lundi 21 août 2017

DICTIONNAIRE NIETZSCHE 2017

Collection Bouquins chez Robert Laffont (32 €) paru en mars 2017 ; ouvrage dirigé par Dorian Astor. Environ 400 entrées classées alphabétiquement, 992 pages.




Face à un ouvrage d'une telle ambition, la première réaction est forcément positive ; ce n'est que progressivement que l'on en décèle les failles. Loin d'avoir un instrument qui nous présente et explique Nietzsche (ce qu'on attendrait d'un Dictionnaire), nous sommes confrontés à un bouquin comportant, à côté d'articles pédagogiques, des exercices de style assez hermétiques, dont un exemple typique à gauche ; de plus, l'Essai d'autocritique y est signalé comme un écrit de 1886, sans indication de ce qu'il s'agit d'un ajout à La Naissance de la tragédie de 1872.


 Forme
La typographie par colonnes est pénible à lire, surtout quand il y a dans le texte abondance de courtes citations, et de références abrégées mais parfois longues (VMSEM, UIVH, PETG). De même la rubrique " Bibl. " sans retour à l'alinéa. Mais au moins y a-t-il un titre courant en haut de page, ce qui manque au Dictionnaire Nietzsche de Cécile Denat et Patrick Wotling (Paris : Ellipes 2013).

Les références des Fragments posthumes sont parfois incomplètes, par exemple col. 349b : M I 1, mais pas 18 ; ou parfois absentes.

Une erreur parmi d'autres : c. 435a : c'est Généalogie de la morale III, § 8, et non II.

On peut regretter qu'ils n'y ait pas au moins quelques photos, que l'on trouvera sur la notice Nietzsche du wikipedia allemand.


Fond
Manque de pédagogie ; très peu d'entrées s'adressent véritablement aux débutants. C'est un Dictionnaire qui n'explique pas Nietzsche de façon abordable, mais requiert lui-même des explications, voire un Dictionnaire du Dictionnaire Nietzsche... Comme l'écrit un critique du Monde,
" Ce dictionnaire veut tout : exposer les points de départ, aider à lire, expliquer les conflits d’interprétations, s’adresser aux débutants, aux amateurs éclairés, aux spécialistes… Il s’applique à traiter des concepts de Nietzsche, des auteurs qu’il interprète, des amis qu’il fréquente tout autant que des manières dont on l’a compris ou non. Voilà qui fait beaucoup. Le résultat est utile, évidemment. Passionnant parfois, inégal toujours. " Roger-Pol Droit, lemonde.fr, 23 mars 17.
Le souci pédagogique est bien présent, par contre, dans le Dictionnaire Nietzsche des philosophes Cécile Dénat et Patrick Wotling (Paris : Ellipses, février 2013), ainsi que dans les entrées de ces deux auteurs du DN 2017 :

Cécile Dénat : altruisme, aristocratique, atomisme, Considérations inactuelles I - David Strauss, Considérations inactuelles II - De l'utilité... de l'histoire..., Considérations inactuelles III - Schopenhauer, éducation, Grecs, Héraclite, histoire-historicisme-historiens, nature, pitié, Platon, scepticisme, Socrate, Sur l'avenir de nos établissements d'enseignement, Thucydide.

Patrick Wotling : bouddhisme, culpabilité, culture, devenir, élevage, éternel retour, généalogie, hiérarchie, inactuel, nihilisme, pulsion, surhumain, type-typologie, un-unité, valeur, volonté de puissance.

Entrées du Dictionnaire Nietzsche de 2013

Affect, affect du commandement, Altruisme, Amor fati, Apollinien, Apparence (Schein), Aristocratique, noble (vornehm), Art (Kunst)
Bon Européen, Europe
Cause, causalité (Ursache, Ursächlichkeit), Chose (Ding), Civilisation, Concept (Begriff), Connaissance (Erkenntnis), Corps (Leib), Culture
Dionysiaque
Égoïsme (Selbstsucht, Egoismus), Élevage/dressage (Züchtung/Zähmung), Esprit libre (freier Geist), Éternel retour (ewige Wiederkehr), Être (Sein), Explication, expliquer (Erklärung, erklären)
Force (Kraft)
Gai savoir (fröhliche Wissenschaft, gaya scienza, gai saber), gaieté d’esprit (Heiterkeit), Généalogie
Hérédité (Vererbung), Hiérarchie (Rangordnung), Histoire, histoire naturelle (Geschichte, Historie ; Naturgeschichte)
Inconditionné, absolu (unbedingt, absolut), Instinct, pulsion (Trieb), Interprétation (Auslegung, Interpretation)
Législateur, législation (Gesetzgeber, Gesetzgebung)
Matière (Materie, Stoff), Morale
Nihilisme
Pathos, affect, sentiment de la distance Gefühl der Distanz), Philologie, Philosophe, Pitié, compassion (Mitleid), Plaisir/déplaisir, souffrance (Lust/Unlust, Leiden)
Renversement de toutes les valeurs (Umwerthung aller Werthe), Ressentiment
Sens historique (historischer Sinn), Soulèvement d’esclaves (Sklavenaufstand), Spiritualisation (Vergeistigung), Surhumain (Übermensch)
Type, typologie (Typus, Typenlehre)
Valeur, évaluation (Werth, Werthschätzung), Vérité (Wahrheit), Vie (Leben), Volonté (Wille), Volonté de puissance (Wille zur Macht)

* * * * *

Failles et erreurs


Dans l'entrée " Athéisme " : l'insensé attribué à saint Anselme par Philippe Choulet est déjà dans l'ancien Testament (Psaumes, XIV, 1).

Dans l'entrée " Femme ", Éric Blondel traduit : " On ouvre un livre écrit par une femme et on soupire : 'Encore une cuisinière ratée !' ".

Plus précisément :
" On ouvre un livre de femme : — et bientôt on soupire "encore une cuisinière égarée ! " Fragments posthumes, 1885, 41[5] [August–September 1885 : " Man schlägt ein weibliches Buch auf: — und bald seufzt man „wieder eine verunglückte Köchin ! “ "]

Le bientôt (Bald) a son importance car il signifie un temps de lecture et exclut donc un rejet immédiat, a priori, par préjugé misogyne.

L'entrée " Gide " ignore le recours de cet auteur à Nietzsche pour Corydon. Cas particulier de l'oubli du thème de l'homosexualité (voir plus loin).

L'entrée " Hésiode " ne fait pas mention des " trois possibilités hésiodiques " (den drei Hesiodischen Möglichkeiten, fragments posthumes printemps 1871 - début 1872) relevées, après bien d'autres,  par Nietzsche. (cf ma page
https://laconnaissanceouverteetsesennemis.blogspot.fr/2011/11/lxii-penser-par-soi-meme-1.html)

L'entrée " Schopenhauer " présente cet auteur comme la seule source d'information de Nietzsche en matière d'histoire de la philosophie, oubliant les Vies et doctrines... de Diogène Laërce... ; par ailleurs qualifier la philosophie de Hegel de " monument de la pensée " relève de la seule subjectivité d'Éric Blondel.


UN BIAIS IDÉOLOGIQUE.

Je me demande bien ce qui permet à Juliette Chiche (" Croyance ") de conclure que selon Nietzsche, " l'incroyance est une croyance (GS, § 347) ". Faudrait-il nuancer l'athéisme de Nietzsche ?


L'entrée " Islam " ne prend pas en compte ces trois passages qui prouvent que Nietzsche n'était pas béat devant cette religion :
" Le mahométisme a à son tour appris du Christ : l'utilisation de l'au-delà comme instrument de punition. " (Fragments posthumes W II 5, printemps 1888, 14[204]) 
« Quel est tout ce que, plus tard, Mahomet prit au christianisme ? L'invention de Paul, son moyen de la tyrannie des prêtres, de la formation de troupeaux : la croyance en l'immortalité — cela s'appelle la doctrine du "Jugement". » (Antéchrist § 42) 
« Le "saint mensonge" est commun à Confucius, aux lois de Manou, à Mahomet, à l'Église chrétienne – : il ne manque pas chez Platon. "la vérité est là" : partout où l'on entend ça, cela signifie que le prêtre ment ... » (Antéchrist § 55)

Knabenliebe 

Les entrées "Amour" et "Sexualité" passent complètement sous silence les réflexions de Nietzsche sur l'amour grec (amour des garçons), ce qui n'est pas sans rapport avec l'absence d'une entrée "Diogène Laërce", auteur fort bavard sur la question dans sa mise en relation des vies et des doctrines.

Précautions et avertissements, peut-être compréhensibles pour une émission télévisée en prime time, surprennent chez des spécialistes, tels l'helléniste normalien Robert Flacelière (1904-1982) se préparant ainsi, en 1960,  à traiter de la pédérastie grecque :
« Si déplaisant que soit le sujet, il est impossible de le passer sous silence. » (L'amour en Grèce, Paris : Hachette, 1960). Avant lui, Pierre-Henri Larcher, annotateur d'Hérodote, écrivant en 1786 : « En voilà assez, et peut-être beaucoup trop, sur cette matière ».
Mais rien d'impossible dans ce Dictionnaire... Nietzsche utilisait notamment les termes Knabenliebe (3 occurrences selon la fonction search de nietzschesource.org) et Päderast* (12) ; on trouvera mes notes de lecture sur ses réflexions sur ma page

https://laconnaissanceouverteetsesennemis.blogspot.fr/2009/11/knabenliebe-petrone-dans-les-oeuvres-de.html

Dorian Astor a la gentillesse de me dire : " Il eût été dommage de faire le travail deux fois ".

Entrées dues au germaniste Dorian Astor :
Andreas-Salomé, Bülow, Byron, Deussen, Föster, Fritsch, Fuchs, Gersdorff, Heine, Hölderlin, Köselitz [Gast], Lipiner, Liszt, Mushacke, Naumburg, Nietzsche-Carl, Röcken, Romundt, Salis, Schiller, Sils-Maria, Stein, Tribschen, Turin, Wagner-Cosima, Wagner-Richard.


Autres entrées semblant manquantes :

Aristote : 154 occurrences pourtant ; mais il y a une entrée sur le roi goth Ermanaric (3 occurrences)...

