
Leibniz, Remarques sur la partie générale des principes de Descartes, 2e partie, " Sur l'art. 53",
traduction Paul Schrecker in Opuscules philosophiques choisis, Paris : Vrin, 1962.


- la génération spontanée.
- la "matière" calorique.
- le rejet des expériences de Galilée.
- la négation de l’attraction terrestre.
- la propagation plus rapide des sons aigus.
- la propagation des sons aussi rapides dans le sens du vent que contre le vent.
- la vitesse de la lumière plus élevée dans le milieu d’indice plus élevé.


E / 3  Il était donc assez cavalier de renvoyer dos à dos l’imperfection de la science à une époque donnée et les erreurs des philosophes,  ce qu'osa pourtant Jacques D’Hondt (1920-2012) pour excuser Hegel :
" Ce qui était vérité scientifique à l’époque de Hegel se trouve maintenant aussi périmé que les erreurs du philosophe" (Hegel et l’hégélianisme, Paris : Puf, 1982, page 29) ;
ces erreurs de Hegel étaient relatives à la question dite des matières : éther, phlogistique (1), calorique, matière électrique ; en 1813, il imaginait leur compénétrabilité (Science de la logique, I, 2) ; en 1827, il les rejetait toutes, y compris donc l’électron (Encyclopédie des Sciences philosophiques). On sait que dans sa thèse de doctorat (le fameux De Orbitiis), Hegel croyait avoir prouvé qu’il ne pouvait y avoir plus de sept planètes dans le système solaire ... 

   Invoquer en regard de ces erreurs la méthode qui permet de penser « librement », c’est tout d’abord jeter des doutes sérieux sur la valeur de la dite méthode ... C’est ensuite oublier qu’il ne s’agit pas seulement de penser librement, dans un fantasme de toute puissance de la pensée (fantasme qui relève très précisément d’une critique de la raison pure ; cf la colombe de Kant, oiseau imaginaire qui pensait son vol contrarié par l’air) ; il s’agit, surtout, de penser juste, donc en rapport permanent avec l’expérience du réel ainsi qu'avec la cohérence des concepts. La pensée scientifique ménage une place à la réalité extérieure qu’elle représente, précisément par le biais de la démarche expérimentale et de la spirale : hypothèse 1 - expérience - théorie - hypothèse 2 .... L’observation kantienne de la pratique déplorable du concept sans intuition, ou pensée vide (Critique de la raison pure, "Logique transcendantale", I), c’est ce qui poussait déjà Leibniz à énoncer cette magnifique devise :
"J’aime mieux un Loeuwenhoek [Antoni van Leeuwenhoek] qui me dit ce qu’il voit qu’un cartésien qui me dit ce qu’il pense." (Lettre à Huyghens, 2 mars 1691).
   Vincent Jullien semble s’accorder avec Claude Allègre sur l’erreur que constituerait la conservation de la somme des quantités de mouvement (produit de la masse par la vitesse) dans le choc mécanique de deux solides ; elle se conserve effectivement, comme le savent les étudiants, mais vectoriellement seulement ; se conservent également, en mécanique classique (non relativiste), les grandeurs scalaires (numériques) que sont l’énergie cinétique totale et les masses (dans un référentiel donné). Pour Descartes, à qui faisait défaut la notion de vecteur (introduite au XIXe siècle), cette conservation des valeurs numériques (donc fausse) résultait "de ce que Dieu est immuable" ... (Les Principes de la Philosophie, II, 39).

  C’est ce recours à cette argumentation non scientifique, pour ne pas dire pitoyable, pré-aristotélicienne, recours déjà fort choquant au XVIIe siècle pour bon nombre de savants de cette époque, que Claude Allègre eut raison de signaler, le sauvant ainsi de l’oubli. L’esprit de la méthode et de la probité scientifiques résidait alors chez Galilée et chez Newton, davantage que chez leurs critiques mal inspirés. Selon le Néerlandais Christian Huygens (1629-1695),
" M. Descartes avait trouvé la manière de faire prendre ses conjectures et fictions pour des vérités. Et il arrivait à ceux qui lisaient ses Principes de philosophie quelque chose de semblable qu’à ceux qui lisent des romans qui plaisent et font la même impression que des histoires véritables. " (Remarques sur Descartes). 


