mardi 21 février 2017

INDEX NIETZSCHE (5/16) : LA FRANCE ET LES FRANÇAIS, L'EUROPE ET LES EUROPÉENS



LA FRANCE, LES FRANÇAIS
(Montaigne, Pascal, Molière, La Rochefoucauld,
Voltaire, Chamfort, Stendhal, Flaubert et alii)

Voir aussi : INDEX NIETZSCHE (12/16) : La révolution française


La philosophie à l'époque tragique des Grecs, 1873,
§ 2 : " La partie la plus grandiose de la philosophie grecque et de son enseignement oral est vraisemblablement perdue pour nous. Voilà un destin qui n'étonnera pas celui qui se souvient des avatars de Scot Érigène ou de Pascal. "


Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1873,
§ 2 : " Pascal a raison lorsqu'il affirme que, si nous faisions chaque nuit le même rêve, nous en serions préoccupés autant que des choses que nous voyons chaque jour " [Pensées, Br VI, 386, rêves du roi et de l'artisan].



Fragments posthumes, 1873-1874,

Mp XIII 1, printemps automne 1873 : 28[1] : " Pascal estime que les hommes ne sont aussi assidus à leurs affaires où à l'étude de leurs sciences que pour échapper aux questions qui les assailleraient dans la solitude : d'où viens-tu ? et comment ? et où vas-tu ? Mais il est beaucoup plus étonnant qu'ils ne s'avisent même pas de poser les questions les plus évidentes : à quoi bon ce travail, à quoi bon cette hâte, à quoi bon cette ivresse ? " [Pascal meint, die Menschen trieben so angelegentlich ihre Geschäfte, ihre Wissenschaften, um damit den Fragen zu entfliehn, die jede Einsamkeit ihnen aufdringt, dem Woher? und Wie? und Wohin? Aber viel wunderlicher ist es, daß ihnen die nächsten Fragen nicht einfallen: wozu diese Arbeit, wozu diese Hast, wozu dieser Taumel?]

Mp XIII 3, printemps-été 1874 : [11] : « Schopenhauer est simple et probe, il ne se met en quête ni de phrases ni de feuilles de vigne, il dit seulement à un monde qui s'étiole dans l'improbité [Unehrlichkeit] "voyez, de nouveau un homme ! " Quelle force ont toutes ses conceptions, la volonté (qui nous rattache à Augustin, à Pascal, aux Hindous), la négation, la doctrine du génie de l'espèce. »


Considérations inactuelles I, 1874,
" David Strauss, l'apôtre et l'écrivain ", § 4 : " [Joseph Juste] Scaliger [1540-1609] avait coutume de dire : "Que nous importe que Montaigne ait bu du vin rouge ou du vin blanc ?" "
§ 8 : " Pascal estime que les hommes ne sont aussi assidus à leurs affaires ou à leur étude que pour échapper aux questions essentielles qui les assailliraient dans la solitude ou dans un véritable loisir. "

Fragments posthumes, 1873-1874,
U II 2, été - automne 1873 : 230] : Le philosophe
[...]
3° Influence [Wirkung] de la philosophie, autrefois et maintenant.
4° La philosophie populaire (Plutarque, Montaigne)
5° Schopenhauer
[...]

U II 3, automne 1873 - hiver 1873-1874 :

30[26] : "Même Montaigne est, comparé aux Anciens, un naturaliste de l'éthique, mais infiniment plus riche et plus profond. Nous sommes des naturalistes sans pensées, et ce en parfaite connaissance de cause." [Auch Montaigne ist den Alten gegenüber ein Naturalist der Ethik, aber ein grenzenlos reicher und denkender. Wir sind gedankenlose Naturalisten und zwar mit allem Wissen.]

30[31] : " Manque de familiarité avec Plutarque. Montaigne sur lui [Essais, II, xxxii]. L'auteur le plus efficace (chez [Samuel] Smiles [Character, London, 1871]). Un nouveau Plutarque serait-il seulement possible ? Nous vivons tous dans une moralité naturaliste sans style : nous considérons volontiers déclamatoires les figures antiques. " [Unbekanntschaft mit Plutarch. Montaigne über ihn. Der wirksamste Autor (bei Smiles). Ob ein neuer Plutarch auch nur möglich wäre? Wir leben ja alle in einer stillosen naturalistischen Sittlichkeit; wir halten die antiken Gestalten leicht für deklamatorisch.]


Considérations inactuelles III, 1874,
"Schopenhauer éducateur", § 2 :
"Il [Schopenhauer] est honnête, même comme écrivain. Et si peu d'écrivains le sont qu'à vrai dire on devrait se méfier de tous les hommes qui écrivent. Je ne connais qu'un seul écrivain que, sous le rapport de l'honnêteté [Ehrlichkeit], je place aussi haut, sinon plus, que Schopenhauer : c'est Montaigne. [...] Outre l'honnêteté, Schopenhauer a encore une autre qualité en commun avec Montaigne : une sérénité qui rend réellement serein.". [Il y a une considération analogue chez Sainte-Beuve : « Les hommes, en général, n'aiment pas la vérité, et les littérateurs moins que les autres » (Notes et pensées, cciv, 1868)].


Fragment posthume, 1875,
U II 9 - Mp XIII, été 1875 : [38] :
"Loisir et travail chez Wagner [...] Dans le grand mouvement solennel mais oppressant de la Réforme, Montaigne représente ce paisible retour à soi, ce calme du repos, ce long soupir de soulagement ; c'est bien ainsi que l'a lu Shakespeare. Parfois je trouve dans Horace un effet bienfaisant de ce genre, et pour certains états, des phrases comme les siennes sont chargées d'enseignement et de douceur. Tel est Wagner dans l'histoire."


Humain, trop humain, I, 1878,

" En mémoire de Voltaire pour le centième anniversaire de sa mort, le 30 mai 1778.
[Dem Andenken Voltaire's
geweiht
zur Gedächtniss-Feier seines Todestages,
des 30. Mai 1778.]


Hommage personnel à l'un des plus grands libérateurs de l'esprit. " [einem der grössten Befreier des Geistes zur rechten Stunde eine persönliche Huldigung darzubringen.]

IV " De l'âme des artistes et écrivains ", § 176 : les sentences de Shakespeare font honneur à son modèle Montaigne.


Fragments posthumes, 1878-1879,

N II 4, été 1878 : 29[25] : Suivre la nature, erroné chez Montaigne III 354 [Essais, III, xiii].
29[26] : [Tite-Live, -64 ou -59 / 17, Histoire romaine] Liv. 41, c. 20 [Livre XLI, chapitre xx, [2] : “Persei „nulli fortunae adhaerebat animus, per omnia genera vitae errans, uti nec sibi nec aliis qui homo esset satis constaret“. Montaigne III 362 [= Essais, III, xiii, page 1077 de l'édition Villey/PUF/Quadrige : " Ce qu'on remarque pour rare au Roi de Macédoine Persée [-212 / -166], que son esprit, ne s'attachant à aucune condition, allait errant par tout genre de vie et représentant des mœurs si essorées et vagabondes qu'il n'était connu ni de lui ni d'autre quel homme ce fût, me semble à peu près convenir à tout le monde. "].

N II 7, été 1878 : 30[7] : " Montaigne : « Qui a été une fois un vrai fou ne redeviendra jamais vraiment sage [Essais, III, vi]. » C’est à se gratter les oreilles. "
30[164] : "Après la guerre, je fus choqué par le luxe, le mépris des Français, le nationalisme — ainsi Wagner à l'égard des Français, Goethe à l'égard des Français et des Grecs. Quel recul par rapport à Goethe — sensualité écœurante. |Nach dem Kriege missfiel mir der Luxus, die Franzosenverachtung, das Nationale — so wie Wagner an die Franzosen, Goethe an Franzosen und Griechen. Wie weit zurück gegen Goethe — ekelhafte Sinnlichkeit.]

" La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion ; c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu'il aime.
Il y a de deux sortes d'esprits, l'un géométrique, et l'autre que l'on peut appeler de finesse. Le premier a des vues lentes, dures et inflexibles ; mais le dernier a une souplesse de pensées qu'il applique en même temps aux diverses parties aimables de ce qu'il aime. Des yeux il va jusques au cœur, et par le mouvement du dehors il connaît ce qui se passe au dedans. " [Texte français rétabli]


§ 408 : « La descente à l'Hadès.
Moi aussi, j'ai été en Enfer [in der Unterwelt], comme Ulysse [Odyssée, XI], et j'y retournerai souvent ; et je n'ai pas seulement sacrifié des moutons pour pouvoir m'entretenir avec quelques morts, c'est aussi mon propre sang que je n'ai pas ménagé. Il y eut quatre couples à ne pas refuser leur réponse à mon sacrifice : Épicure et Montaigne, Goethe et Spinoza, Platon et Rousseau, Pascal et Schopenhauer. C'est avec eux qu'il me faut m'expliquer quand j'ai longtemps marché seul [wenn ich lange allein gewandert bin], d'eux que j'entends me faire donner raison ou tort [Recht und Unrecht], eux que je veux écouter quand ils se donnent alors eux-mêmes raison ou tort. Quoi que je puisse dire, résoudre, imaginer pour moi et les autres, je fixe les yeux sur ces huit-là et vois les leurs fixés sur moi. »


Le Voyageur et son Ombre, 1880,
§ 63 : Les caractères moraux. : " Molière peut se comprendre comme contemporain de la société de Louis XIV ; dans notre société de transitions et de degrés intermédiaires, il ferait figure de pédant génial. "
§ 86 : Socrate.
"Si tout va bien, le temps viendra où l'on préférera, pour se perfectionner en morale et en raison, prendre en main les Mémorables de Socrate [de Xénophon] plutôt que la Bible, et où Montaigne et Horace deviendront nécessaires comme guides pour la compréhension du sage et du médiateur le plus simple et le plus impérissable de tous, de Socrate. "