Conviction (Überzeugung) (105 occurrences),

Humain, trop humain, IX " L'homme seul avec lui-même ", § 483 Ennemis de la vérité. Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges. [Feinde der Wahrheit. — Ueberzeugungen sind gefährlichere Feinde der Wahrheit, als Lügen.]
§ 629 De la conviction et de la justice. : on croit au fond que personne ne modifie ses opinions tant qu’elles lui sont profitables, ou du moins qu’elles ne lui font pas tort. Mais s’il en est ainsi, c’est mauvais signe pour la valeur intellectuelle de toutes les convictions.
§ 630 : Conviction = croyance d’être, sur un point quelconque de la connaissance, en possession de la vérité absolue.
L’homme à convictions n’est pas l’homme de la pensée scientifique.
Ce n’est pas la lutte des opinions qui a mis tant de violence dans l’histoire, mais la lutte des croyances dans les opinions [der Kampf des Glaubens an die Meinungen], c'est-à-dire des convictions.
§ 637 : Ce sont les passions qui donnent naissance aux opinions ; la paresse d’esprit les fige en convictions.

Le concept de conviction est  cependant abordé par Paolo d'Iorio à l'entrée " Humain, trop humain I et II ", cc. 470b-471b.


Diogène Laërce (47 occurrences) :

L'aperçu de l'histoire de la philosophie grecque qu'offrent les Vies de Diogène Laërce s'accorde bien avec le goût de Nietzsche pour les vues d'ensemble et les évolutions sur de longues périodes, sans parler de son insistance à lier, après Montaigne, vie et philosophie. Selon Nietzsche,
" Il est en fait le portier de nuit de l'histoire de la philosophie grecque : personne ne peut entrer sans que Diogène lui ait donné la clé. " ('Laertius Diogenes und seine Quellen', BAW V, p. 126 (Winter 1868/9) ; référence empruntée à J. Barnes, 1986).
Esquisse de ce que pourrait contenir une telle entrée :
* De Fontibus Diogenis Laertii (Sur les sources de Diogène Laërce) ; partie I: Rheinisches Museum 23, automne 1868, pp.632-653 : partie II: RhM 24, mars 1869, pp. 181-228 ; soit 78 pages.
* Analecta Laertiana , RhM 25, mars 1870, pp. 217-231 ; soit 14 pages.
* Projet de thèse (mai 1870) abandonné : Beitrage zur Quellenkunde und Kritik des Laertius Diogenes (Contribution à  l'étude et la critique des sources de Diogène Laërce)
Il semble n'exister aucune traduction anglaise ou française de ces 92 pages.
Jonathan Barnes, " Nietzsche and Diogenes Laertius [I-XII] ", Nietzsche-Studien, vol 15, n° 1, 1986, pages 16-40. Article cité par Marie-Odile Goulet-Cazé dans l'Introduction générale de Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Paris : LGF, 1999, collection Pochothèque.


Friedrich Nietzsche, Les Philosophes préplatoniciens.

Edition critique établie d'après les manuscrits et présentée par Paolo D'Iorio et Francesco Frontorotta, traduction par N. Ferrans, Paris : Éditions de l'Éclat, 1994.

Chronologia philosophorum, Par Francesco Fronterotta.

3. Valeur historique des sources.
3.3. Diogène Laërce

" Les études achevées et publiées par Nietzsche sur les sources de Diogène Laërce sont au nombre de trois :

La première, écrite sur les encouragements de [Friedrich W.] Ritschl à l'occasion d'un prix universitaire à Leipzig, fut rédigée très rapidement entre la fin de l'année 1866 et l'été 1867, puis publiée dans [...] les Analecta et les Beiträge, qui peuvent être considérés comme une série d'appendices au premier écrit, furent publiées en 1870. (note 10 renvoyant à J. Barnes, 1986).
Dans le De fontibus, Nietzsche mène une recherche soignée sur les sources de Diogène Laërce et sur les modalités selon lesquelles il s'inspire de ses modèles et les utilise, et par conséquent sur la nature de l'œuvre de Diogène Laërce dans son ensemble. Il conclut que l'auteur devait s'être servi, dans son travail, surtout de deux sources qui se détachent des autres par la quantité de citations qui en sont tirées : Dioclès de Magnésie, qui a vécu au Ier siècle avant J.C. ou à la fin du Ier Siècle après J.C., auteur de quelques Vies de philosophes (cité environ 29 fois) et Favorinus d'Arles, qui a vécu au IIe siècle après J.C. et auteur d'une Histoire variée et des Mémorables (cité environ 50 fois).
Mais très tôt, Nietzsche parvient à la conclusion que, des deux sources, Dioclès a la plus grande importance, au point qu'il affirme que " Laetius est Dioclis épitomé " (page 131, 7). C'est-à-dire que l'écrit de Diogène Laërce ne serait rien d'autre qu'un résumé des Vies des philosophes de Dioclès. Cette conclusion s'appuie sur plusieurs arguments.
En premier lieu, l'intégralité de la vie de Démocrite présentée par Diogène Laërce (IX, 34-39), à l'exception des cinq premières lignes, dépendrait exclusivement de Dioclès et c'est encore Dioclès qui serait la source principale des informations sur les Stoïciens au livre VII des Vies de Diogène Laërce et su l'épicurisme au livre X. En second lieu, dans la majeure partie des cas, l'utilisation des sources par Diogène Laërce correspondrait à celle de Dioclès, vis-à-vis de ses propres sources, comme dans le cas de Démétrus de Magnésie et de ses Homonymes, que, selon Nietzsche, Diogène Laërce ne connaissait qu'à travers la médiation de Dioclès. Enfin, la préface des Vies de Diogène Laërce serait tirée directement et intégralement de Dioclès.
En substance, Nietzsche pensait que Diogène Laërce était un poète, et qu'il se serait servi des Vies de Dioclès pour transmettre une sélection de ses épigrammes à la postérité. Il n'est pas possible, ici, de développer entièrement l'argumentation de Nietzsche ni de tenter d'en faire un contrôle exhaustif. On peut néanmoins proposer quelques observations générales.
En réalité, bien que Nietzsche s'efforce de démontrer le contraire, Dioclès semble bien n'être qu'une des sources des Vies de Diogène Laërce. En effet, à l'exception des renseignements sur les Stoïciens du livre VII, 48-83, aucun autre témoignage ne peut lui être attribué avec certitude ; par ailleurs, même la tentative pour reconstituer le rapport entre Dioclès et ses sources (afin de démontrer que les Vies de Laërce ne recourent à d'autres sources qu'à travers Dioclès, source principale), semble absolument sans espoir et aucun des arguments de Nietzsche n'est probant (en particulier, il n'y a aucune raison pour soutenir que les Vies de Diogène Laëce ne connaissaient Démétrius de Magnésie qu'à travers la médiation de Dioclès) ; enfin, même si l'on retenait l'hypothèse interprétative de Nietzsche dans son ensemble, seulement un peu plus de la moitié des Vies de Diogène Laërce pourrait être estimée dépendante de Dioclès.

4. L'analyse philologique des sources
Alors que dans les études sur Diogène Laërce, Sotion et Appolodore sont considérés par Nietzsche comme deux sources parmi d'autres, sans que leur soit donné un relief particulier, dans les Leçons sur les philosophes préplatoniciens et dans les Diadoché des philosophes, la position de Sotion et d'Apollodore devient au contraire emblématique.
[...]
De cette chronologie, Nietzsche se sert à des fins philosophiques et interprétatives bien précises. C'est seulement à condition de supposer un apprentissage de Parménide auprès d'Anaximandre qu'on peut, à son avis, expliquer l'ambivalence du poème parménidien et l'incompatibilité entre ses deux parties : l'une inaugurant la philosophie de l'être et du non-être, l'autre d'origine physico-cosmologique. Selon Nietzsche, il n'y a aucun rapport entre les deux : Paménide aurait conçu et professé deux philosophies différentes. "


Eros et les dérivés en erot- (64 occurrences). Mais il y a une entrée sur le roi goth Ermanaric (3)...

Essai d'autocritique : Ce texte ajouté en août 1886 au début de La Naissance de la tragédie à partir de l'esprit de la musique (janvier 1872) aurait mérité une entrée, ainsi qu'une mention dans la chronologie.

Maladie : la question de la nature du mal dont souffrit Nietzsche à partir de 1875 n'est pas abordée.

vendredi 12 mai 2017

RÈGLE DE TROIS OU RÈGLE DE SIX ?

" On me faisait de force ingurgiter l'algèbre :
On me liait au fond d'un Boisbertrand (1) funèbre;
On me tordait, depuis les ailes jusqu'au bec,
Sur l'affreux chevalet des X et des Y ;
Hélas! on me fourrait sous les os maxillaires
Le théorème orné de tous ses corollaires;
Et je me débattais, lugubre patient (2)
Du diviseur prêtant main-forte au quotient. "
Victor Hugo, Les Contemplations, 1856, livre I "Aurore", À propos d'Horace.
1. Bois-Bertrand (ici orthographié Boisbertrand) : auteur d'un manuel d'algèbre.2. Au sens fort de : victime des bourreaux.
 

   En juin 2011, notre ministre de l'Éducation Luc Chatel (maîtrise de sciences de gestion) buta sur cet exercice de niveau CM2 au micro de Jean-Jacques Bourdin (bac + 0) sur la station de radio RMC :

Je m'intéresse ici aux difficultés liées aux défauts de l'enseignement de cette discipline. Les difficultés intrinsèques aux mathématiques sont dues aux niveaux d'abstraction : passage des valeurs numériques à l'écriture littérale, des ensembles simples aux diverses structures (groupes, anneaux, corps, etc) et aux espaces nombreux et variées, de l'ensemble des entiers dits naturels  au corps  des complexes, etc.
Les lacunes sont plus gênantes que dans d'autres disciplines car beaucoup de notions sont étroitement interdépendantes. 
A / 10 objets identiques coûtent 22 € ; combien coûtent 15 de ces objets ?