NOTE

1. Matière imaginée par le chimiste allemand Georg Ernst Stahl (1659-1734) pour expliquer les réactions d’oxydo-réduction ; d’autre part Stahl recourait à l’âme comme principe d’explication des phénomènes biologiques. Les chimistes français Antoine Lavoisier (1743-1794) et Pierre Bayen (1725-1798) refusèrent  cette croyance en un "phlogistique".



Dr GILLE-MAISANI, Jean-Charles



Mon parent Jean-Charles Gille, puis auto-renommé Gille-Maisani, est né le 22 mai 1924 à 21 h 35 à l'hôpital militaire de Trèves, Allemagne (transcription le 6 juin 1924 par le maire de Romagne-sous-les-Côtes). Il est décédé le 29 janvier 1995 (mention marginale sur l'acte de naissance effectuée le 4 mars 1995) à 16 h 48 d'un cancer du pancréas à Sainte-Foy (Québec, Canada), alors âgé de 71 ans. Il  était polytechnicien, ingénieur en chef de l'Air, psychiatre et psychologue.

À Laval

A / Généalogie
BÉléments biographiques
C / Publications en mathématiques et en physique, sous le nom de Gille
D / Œuvres de graphologie et psychologie
E / Bibliographie


A / Généalogie :

Fils d'
- Angéline Jeanne Maisani, née le 30 novembre 1885 sur le paquebot Lou Cettori reliant Marseille à Ajaccio, et de
- Charles Étienne Gille (1874-1963), né et décédé à Romagne-sous-les-Côtes dans la Meuse, colonel du génie, directeur du matériel des chemins de fer dans les années 1930, commandeur de la Légion d'honneur, titulaire de la Croix de guerre 1914-1918.




Le mariage Gille x Maisani eut lieu à Nice le 18 mars 1919 avec l'autorisation du général de division Gouverneur militaire de Paris. Aucun des quatre témoins n'est membre des familles, ce qui laisse supposer que ce mariage en lieu neutre, ni la Corse, ni la Meuse, s'est fait sans l'accord d'au moins une des familles.



Angéline Jeanne Maisani et ma grand-mère maternelle Marie Madeleine Olivieri étaient cousines germaines, leurs mères respectives, Marie Xavière  Coggia et Marie Françoise Coggia, étant sœurs.

Marie Xavière et son autre sœur Agathe Marie épousèrent deux frères, Dominique Antoine et Ange Pascal Maisani (mariages respectivement le 17 mars 1876 et le 24 octobre 1870 à Ajaccio).

Angéline Jeanne est donc la fille de Marie Xavière Coggia et Dominique Antoine Maisani.

Dominique Antoine était le fils de Jean-Baptiste Maisani et de Rose Chiarisoli.
Marie Xavière était la fille de : Baptiste Coggia et de Jacominette Sollacaro, mes arrière-arrière-grands-parents qui sont des arrière-grands-parents de Jean-Charles (c'est pas facile de formuler des liens généalogiques !!).

Charles Étienne Gille est le fils de Justin Gille, né le 2 novembre 1846 à Romagne-sous-les-Côtes (Meuse), propriétaire domicilié en cette commune, et de Marguerite Rosalie Cochenet, née le 2 mai 1844 aussi à Romagne-sous-les-Côtes.