§ 214. « Livres européens. — À lire Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère, Fontenelle (surtout les Dialogues des morts), Vauvenargues, Chamfort, on est plus près de l'Antiquité qu'avec n'importe quel groupe de six auteurs pris dans les autres peuples. Ces six-là ont ressuscité l'esprit des derniers siècles de l'ère antique, — ils forment ensemble un maillon important de la grande chaîne encore ininterrompue de la Renaissance. Leurs livres s'élèvent au dessus des variations du goût national et des nuances philosophiques dont s'irise ordinairement tout ouvrage de nos jours, ce qu'il est obligé de faire s'il veut devenir célèbre : ils contiennent plus d'idées effectives que tous les livres des philosophes allemands ensemble. » [Europäische Bücher. — Man ist beim Lesen von Montaigne, Larochefoucauld, Labruyère, Fontenelle (namentlich der dialogues des morts) Vauvenargues, Champfort dem Alterthum näher, als bei irgend welcher Gruppe von sechs Autoren anderer Völker. Durch jene Sechs ist der Geist der letzten Jahrhunderte der alten Zeitrechnung wieder erstanden, — sie zusammen bilden ein wichtiges Glied in der grossen noch fortlaufenden Kette der Renaissance. Ihre Bücher erheben sich über den Wechsel des nationalen Geschmacks und der philosophischen Färbungen, in denen für gewöhnlich jetzt jedes Buch schillert und schillern muss, um berühmt zu werden: sie enthalten mehr wirkliche Gedanken, als alle Bücher deutscher Philosophen zusammengenommen :]

§ 230. Tyrans de l'esprit. : « De notre temps, on tiendrait pour malade quiconque serait aussi rigoureusement l'incarnation d'un seul et unique trait moral que le sont les personnages de Théophraste [d'Eresós] et de Molière, et on parlerait à son propos d' " idée fixe ". »


Aurore Pensées sur les préjugés moraux, 1881,

III, § 192 : Souhaiter des adversaires parfaits
« On ne peut contester aux Français qu’ils soient devenus le peuple le plus chrétien de la Terre […] les idéaux chrétiens les plus ardus se sont incarnés chez eux en des hommes et ne sont pas demeurés simples représentations, ébauches, velléités. Voici Pascal, le premier de tous les chrétiens dans sa façon d'unir l'ardeur, l'esprit et la loyauté, — et que l'on considère ce qu'il fallait unir ici ! [in der Vereinigung von Gluth, Geist und Redlichkeit der erste aller Christen] Voici Fénélon, expression parfaite et séduisante de la culture ecclésiastique dans tout la diversité de sa force [...] Voici Mme de Guyon, au milieu de ses pareils, les quiétistes français [...] Voici le fondateur de l'ordre des Trappistes [l'abbé de Rancé], celui qui a réalisé avec la dernière rigueur l'idéal d'ascétisme du christianisme, et ceci non en Français d'exception, mais bien en vrai Français : car sa sombre création n'a pu jusqu'ici s'implanter et garder sa vigueur que chez les Français, elle les a suivis en Alsace et en Algérie. [...] À Port-Royal fleurit pour la dernière fois la grande érudition chrétienne : cette floraison que les grands hommes, en France, comprennent mieux qu'ailleurs. [...]

Ce peuple qui a produit les types les plus accomplis de la chrétienté devait inversement engendrer  les types les plus accomplis des esprits libres antichrétiens ! L'esprit libre français luttait toujours en lui-même avec de grands hommes et pas seulement avec des dogmes et de sublimes avortons, comme les esprits libres des autres peuples. » [Und nun errathe man, warum dieses Volk der vollendeten Typen der Christlichkeit auch die vollendeten Gegentypen des unchristlichen Freigeistes erzeugen musste! Der französische Freigeist kämpfte in sich immer mit grossen Menschen und nicht nur mit Dogmen und erhabenen Missgeburten, wie die Freigeister anderer Völker.]


Fragments posthumes, 1881,
M III 1, printemps-automne 1881 : [62] : Les Jésuites plaidaient contre Pascal, la cause des Lumières et de l’Humanité.


Le Gai Savoir, 1882,

I, § 22 : arrivée de Monsieur de Montaigne qui s’entend à plaisanter si agréablement sa maladie
I, § 37 : la liaison la plus intime de la morale, du savoir et du bonheur — motif fondamental de l'âme des grands Français (comme Voltaire) 

II, § 97 : verbiage par goût de variations : ainsi chez Montaigne ;
§ 104 : l’allemand devait garder une résonance insupportablement vulgaire aux oreilles de Montaigne ou même de Racine.


Fragments posthumes, 1883-1885,

M III 4b, printemps-été 1883 : [17] : (Les Français, avec leurs Montaigne, La Rochefoucauld, Pascal, Chamfort, Stendhal, sont une nation de l’esprit beaucoup plus propre [que les Allemands])[(Die Franzosen mit ihrem Montaigne La Rochefoucauld Pascal Chamfort Stendhal sind eine viel reinlichere Nation des Geistes)].

W I 1, printemps 1884 : [491] : ces appréciations absurdes, comme si un Jésus-Christ avait le moindre poids à côté d’un Platon, ou un Luther à côté d’un Montaigne ! [Man muß die vorhandenen Religionen vernichten, nur, um diese absurden Schätzungen zu beseitigen, als ob ein Jesus Christus überhaupt neben einem Plato in Betracht käme, oder ein Luther neben einem Montaigne ! ]

W I 2, été-automne 1884 : [42] : Shakespeare pour la libre pensée de Montaigne. [Shakespeare für die Freigeisterei Montaigne’s]
[434] : Montaigne, comme écrivain ([Ximénès] Doudan [1800-1872]).

W I 4, juin-juillet 1885 : [32] : Pascal plus profond que Spinoza.


Par-delà bien et mal, 1886,


I « Des préjugés des philosophes », § 11 : « Pourquoi l'opium fait-il dormir ? " En vertu d'une faculté ", par l'opération d'une virtus dormitiva, répond un médecin de Molière [Le Malade imaginaire, 3e intermède] :
quia est in eo virtus dormitivacujus est natura sensus assoupire.
Mais de telles réponses appartiennent à la comédie, et il est temps enfin de remplacer la question kantienne : " Comment les jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? " par cette autre question : " Pourquoi est-il nécessaire de croire en de tels jugements ? " »


II « L’esprit libre », § 26 : " L'abbé Galiani, le plus profond, le plus lucide et peut-être le plus malpropre des hommes de son sècle ; il était bien plus profond que Voltaire et par conséquent beaucoup moins loquace.

§ 38 : « Comme il en advint encore récemment, en plein siècle des Lumières, de la Révolution française, cette farce sinistre et superflue si on la regarde de près, mais que les nobles et enthousiastes spectateurs de l’Europe entière, qui la suivirent si longuement et si passionnément de loin, interprétèrent au gré de leurs indignations ou de leurs enthousiasmes jusqu’à ce que le texte disparût sous l’interprétation, de même il se pourrait qu’une noble postérité travestît encore une fois le sens de tout le passé et par là en rendit peut-être la vue supportable. – Ou plutôt, n’est-ce pas déjà chose faite ? Ne fûmes-nous pas nous-mêmes cette « noble postérité » ? Et ce passé, dans la mesure où nous sommes conscients d’un tel phénomène, n’est-il pas du même coup aboli ? »

III " Le phénomène religieux ", § 45 : « Pour deviner et pour établir ce qu'a été jusqu'à présent l'histoire du problème de la science et de la conscience dans l'âme des homines religiosi, il faudrait un homme qui fût lui-même aussi profond, aussi blessé, aussi extraordinaire que l'a été la conscience intellectuelle d'un Pascal. »

§ 46 : « La foi [Der Glaube] que réclamait le christianisme primitif […] n'est pas la foi naïve et hargneuse avec laquelle un Luther, un Cromwell ou tel autre barbare du Nord se sont accrochés à leur Dieu et au christianisme ; elle s'apparente déjà beaucoup plus à la foi de Pascal qui ressemble terriblement à un suicide continu de la raison, d'une raison acharnée à survivre et rongeuse comme un ver, tant il est impossible de la tuer d'un seul coup. La foi chrétienne est essentiellement un sacrifice, sacrifice de toute liberté, de toute fierté, de toute confiance de l'esprit en soi-même [aller Selbstgewissheit des Geistes]. »

VI "Nous, les savants", § 208 :
« Il [le sceptique] aime à se complaire dans sa vertueuse et noble abstention et déclarer avec Montaigne  "que sais-je ? " [Essais, II, xii] ou avec Socrate " je sais que je ne sais rien " [Platon, Apologie de Socrate]. »
« La maladie de la volonté est inégalement répandue en Europe : elle se manifeste le plus fortement et le plus diversement là où la civilisation s'est implantée depuis le plus grand nombre de siècles ; elle diminue dans la mesure où le "barbare" fait encore — ou de nouveau — valoir son droit sous le vêtement flottant de la culture occidentale. C'est ainsi que la volonté est le plus gravement malade dans la France actuelle, comme on peut aussi bien l'inférer que le constater ; et la France, qui a toujours su magistralement tourner en charmes et en séductions même les plus néfastes tendances de son génie affirme aujourd'hui plus que jamais sa supériorité culturelle en Europe en se présentant comme l'école et le magasin de tous les prestiges du scepticisme. »


VII, "Nos vertus",
§ 218 : Les psychologues français — et où ailleurs existe-il aujourd'hui de tels psychologues ?  — n'ont pas fini de se délecter de l'amère et multiple jouissance que leur donne la bêtise bourgeoise [en français dans le texte], comme si ... bref, cela trahit quelque chose. Flaubert, par exemple, le brave bourgeois de Rouen, ne vit, n'entendit et ne goûta plus rien d'autre en fin de compte : ce fut là son genre de Selbstquälerei et de cruauté raffinée.
§ 224 : les hommes d'une civilisation aristocratique (les Français du XVIIe siècle, par exemple, tel Saint-Evremont qui reproche à Homère son esprit vaste, jugement dont un Voltaire se fait encore l'écho)

 VIII, "Peuples et fratries",
§ 253 : La profonde médiocrité des Anglais a entraîné un abaissement général de l'esprit européen ; […] la noblesse européenne – noblesse du sentiment, du goût, des mœurs, bref la noblesse à tous les sens élevés du mot – est l’œuvre et l’invention de la France ; la vulgarité européenne, la bassesse plébéienne des idées modernes est l'œuvre de l'Angleterre. -
§ 254 : Aujourd'hui encore, la France est le siège de la civilisation européenne la plus spirituelle et la plus raffinée, et la plus grande école du goût : mais il faut savoir découvrir cette " France du goût ".