La plupart des commentateurs ont invoqué la trop célèbre "règle de trois" ; le quotidien parisien Le Monde , dit de référence, proposa cette solution :

" Reprenons, monsieur Chatel. Dix objets coûtent 22 euros. Combien coûtent quinze de ces objets ?

Soit x le prix de quinze objets, ce qui donne :
x = (15 × 22)/10 = 33 "

   Cette minable "solution" médiatique, absolument dogmatique, qui n'explique pas pourquoi ces opérations sont faites, met en évidence la raison de nombreux échecs en maths, dont ceux des journalistes ... : soit :
- une pauvreté de vocabulaire, l'absence de souci du mot juste.
- la perte ou la négligence du sens des opérations courantes
- la méconnaissance de leurs propriétés.

Plus généralement, l'insuffisance des explications des concepts et des propriétés dans l'enseignement trop d'exercices, pas assez de cours), adjointe à une insuffisance d'étude et de réflexion de la part des élèves ; la question " On fait toujours comme ça ? " révèle la paresse de l'intelligence. Les exercices mal faits ayant l'inconvénient de renforcer les erreurs dans l'esprit des élèves.

Quant aux opérations courantes, elles sont au nombre de trois, et non de quatre, comme on le croit trop souvent. Suivent des exemples de mises au point et clarifications.


B / Les trois opérations basiques :
Addition ,+, somme de termes : effectif de la réunion de deux ensembles disjoints d'objets de même nature, ou augmentation (variation) d'une quantité ; propriétés : a + b = b + a ; a + (b + c) = (a + b) + c.
Multiplication, *, produit de facteurs : addition répétée : a + a + a + ... (n termes) = n*a ; Propriétés : a*b = b*a ; a*(b*c) = (a*b)*c
Par convention, lorsque l'un des facteurs est littéral, on omet le symbole * : 2*7 mais 2a (le nombre littéral est toujours second pour réduire les risques de confusion graphique avec a²) et cd. 
Propriété impliquant ces deux opérations :
Distributivité/factorisation : a(b + c) = ab + ac et xy + xz = x(y + z) 
L'égalité (relation d'équivalence) est symétrique, mais son écriture ne l'est pas ; d'où la nécessité de rappeler qu'on peut l'utiliser dans les deux sens (idem pour les identités dites remarquables).
Puissance, ^: multiplication répétée : a*a*a*a ... (n facteurs) = a^n, a puissance n, ou a exposant n. Noter que a^≠ b^a. 
Une équation est un problème posé à partir d'une égalité. Soustraction et division se ramènent facilement à l'addition et à la multiplication via les équations
Trouver x (différence) vérifiant l'égalité a + x = b et trouver y (quotient) vérifiant l'égalité  c*y = d, dont les solutions sont
x = b - a, et
y = d/c (pour c non nul).

La soustraction est toujours possible ; la division par zéro n'est pas possible (nombreux sont ceux qui ne savent pas pourquoi).

Méthode pour les soustractions simples :

Soit à calculer 62 - 28 :

On "monte" 28 jusqu'à 62 :
De 28 à 30 : 2
De 30 à 62 : 32
Donc de 28 à 62 : 34.
Par cette méthode plus naturelle on évite le recours à des retenues.

Les questions :

Trouver x tel que a^x = c

et x tel que x^b = c

sont moins simples ; il faut, sauf cas particulier simple, passer par les logarithmes et les puissances avec un exposant non entier (voire réel).

Applications de l'addition et de la multiplication : les moyennes (ou médiétés).

m, moyenne additive (ou arithmétique) de a et b est telle que
m + m = a + b ; on obtient la même somme en remplaçant chaque nombre par la moyenne.
Exemple : 5 est moyenne a de 2 et 8 car 5 + 5 = 2 + 8
Sur une règle graduée, le point marqué 5 est le milieu du segment défini par les points marqués 2 et 8.

g, moyenne multiplicative (ou géométrique) de a et b est telle que
m*m = a*b; on obtient le même produit en remplaçant chaque nombre par la moyenne.
Exemple : 4 est moyenne g de 2 et 8 car 4*4 = 2*8

Il existe d'autres moyennes :
harmonique : même inverse
1/h + 1/h = 1/a + 1/b

quadratique : même carré
g² + g² = a² + b², etc.

Caractérisation unifiante de la moyenne : le nombre qui mis à la place des deux autres donne le même résultat.

C / Comment bien traiter l'exercice de Bourdin ?

Il faut d'abord comprendre la question :

Dix objets coûtent ensemble 22 euros, ou Dix objets coûtent chacun 22 euros ? C'est la première version qui est la bonne, ce que la question aurait dû préciser.

   La solution intelligente consiste ensuite à remarquer que l'on a 5 objets supplémentaires, et que 5 étant la moitié de 10, ces 5 objets identiques coûtent évidemment la moitié du prix de 10 objets. Savoir que 2 multiplié par 5, ça fait 10, et qu'inversement 10, c'est 2 fois 5 n'est pas encore, je l'espère, au delà des capacités du Français moyen (même si cela dépassait alors celles du ministre Chatel).
10   22
15     x
devient
5     11
15     x
10 objets, 22 € ;
5 objets, 11 €
Donc, par addition
15 objets, 33 €
   La réponse de l'ex-ministre Luc Chatel était non seulement fausse, mais pas vraisemblable puisque pour lui 15 objets valaient moins cher que 10 !! Le ministre avait certes entrevu que le nombre 11 intervenait dans l'exercice, mais il fit une opération qui n'avait aucun sens, aucune logique, (15/10)*11 (= 16,50 €), au lieu de celle qui en avait, 3*11. Il chercha à appliquer une formule apprise par cœur des années auparavant, sans en connaître  la logique sous-jacente.


Dans ce genre d'exercices, il conviendrait de parler d'une règle de six plutôt que d'une règle de trois, car six nombres sont bien impliqués dans cette histoire :

10 et 22
5 et 11
15 et x, le nombre cherché, soit 33.

Ces six nombres peuvent s'installer dans un tableau de proportionnalité :
Nombre                 Prix 
10                           22
 5                            11
10 + 5, 15               x, 11 + 22, 33
   Ce n’est bien sûr pas la seule méthode possible. On peut ne pas passer par le nombre 5, et appliquer la méthode générale, ici détestable méthode de bourrin ..., en passant par le prix d’un seul objet, toujours dans un tableau à six nombres :
10 objets coûtent 22 €
1 objet coûte donc 2,2 € (dix fois moins, par proportionnalité)
15 objets coûtent quinze fois plus, soit 15*2,2 = 33 €
Ce qui revient à faire intervenir le coefficient de proportionnalité, soit 2,2, des nombres d'objets vers les prix ; mais dans un exercice aussi simple, on peut et on devrait faire l’économie de cette notion dont la dénomination est, de plus, archaïque et lourde (je propose multiplicateur) .

Cette deuxième méthode, générale, nécessite de plus le recours à une calculette si l'on n'est pas très bon en calcul mental, pour obtenir le résultat 15*(2,2) = 33. Mais dans tous les cas, il y a bien six nombres impliqués, donc bien mieux vaudrait de parler de "règle de six" ; notion hélas pas encore acceptée par les pédagogistes rédacteurs des programmes, ou alors de "règle des trois lignes" (et deux colonnes).


D / Traduire pour comprendre

La mésaventure du député Luc Chatel, illustre l’intérêt énorme qu’il y aurait à comprendre ce que l’on fait en maths, bien que la doctrine officielle reste centrée, non sur l'explication et la compréhension, mais sur la pratique et les apprentissages, s'acharnant par ailleurs à maintenir une terminologie désuète ; un collègue PEGC du Val d'Oise, à l'Isle-Adam, m'avait dit un jour :
« Il ne faut pas expliquer, car certains risqueraient de ne pas comprendre ; et les autres, ils s’en sortiront toujours. »
Contre cet obscurantisme politico-social, je retiens la surprise et le plaisir d’un élève de 4e, en ce même collège de L'Isle-Adam me disant, ravi :
« Je ne savais pas qu’il y avait des choses à comprendre en maths. »
Des enseignants se sont préoccupés de la clarté des questions, proposant de séparer données et questions proprement dites, évitant donc des questions du genre " Déterminer x et y tels que, étant donnés... "

On aura intérêt aussi à pratiquer des exercices de traduction des énoncés en langage mathématique vers le langage courant et inversement ; on connaît
Le carré de l’hypoténuse (1),
Est égal, si je ne m’abuse,
A la somme des carrés,
Des deux autres côtés. 
1. Terme grec (Platon, Timée) signifiant " qui sous-tend". L'hypoténuse est le plus grand des trois côtés d'un triangle rectangle.

En passant, voici une preuve par réarrangement de ce théorème (direct) de Pythagore :

Que la figure de gauche soit bien un carré se justifie par des considérations sur les angles aigus d'un triangle rectangle (ils sont complémentaires).

En langage mathématique : A, B et C étant trois points d'un espace euclidien,

AB  AC   AB² + AC² = BC²

Les exercices appliquant le théorème de Pythagore utilisent souvent les racines carrées, notion souvent mal comprise encore en seconde.


Les trois sens du signe "-"

le - notation d'un nombre négatif ; par exemple " -17 "
le - notation de l'opposé : -a opposé de a
le - notation de l'opération de soustraction : x - y

Seul le premier de ces trois sens est systématiquement associé à un nombre négatif.


De la règle des signes aux racines carrées :

a) Par définition de la multiplication des réels, on a la règle :

Le produit de deux nombres de même signe est positif, celui de deux nombres de signes contraires est négatifs.

Il en résulte que le carré d'un nombre, produit d'un nombre par lui-même, est positif. L'opposé d'un nombre a, noté -a, est tel que a + (-a) = 0.

Si a est positif, alors -a est négatif ; si a est négatif, alors -a est positif. -a ne désigne donc pas toujours un nombre négatif.

Un nombre a et son opposé -a ont le même carré.
a² = (-a)²

Application à la résolution de l'équation x² = C
Si C est négatif, il ne peut y avoir égalité entre le nombre positif x² et C. On dit alors que l'équation est impossible, qu'elle n'a pas de solutions, ou encore que l'ensemble des solutions est vide.
Si C est nul (= 0), alors la solution est x = 0.
Si C est positif, il y aura deux solutions ; par exemple, si C = 36, 6² = (-6)² = 36. Les solutions sont 6 et -6 ; l'ensemble des solutions est S = {-6, 6}.