* Justin Gille, fils de Pierre Étienne Gille né le 13 avril 1815 à Romagne-sous(les-Côtes et d'Anne Catherine Loison née en 1823.
 - Pierre Étienne Gille : fils de Jean Gille, cultivateur, né le 1er septembre 1776 à Romagne, et d'Anne Catherine Marchal, née à Romagne le 25 février 1781. Le mariage Gille x Marchal eut lieu le 22 juin 1814 à Romagne-sous-les-Cotes.
 - - Jean Gille, fils de Jean Gille, décédé le 22 septembre 1809 à Romagne, et d'Anne Marie Haumasselle, décédée le 12 novembre 1792 à Romagne,
 - - Anne Catherine Marchal, fille de Louis Marchal décédé le 29 Frimaire an XIII à Romagne, et de Jeanne Henry.

* Marguerite Cochenet : fille de Nicolas Cochenet né en 1789, percepteur des contributions directes, décédé le 12 décembre 1854 à Romagne-sous-les-Côtes, et de Marie Marguerite Thomas, rentière, née en 1810.
 - Nicolas Cochenet
 - Marie Marguerite Thomas


B / Éléments biographiques :

Jean-Charles naît à l'hôpital militaire de Trêves, alors que son père, chef de bataillon au 52e Génie, fait partie des troupes d’occupation de la Rhénanie, en application du traité de Versailles.



Domicilié 15 rue Gambetta à St Cyr l'Ecole dans les années 1930, puis 17 rue Saint-Joseph, Le Chesnay (Seine-et-Oise) en 1940.

Appréciations des professeurs en classe de mathématiques, daté 5 juin 1940 :
Philosophie : Excellent élève, très consciencieux et très brillant. Doit réussir très brillamment.
Histoire : Bon élève.
Allemand : Somme énorme de connaissances, esprit très ouvert, de beaucoup le meilleur élèves de la classe.
Mathématiques : En tête de sa classe quoiqu'un des plus jeunes.
Sciences physiques : Excellent élève : très brillant, dont le succès ne fait pas de doute.
Sciences naturelles : Très bon élève.
Passe le bac Philosophie à partir du 29 juillet 1940 à Versailles. [La même année que le bac Mathématiques].
LYCÉE JANSON DE SAILLY
              -:-:-:-:-:-:-:-
M Gille   Sp1
a été reconnu
inapte temporaire
du service civique rural
À Paris, le 29 juin 1942
Ingénieur diplômé de l'École polytechnique de Paris (promotion 1943, il avait 19 ans ; sa mère tenait  beaucoup à ce qu'il soit polytechnicien comme son père). Il obtient un MA en Automation à  l'Université d'Harvard (Cambridge, Massachuchetts). De retour en France en 1948, il entre aux Services techniques aéronautiques, devient pilote avec le grade de colonel. Comme officier de réserve, il devait piloter de temps en temps. Il obtient une licence de lettres spécialisée en psychologie, puis un doctorat en médecine à la Faculté de médecine de Paris (1970). C'est son vif intérêt pour la graphologie qui l'avait conduit à faire des études de médecine.

Il fut également professeur, directeur d'études puis sous-directeur de l'École nationale supérieure d'aéronautique de Paris. À partir des années 1960, il enseigne l'automatisme et les mathématiques à la Faculté des sciences et de génie de l'Université Laval de Québec, au Canada.

En 1963, outré par l'abandon de l'Algérie par le général de Gaulle, il est témoin de la défense au procès (28 janvier - 4 mars) de Jean-Marie Bastien-Thiry, polytechnicien comme lui et d'une promotion voisine, impliqué dans l'attentat du Petit-Clamart contre le président de la République française ; j'ai passé l'année précédente 1962  les vacances d'été avec lui et ma mère dans sa maison familiale de Romagne ; il avait un vieux serviteur russe, Mouratov, qui nous racontait comment la vodka avait sauvé plusieurs personnes d'une intoxication alimentaire.