Fragments posthumes, 1886-1888,

Mp XVII 3b, fin 1886 – printemps 1887 : 7[68] : Pascal plus libre et plus large d’idées que Schopenhauer sur les questions morales. [
NB!!
so daß man unter den Atheisten weniger Freisinnigkeit in moralischen Dingen findet als unter den Frommen und Gottgläubigen (z.B. Pascal ist in moralischen Fragen freier und freisinniger als Schopenhauer)]
[69] : Pascal voyait dans deux figures, Épictète et Montaigne, ses véritables tentateurs, contre lesquels il avait constamment besoin de défendre et de mettre à l’abri son christianisme. [Pascal sah in zwei Gestalten, in Epictet und Montaigne, seine eigentlichen Versucher, gegen die er nöthig hatte sein Christenthum immer wieder zu vertheidigen und sicher zu stellen.]

W II 3, novembre 1887 – mars 1888 : [65] : « L’on s’étonne des multiples hésitations et indécisions dans l’argumentation de Montaigne. Mais mis à l’Index du Vatican [en 1676 seulement], suspect depuis longtemps à tous les partis, il impose peut-être volontairement à sa dangereuse tolérance, à son impartialité calomniée, la sourdine d’une sorte d’interrogation. C’était déjà beaucoup à son époque : humanité, laquelle doute … » [„Man ist erstaunt über das viele Zögern und Zaudern in der Argumentation des Montaigne. Aber auf den Index im Vatican gesetzt, allen Parteien längst verdächtig, setzt er vielleicht freiwillig seiner gefährlichen Toleranz, seiner verleumdeten Unparteilichkeit, die Sordine einer Art Frage auf. Das war schon viel in seiner Zeit: Humanität, welche zweifelt…“]

W II 1, automne 1887 : [3] : Pascal alla même requérir le scepticisme moraliste pour susciter, exciter, (« justifier ») le besoin de croire
[182] : Schopenhauer et Pascal
p. 111 :

W II 2, automne 1887 : [57] : NB. Le christianisme signifie un progrès dans l’acuité du regard psychologique : La Rochefoucauld et Pascal.
[128] : Pascal l’admirable logicien du christianisme

W II 3, novembre 1887 - mars 1888 : [55] : L’on ne devra jamais pardonner au christianisme qu’il ait mis à terre des hommes tels que Pascal.
[408] : corruption de Pascal qui croit à la corruption de sa raison par le péché originel ; alors qu’elle n’a été corrompue que par son christianisme.

W II 6a, printemps 1888 : [94] : Pascal ne voulait rien risquer et resta chrétien : c’était peut-être plus vertueux.


Crépuscule des Idoles, 1888, 

« Les quatre grandes erreurs », § 6 Tout le domaine de la morale et de la religion relève de cette conception des causes imaginaires. :
« l'issue heureuse d'une entreprise ne crée chez un hypocondriaque ou un Pascal aucune impression agréable. »

« Divagations d'un "inactuel" »,
§ 2 : la pauvre France malade, malade d’aboulie.
§ 9 : « L'Histoire est riches en semblables anti-artistes, insatiables voraces, en affamés de la vie, qui ne peuvent s'empécher de consommer les choses, de les dévorer, de les décharner. C'est, par exemple, le cas du vrai chrétien : ainsi Pascal. Un chrétien qui serait également artiste, cela n'existe pas ... »


L'Antéchrist, 1888,

§ 5 : « Même aux natures les mieux armées intellectuellement, il [le christianisme] a perverti la raison, en leur enseignant à ressentir les valeurs suprêmes de l'esprit comme entachées de péché, induisant en erreur, comme des tentations. Exemple le plus lamentable : la perversion de Pascal, qui croyait à la perversion de sa raison par le péché originel, alors qu'elle n'était pervertie que par son christianisme ! » [es hat die Vernunft selbst der geistigstärksten Naturen verdorben, indem es die obersten Werthe der Geistigkeit als sündhaft, als irreführend, als Versuchungen empfinden lehrte. Das jammervollste Beispiel — die Verderbniss Pascals, der an die Verderbniss seiner Vernunft durch die Erbsünde glaubte, während sie nur durch sein Christenthum verdorben war! —]


Ecce Homo, 1908, 

[2] " Pourquoi je suis si avisé ", § 3 :
« Une remarquable étude de Victor Brochard, Les Sceptiques grecs [Paris, 1887], qui, entre autres, exploite intelligemment mes Laertiana. [...]
" Ce à quoi je reviens toujours, c'est un petit nombre de Français anciens : je ne crois qu'à la culture française [...] [Im Grunde ist es eine kleine Anzahl älterer Franzosen zu denen ich immer wieder zurückkehre: ich glaube nur an französische Bildung und halte Alles, was sich sonst in Europa „Bildung“ nennt, für Missverständniss, nicht zu reden von der deutschen Bildung…]
Je ne me contente pas de lire Pascal, mais l'aime, et vois en lui la victime la plus instructive du christianisme, qui l'a lentement assassiné, d'abord physiquement, puis psychologiquement, avec toute la logique de cette forme particulièrement atroce d'inhumaine cruauté. » [Dass ich Pascal nicht lese, sondern liebe , als das lehrreichste Opfer des Christenthums, langsam hingemordet, erst leiblich, dann psychologisch, die ganze Logik dieser schauderhaftesten Form unmenschlicher Grausamkeit] ; si j'ai quelque chose de la pétulance de Montaigne dans l'esprit — et qui sait ? — peut-être dans le corps ; si mon goût d'artiste, non sans une rage contenue, défend les noms de Molière, Corneille et Racine contre le génie sauvage d'un Shakespeare, tout cela n'exclut nullement que les Français les plus contemporains me soient une charmante compagnie. Je ne vois pas dans quel siècle de l'histoire on pourrait, d'un seul coup de filet, ramener tant de psychologues si curieux et en même temps si délicats que dans le Paris d'aujourd'hui ; je citerais au hasard, car leur nombre est grand, Messieurs Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac, Anatole France, Jules Lemaître, ou bien, pour distinguer quelqu'un de la forte race, un vrai Latin pour qui j'ai un faible particulier : Guy de Maupassant. " [...]

 Je ne me contente pas de lire Pascal, mais l'aime, et vois en lui la victime la plus instructive du christianisme, qui l'a lentement assassiné, d'abord physiquement, puis psychologiquement, avec toute la logique de cette forme particulièrement atroce d'inhumaine cruauté. » [Dass ich Pascal nicht lese, sondern liebe , als das lehrreichste Opfer des Christenthums, langsam hingemordet, erst leiblich, dann psychologisch, die ganze Logik dieser schauderhaftesten Form unmenschlicher Grausamkeit]

Nietzsche contre Wagner, 1888,
" Nous, les antipodes " : « Flaubert, une réédition de Pascal, mais en plus artiste, son critère instinctif, son grand principe étant : "Flaubert est toujours haïssable, l'homme n'est rien, l'oeuvre est tout" [en français dans le texte] ... Il s'est torturé en écrivant comme Pascal se torturait en pensant — tous deux ne sentaient pas en égoïstes. »



L'EUROPE, LES EUROPÉENS


Fragments posthumes, 1876,

U II 5c, octobre-décembre 1876 : [74] : Ils appellent l’union des gouvernements allemands en un seul État une « grande idée ». C’est le même type d’hommes qui s’enthousiasmera un jour pour les États-Unis d’Europe: c’est l’idée « encore plus grande ».
[75]: c’est la diversité des langues qui empêche surtout de voir ce qui se passe en réalité – la disparition des traits nationaux et la création de l’homme européen.


Humain, trop humain. Un livre pour les esprits libres (1878),

V, § 265 : La raison à l’école [Die Vernunft in der Schule]. C’est la raison à l’école qui a fait de l’Europe l’Europe: au Moyen-Âge elle était sur le chemin de redevenir une province et une annexe de l’Asie, – et donc de perdre le sens de la science dont elle était redevable aux Grecs.
VIII, § 475 : "L’homme européen et la destruction des nations" : faire de la mission et de l’histoire de l’Europe la continuation de celles de la Grèce.


Fragments posthumes, 1878-1879,


N III 4, automne 1878 : 33[9] : « Qu'est-ce donc que l'Europe ? — La civilisation grecque, développée à partir d'éléments thraces, phéniciens, l'hellénisme, le philhellénisme des Romains, leur Empire mondial, chrétien (le christianisme dépositaire d'éléments antiques, de ces éléments finissent par sortir les germes scientifiques, le philhellénisme devient un corpus de philosophie) : jusqu'où on croit en la science, s'étend maintenant l'Europe. On a éliminé la romanité, estompé le christianisme.» [Was ist denn Europa? — Griechische Cultur aus thrakischen phönizischen Elementen gewachsen, Hellenismus Philhellenismus der Römer, ihr Weltreich christlich, das Christenthum Träger antiker Elemente, von diesen Elementen gehen endlich die wissenschaftlichen Keime auf, aus dem Philhellenismus wird ein Philosophenthum : so weit an die Wissenschaft geglaubt, geht jetzt Europa. Das Römerthum wurde ausgeschieden, das Christenthum abgeblaßt.]