-6 et 6 ont pour carré 36 ; on appelle par définition 36 le nombre positif qui a pour carré 36, soit 6.

Quelques défauts de notre enseignement

Trop d'interrogations orales inutiles, qui n'enseignent rien.
Trop d'exercices qui, mal faits, renforcent les défauts de méthodes.
Pas assez d'appels à la réflexion, trop de recherche d'automatismes. " Il ne faut pas être automatique " me dit un jour un élève qui venait de comprendre.

Les contrôles continus ont les défauts suivants :
fragmentent le cours en tranches vite révisées, vite oubliées
amalgament les fonctions d'enseignement et de contrôle alors que l'idéal serait qu'elles soient dissociées
sont trop fréquents et parfois arbitraires (cf la série PBLV)

Le soutien scolaire est mal conçu car
effectué par des gens peu formés, notamment les assistants d'éducation et les jeunes du service public
vise l'aide aux devoirs alors que l'étude et la mémorisation des leçons devrait passer avant, de toute évidence.
Bref, la notion d'instruction publique se perd davantage de jour en jour.


E /  Sur un blog rédactionnel du quotidien parisien Le Monde, Big Browser, on lisait en été 2012 :

« Mais il n’y a aucune preuve qui montre que quelqu’un capable de résoudre (x2 + y2)2 = (x2 – y2)2 + (2xy)2 aura des opinions politiques ou des analyses sociales plus développées. »
L'original américain était :
« But there’s no evidence that being able to prove (x² + y²)² = (x² - y²)² + (2xy)² leads to more credible political opinions or social analysis. »
Le retour à cet original est très fructueux car :

1) le pléonasme " preuve qui montre " ne s'y trouve pas ;

2) une identité remarquable (ici vraie pour tout couple de nombres réels (x, y), n'est pas une équation, donc elle ne se résout pas, elle se démontre, comme l'écrit Andrew Hacker ;

3) enfin, le New York Times dispose d'une typographie lui permettant de faire la différence entre le 2 de x² et celui de 2x (x +x), ce qui n'était pas encore le cas en 2012 du quotidien français dit "de référence", Le Monde.


Voir aussi :

DIVISION PAR ZÉRO









dimanche 7 mai 2017

MES SUGGESTIONS DE RÉVISION (REFONTE) CONSTITUTIONNELLE

Réflexion en cours






PRÉAMBULE ET ARTICLE Ier

Nous avons un bloc de constitutionnalité actuellement en quatre morceaux disparates ; il faut préparer sa refonte en un texte unique supprimant la Déclaration de 1789 (et donc sa référence non laïque à un " Être suprême "), le Préambule de 1946 (sortant donc le mot "race" du bloc constitutionnel, ainsi que les alinéas caduques sur l'Union française) et la Charte de l'environnement de 2004, avec son paralysant "principe de précaution" (article 5).


PRÉAMBULE (nouveau)

Le peuple français proclame solennellement son attachement aux droits humains et aux principes de la souveraineté nationale tels qu'ils sont définis à l'article 1er.




Par ailleurs notre Constitution (qui a près de 59 ans) est une des plus courtes et des plus vagues d'Europe continentale. Il faut la préciser en y intégrant les dispositions les plus importantes des lois organiques et de la jurisprudence du Conseil constitutionnel. Faire "remonter" aussi certaines dispositions législatives importantes, comme
« Le service public de l'enseignement supérieur est laïc et indépendant de toute emprise politique, économique, religieuse ou idéologique ; il tend à l'objectivité du savoir ; il respecte la diversité des opinions. Il doit garantir à l'enseignement et à la recherche leurs possibilités de libre développement scientifique, créateur et critique. »
Loi du 26 janvier 1884, article 3, alinéa 1.
et
« Le territoire français est le patrimoine commun de la nation. […] »
Code de l’urbanisme, article L. 101-1 (ex L. 110), loi [socialiste !!] 83-8 du 7 janvier 1983.
qui méritent amplement d'être constitutionnalisées.




J'approuvais donc l'introduction de l'état d'urgence dans un nouvel article 36-1 C.. Ce projet de loi inabouti a souffert de son improvisation, et des zigzags sur la déchéance de nationalité (modification de l'article 34).  Dossier législatif.



Plusieurs dispositions modernisées de la Déclaration... et du Préambule de 1946 devront évidemment  être conservées à la suite des deux alinéas de l'article 1er de la Constitution de 1958 ; par exemple :

[Art. 3. -] Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu, nulle communauté, ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément.

[Art. 5] La loi n'a le droit d'interdire que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas interdit par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas.

[Art. 8] La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être sanctionné qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement à l'infraction, et légalement appliquée.

[Art. 10 et 11] Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. Tout citoyen peut parler, écrire, imprimer ou s'exprimer librement par tous moyens, notamment électroniques, sauf à répondre de l'abus manifeste de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.

[Alinéa 4] Tout homme persécuté en raison de son action reconnue en faveur de la liberté a droit d'asile sur les territoires de la République française.

[Alinéa 5] Chaque citoyen a le droit d'adhérer au syndicat, parti politique ou association de son choix. 

[Alinéa 7] Le droit de grève s'exerce dans le cadre des lois qui le réglementent et notamment dans le respect du principe de continuité des services publics.

* * * * *

La nouvelle Constitution devra notamment veiller à permettre la maîtrise de l'immigration par la fin de l'automaticité du regroupement familial (cf arrêt CE Gisti, 1978), et donc supprimer les dispositions des alinéas 5 et 10 du Préambule de 1946.



Laïcité : expliciter la définition de la laïcité selon les principes du titre Ier de la loi de décembre 1905 : liberté de conscience + libre exercice des cultes + séparation (financière, assortie de non-reconnaissance) des cultes et de la République (soit État + départements + communes + régions + collectivité territoriales).

Titre Ier : De la souveraineté

ARTICLE 2 NOUVEAU

Les alinéas 1, 4 et 5 sont ainsi modifiés :

" La langue de la République française est le français.

La devise de la République française est « Liberté, Égalité, Fraternité ».

Son principe est : gouvernement du peuple français, par ce peuple et pour ce peuple. "


ARTICLE 3 NOUVEAU


" La souveraineté nationale appartient au peuple français qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum. 


Aucune section du peuple français, aucune communauté, ni aucun individu, ne peut s'en attribuer l'exercice. 


Le suffrage peut être direct, ou simplement indirect par vote d'élus au suffrage direct, dans les conditions prévues par la Constitution. Il est toujours universel, égal et secret. 


Sont électeurs, dans les conditions déterminées par la loi, tous les nationaux français majeurs des deux sexes, jouissant de leurs droits civils et politiques. "


Ceci parce que "peuple français" est un concept juridique à valeur constitutionnelle selon le considérant 12 de la décision de 1991 91-290 DC du 9 mai 1991. Par ailleurs il conviendra de supprimer le "double indirect" pour l'élection des sénateurs (vote des délégués non élus).


Titre II : Le Président de la République



ARTICLE 6 NOUVEAU

Le Président de la République est élu pour sept ans  au suffrage universel direct.

Ce mandat n'est pas renouvelable.

[...]

Les autres modalités d'application du présent article sont fixées par une loi organique



ARTICLE 11.

La loi organique n°2013-1114 du 6 décembre 2013 portant application de l’article 11 nouveau de la Constitution, alinéas 3 et suivants de l'article 11 C. nouveau sur le référendum d'initiative partagée (parlementaire [185 parlementaires] et populaire [1/10 des inscrits soit environ 4 millions d'électeurs]), est entrée en vigueur le 1er janvier 2015.

Il en est de même de cet article 11 C. Cependant, la procédure fixée par les lois organique et ordinaire du 6 décembre 2013 (plus le décret en Conseil d'Etat le 11 décembre 2014 après avis de la CNIL du 20 novembre 2014) est bien trop compliquée et bien trop longue :
D : Dépôt de la proposition de loi
Transmission au Conseil constitutionnel (CC)
D + 1 mois : Vérifications dans un délai d'un mois et publication de la décision du CC au Journal officiel (JO) (P1)
D + 2 mois : Ouverture de la période de recueil des soutiens dans le mois suivant la publication P1
Période de recueil des soutiens : 9 mois
D + 11 mois : Déclaration du CC sur la validité des soutiens et publication au JO (P2)
Si la proposition de loi n'a pas été examinée au moins une fois par chacune des deux assemblées dans un délai de 6 mois à compter de la publication P2 au JO, alors
D + 18 mois : le Président de la République la soumet au référendum.

Titre IV : Le Parlement

ARTICLE 24 NOUVEAU


[3] " Les députés à l'Assemblée nationale, dont le nombre ne peut excéder trois cent quarante-huit, sont élus au suffrage direct. "


[4] " Le Sénat, dont le nombre de membres ne peut excéder trois cent quarante-huit, est élu au suffrage simplement indirect. Il assure la représentation des collectivités territoriales de la République. "


Suppression du "double indirect" pour l'élection des sénateurs (c'est-à-dire suppression du vote de délégués non élus arbitrairement choisis).



ARTICLE 45 NOUVEAU


[4] " Si la commission mixte ne parvient pas à l'adoption d'un texte commun sur un projet de loi, ou si ce texte n'est pas adopté dans les conditions prévues à l'alinéa précédent, le Gouvernement peut, après une nouvelle lecture par l'Assemblée nationale et par le Sénat, demander à l'Assemblée nationale de statuer définitivement. En ce cas, l'Assemblée nationale peut reprendre soit le texte élaboré par la commission mixte, soit le dernier texte voté par elle, modifié le cas échéant par un ou plusieurs des amendements adoptés par le Sénat. "

[5] " Si la commission mixte ne parvient pas à l'adoption d'un texte commun sur une proposition de loi, ou si ce texte n'est pas adopté dans les conditions prévues à l'alinéa précédent, le Gouvernement peut, après une nouvelle lecture par l'Assemblée nationale et par le Sénat, demander à l'assemblée à l'origine de cette proposition de loi de statuer définitivement. En ce cas, cette assemblée peut reprendre soit le texte élaboré par la commission mixte, soit le dernier texte voté par elle, modifié le cas échéant par un ou plusieurs des amendements adoptés par l'autre assemblée. "


Inscrire les modes de scrutin pour l'élection des assemblées dans la Constitution. Introduction d'une dose de proportionnelle aux législatives avec dissolution de l'Assemblée dans la foulée,

Mettre fin aux cumuls des mandats suivants : maire d'une ville de plus de 10 000 habitants, député, sénateur, ministre ou secrétaire d'État, député européen, président ou vice-président de Conseil départemental ou de Conseil régional.