Pendant cet été 62, il nous emmena visiter sa ville natale, Trêves. Il reçut la visite de ses sympathiques collègues canadien L. Mozart Boisvert (professeur en génie électrique à l’Université Laval) et français Paul Decaulne (Ingénieur-en-chef de l'armement) qui avait une 404. C'est à Boisvert que je dois mes première notions de phonétique et vocabulaire canadiens (expressions telles que " chauffer le char ", "une suite de trois appartements ", ainsi que d'humour canadien, notions enrichies lors de mon séjour au Québec en juillet 1967, à l'occasion de l'exposition universelle à Montréal. Boisvert nous racontait des histoires, comme celle-ci :
 - Le client chez le disquaire : Mademoiselle, avez-vous le Trouvère ?
 - La vendeuse : Non, je n'ai rien de verdi.

Jean Charles G. déplorait profondément la déchristianisation de la France ; il aimait bien la Pologne, qu'il connaissait, où plusieurs de ses livres ont été traduits et où il a été honoré : il reprochait vivement au gouvernement polonais, me disait-il, les entraves mises à la liberté du culte catholique. Mais c'est finalement au Québec qu'il émigra en 1966 (après avoir été plusieurs années professeur-visiteur à Laval) ; il en appréciait, me disait-il, le mélange de vieille France et d'Amérique moderne.

Il croyait non seulement à dieu, mais aussi à diable et à ses maléfices. Il m'affirma un jour que Thomas d'Aquin avait définitivement prouvé l'existence de Dieu. Il me raconta aussi que des personnes avaient organisé un truquage en vue d'un faux miracle à Lourdes, en maquillant des radiographies pour y faire apparaître une maladie incurable, puis crié au miracle au retour de Lourdes ; les radios de contrôle auraient alors constaté la présence de la maladie (histoire que je n'ai jamais pu élucider).

Après son décès à Sainte-Foy, oraison funèbre de la sœur de ma mère Josette , Marie-Amélie Cloître :
" Il était trop intelligent ; toute sa vie, il a vécu comme un malheureux ; il ne faut pas pas être trop intelligent. "
Ceci parce qu'il ne portait pas une grande attention à l'état de ses vêtements ... Ma mère, in petto : " Toi, ma vieille, de ce côté-là, tu n'as rien à craindre. " (raconté plus tard)

Ma mère était athée quasiment de naissance ; sa sœur Marie-Amélie croyante, comme leur mère Marie Madeleine Olivieri ;  mais quand je demandais à cette tante Lili : "Tu vas à la messe, donc ?" elle me répondait : " J'ai pas de temps à perdre ! "

Jean-Charles, célibataire, a (comme moi et mon grand-oncle Paganelli) vérifié la devise "Aut liberi, aut libri". (Soit des enfants, soit des livres).

Il publie une multitude d'œuvres dans des domaines assez variés comme les mathématiques (algèbre linéaire et analyse), la modélisation et la conception de systèmes asservis (le pilotage automatique des missiles), la psychologie, la caractérologie, la graphologie, le rapport entre les groupes sanguins et le caractère, etc. Si je me souviens bien de ce qu'il m'avait dit, il était du groupe A, comme moi.


C / Publications en mathématiques et en physique, sous le nom de Gille


Introduction aux systèmes asservis non linéaires, Paris : Dunod, 1977, 1984 2e édition, collection : Dunod université.
Base des systèmes asservis non linéaires : BTS-DUT, écoles d'ingénieurs, Paris : Casteilla, 2000.

En collaboration avec Marc Clique :
La représentation d´état pour l´étude des systèmes dynamiques, 1, Variables et équations d'état, Paris : Eyrolles, 1975 ; texte d'un cours professé à l'Université Laval de Québec, 1966-1967, et à l'École polytechnique de Silésie à Gliwice, 1970
Calcul matriciel et introduction à l'analyse fonctionnelle. 2, Fonctions de matrices, espaces métriques, matrices orthonormales et contractantes, Paris : Eyrolles ; Montréal : Éditions LIDEC, 1981
Calcul matriciel et introduction à l´analyse fonctionnnelle, Lidec, Montréal, 1984 
Systèmes linéaires, équations d´état, Paris : Eyrolles, 1984, 1990 2e édition revue et augmentée.