N IV 5, septembre-novembre 1879 : 47[2] : « Fous que nous sommes ! Penser à de telles choses quand l'Europe se divise en deux groupes militaires de plus en plus bardés de fer (ici et là) en apparence pour empêcher ainsi les guerres générales en Europe, mais avec ce résultat probable que — » [Narren, die wir sind! An solche Dinge zu denken, wo Europa in zwei militärische über und über in Erz starrende Gruppen auseinandertritt (hier und dort) anscheinend, um damit die gesammt-europäischen Kriege zu verhüten, mit dem vermutlichen Erfolge aber, daß —]


Le Voyageur et son ombre (1880) :

§ 87 : "Tout homme animé de bons sentiment européens doit maintenant apprendre à écrire bien et toujours mieux : il faut en passer par là, quand bien même on serait né en Allemagne où l'on traite le mal écrire en privilège national. Mais mieux écrire, c'est à la fois mieux penser ; trouver toujours quelque chose qui vaut d'être communiqué et savoir le communiquer vraiment ; se prêter à être traduit dans la langue des voisins ; se rendre accessible à l'intelligence des étrangers qui apprennent notre langue ; œuvrer en sorte que tout bien devienne un bien collectif, que tout soit à la disposition des hommes libres ; enfin, préparer, tout lointain qu'il est encore, cet état de choses où les bons Européens recevront, mûre à point, leur grande mission, la direction et la garde de la civilisation terrestre toute entière. [[jenen jetzt noch so fernen Zustand der Dinge vorbereiten, wo den guten Europäern ihre grosse Aufgabe in die Hände fällt: die Leitung und Ueberwachung der gesammten Erdcultur.]
– Qui prône le contraire, ne pas se soucier de bien écrire et de bien lire – ces deux vertus croissent et diminuent ensemble – montre en fait aux peuples un chemin pour arriver à être encore plus nationalistes : il aggrave la maladie de ce siècle et est ennemis des bons Européens, ennemi des libres esprits."

§ 125 : Y a-t-il des « classiques » allemands ?
« Les classiques ne sont pas les implantateurs des vertus intellectuelles et littéraires, mais bien ceux qui les parachèvent, hautes et extrêmes lueurs qui planent encore au dessus des peuples quand ceux-ci périssent ; car ils sont plus légers, plus libres, plus purs qu'eux. Un haut niveau d'humanité sera possible quand l'Europe des peuples sera un sombre passé oublié, mais que l'Europe vivra encore dans trente livres très anciens et jamais oubliés : dans les classiques. »
[Classiker sind nicht Anpflanzer von intellectuellen und litterarischen Tugenden, sondern Vollender und höchste Lichtspitzen derselben, welche über den Völkern stehen bleiben, wenn diese selber zu Grunde gehen : denn sie sind leichter, freier, reiner als sie. Es ist ein hoher Zustand der Menschheit möglich, wo das Europa der Völker eine dunkle Vergessenheit ist, wo Europa aber noch in dreissig sehr alten, nie veralteten Büchern lebt : in den Classikern.]

§ 215. Mode et moderne.

§ 275. « Le temps des constructions cyclopéennes.
On n'arrêtera pas la démocratisation de l'Europe ; qui lui résiste a justement besoin pour cela des moyens que l'idée démocratique fut la première à mettre entre les mains de tout le monde, et rend ces moyens eux-mêmes plus maniables et efficients ; et les adversaires les plus radicaux de la démocratie (je veux dire les esprits révolutionnaires) ne semblent être là que pour pousser de plus en plus rapidement, par la crainte qu'ils suscitent, les différents partis dans la voie démocratique. [...] Il semble que la démocratisation de l'Europe soit un maillon dans la chaîne de ces prodigieuses mesures prophylactiques qui sont l'idée des temps modernes et par lesquelles nous nous opposons au Moyen-Âge. »

§ 292. « Victoire de la démocratie.
[...] Le résultat pratique de cette démocratisation envahissante sera tout d'abord une union européenne des peuples, dans laquelle chaque peuple individuel, entre ses frontières fixées selon des règles géographiques d'utilité, aura la position et les droits particuliers d'un canton : on ne comptera plus guère en l'occurrence avec les souvenirs historiques des peuples tels qu'ils étaient jusqu'àlors, parce que le sentiment plein de piété pour ces souvenirs sera radicalement extirpé sous le gouvernement du principe démocratique, adonné aux nouveautés et aux expériences. [Das praktische Ergebniss dieser um sich greifenden Demokratisirung wird zunächst ein europäischer Völkerbund sein, in welchem jedes einzelne Volk, nach geographischen Zweckmässigkeiten abgegränzt, die Stellung eines Cantons und dessen Sonderrechte innehat: mit den historischen Erinnerungen der bisherigen Völker wird dabei wenig noch gerechnet werden, weil der pietätvolle Sinn für dieselben unter der neuerungssüchtigen und versuchslüsternen Herrschaft des demokratischen Princips allmählich von Grund aus entwurzelt wird.] »


Fragments posthumes, 1880,
N V 1, début 1880 : l'Europe a adopté la moralité juive et la tient pour meilleure, plus haute, mieux adaptée aux mœurs polies et aux connaissances de notre époque que les morales arabe, grecque, indoue, chinoise.


Aurore Pensées sur les préjugés moraux, 1881,

III, § 192 : Pascal, le premier des chrétiens. [in der Vereinigung von Gluth, Geist und Redlichkeit der erste aller Christen]

IV, § 272: Les Grecs nous offrent le modèle d’une race et d’une civilisation devenues pures : espérons qu’un jour il se constituera aussi une race et une culture européennes pures.

Fragment posthume, 1881
M III 4a, automne 1881: [66] : dans l’ensemble la moralité de l’Europe est juive.

Le Gai Savoir, 1882, 1887,

V, § 343 : Le plus grand évènement récent – que « Dieu est mort », que la croyance au Dieu chrétien est tombée en discrédit – commence déjà à étendre son ombre sur l’Europe.
§ 362 : Notre croyance à une virilisation de l’Europe. Napoléon voulait une seule Europe, en tant que maîtresse de la Terre.

Fragments posthumes, 1884-1885,

W I 1, printemps 1884 : [112] : La France en tête pour la culture, signe de la décadence de l’Europe. La Russie doit devenir maîtresse de l’Europe et de l’Asie – elle doit coloniser et gagner la Chine et l’Inde. L’Europe comme la Grèce sous la domination de Rome.
Comprendre l’Europe donc comme centre de culture […] à un niveau supérieur il y a déjà une dépendance mutuelle qui continue. […] Tout tend vers une synthèse du passé européen se réalisant dans des TYPES d’esprit de très haut niveau.
Mais si l’Europe tombe aux mains de la populace, alors c’en est fini de la culture européenne !

W I 6a, juin-juillet 1885 : 37[9] : (L’argent à lui seul obligera l’Europe, tôt ou tard, à se fondre en une seule puissance). [(Das Geld allein schon zwingt Europa, irgendwann sich zu Einer Macht zusammen zu ballen.)]


Par-delà Bien et Mal (1886),


Préface : « la doctrine du Védanta en Asie, le platonisme en Europe [die Vedanta-Lehre in Asien, der Platonismus in Europa] [...] le combat contre Platon, ou pour parler en termes plus compréhensibles et accessibles au "peuple", le combat contre l'oppression millénaire de l'Église chrétienne — car le christianisme est un platonisme pour le "peuple" — a produit en Europe une magnifique tension de l'esprit, comme il n'y en eu encore jamais dans le monde : avec un arc à ce point bandé on peut désormais viser les cibles les plus lointaines. Il est vrai que l'Européen ressent cette tension comme un état de détresse, et l'on compte déjà deux tentatives de grande envergure pour détendre l'arc : d'abord le jésuitisme, ensuite les Lumières démocratiques, lesquelles, grâce à la liberté de la presse et à la lecture des journaux, pourrraient bien aboutir en fait à ce que l'esprit ne se sente plus si aisément lui-même comme une "détresse". [...] Nous qui ne sommes ni jésuites ni démocrates, ni même assez Allemands, nous, bons Européens et libres, très libres esprits, — nous avons encore toute la détresse de l'esprit et la pleine tension de son arc. Et peut-être aussi la flèche, la tâche, et qui sait ? Le but... » [der Kampf gegen Plato, oder, um es verständlicher und für’s „Volk“ zu sagen, der Kampf gegen den christlich-kirchlichen Druck von Jahrtausenden — denn Christenthum ist Platonismus für’s „Volk“ — hat in Europa eine prachtvolle Spannung des Geistes geschaffen, wie sie auf Erden noch nicht da war: mit einem so gespannten Bogen kann man nunmehr nach den fernsten Zielen schiessen. Freilich, der europäische Mensch empfindet diese Spannung als Nothstand; und es ist schon zwei Mal im grossen Stile versucht worden, den Bogen abzuspannen, einmal durch den Jesuitismus, zum zweiten Mal durch die demokratische Aufklärung: — als welche mit Hülfe der Pressfreiheit und des Zeitunglesens es in der That erreichen dürfte, dass der Geist sich selbst nicht mehr so leicht als „Noth“ empfindet! [...] wir, die wir weder Jesuiten, noch Demokraten, noch selbst Deutsche genug sind, wir guten Europäer und freien, sehr freien Geister — wir haben sie noch, die ganze Noth des Geistes und die ganze Spannung seines Bogens! Und vielleicht auch den Pfeil, die Aufgabe, wer weiss? das Ziel.....]

II "L'esprit libre", § 38 : « Comme il en advint encore récemment, en plein siècle des Lumières, de la Révolution française, cette farce sinistre et superflue si on la regarde de près, mais que les nobles et enthousiastes spectateurs de l’Europe entière, qui la suivirent si longuement et si passionnément de loin, interprétèrent au gré de leurs indignations ou de leurs enthousiasmes jusqu’à ce que le texte disparût sous l’interprétation, de même il se pourrait qu’une noble postérité travestît encore une fois le sens de tout le passé et par là en rendit peut-être la vue supportable. – Ou plutôt, n’est-ce pas déjà chose faite ? Ne fûmes-nous pas nous-mêmes cette « noble postérité » ? Et ce passé, dans la mesure où nous sommes conscients d’un tel phénomène, n’est-il pas du même coup aboli ? »

V "Contribution à l'histoire naturelle de la morale", § 200 : « ce premier Européen qui réponde à mon goût, le Hohenstaufen Frédéric II » [jenen ersten Europäer nach meinem Geschmack, den Hohenstaufen Friedrich den Zweiten]

VI "Nous les savants", § 208 : « La maladie de la volonté est inégalement répandue en Europe : elle se manifeste le plus fortement et le plus diversement là où la civilisation s'est implantée depuis le plus grand nombre de siècles ; elle diminue dans la mesure où le "barbare" fait encore - ou de nouveau - valoir son droit sous le vêtement flottant de la culture occidentale. C'est ainsi que la volonté est le plus gravement malade dans la France actuelle, comme on peut aussi bien l'inférer que le constater.»