Établissement d'une liste d'aptitude aux fonctions électives de maire d'une commune de plus de 50 000 habitants, de député, sénateur et député européen par l'Académie des sciences morales et politiques ; interdiction de se présenter à un mandat lorsque l'on est déjà titulaire d'une autre mandat non cumulable. Interdiction du vote par procuration des parlementaires. Vote de certaines lois en commissions. Allongement du temps de travail parlementaire (corrélatif du non-cumul); en 2016, les parlementaires ont été en vacances de fin juillet à fin septembre, et je ne pense pas que ce soit pour aider leurs parents à faire les foins, les récoltes, les moissons et les vendanges...

Allongement de cinq à six ans de la durée du mandat de député (pour l'aligner sur celui de sénateur), mais sans ré-éligibilité consécutive, ce qui permettrait que la deuxième partie du mandat soit épargné par le clientélisme à la recherche d'une ré-élection.

Retour à un seuil minimum de 30 députés pour la constitution d'un groupe dans chaque assemblée.


Titre VI : Des traités et accords internationaux

ARTICLE 54 NOUVEAU :


"Si le Conseil constitutionnel, saisi par le Président de la République, par le Premier ministre, par le président de l'une ou l'autre assemblée ou par cinquante députés ou cinquante sénateurs, a a déclaré qu'un engagement international comporte une clause contraire à la Constitution, l'autorisation de ratifier ou d'approuver l'engagement international en cause ne peut intervenir qu'après une révision constitutionnelle approuvée par référendum par le peuple français."

Ceci pour que les Français gardent la maîtrise des évolutions demandées par les traités européens.

ARTICLE 55 NOUVEAU


" Les traités ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois, sous réserve, pour chaque accord ou traité, de son application par l'autre partie. Ils peuvent (clause rebus sic stantibus) être dénoncés si les circonstances ayant présidé à leur ratification se sont significativement modifiées."

Ceci pour que les Français retrouvent la maîtrise de leur politique d'immigration et de leur politique pénale.


Titre VII : Le Conseil constitutionnel

Étendre de 12 à au moins 15 le nombre de membres du Conseil constitutionnel, étant donné l'important travail supplémentaire introduit par les questions prioritaires de constitutionnalité (QPC) ; ceci afin de réduire les délais entre les recours et les décisions. Supprimer les membres à vie (anciens présidents de la République). Établir une limite d'âge à 65 ou 67 ans, et des conditions nécessaires de compétence politique ou juridique, pour les membres du Gouvernement, et pour les membres de ce Conseil constitutionnel. Ils pourraient être choisis sur une liste d'aptitude établies par une autorité indépendante déjà existante (Académie des Sciences morales et politiques, par exemple).

ARTICLE 62
[3] " Les décisions du Conseil constitutionnel ne sont susceptibles d'aucun recours. Elles s'imposent aux pouvoirs publics et à toutes les autorités administratives et juridictionnelles. "

Avec le développement de la juridiction constitutionnelle depuis la création des QPC, on peut se demander s'il ne faudrait pas créer un (au moins) niveau d'appel de ces décisions.

En judiciaire et administratif, on a bien trois niveaux (TGI, TA : CA, CAA ; CC, CE).


Titre IX : Le Conseil économique, social et environnemental

Suppression du Conseil économique, social et environnemental (articles 69 à 71 de la Constitution), qui sert surtout à recaser les copains, et de "machins" tels que l'Observatoire de l'équipement des foyers pour la réception de la télévision numérique.


Titre XII : Des Collectivités Territoriales


Outre-mer : 5 régions pour 2 millions d'habitants, chacune entre 200 000 (Mayotte) et 800 000 (La Réunion) habitants ; moyenne = 400 000.

France métropolitaine : 22 anciennes régions pour 66 millions d'habitants, chacune entre 300 000 (Corse) et 12 millions (Île-de-France) d'habitants ; moyenne = 3 millions.

13 nouvelles régions pour 66 millions d'habitants, chacune entre 300 000 (Corse) et 12 millions (Île-de-France) d'habitants ; moyenne = 5,1 millions; médiane = 4,9 millions.

Concernant l'outre-mer, il y a, ce me semble, une contradiction dans notre bloc de constitutionnalité. Alors que le Préambule de 1946 parle des " peuples d'outre-mer " (alinéa 16) ; - qu'il est question de plusieurs peuples dans le Préambule de 1958 (" En vertu de ces principes et de celui de la libre détermination des peuples, la République offre aux territoires d'outre-mer [...] ") ; - que " la Constitution de 1958 distingue le peuple français des peuples d'outre-mer auxquels est reconnu le droit à la libre détermination " (décision 91-290 DC du 9 Mai 1991, 12e considérant), l'article 72-3 de la Constitution, disposition ajoutée par l'article 8 de la loi constitutionnelle n° 2003-276 du 28 mars 2003, déclare " La République reconnaît, au sein du peuple français, les populations d'outre-mer ".

Or si "peuples d'outre-mer" il y avait, ils n'ont pu disparaître magiquement ni avec la dissolution de l'Union française en 1958, ni avec la réforme constitutionnelle de mars 2003..

Revenir sur cette lamentable aberration d'avoir fait de Mayotte le 101e département français.


Modifier l'article 72-4, alinéas 1er et 2, de la Constitution de 1958 en y introduisant les 2 modifications en gras et entre guillemets suivantes :

[1] " Aucun changement, pour tout ou partie de l'une des collectivités mentionnées au deuxième alinéa de l'article 72-3, de l'un vers l'autre des régimes prévus par les articles 73 et 74, ne peut intervenir sans que le consentement des électeurs de la collectivité ou de la partie de collectivité intéressée, « ainsi que celui des autres électeurs français, aient été préalablement recueillis », dans les conditions prévues à l'alinéa suivant. Ce changement de régime est décidé par une loi organique. "

[2] " Le Président de la République, sur proposition du Gouvernement pendant la durée des sessions ou sur proposition conjointe des deux assemblées, publiées au Journal officiel, « consulte les autres électeurs français et » les électeurs d'une collectivité territoriale située outre-mer sur une question relative à l'organisation, aux compétences ou  au régime législatif de cette collectivité. Lorsque la consultation porte sur un changement prévu à l'alinéa précédent et est organisée sur proposition du Gouvernement, celui-ci fait, devant chaque Assemblée, une déclaration qui est suivie d'un débat « et d'un vote » ."


Titre XV : De l'Union européenne

ARTICLE 88-5 RÉTABLI


" Tout projet de loi autorisant la ratification d'un traité relatif à l'adhésion d'un État à l'Union européenne est soumis au référendum par le Président de la République. "

Article rétabli dans sa version du 1er mars 2005, sans le 2e alinéa du 23 juillet 2008 qui rendait facultatif ce référendum promis aux Français à la veille du référendum de mai 2005 (cette petite rouerie de Sarkozy n'avait pas marché).
 

Titre XVI : De la révision

ARTICLE 89 NOUVEAU :


"Il est ajouté à l'article 89 de la Constitution de 1958 un sixième alinéa ainsi rédigé :


Le quatrième et dernier alinéa de l'article 3 de la Constitution de 1958, qui déclare électeurs "tous les nationaux français majeurs des deux sexes, jouissant de leurs droits civils et politiques", ne peut faire l'objet d'une révision constitutionnelle. "

Ceci pour éviter l'introduction d'un vote des étrangers., ce qui serait contraire à la forme républicaine du Gouvernement, comme j'en ai fait la démonstration ; voir le § E de ma page.

Relativement au 5e alinéa-verrou, ni la Constitution ni la jurisprudence du Conseil constitutionnel (dans sa décision n° 92-312 DC du 2 septembre 1992, au considérant 19) n'explicitent ce qu'il faut entendre par forme républicaine du Gouvernement :

Si l'obligation de respecter cette forme signifiait l'interdiction de rétablir la monarchie ou l'empire, la limite imposée au pouvoir de révision serait faible car le risque d'un tel rétablissement est lui-même faible.

Si, en revanche, l'expression visait l'obligation de respecter tout ou grande partie des valeurs et principes fondamentaux qui donnent au régime sa « forme républicaine », par exemple, l'indivisibilité de la République, l'unicité du peuple français, la souveraineté nationale, la laïcité et l'égalité devant la loi, alors la liberté du pouvoir constituant se trouverait effectivement réduite, comme elle l'est par exemple en Allemagne, où certains articles de la Constitution ne peuvent faire l'objet de révision.



samedi 15 avril 2017

INDEX NIETZSCHE (5/16) : LA FRANCE ET LES FRANÇAIS, L'EUROPE ET LES EUROPÉENS



A /LA FRANCE, LES FRANÇAIS
B / L'EUROPE, LES EUROPÉENS


A / LA FRANCE, LES FRANÇAIS
(Montaigne, Descartes, Pascal, Molière, La Rochefoucauld, Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Chamfort, Stendhal, Flaubert, Taine, Victor Brochard et alii)

Ouvrage non consulté : Nietzsche und Frankreich,
Berlin, New York : W. de Gruyter, 2009



Voir les trop brèves entrées

" FRANCE, FRANÇAIS " par Chiara Piazzesi dans le Dictionnaire Nietzsche, cc.354b-355b. Son auteur nous rappelle que Nietzsche passa ses hivers en France de 1883 à 1887.

" Montaigne " par Fabrice de Salies, cc.595a-596a.