En collaboration avec Paul Decaulne et Marc Pélegrin :
Systèmes asservis non linéaires, Paris : Dunod, 1967, 1975 3e édition, 1988 5e édition revue et augmentée, collection Dunod automatique.
Introduction aux systèmes asservis extrémaux et adaptatifsParis : Dunod, 1976, collection Dunod automatique.
Dynamique de la commande linéaire, Paris : Dunod, 1981, 1985, 1989, 8e édition refondue, 1991, 9e édition
Théorie et calcul des asservissements linéaires, Paris : Dunod, 1982, 6e éd. refondue et augmentée, 1984, 7e édition augmentée et mise à jour, 1987, 8e édition, 1990, 9e édition, 1992, 10e édition.


D / Œuvres de graphologie et psychologie
Gille, Application du test de Wartegg à des schizophrènes, Paris : A.G.E.M.P., s. d. ; thèse médecine Paris. 1963. N° 1137.

Avec le professeur Augusto Vels à sa droite


Sous le nom de Gille-Maisani pour la suite.
Adam Mickiewicz : poète national de la Pologne, étude psychanalytique et caractérologique, Montréal : Bellarmin ; Paris : Les Belles lettres, 1988
Adam Mickiewicz : studium psychologiczne : od dzieciństwa do Dziadów części trzeciej,  ; przekład Agnieszka Kuryś, Katarzyna Marczewska, Warszawa : Wydawn. naukowe PWN, 1996.
Écritures de poètes. [1], De Byron à Baudelaire, Paris : Dervy, 1977
Écritures de compositeurs de Beethoven à Debussy : musique et graphologie, Paris : Dervy, 1978
Types de Jung et tempéraments psychobiologiques : expression dans l'écriture, corrélation avec le groupe sanguin, utilisation en psychologie appliquée, Paris : Maloine ; Saint-Hyacinthe (Canada) : EDISEM, 1978
Écritures de poètes. 2, Sully-Prudhomme, Verlaine, Verhaeren, Coppée..., Paris : Dervy, 1981
Poésie, musique et graphologie : écritures de poètes et de compositeurs, compléments, Paris : Dervy-livres, 1988.

Tempéraments psychobiologiques et groupes sanguins : expression graphologique et artistique, Paris : Éd. Frison-Roche, 1991.

Psychologie de l'écriture, études de graphologie, Paris : Payot, 1969
Psychologie de l'écriture : suite à "L'A B C de la graphologie", Paris : Payot, 1978, 2 éd. refondue, 1984, 3e éd., 1989 (nouvelle édition), collection : Psychologie Payot.
Psychologie de l'écriture : études de graphologie, Paris : l'Harmattan, 2008

En collaboration avec Fanchette Lefebure :
Graphologie et test de Szondi, 1 : Le Moi, Paris ; Milan ; Barcelone : Masson, 1989 ; préface de L. Szondi
Graphologie et test de Szondi, 2 : Dynamique des pulsions, Paris ; Milan ; Barcelone : Masson, 1990 (2e édition) ; Paris : l'Harmattan, 2007.


E / Bibliographie :

" L'enseignement de l'Automatique avait Commencé en France en 1956, à l'École Nationale Supérieure de l'Aéronautique à Paris, sous l'impulsion d'un polytechnicien, ingénieur militaire, J. C. Gille. Ce dernier avait pris conscience de l'intérêt des automatismes lors d'un séjour aux U.S.A. (M.I.T. et Harvard), intérêt essentiellement lié aux applications militaires. " (Pierre Vidal, HISTOIRE DE L’AUTOMATIQUE À LA FACULTÉ DES SCIENCES DE LILLE. 1958-1997).

Notice wikipedia  : Je ne l'ai pas créée, mais utilisée et complétée.