VIII "Peuples et patries",
§ 241 : « Nous, " bons Européens ", nous avons aussi des heures de patriotisme, des moments où nous nous permettons un plongeon, une rechute dans les vieilles amours et leurs étroits horizons — je viens d'en donner un exemple [§ 240 sur Wagner] —, nos heures d'exhaltations nationales et de démangeaisons patriotiques où nous nous laissons submerger par toute espèce de sentiments ataviques. Il se peut que des esprits plus lourds que les nôtres restent plus longtemps que nous sous l'empire de ces émotions et que là où il nous suffit de quelques heures pour triompher de ces sentiments ils en viennent à bout les uns après six mois, les autres après la moitié d'une vie humaine, selon la rapidité et la vigueur de leur digestion, de leut " métabolisme ". Je peux même m'imaginer des races obtuses et lentes auxquelles, même dans notre rapide Europe, il faudrait des demi-siècles entiers pour surmonter ces crises ataviques de patriotisme et d'attachement à la glèbe, et revenir à la raison, je veux dire au " bon Européanisme "  » [Wir „guten Europäer“: auch wir haben Stunden, wo wir uns eine herzhafte Vaterländerei, einen Plumps und Rückfall in alte Lieben und Engen gestatten — ich gab eben eine Probe davon —, Stunden nationaler Wallungen, patriotischer Beklemmungen und allerhand anderer alterthümlicher Gefühls-Überschwemmungen. Schwerfälligere Geister, als wir sind, mögen mit dem, was sich bei uns auf Stunden beschränkt und in Stunden zu Ende spielt, erst in längeren Zeiträumen fertig werden, in halben Jahren die Einen, in halben Menschenleben die Anderen, je nach der Schnelligkeit und Kraft, mit der sie verdauen und ihre „Stoffe wechseln“. Ja, ich könnte mir dumpfe zögernde Rassen denken, welche auch in unserm geschwinden Europa halbe Jahrhunderte nöthig hätten, um solche atavistische Anfälle von Vaterländerei und Schollenkleberei zu überwinden und wieder zur Vernunft, will sagen zum „guten Europäerthum“ zurückzukehren.]

VIII, § 242 : « Qu'on nomme "civilisation" ou "humanisation" ou "progrès ce que l'on tient maintenant pour la marque distinctive des Européens ; que, recourant à un terme politique qui n'implique ni louange ni blâme, on nomme simplement cette évolution le mouvement démocratique de l'Europe, on voit se dérouler, derrière les phénomènes moraux et politiques exprimées par ces formules, un immense processus physiologique qui ne cesse de gagner en ampleur : les Européens se ressemblent toujours davantage, ils s'émancipent toujours plus des conditions qui font naître des races liées au climat et aux classes sociales, ils s'affranchissent dans une mesure accrue de tout milieu déterminé, générateur de besoins identiques, pour l'âme et le corps, durant le cours des siècles ; ils donnent naissance peu à peu à un type d'humanité essentiellement supranationale et nomade qui, pour employer un terme de physiologie, possède au plus haut degré et comme un trait distinctif le don et le pouvoir de s'adapter. Ce processus d'européanisation, dont le rythme sera peut-être ralenti par d'importantes régressions, mais qui de ce fait même croîtra peut-être en violence et en profondeur — les furieuses poussées de "sentiment nationale" qui sévissent encore font partie de ces régressions, de même que la montée de l'anarchisme —, ce processus aboutira vraisemblablement à des résultats que ses naïfs promoteurs et ses thuriféraires, les apôtres des "idées modernes", étaient très loin d'escompter. […] alors que la démocratisation de l'Europe engendrera un type d'hommes préparés à l'esclavage au sens le plus raffiné du mot, l'homme fort, qui représente le cas isolé et exceptionnel, devra pour ne pas avorter être plus fort et mieux doué qu'il ne l'a peut-être jamais été, — et ceci grâce à une éducation sans préjugés, grâce à la prodigieuse diversité de son expérience, de ses talents et de ses masques. Je veux dire : que la démocratisation de l’Europe est en même temps, et sans qu’on le veuille, une école de tyrans, — ce mot étant pris dans toutes ses acceptions, y compris la plus spirituelle. » [Ich wollte sagen : die Demokratisirung Europa’s ist zugleich eine unfreiwillige Veranstaltung zur Züchtung von Tyrannen, — das Wort in jedem Sinne verstanden, auch im geistigsten.]

VIII, § 243 : « J'apprends avec plaisir que notre Soleil se rapproche d'un mouvement rapide de la constellation d'Hercule ; et j'espère que sur cette Terre l'homme fait tout comme le soleil. Nous les premiers, nous bons Européens ! — » [Ich höre mit Vergnügen, dass unsre Sonne in rascher Bewegung gegen das Sternbild des Herkules hin begriffen ist: und ich hoffe, dass der Mensch auf dieser Erde es darin der Sonne gleich thut. Und wir voran, wir guten Europäer! —]

VIII, § 250 : Ce que l'Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de choses, bonnes et mauvaises [...] le grand style dans la morale.

VIII, § 251 : « les Juifs constituent sans aucun doute la race la plus forte, la plus résistante et la plus pure qui existe actuellement en Europe [...] Un penseur qui prend à cœur l'avenir de l'Europe devra tenir compte dans ses plans aussi bien de Juifs que des Russes, qui désormais sont probablement les deux facteurs qui entreront le plus certainement en jeu dans le grand conflit des forces. [...] Pour le moment, ce qu'ils veulent et souhaitent, et même avec une certaine insistance, c'est d'être absorbés par l'Europe, ils brûlent de se fixer enfin quelque part, d'y être acceptés et considérés, de mettre un terme à leur nomadisme de "Juifs errants". On ferait bien de prendre conscience et de tenir compte d'une telle aspiration, où s'exprime peut-être déjà une certaine atténuation des instincts judaïques ; c'est pourquoi il serait peut-être utile et juste d'expulser du pays les braillards antisémites. Avec précaution, en opérant un choix, un peu comme procède la noblesse anglaise.[...] je viens de toucher à ce qui me tient à cœur , au "problème européen" tel que je l'entends, à la sélection d'une caste nouvelle appelée à dominer l' Europe. — »

VIII, § 256 : « L'aversion maladive, le fossé que la folie nationaliste a crées et crée encore entre les peuples d'Europe, les politiciens au regard myope et  aux décisions promptes qui se sont élevés à la faveur de cette aversion et qui ne soupçonnent pas à quel point leur politique de division constitue simplement un intermède, — tous ces facteurs et bien d'autres dont il n'est pas encore possible de parler aujourd'hui font qu'on ne veut pas voir ou qu'on interprète arbitrairement et mensongèrement les signes indubitables où se manifeste le désir d'unité de l'Europe.  Tous les hommes vastes et profonds de ce siècle aspirèrent au fond, dans le secret travail de leur âme, à préparer cette synthèse nouvelle et voulurent incarner, par anticipation, l'Européen de l'avenir. [...] Je songe à des hommes comme Napoléon, Gœthe, Beethoven, Stendhal, Heinrich Heine, Schopenhauer ; » [Dank der krankhaften Entfremdung, welche der Nationalitäts-Wahnsinn zwischen die Völker Europa’s gelegt hat und noch legt, Dank ebenfalls den Politikern des kurzen Blicks und der raschen Hand, die heute mit seiner Hülfe obenauf sind und gar nicht ahnen, wie sehr die auseinanderlösende Politik, welche sie treiben, nothwendig nur Zwischenakts-Politik sein kann, — Dank Alledem und manchem heute ganz Unaussprechbaren werden jetzt die unzweideutigsten Anzeichen übersehn oder willkürlich und lügenhaft umgedeutet, in denen sich ausspricht, dass Europa Eins werden will. Bei allen tieferen und umfänglicheren Menschen dieses Jahrhunderts war es die eigentliche Gesammt-Richtung in der geheimnissvollen Arbeit ihrer Seele, den Weg zu jener neuen Synthesis vorzubereiten und versuchsweise den Europäer der Zukunft vorwegzunehmen [...] Ich denke an Menschen wie Napoleon, Goethe, Beethoven, Stendhal, Heinrich Heine, Schopenhauer: man verarge mir es nicht, wenn ich auch Richard Wagner zu ihnen rechne,]

IX " Qu'est-ce qui est aristocratique ? ", § 260 : « L'amour-passion, notre spécialité européenne, doit être nécessairement d'origine noble : comme on sait, son invention remonte aux chevaliers-poètes provençaux, à ces hommes magnifiques et inventifs qui on créé le "gai saber" et à qui l'Europe doit tant de choses, à qui elle doit presque son existence ... »


La Généalogie de la morale ,1887,


I " "Bon et méchant", "Bon et mauvais" ", § 12 : " Le rapetissement et le nivellement de l'homme européen sont notre plus grand danger, car ce spectacle fatigue... Aujourd'hui, nous ne voyons rien qui veuille devenir plus grand, nous pressentons que tout va s'abaissant, s'abaissant toujours, devient plus mince, plus inoffensif, plus prudent, plus médiocre, plus insignifiant, plus chinois, plus chrétien — l'homme, il n'y a pas de doute, devient toujours " meilleur "... Tel est le funeste destin de l'Europe — ayant cessé de craindre l'homme, nous avons du même coup cessé de l'aimer, de le vénérer, d'espérer en lui et même de le vouloir. Désormais le spectacle qu'offre l'homme fatigue — qu'est-ce aujourd'hui que le nihilisme, sinon cela ?... Nous sommes fatigués de l'homme...


III "Que signifient les idéaux ascétiques ?", § 21 : "Je ne vois pas que l’on puisse rien faire entrer en ligne de compte qui ait eu un effet aussi destructeur sur la santé et la robustesse des races, notamment chez les Européens, que cet idéal [l’idéal ascétique] ; on peut l’appeler sans exagérer la véritable catastrophe de l’histoire de la santé de l’homme européen. Tout au plus pourrait-on comparer son influence à l'influence spécifiquement germanique : je veux dire l'empoisonnement de l'Europe par l'alcool, qui jusqu'à présent est allée de pair avec l'hégémonie politique et raciale des Germains (là où ils ont inoculé leur sang, ils ont inoculé aussi leurs vices."