La philosophie à l'époque tragique des Grecs, 1873,
§ 2 : " La partie la plus grandiose de la philosophie grecque et de son enseignement oral est vraisemblablement perdue pour nous. Voilà un destin qui n'étonnera pas celui qui se souvient des avatars de Scot Érigène ou de Pascal. "


Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1873,
§ 2 : " Pascal a raison lorsqu'il affirme que, si nous faisions chaque nuit le même rêve, nous en serions préoccupés autant que des choses que nous voyons chaque jour " [Pensées, Br VI, 386, rêves du roi et de l'artisan].



Fragments posthumes, 1873-1874,

Mp XIII 1, printemps automne 1873 : 28[1] : " Pascal estime que les hommes ne sont aussi assidus à leurs affaires où à l'étude de leurs sciences que pour échapper aux questions qui les assailleraient dans la solitude : d'où viens-tu ? et comment ? et où vas-tu ? Mais il est beaucoup plus étonnant qu'ils ne s'avisent même pas de poser les questions les plus évidentes : à quoi bon ce travail, à quoi bon cette hâte, à quoi bon cette ivresse ? " [Pascal meint, die Menschen trieben so angelegentlich ihre Geschäfte, ihre Wissenschaften, um damit den Fragen zu entfliehn, die jede Einsamkeit ihnen aufdringt, dem Woher? und Wie? und Wohin? Aber viel wunderlicher ist es, daß ihnen die nächsten Fragen nicht einfallen: wozu diese Arbeit, wozu diese Hast, wozu dieser Taumel?]

Mp XIII 3, printemps-été 1874 : [11] : « Schopenhauer est simple et probe, il ne se met en quête ni de phrases ni de feuilles de vigne, il dit seulement à un monde qui s'étiole dans l'improbité [Unehrlichkeit] "voyez, de nouveau un homme ! " Quelle force ont toutes ses conceptions, la volonté (qui nous rattache à Augustin, à Pascal, aux Hindous), la négation, la doctrine du génie de l'espèce. »


Considérations inactuelles I, 1874,
" David Strauss, l'apôtre et l'écrivain ", § 4 : " [Joseph Juste] Scaliger [1540-1609] avait coutume de dire : " Que nous importe que Montaigne ait bu du vin rouge ou du vin blanc ? " "
§ 8 : " Pascal estime que les hommes ne sont aussi assidus à leurs affaires ou à leur étude que pour échapper aux questions essentielles qui les assailliraient dans la solitude ou dans un véritable loisir. "

Fragments posthumes, 1873-1874,
U II 2, été - automne 1873 : 230] : Le philosophe
[...]
3° Influence [Wirkung] de la philosophie, autrefois et maintenant.
4° La philosophie populaire (Plutarque, Montaigne)
5° Schopenhauer
[...]

U II 3, automne 1873 - hiver 1873-1874 :

30[26] : "Même Montaigne est, comparé aux Anciens, un naturaliste de l'éthique, mais infiniment plus riche et plus profond. Nous sommes des naturalistes sans pensées, et ce en parfaite connaissance de cause." [Auch Montaigne ist den Alten gegenüber ein Naturalist der Ethik, aber ein grenzenlos reicher und denkender. Wir sind gedankenlose Naturalisten und zwar mit allem Wissen.]

30[31] : " Manque de familiarité avec Plutarque. Montaigne sur lui [Essais, II, xxxii]. L'auteur le plus efficace (chez [Samuel] Smiles [Character, London, 1871]). Un nouveau Plutarque serait-il seulement possible ? Nous vivons tous dans une moralité naturaliste sans style : nous considérons volontiers déclamatoires les figures antiques. " [Unbekanntschaft mit Plutarch. Montaigne über ihn. Der wirksamste Autor (bei Smiles). Ob ein neuer Plutarch auch nur möglich wäre? Wir leben ja alle in einer stillosen naturalistischen Sittlichkeit; wir halten die antiken Gestalten leicht für deklamatorisch.]


Considérations inactuelles III, 1874,
"Schopenhauer éducateur", § 2 :
"Il [Schopenhauer] est honnête, même comme écrivain. Et si peu d'écrivains le sont qu'à vrai dire on devrait se méfier de tous les hommes qui écrivent. Je ne connais qu'un seul écrivain que, sous le rapport de l'honnêteté [Ehrlichkeit], je place aussi haut, sinon plus, que Schopenhauer : c'est Montaigne. [...] Outre l'honnêteté, Schopenhauer a encore une autre qualité en commun avec Montaigne : une sérénité qui rend réellement serein.". [Il y a une considération analogue chez Sainte-Beuve : « Les hommes, en général, n'aiment pas la vérité, et les littérateurs moins que les autres » (Notes et pensées, cciv, 1868)].


Fragment posthume, 1875,
U II 9 - Mp XIII, été 1875 : [38] :
"Loisir et travail chez Wagner [...] Dans le grand mouvement solennel mais oppressant de la Réforme, Montaigne représente ce paisible retour à soi, ce calme du repos, ce long soupir de soulagement ; c'est bien ainsi que l'a lu Shakespeare. Parfois je trouve dans Horace un effet bienfaisant de ce genre, et pour certains états, des phrases comme les siennes sont chargées d'enseignement et de douceur. Tel est Wagner dans l'histoire."


Humain, trop humain, I, 1878,

" En mémoire de Voltaire pour le centième anniversaire de sa mort, le 30 mai 1778.
[Dem Andenken Voltaire's
geweiht
zur Gedächtniss-Feier seines Todestages,
des 30. Mai 1778.]


Hommage personnel à l'un des plus grands libérateurs de l'esprit. " [einem der grössten Befreier des Geistes zur rechten Stunde eine persönliche Huldigung darzubringen.]

I " Des principes et des fins ", § 26 La réaction comme progrès. : " Reprendre le drapeau des Lumières — ce drapeau au trois noms de Pétrarque, Érasme, Voltaire. "

IV " De l'âme des artistes et écrivains ", § 176 Shakespeare moraliste. : Shakespeare a beaucoup médité sur les passions [...] mais, ne sachant discourir comme Montaigne à leur sujet, il mettait ses observations sur les passions dans la bouche de ses personnages passionnés [...] les sentences de Shakespeare font honneur à son modèle Montaigne.
§ 221 La révolution dans la poésie. Voltaire " un des derniers hommes à savoir concilier en lui la suprême liberté de l'esprit avec une mentalité résolument antirévolutionnaire. "

VIII " Coup d'œil sur l'État ", § 463 Une chimère dans la théorie de la révolution. :
" la  superstition de Rousseau - Ce n'est pas Voltaire, avec sa nature mesurée, portée à régulariser, purifier, reconstruire, mais bien Rousseau, ses folies et ses demi-mensonges passionnés, qui ont suscité cet esprit optimiste de la Révolution contre lequel je lance l'appel : " Écrasez l'infâme ! " C'est lui qui a chassé pour longtemps l'esprit des Lumières et de l'évolution progressive.:  à nous de voir — chacun pour son compte  s'il est possible de le rappeler ! "


Fragments posthumes, 1878-1879,

N II 4, été 1878 : 29[25] : Suivre la nature, erroné chez Montaigne III 354 [Essais, III, xiii].
29[26] : [Tite-Live, -64 ou -59 / 17, Histoire romaine] Liv. 41, c. 20 [Livre XLI, chapitre xx, [2] : “Persei „nulli fortunae adhaerebat animus, per omnia genera vitae errans, uti nec sibi nec aliis qui homo esset satis constaret“. Montaigne III 362 [= Essais, III, xiii, page 1077 de l'édition Villey/PUF/Quadrige : " Ce qu'on remarque pour rare au Roi de Macédoine Persée [-212 / -166], que son esprit, ne s'attachant à aucune condition, allait errant par tout genre de vie et représentant des mœurs si essorées et vagabondes qu'il n'était connu ni de lui ni d'autre quel homme ce fût, me semble à peu près convenir à tout le monde. "].

N II 7, été 1878 : 30[7] : " Montaigne : « Qui a été une fois un vrai fou ne redeviendra jamais vraiment sage [Essais, III, vi]. » C’est à se gratter les oreilles. "
30[160] : « Voltaire, d'après Goethe, " la source universelle de lumière ". » [Voltaire, nach Goethe „die allgemeine Quelle des Lichts“ ; Cf Eckermann, Goethes Gespräche mit Eckermann, Leipzig, 1868, II, 34]30[164] : " Après la guerre, je fus choqué par le luxe, le mépris des Français, le nationalisme — ainsi Wagner à l'égard des Français, Goethe à l'égard des Français et des Grecs. Quel recul par rapport à Goethe — sensualité écœurante. " |Nach dem Kriege missfiel mir der Luxus, die Franzosenverachtung, das Nationale — so wie Wagner an die Franzosen, Goethe an Franzosen und Griechen. Wie weit zurück gegen Goethe — ekelhafte Sinnlichkeit.]