Le Crépuscule des Idoles, 1888,
Divagations d'un "inactuel" :

§ 39 : " Si cette volonté [de tradition, d'autorité, de responsabilité, de solidarité] existe, c'est quelque chose comme l'Imperium Romanum qui se fonde, ou bien comme la Russie, la seule puissance qui ait actuellement la durée dans le corps, la seule qui puisse attendre, qui puisse encore promettre quelque chose. — La Russie est l'antithèse des piteux particularisme et nervosité européens, ce qui, avec la fondation du " Reich " allemand, est entré dans une phase critique... L'Occident tout entier a perdu ces instincts d'où naissent des institutions, d'où naît un avenir : rien qui aille plus à rebours de son " esprit moderne ". " [Ist dieser Wille [zur Tradition, zur Autorität, zur Verantwortlichkeit, zur Solidarität] da, so gründet sich Etwas wie das imperium Romanum: oder wie Russland, die einzige Macht, die heute Dauer im Leibe hat, die warten kann, die Etwas noch versprechen kann, — Russland der Gegensatz-Begriff zu der erbärmlichen europäischen Kleinstaaterei und Nervosität, die mit der Gründung des deutschen Reichs in einen kritischen Zustand eingetreten ist… Der ganze Westen hat jene Instinkte nicht mehr, aus denen Institutionen wachsen, aus denen Zukunft wächst: seinem „modernen Geiste“ geht vielleicht Nichts so sehr wider den Strich.]



L'Antéchrist, 1888,


§ 4 : " Le « progrès » n'est qu'une idée moderne, c'est-à-dire une idée fausse. L'Européen d'aujourd'hui reste, en valeur, bien au dessous de l'Européen de la Renaissance. Poursuivre son évolution, cela ne veut nullement dire nécessairement monter, s'intensifier, prendre des forces. " [Der „Fortschritt“ ist bloss eine moderne Idee, das heisst eine falsche Idee. Der Europäer von Heute bleibt, in seinem Werthe tief unter dem Europäer der Renaissance; Fortentwicklung ist schlechterdings nicht mit irgend welcher Nothwendigkeit Erhöhung, Steigerung, Verstärkung.]



INDEX NIETZSCHE (4/16) : LES SOCIALISTES
INDEX NIETZSCHE (6/16) : LA CONNAISSANCE, LES SCIENCES





samedi 18 février 2017

INDEX NIETZSCHE (3/16) : A / "L'ESPRIT LIBRE", B / LES JOURNALISTES

A / Der freie Geist

B / LES JOURNALISTES

A / Der freie Geist

   « Les gaillardes élévations d’un esprit libre » (Michel de Montaigne, Essais, II, xii, page 492 de l'édition Villey-Saulnier/PUF/Quadrige)

INDEX NIETZSCHE (2/16) : "DIEU", LA FOI, LA RELIGION

INDEX NIETZSCHE (4/16) : LES SOCIALISTES


Fragments posthumes, 1876

N II 1, 1876 : 16[44]  l’esprit libre ne voudra saisir qu’un pan d’un événement. [Der Freigeist wird nur einen Zipfel eines Ereignisses fassen, aber es nicht in seiner ganzen Breite haben wollen (z.B. Krieg — Bayreuth).]
16[55] : L’image de l’esprit libre est restée inachevée au siècle dernier. [Das Bild des Freigeistes ist unvollendet im vorigen Jahrhundert geblieben: sie negirten zu wenig und behielten sich übrig.]

U II 5b, été 1876: l’esprit libre tient à la vie active par un lien léger
L’esprit libre vit pour l’avenir de l’homme.
Fonder des instituts sur le modèle des couvents.
L’esprit libre est «divinement jaloux» du stupide bien-être des hommes.
L’esprit libre agit peu; d’où un manque d’assurance devant l’homme de caractère.

U II 5c, oct.-déc. 1876 : 19[77] : Les dix commandements de l’esprit libre
|107] : Les esprits asservis préfèrent une explication quelconque à aucune. [Es ist in der Art der gebundenen Geister, irgend eine Erklärung keiner vorzuziehn; dabei ist man genügsam. Hohe Cultur verlangt, manche Dinge ruhig unerklärt stehen zu lassen: ἐπέχω.]

Mp XIV 1a, hiver 1876 : 20[11] l’esprit libre est utile aux esprits asservis. [Aus dieser ganzen Betrachtung kann der Freigeist den Beweis entnehmen, dass er auch den gebundenen Geistern nützlich ist.]

Mp XIV 1d, : profonde sensibilité d’esprit libre qui nous rend rétifs à la plus légère pression de l’autorité.


Humain, trop humain – Un livre pour esprits libres (1878),

Préface, § 2 : qu’il puisse y en avoir quelque jour […] c’est bien moi qui serais le dernier à en douter.
§ 4: privilège périlleux de vivre à titre d’expérience et de s’offrir à l’aventure. Ce qui le regarde, ce ne sont plus que des choses qui ont cessé de l’inquiéter.
§ 7 : le problème de la hiérarchie est le problème des esprits libres.

I " Des principes et des fins ", § 30 : l’esprit libre est tenté par les déductions contraires aux paralogismes les plus répandus.
IV " De l'âme des artistes et écrivains ", § 153 : effets de l’art, alors qu’il s’est déjà débarrassé de toute métaphysique.

V " Caractères de haute et basse civilisation ", § 225: L’esprit libre, notion relative. Celui qui pense autrement qu’on ne s’y attend de sa part en raison de son origine, de son milieu, de son état et de sa fonction, ou en raison des opinions régnantes de son temps. Il est l’exception, les esprits asservis [die gebundenen Geister] sont la règle. […] Il veut des raisons [Gründe], les autres des croyances.
V, § 227: Du fait que les esprits asservis n’ont de principes que pour leur utilité, ils supposent que chez l’esprit libre les opinions sont aussi un moyen de chercher son avantage et qu’il ne tient pour vrai que tout juste ce qui lui est profitable. [Autrement dit : aux esprits libres, la science - aux esprits asservis, la sociologie de la science.]
V, § 229: Les esprits libres qui portent leur cause au forum [en latin dans le texte] des esprits asservis ont à démontrer qu’il y a toujours eu des esprits libres, donc que la pensée libre a la durée pour elle, ensuite qu’ils ne cherchent pas à être importuns, et enfin qu’à tout prendre ils procurent bien quelques avantages aux esprits asservis; mais comme ils ne sauraient convaincre ceux-ci de ce dernier point, il ne leur sert de rien d’avoir démontré le premier et le deuxième.
V, § 230: L’esprit libre est toujours faible, surtout dans ses actes.
V, § 291: Prudence des esprits libres; ne vivent que pour la connaissance. Ils peuvent espérer descendre assez bas et peut-être aussi voir jusqu’au fond.

VII " Femme et enfant ", § 426 Esprit libre et mariage : les esprits libres préféreront voler seuls plutôt que de vivre avec des femmes.
§ 432: les femmes veulent servir et y trouvent leur bonheur: et l’esprit libre ne veut pas être servi et là est son bonheur.

IX " L'homme seul avec lui-même ", § 637: l’esprit libre peut échapper aux convictions (opinions figées par paresse d’esprit)
§ 638 : qui est parvenu à la liberté de la raison se sent voyageur sur la Terre.


Opinions et sentences mêlées (1879),

§ 11. Le pessimisme de l'intelligence.
" Celui qui est véritablement libre d'esprit réfléchira aussi librement sur l'esprit lui-même et ne se dissimulera pas certains traits effrayants qui en concerne la source et la direction. Aussi les autres le qualifieront-ils peut-être de pire ennemi de la libre pensée et lui donneront-ils, injure et épouvantail, le nom de " pessimiste de l'intelligence " : habitués qu'ils sont à baptiser les gens non pas d'après leur force et leur vertu éminentes, mais bien d'après ce qui leur est le plus étranger en eux. " [Der Pessimist des Intellectes. — Der wahrhaft Freie im Geiste wird auch über den Geist selber frei denken und sich einiges Furchtbare in Hinsicht auf Quelle und Richtung desselben nicht verhehlen. Desshalb werden ihn die Andern vielleicht als den ärgsten Gegner der Freigeisterei bezeichnen und mit dem Schimpf- und Schreckwort „Pessimist des Intellectes“ belegen: gewohnt, wie sie sind, Jemanden nicht nach seiner hervorragenden Stärke und Tugend zu nennen, sondern nach dem, was ihnen am fremdesten an ihm ist.]
§ 113: " Comment pourrait-on, dans un livre pour esprits libres, ne pas citer Laurence Sterne [1713-1768, auteur de Tristram Shandy], lui que Goethe a honoré comme l'esprit le plus libre de son siècle ! Puisse-t-il se contenter ici d'être appelé l’écrivain le plus libre de tous les temps [...] Sterne est le grand maître de l’équivoque [Zweideutigkeit].


Le Voyageur et son ombre, 1880,

§ 55 : " Danger du langage pour la liberté de l'esprit.
Chaque mot est un préjugé. "

§ 87 : Mieux écrire, c'est à la fois mieux penser ; trouver toujours quelque chose qui vaut d'être communiqué et savoir le communiquer vraiment ; se prêter à être traduit dans la langue des voisins ; se rendre accessible à l'intelligence des étrangers qui apprennent notre langue ; œuvrer en sorte que tout bien devienne un bien collectif, que tout soit à la disposition des hommes libres ; enfin, préparer, tout lointain qu'il est encore, cet état de choses où les bons Européens recevront, mûre à point, leur grande mission, la direction et la garde de la civilisation terrestre toute entière. - Qui prône le contraire, ne pas se soucier de bien écrire et de bien lire - ces deux vertus croissent et diminuent ensemble - montre en fait aux peuples un chemin pour arriver à être encore plus nationalistes : il aggrave la maladie de ce siècle et est ennemis des bons Européens, ennemi des libres esprits.

§ 182: pour examiner si quelqu’un fait partie des esprits libres, on examinera son sentiment pour le christianisme. S’il a à son égard une position autre que critique, nous lui tournerons le dos.


Fragments posthumes 1880-1881,
N V 1, début 1880 : les esprits libres expérimentent d’autres façons de vivre, inappréciable! les gens moraux laisseraient le monde se dessécher. Les stations-expérimentales de l’Humanité

N V 2, printemps 1880 : De la servitude de l’esprit (nous transposons les phénomènes de la tyrannie et de la servitude politique dans le domaine de l’esprit)

N V 4, automne 1880: l’intellect est l’outil de nos instincts et rien de plus, il ne sera jamais libre

N V 5, hiver 1880-1881: l’existence de l’Église assure encore aux esprits libres la liberté face à la science


Aurore. Pensées sur les préjugés moraux, (1881,

I, § 56: l’esprit libre estime l’aptitude à changer d’opinion
III, § 192: luttait en France avec de grands hommes
IV, § 209: on examine au microscope la vie des moralistes à l’esprit libre.
V, § 562: tragédie dont les esprits libres sont les agents: ceux qui voient un être cher abandonner leur foi.

Le Gai Savoir (1882),
III, § 180 : Le bon temps des esprits libres. Les esprits libres prennent leurs libertés aussi à l’égard de la science – et provisoirement on les leur accorde – tant que l’Église tient debout! –.
V " Nous, sans peur ", § 347: " On pourrait penser un plaisir et une force de l'autodétermination, une liberté de la volonté par lesquels un esprit congédie toute croyance, tout désir de certitude, entraîné qu'il est à se tenir sur des cordes et des possibilités légères et même à danser jusque sur le bord des amîmes. Un tel esprit serait. l"esprit libre par excellence. "[wäre eine Lust und Kraft der Selbstbestimmung, eine Freiheit des Willens denkbar, bei der ein Geist jedem Glauben, jedem Wunsch nach Gewissheit den Abschied giebt, geübt, wie er ist, auf leichten Seilen und Möglichkeiten sich halten zu können und selbst an Abgründen noch zu tanzen. Ein solcher Geist wäre der freie Geist par excellence.]



Ainsi parlait Zarathoustra (1884),
Prologue, § 4: j’aime celui qui est d’un libre esprit et d’un cœur libre ;
II, « Des illustres sages »: ce que hait le peuple, c’est l’esprit libre.


Fragments posthumes, 1885-1886,
W I 6a, juin-juillet 1885 : Où sont de nos jours les esprits libres? Qu’on me montre aujourd’hui un esprit libre! – Eh bien! Ne parlons pas si haut! La solitude est de nos jours plus riche de secrets, plus solitaire que jamais … En fait, j’ai appris entre-temps que l’esprit libre devait nécessairement être ermite.

W I 7a, août-septembre 1885: [59] : "que sont des esprits libres?" Parmi les signes les plus distinctifs d’un esprit libe, je compterais le fait qu’il préfère aller seul, voler seul, ramper seul.

W I 8, automne 1885 – automne 1886: les "esprits libres" – c’est-à-dire immoraux.


Par-delà Bien et Mal  (1886),
 Préface: Nous, bons Européens et libres, très libres esprits.
II, « L’esprit libre »
II, § 29 : Être indépendant est l’affaire d’un très petit nombre, c’est un privilège des forts.
§ 39 : esquisse du philosophe à l’esprit libre: dureté et ruse. Stendhal: il faut être sec, clair, sans illusion.
§ 44 : ils seront de libres, très libres esprits, ces philosophes de l’avenir, tout aussi certainement qu’ils ne seront pas seulement des esprits libres, mais quelque chose de plus, de plus élevé, de plus grand, de radicalement autre.
III, § 61: le philosophe tel que les esprits libres le comprennent se servira des religions pour son œuvre de sélection et d’éducation.
IV, § 87: cœur enchaîné, esprit libre.
§ 105: a la «religion de la connaissance»
V, § 116: nous placerons notre espérance dans de nouveaux philosophes […] puis-je vous le dire tout haut à vous, les esprits libres?
VI, § 211: le vrai philosophe doit avoir été un esprit libre
VII, § 227: La probité [Redlichkeit] - à supposer que ce soit la vertu dont nous ne pouvont nous affranchir, nous, les esprits libres -, cettte probité, nous voulons la cultiver en nous avec toute notre méchanceté et tout notre amour, nous ne nous lasserons pas de nous « accomplir » dans notre vertu, qui seule nous est restée ; puisse son éclat s'étendre un jour, comme un rayon vespéral, ironique et doré, sur cette civilisation vieillissante et son morne, son triste sérieux ! Et si notre probité en vient à se lasser et soupire et s'étire et nous juge trop durs, si elle réclame l'existence confortable et douillette d'un vice aimable, restons durs, nous les derniers stoïciens !
§ 230: non pas la cruauté, mais une excessive sincérité, notre sincérité de libres, très libres esprits.
IX, § 270: Il est des esprits libres et insolents qui voudraient cacher et nier qu’ils sont des cœurs brisés.


Généalogie de la morale (1887),
III, § 7 : pour tout « esprit libre » devrait venir l’heure de la réflexion.
§ 24 : Ils sont encore loin d’être des esprits libres, car ils croient encore à la vérité… Lorsque les Croisés se heurtèrent en Orient à l’ordre invincible des Assassins, à cet ordre des esprits libres par excellence […] cette devise réservée aux seuls grades supérieurs comme leur secretum : "Rien n’est vrai, tout est permis"; voilà ce qui s’appelle la liberté de l’esprit.

L’Antéchrist (1894),
§ 13 : nous les esprits libres, nous sommes déjà une réévaluation [Umwertung] de toutes les valeurs, une vivante et triomphante déclaration de guerre aux anciennes notions de "vrai" et de "faux".

Ecce homo (1908),
"Humain, trop humain", § 1: esprit libre: esprit qui s’est libéré, qui a repris possession de lui-même.
"Le Gai savoir": unité du troubadour, du chevalier et de l’esprit libre, qui distingue si nettement de toutes les cultures équivoques cette admirable culture provençale de haute époque.

INDEX NIETZSCHE (3/13) : LES SOCIALISTES


B / LES JOURNALISTES


La Naissance de la tragédie à partir de l'esprit de la musique, (1872),
§ 20 : « le "journaliste", cet esclave en papier du jour, a pu triompher du professeur dans tous les domaines de la culture »[der „Journalist“, der papierne Sclave des Tages, in jeder Rücksicht auf Bildung den Sieg über den höheren Lehrer davongetragen hat]


Sur l’avenir de nos établissements d’enseignement [Conférences], 1874,
I [16 janvier 1872] : cette couche de colle visqueuse qui s’est glissée à présent entre les sciences, le journalisme

Le journal se substitue à la culture

Le journaliste, le maître de l’instant, a pris la place du grand génie, du guide établi pour toujours

II [6 février 1872]: le gymnasium enseigne non pour la culture [Bildung] mais seulement pour l’érudition ; il prend depuis peu l’allure de ne plus enseigner pour l’érudition, mais pour le journalisme [die Journalistik].

V [23 mars 1872] : œuvre de séduction du peuple que poursuivent les journalistes.


Schopenhauer éducateur, 1874,
§ 4 : « L'on n'a même plus idée de ce qui sépare le sérieux de la philosophie du sérieux d'un journal. C'es gens-là [aussi des hommes réputés pensants et honorables] ont perdu le dernier vestige, non seulement de toute pensée philosophique, mais aussi de toute pensée religieuse, et en lieu et place, ce qu'ils ont acquis, ce n'est pas l'optimisme, c'est le journalisme, l'esprit — et l'absence d'esprit — du jour et des journaux. » [ja die alles Ernstes davon sprechen, dass seit ein paar Jahren die Welt corrigirt sei [...] ein Beweis dafür, dass man gar nicht mehr ahnt, wie weit der Ernst der Philosophie von dem Ernst einer Zeitung entfernt ist. Solche Menschen haben den letzten Rest nicht nur einer philosophischen, sondern auch einer religiösen Gesinnung eingebüsst und statt alle dem nicht etwa den Optimismus, sondern den Journalismus eingehandelt, den Geist und Ungeist des Tages und der Tageblätter.]
§ 8 : C’est l’esprit des journalistes qui se presse toujours plus à l’Université, et il n’est pas rare que ce soit sous le nom de philosophie.
Langage et opinions de nos répugnantes gazettes littéraires.


Fragments posthumes, 1872-1874,


P I 20b, été 1872 – début 1873 : 19[22] : " Aujourd’hui, personne ne sait à quoi ressemble un bon livre, il faut le leur montrer : ils ne comprennent pas la composition. La presse [Die Presse] ruine de plus en plus le sens [Gefühl] de ces choses-là. "

U II 1, printemps-automne 1873 :
27[28] : Interdiction policière de toute page de journal contenant la moindre faute de langage.[Polizeiliches Verbieten eines Zeitungsblattes, das den geringsten sprachlichen Fehler hat.]
27[62] : Il [David Strauss] parle comme un homme qui lirait les journaux tous les jours. [Er redet wie ein Mensch, der täglich die Zeitungen liest.]

Mp XIII 3, printemps-été 1874 : 35[12] : cette sous-culture du monde et du devenir […] se concrétise dans l’essence infâme du journaliste, de l’esclave des trois M. : du moment, des opinions [Meinungen] et des modes ; et plus un individu s’apparente à cette culture, plus il ressemblera à un journaliste. Or ce que la philosophie a de plus précieux, c’est précisément d’enseigner sans cesse le contraire de tout ce qui est journalistique [Journalistischen].


Humain, trop humain, 1878,
II " Histoire des sentiments moraux ", § 81 : le journaliste qui égare l’opinion publique par de menues malhonnêtetés. [welcher mit kleinen Unredlichkeiten die öffentliche Meinung irre führt.]