" La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion ; c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu'il aime.
Il y a de deux sortes d'esprits, l'un géométrique, et l'autre que l'on peut appeler de finesse. Le premier a des vues lentes, dures et inflexibles ; mais le dernier a une souplesse de pensées qu'il applique en même temps aux diverses parties aimables de ce qu'il aime. Des yeux il va jusques au cœur, et par le mouvement du dehors il connaît ce qui se passe au dedans. " [Texte français rétabli]


Opinions et sentences mêlées, 1879,


§ 4 : Progrès de la liberté de l'esprit. phrase de Voltaire : " Croyez-moi, cher ami, l'erreur aussi a son mérite. " [Ce qui plaît aux dames, 1764]


§ 408 : « La descente à l'Hadès.
Moi aussi, j'ai été en Enfer [in der Unterwelt], comme Ulysse [Odyssée, XI], et j'y retournerai souvent ; et je n'ai pas seulement sacrifié des moutons pour pouvoir m'entretenir avec quelques morts, c'est aussi mon propre sang que je n'ai pas ménagé. Il y eut quatre couples à ne pas refuser leur réponse à mon sacrifice : Épicure et Montaigne, Goethe et Spinoza, Platon et Rousseau, Pascal et Schopenhauer. C'est avec eux qu'il me faut m'expliquer quand j'ai longtemps marché seul [wenn ich lange allein gewandert bin], d'eux que j'entends me faire donner raison ou tort [Recht und Unrecht], eux que je veux écouter quand ils se donnent alors eux-mêmes raison ou tort. Quoi que je puisse dire, résoudre, imaginer pour moi et les autres, je fixe les yeux sur ces huit-là et vois les leurs fixés sur moi. »


Le Voyageur et son Ombre, 1879,


§ 63 : Les caractères moraux. : " Molière peut se comprendre comme contemporain de la société de Louis XIV ; dans notre société de transitions et de degrés intermédiaires, il ferait figure de pédant génial. "

§ 86 : Socrate.
"Si tout va bien, le temps viendra où l'on préférera, pour se perfectionner en morale et en raison, prendre en main les Mémorables de Socrate [de Xénophon] plutôt que la Bible, et où Montaigne et Horace deviendront nécessaires comme guides pour la compréhension du sage et du médiateur le plus simple et le plus impérissable de tous, de Socrate. "

§ 214. « Livres européens. — À lire Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère, Fontenelle (surtout les Dialogues des morts), Vauvenargues, Chamfort, on est plus près de l'Antiquité qu'avec n'importe quel groupe de six auteurs pris dans les autres peuples. Ces six-là ont ressuscité l'esprit des derniers siècles de l'ère antique, — ils forment ensemble un maillon important de la grande chaîne encore ininterrompue de la Renaissance. Leurs livres s'élèvent au dessus des variations du goût national et des nuances philosophiques dont s'irise ordinairement tout ouvrage de nos jours, ce qu'il est obligé de faire s'il veut devenir célèbre : ils contiennent plus d'idées effectives que tous les livres des philosophes allemands ensemble. » [Europäische Bücher. — Man ist beim Lesen von Montaigne, Larochefoucauld, Labruyère, Fontenelle (namentlich der dialogues des morts) Vauvenargues, Champfort dem Alterthum näher, als bei irgend welcher Gruppe von sechs Autoren anderer Völker. Durch jene Sechs ist der Geist der letzten Jahrhunderte der alten Zeitrechnung wieder erstanden, — sie zusammen bilden ein wichtiges Glied in der grossen noch fortlaufenden Kette der Renaissance. Ihre Bücher erheben sich über den Wechsel des nationalen Geschmacks und der philosophischen Färbungen, in denen für gewöhnlich jetzt jedes Buch schillert und schillern muss, um berühmt zu werden: sie enthalten mehr wirkliche Gedanken, als alle Bücher deutscher Philosophen zusammengenommen]

§ 216. La "vertu allemande".

§ 230. Tyrans de l'esprit. : « De notre temps, on tiendrait pour malade quiconque serait aussi rigoureusement l'incarnation d'un seul et unique trait moral que le sont les personnages de Théophraste [d'Eresós] et de Molière, et on parlerait à son propos d' " idée fixe ". »

§ 237 : La plus terrible vengeance. : " C'est ainsi [une poignée de vérités exploitées sans passion] que Voltaire se vengea de [Alexis] Piron, par cinq lignes qui jugent toute sa vie, ses œuvres et ses intentions : autant de mots, autant de vérités ; ainsi que le même se vengea de Frédéric le Grand (dans une lettre [du 21 avril 1760] qu'il lui adressa de Ferney [sic, pour Tourney]). "


Aurore Pensées sur les préjugés moraux, 1881,

II, § 132. Les derniers échos du christianisme dans le monde. : « Plus on se dégageait des dogmes, plus on cherchait, pour ainsi dire, à justifier cet abandon par un culte de l'amour de l'humanité : ne pas rester là-dessus en retard sur l'idéal chrétien mais au contraire renchérir sur lui autant que possible, cela demeure le secret aiguillon de tous les esprits libres français, de Voltaire à Auguste Comte ; et ce dernier, avec sa célèbre formule morale " vivre pour autrui " a, en fait, surchristianisé le christianisme. »

III, § 192 : Souhaiter des adversaires parfaits
« On ne peut contester aux Français qu’ils soient devenus le peuple le plus chrétien de la Terre […] les idéaux chrétiens les plus ardus se sont incarnés chez eux en des hommes et ne sont pas demeurés simples représentations, ébauches, velléités. Voici Pascal, le premier de tous les chrétiens dans sa façon d'unir l'ardeur, l'esprit et la loyauté, — et que l'on considère ce qu'il fallait unir ici ! [in der Vereinigung von Gluth, Geist und Redlichkeit der erste aller Christen] Voici Fénélon, expression parfaite et séduisante de la culture ecclésiastique dans tout la diversité de sa force [...] Voici Mme de Guyon, au milieu de ses pareils, les quiétistes français [...] Voici le fondateur de l'ordre des Trappistes [l'abbé de Rancé], celui qui a réalisé avec la dernière rigueur l'idéal d'ascétisme du christianisme, et ceci non en Français d'exception, mais bien en vrai Français : car sa sombre création n'a pu jusqu'ici s'implanter et garder sa vigueur que chez les Français, elle les a suivis en Alsace et en Algérie. [...] À Port-Royal fleurit pour la dernière fois la grande érudition chrétienne : cette floraison que les grands hommes, en France, comprennent mieux qu'ailleurs. Bien loin d'être superficiel, un grand Français conserve pourtant toujours sa surface, sa peau qui enveloppe naturellement son contenu et sa profondeur [...]

Ce peuple qui a produit les types les plus accomplis de la chrétienté devait inversement engendrer  les types les plus accomplis des esprits libres antichrétiens ! L'esprit libre français luttait toujours en lui-même avec de grands hommes et pas seulement avec des dogmes et de sublimes avortons, comme les esprits libres des autres peuples. » [Und nun errathe man, warum dieses Volk der vollendeten Typen der Christlichkeit auch die vollendeten Gegentypen des unchristlichen Freigeistes erzeugen musste! Der französische Freigeist kämpfte in sich immer mit grossen Menschen und nicht nur mit Dogmen und erhabenen Missgeburten, wie die Freigeister anderer Völker.]

§ 193 Esprit et morale. L'Allemand " a peur, devant l'esprit français, qu'il n'en vienne à crever les yeux de la morale "


Fragments posthumes, 1881,
M III 1, printemps-automne 1881 : [62] : Les Jésuites plaidaient contre Pascal, la cause des Lumières et de l’Humanité.


Le Gai Savoir, 1882,

I, § 22 : arrivée de Monsieur de Montaigne qui s’entend à plaisanter si agréablement sa maladie
I, § 37 : la liaison la plus intime de la morale, du savoir et du bonheur — motif fondamental de l'âme des grands Français (comme Voltaire) 

II, § 97 : verbiage par goût de variations : ainsi chez Montaigne ;
§ 104 : l’allemand devait garder une résonance insupportablement vulgaire aux oreilles de Montaigne ou même de Racine.


Fragments posthumes, 1883-1885,

M III 4b, printemps-été 1883 : [17] : (Les Français, avec leurs Montaigne, La Rochefoucauld, Pascal, Chamfort, Stendhal, sont une nation de l’esprit beaucoup plus propre [que les Allemands])[(Die Franzosen mit ihrem Montaigne La Rochefoucauld Pascal Chamfort Stendhal sind eine viel reinlichere Nation des Geistes)].

W I 1, printemps 1884 : [112] : La France en tête pour la culture, signe de la décadence de l’Europe.
[491] : ces appréciations absurdes, comme si un Jésus-Christ avait le moindre poids à côté d’un Platon, ou un Luther à côté d’un Montaigne ! [Man muß die vorhandenen Religionen vernichten, nur, um diese absurden Schätzungen zu beseitigen, als ob ein Jesus Christus überhaupt neben einem Plato in Betracht käme, oder ein Luther neben einem Montaigne ! ]

W I 2, été-automne 1884 : [42] : Shakespeare pour la libre pensée de Montaigne. [Shakespeare für die Freigeisterei Montaigne’s]
[434] : Montaigne, comme écrivain ([Ximénès] Doudan [1800-1872]).

W I 3a, printemps 1885 : 35[9] : [Diese guten Europäer, die wir sind; was zeichnet uns vor dem M der Vaterländer aus?
Erstens: wir sind Atheisten und Immoralisten, aber wir unterstützen zunächst die Religionen und Moralen des Heerden-Instinktes: mit ihnen nämlich wird eine Art Mensch vorbereitet, die einmal in unsere Hände fallen muß, die nach unserer Hand begehren muß.]


W I 4, juin-juillet 1885 : [32] : Pascal plus profond que Spinoza.


Par-delà bien et mal, 1886,


I « Des préjugés des philosophes », § 11 : « Pourquoi l'opium fait-il dormir ? " En vertu d'une faculté ", par l'opération d'une virtus dormitiva, répond un médecin de Molière [Le Malade imaginaire, 3e intermède] :
quia est in eo virtus dormitivacujus est natura sensus assoupire.
Mais de telles réponses appartiennent à la comédie, et il est temps enfin de remplacer la question kantienne : " Comment les jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? " par cette autre question : " Pourquoi est-il nécessaire de croire en de tels jugements ? " »


II « L’esprit libre », § 26 : " L'abbé Galiani, le plus profond, le plus lucide et peut-être le plus malpropre des hommes de son sècle ; il était bien plus profond que Voltaire et par conséquent beaucoup moins loquace.