V " Signes de haute et de basse culture ", § 261 : jugements des journalistes et feuilletonistes qui agissent sur la masse. [die Urtheile der auf die Masse wirkenden Tages- und Zeitschriftsteller]

VIII " Coup d'œil sur l'État ", § 447 : La puissance de la presse vient de ce que chaque individu à son service ne se sent que fort peu de liens et d’obligations […] quiconque a de l’argent et de l’influence peut, de toute opinion, faire une opinion publique. [Die Macht der Presse besteht darin, dass jeder Einzelne, der ihr dient, sich nur ganz wenig verpflichtet und verbunden fühlt. [...] kann Einer, der Geld und Einfluss hat, jede Meinung zur öffentlichen machen.]


Fragment posthume, 1878,
N II 5, printemps-été 1878 : 27[2] : " On fait du bruit autour d'événements tout à fait insignifiants comme l'attentat [contre l'Empereur Guillaume Ier]. La presse est la fausse alarme permanente. " [Über ganz leere Ereignisse wie das Attentat, wird Lärm gemacht. Die Presse ist der permanente falsche Lärm.]


Opinions et sentences mêlées, 1879,

§ 321. La presse.
« Si l'on considère comment tous les grands événements politiques, de nos jours encore, se glissent de façon furtive et voilée sur la scène, comment ils sont recouverts par des épisodes insignifiants à côté desquels ils paraissent mesquins, comment ils ne montrent leurs effets en profondeur et ne font trembler le sol que longtemps près s'être produits, quelle signification peut-on accorder à la presse, telle qu'elle est maintenant, avec ce souffle qu'elle prodigue quotidiennement à crier, à étourdir, à exciter, à effrayer ? — est-elle plus que la fausse alerte permanente qui détourne les oreilles et les sens dans une fausse direction ? » [Die Presse. — Erwägt man, wie auch jetzt noch alle grossen politischen Vorgänge sich heimlich und verhüllt auf das Theater schleichen, wie sie von unbedeutenden Ereignissen verdeckt werden und in ihrer Nähe klein erscheinen, wie sie erst lange nach ihrem Geschehen ihre tiefen Einwirkungen zeigen und den Boden nachzittern lassen, — welche Bedeutung kann man da der Presse zugestehen, wie sie jetzt ist, mit ihrem täglichen Aufwand von Lunge, um zu schreien, zu übertäuben, zu erregen, zu erschrecken, — ist sie mehr als der permanente blinde Lärm, der die Ohren und Sinne nach einer falschen Richtung ablenkt?


Fragments posthumes, 1882-1888,

Z I 1, été-automne 1882 : 3[1], 168. Encore un siècle de journaux — et tous les mots pueront. [168. Noch ein Jahrhundert Zeitungen — und alle Worte stinken. Cf AsZ I : Noch ein Jahrhundert Leser — und der Geist selber wird stinken. Encore un siècle de lecteurs — et l’esprit lui-même puera.]

W I 1, printemps 1884 : [134] : Mépris profond pour ceux qui travaillent dans la presse.

N VII 1, avril-juin 1885 : 34[65] : l’accroissement général de la grossièreté de l’esprit européen […] effet de la lecture des journaux.
On veut le confort et l’ébriété quand on lit : la plupart des choses qu’on lit relèvent du journalisme ou du genre journalistique.
La liberté de la presse met le style et finalement l’esprit à terre. Galiani le savait déjà il y a cent ans. [Die allgemeine Vergröberung des europäischen Geistes, ein gewisses täppisches Geradezu, welches sich gerne als Geradheit, Redlichkeit oder Wissenschaftlichkeit rühmen hört: das gehört der Herrschaft des Gedankens des demokratischen Zeitgeistes und seiner feuchten Luft: noch bestimmter — es ist die Wirkung des Zeitungslesens. Bequemlichkeit will man oder Betrunkenheit, wenn man liest: bei weitem das Meiste, was gelesen wird, ist Zeitung oder Zeitungs-Art. Man sehe unsere Revuen, unsere gelehrten Zeitschriften an: jeder, der da schreibt, redet wie vor „ungewählter Gesellschaft“, und läßt sich gehn, oder vielmehr sitzen, auf seinem Lehnstuhle. — Da hat es Einer schlimm, welcher am meisten Werth auf die Hinter-gedanken legt und mehr als alles Ausgesprochene die Gedankenstriche in seinen Büchern liebt. — Die Freiheit der Presse richtet den Stil zu Grunde und schließlich den Geist: das hat vor 100 Jahren schon Galiani gewußt. — Die „Freiheit des Gedankens“ richtet die Denker zu Grunde. — Zwischen Hölle und Himmel, und in der Gefahr von Verfolgungen Verbannungen ewigen Verdammnissen und ungnädigen Blicken der Könige und Frauen war der Geist biegsam und verwegen geworden: wehe, wozu wird heute der „Geist“!]

W I 3a, mai-juillet 1885 : 35[9] : ironie à l’égard du « Journalisme » et de sa culture. Souci que les hommes de science ne deviennent pas des littérateurs. Nous [les bons Européens] méprisons toute culture qui va de pair avec la lecture des journaux ou même avec le fait d’écrire dans les journaux. [Abseits, wohlhabend, stark: Ironie auf die „Presse“ und ihre Bildung. Sorge, daß die wissenschaftlichen Menschen nicht zu Litteraten werden. Wir stehen verächtlich zu jeder Bildung, welche mit Zeitungslesen oder gar -schreiben sich verträgt.]

W II 3, nov. 1887 – mars 1888 : [218] : Tout journal donne les signes de la perversité humaine la plus épouvantable : un tissu d’horreurs. C’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sur le crime : le journal, la muraille et le visage de l’homme. – Comment une main pure peut-elle toucher un journal sans une convulsion de dégoût ? [Note de lecture de Charles Baudelaire (*), Mon cœur mis à nu, XLIV]

* Dégoût bien partagé :

"La plupart des journalistes qui s’érigent en arbitres font souvent eux-mêmes les plus violents actes d’hostilité." Voltaire, Préservatif, I (1738)

"Il n’y a qu’une devise pour tous les journaux. Je n’en ai lu un dans ma vie qui n’y fût soumis : Médiocrité, mensonge, méchanceté." Alfred de Vigny, Journal d’un poète, 14 mai 1832.

« La presse est une bouche forcée d'être toujours ouverte et de parler toujours. De là vient qu'elle dit mille fois plus qu'elle n'a à dire, et qu'elle divague souvent et extravague.» Alfred de Vigny, Journal d'un poète, septembre 1834

BALZAC : « Il [Lucien] ne se savait pas placé entre deux voies distinctes, entre deux systèmes représentés par le Cénacle et par le Journalisme, dont l’un était long, honorable, sûr ; l’autre semé d’écueils et périlleux, plein de ruisseaux fangeux où devait se crotter sa conscience. Son caractère le portait à prendre le chemin le plus court, en apparence le plus agréable, à saisir les moyens décisifs et rapides. Il ne vit en ce moment aucune différence entre la noble amitié de d’Arthez et la facile camaraderie de Lousteau. Cet esprit mobile aperçut dans le Journal une arme à sa portée, il se sentait habile à la manier, il la voulut prendre. Ébloui par les offres de son nouvel ami dont la main frappa la sienne avec un laissez-aller qui lui parut gracieux, pouvait-il savoir que, dans l’armée de la Presse, chacun a besoin d’amis, comme les généraux ont besoin de soldats !
[;..]
— L’influence et le pouvoir du journal n’est qu’à son aurore, dit Finot, le journalisme est dans l’enfance, il grandira. Tout, dans dix ans d’ici, sera soumis à la publicité. La pensée éclairera tout.
— Elle flétrira tout, dit Blondet en interrompant Finot.
— C’est un mot, dit Claude Vignon.
— Elle fera des rois, dit Lousteau.
— Et défera les monarchies, dit le diplomate.

— Aussi, dit Blondet, si la Presse n’existait point, faudrait-il ne pas l’inventer ; mais la voilà, nous en vivons. » (Honoré de Balzac, Les Illusions perdues, 2e partie, " Un Grand homme de province à Paris ", 1839. (Merci au Déclinologue de m'avoir signalé ces passages).


" [...] les vastes et rapides conquêtes de l'erreur, la renommée des mauvaises œuvres ; car ceux qui font profession de prêter des opinions, les journalistes et autres, ne donnent en général que de la fausse marchandise. Ils sont comme les marchands à la toilette, qui pour le carnaval ne louent que de faux bijoux." (Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation, Suppléments, chapitre VII). Je remercie Jean-Baptiste Morizur de m'avoir rappelé ce passage.

" Vous avez dû être satisfait du public dont l’instinct a été bien supérieur à la mauvaise science des journalistes " (Charles Baudelaire, lettre à Richard Wagner, 17 février 1760).

" On croirait jusqu'à présent que la formulation des mythes chrétiens dans l'Empire romain n'avait été possible que parce que l'imprimerie n'était pas encore inventée. C'est tout le contraire. la presse quotidienne et le télégraphe qui répand ses inventions en un clin d'œil dans tout le globe fabriquent plus de mythes en un jour qu'on ne pouvait en fabriquer autrefois en un siècle (et ces veaux de bourgeois les gobent et les diffusent). " ((Karl Marx, lettre au médecin Ludwig Kugelman, 27 juillet 1871).

" Le nom moderne du Mal ? Le journalisme. " (Søren Kierkegaard)

"Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n'importe quel jour, ou quel mois, ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées, relatives au progrès et à la civilisation. Tout journal, de la première ligne à la dernière, n'est qu'un tissu d'horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d'atrocité universelle.Et c'est de ce dégoûtant apéritif que l'homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l'homme.Je ne comprends pas qu'une main puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût" (Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu).

Gustave Flaubert : " Toutes les fois qu’on a à faire avec la Presse, il faut s’attendre à des sottises, se presser étant le seul principe de ces messieurs. ", lettre à Guy de Maupassant, 22 février 1880.

" Quels laboratoires de mensonges que les journaux ! " Edmond Huot de Goncourt, Journal littéraire ..., 8 novembre 1891.

" Journalistes toujours prêts et prêts à tout n’importe quand. " André Gide, Journal, 9 février 1916.

Et ça ne s'est pas arrangé depuis !


INDEX NIETZSCHE (4/16) : LES SOCIALISTES