§ 38 : « Comme il en advint encore récemment, en plein siècle des Lumières, de la Révolution française, cette farce sinistre et superflue si on la regarde de près, mais que les nobles et enthousiastes spectateurs de l’Europe entière, qui la suivirent si longuement et si passionnément de loin, interprétèrent au gré de leurs indignations ou de leurs enthousiasmes jusqu’à ce que le texte disparût sous l’interprétation, de même il se pourrait qu’une noble postérité travestît encore une fois le sens de tout le passé et par là en rendit peut-être la vue supportable. – Ou plutôt, n’est-ce pas déjà chose faite ? Ne fûmes-nous pas nous-mêmes cette « noble postérité » ? Et ce passé, dans la mesure où nous sommes conscients d’un tel phénomène, n’est-il pas du même coup aboli ? »

III " Le phénomène religieux ", § 45 : « Pour deviner et pour établir ce qu'a été jusqu'à présent l'histoire du problème de la science et de la conscience dans l'âme des homines religiosi, il faudrait un homme qui fût lui-même aussi profond, aussi blessé, aussi extraordinaire que l'a été la conscience intellectuelle d'un Pascal. »

§ 46 : « La foi [Der Glaube] que réclamait le christianisme primitif […] n'est pas la foi naïve et hargneuse avec laquelle un Luther, un Cromwell ou tel autre barbare du Nord se sont accrochés à leur Dieu et au christianisme ; elle s'apparente déjà beaucoup plus à la foi de Pascal qui ressemble terriblement à un suicide continu de la raison, d'une raison acharnée à survivre et rongeuse comme un ver, tant il est impossible de la tuer d'un seul coup. La foi chrétienne est essentiellement un sacrifice, sacrifice de toute liberté, de toute fierté, de toute confiance de l'esprit en soi-même [aller Selbstgewissheit des Geistes]. »

V " Contribution à l'histoire naturelle de la morale ", § 191 :
« Descartes, le père du rationalisme (et par conséquent le grand-père de la Révolution), ne reconnaissait pas d'autre autorité que celle de la raison ; mais la raison n'est qu'un instrument, et Descartes était superficiel. » [Man müsste denn Descartes ausnehmen, den Vater des Rationalismus (und folglich Grossvater der Revolution), welcher der Vernunft allein Autorität zuerkannte: aber die Vernunft ist nur ein Werkzeug, und Descartes war oberflächlich.]
VI "Nous, les savants", § 208 :
« Il [le sceptique] aime à se complaire dans sa vertueuse et noble abstention et déclarer avec Montaigne  "que sais-je ? " [Essais, II, xii] ou avec Socrate " je sais que je ne sais rien " [Platon, Apologie de Socrate]. »
« La maladie de la volonté est inégalement répandue en Europe : elle se manifeste le plus fortement et le plus diversement là où la civilisation s'est implantée depuis le plus grand nombre de siècles ; elle diminue dans la mesure où le "barbare" fait encore — ou de nouveau — valoir son droit sous le vêtement flottant de la culture occidentale. C'est ainsi que la volonté est le plus gravement malade dans la France actuelle, comme on peut aussi bien l'inférer que le constater ; et la France, qui a toujours su magistralement tourner en charmes et en séductions même les plus néfastes tendances de son génie affirme aujourd'hui plus que jamais sa supériorité culturelle en Europe en se présentant comme l'école et le magasin de tous les prestiges du scepticisme. »


VII, "Nos vertus",
§ 218 : Les psychologues français — et où ailleurs existe-il aujourd'hui de tels psychologues ?  — n'ont pas fini de se délecter de l'amère et multiple jouissance que leur donne la bêtise bourgeoise [en français dans le texte], comme si ... bref, cela trahit quelque chose. Flaubert, par exemple, le brave bourgeois de Rouen, ne vit, n'entendit et ne goûta plus rien d'autre en fin de compte : ce fut là son genre de Selbstquälerei et de cruauté raffinée.
§ 224 : les hommes d'une civilisation aristocratique (les Français du XVIIe siècle, par exemple, tel Saint-Evremont qui reproche à Homère son esprit vaste, jugement dont un Voltaire se fait encore l'écho)

 VIII, "Peuples et fratries",
§ 253 : La profonde médiocrité des Anglais a entraîné un abaissement général de l'esprit européen ; […] la noblesse européenne – noblesse du sentiment, du goût, des mœurs, bref la noblesse à tous les sens élevés du mot – est l’œuvre et l’invention de la France ; la vulgarité européenne, la bassesse plébéienne des idées modernes est l'œuvre de l'Angleterre. -
§ 254 : Aujourd'hui encore, la France est le siège de la civilisation européenne la plus spirituelle et la plus raffinée, et la plus grande école du goût : mais on doit savoir trouver cette " France du goût ". [Auch jetzt noch ist Frankreich der Sitz der geistigsten und raffinirtesten Cultur Europa’s und die hohe Schule des Geschmacks: aber man muss dies „Frankreich des Geschmacks“ zu finden wissen.]
Ce qui s'exhibe aujourd'hui sur le devant de la scène c'est une France abêtie et avilie ; récemment, aux funérailles de Victor Hugo [en 1885], elle s'est livrée à une véritable orgie de mauvais goût et d'autoadmiration à la fois.
Hegel qui, par le truchement de Taine, c'est-à-dire du premier des historiens vivants, exerce présentement une influence quasi tyrannique.
Trois choses dont les Français peuvent s'enorgueillir comme de leur héritage et de leur patrimoine, comme du signe intact de leur ancienne supériorité culturelle en Europe :

  1. Capacité de se passionner pour l'art
  2. Vieille et diverse culture de moralistes
  3. Leur tempérament, synthèse plus ou moins réussie du nord et du sud
[Stendhal] le dernier grand psychologue de la France. 


Fragments posthumes, 1886-1888,

Mp XVII 3b, fin 1886 – printemps 1887 : 7[68] : Pascal plus libre et plus large d’idées que Schopenhauer sur les questions morales. [
NB!!
so daß man unter den Atheisten weniger Freisinnigkeit in moralischen Dingen findet als unter den Frommen und Gottgläubigen (z.B. Pascal ist in moralischen Fragen freier und freisinniger als Schopenhauer)]
[69] : Pascal voyait dans deux figures, Épictète et Montaigne, ses véritables tentateurs, contre lesquels il avait constamment besoin de défendre et de mettre à l’abri son christianisme. [Pascal sah in zwei Gestalten, in Epictet und Montaigne, seine eigentlichen Versucher, gegen die er nöthig hatte sein Christenthum immer wieder zu vertheidigen und sicher zu stellen.]

W II 3, novembre 1887 – mars 1888 : [65] : « L’on s’étonne des multiples hésitations et indécisions dans l’argumentation de Montaigne. Mais mis à l’Index du Vatican [en 1676 seulement], suspect depuis longtemps à tous les partis, il impose peut-être volontairement à sa dangereuse tolérance, à son impartialité calomniée, la sourdine d’une sorte d’interrogation. C’était déjà beaucoup à son époque : humanité, laquelle doute … » [„Man ist erstaunt über das viele Zögern und Zaudern in der Argumentation des Montaigne. Aber auf den Index im Vatican gesetzt, allen Parteien längst verdächtig, setzt er vielleicht freiwillig seiner gefährlichen Toleranz, seiner verleumdeten Unparteilichkeit, die Sordine einer Art Frage auf. Das war schon viel in seiner Zeit: Humanität, welche zweifelt…“]

W II 1, automne 1887 : [3] : Pascal alla même requérir le scepticisme moraliste pour susciter, exciter, (« justifier ») le besoin de croire
[182] : Schopenhauer et Pascal
p. 111 :

W II 2, automne 1887 : [57] : NB. Le christianisme signifie un progrès dans l’acuité du regard psychologique : La Rochefoucauld et Pascal.
[128] : Pascal l’admirable logicien du christianisme

W II 3, novembre 1887 - mars 1888 : [55] : L’on ne devra jamais pardonner au christianisme qu’il ait mis à terre des hommes tels que Pascal.
[408] : corruption de Pascal qui croit à la corruption de sa raison par le péché originel ; alors qu’elle n’a été corrompue que par son christianisme.

W II 6a, printemps 1888 : [94] : Pascal ne voulait rien risquer et resta chrétien : c’était peut-être plus vertueux.


Crépuscule des Idoles, 1888, 

« Les quatre grandes erreurs », § 6 Tout le domaine de la morale et de la religion relève de cette conception des causes imaginaires. :
« l'issue heureuse d'une entreprise ne crée chez un hypocondriaque ou un Pascal aucune impression agréable. »

« Divagations d'un "inactuel" »,
§ 2 : la pauvre France malade, malade d’aboulie.
§ 9 : « L'Histoire est riches en semblables anti-artistes, insatiables voraces, en affamés de la vie, qui ne peuvent s'empécher de consommer les choses, de les dévorer, de les décharner. C'est, par exemple, le cas du vrai chrétien : ainsi Pascal. Un chrétien qui serait également artiste, cela n'existe pas ... »


L'Antéchrist, 1888,

§ 5 : « Même aux natures les mieux armées intellectuellement, il [le christianisme] a perverti la raison, en leur enseignant à ressentir les valeurs suprêmes de l'esprit comme entachées de péché, induisant en erreur, comme des tentations. Exemple le plus lamentable : la perversion de Pascal, qui croyait à la perversion de sa raison par le péché originel, alors qu'elle n'était pervertie que par son christianisme ! » [es hat die Vernunft selbst der geistigstärksten Naturen verdorben, indem es die obersten Werthe der Geistigkeit als sündhaft, als irreführend, als Versuchungen empfinden lehrte. Das jammervollste Beispiel — die Verderbniss Pascals, der an die Verderbniss seiner Vernunft durch die Erbsünde glaubte, während sie nur durch sein Christenthum verdorben war! —]


Ecce Homo, 1908 [1888], 

[2] " Pourquoi je suis si avisé ", § 3 :
« Une remarquable étude de Victor Brochard [1848-1907}, Les Sceptiques grecs [Paris, 1887], qui, entre autres, exploite intelligemment mes Laertiana. [...]
" Ce à quoi je reviens toujours, c'est un petit nombre de Français anciens : je ne crois qu'à la culture française [...] [Im Grunde ist es eine kleine Anzahl älterer Franzosen zu denen ich immer wieder zurückkehre: ich glaube nur an französische Bildung und halte Alles, was sich sonst in Europa „Bildung“ nennt, für Missverständniss, nicht zu reden von der deutschen Bildung…]
Je ne me contente pas de lire Pascal, mais l'aime, et vois en lui la victime la plus instructive du christianisme, qui l'a lentement assassiné, d'abord physiquement, puis psychologiquement, avec toute la logique de cette forme particulièrement atroce d'inhumaine cruauté. » [Dass ich Pascal nicht lese, sondern liebe , als das lehrreichste Opfer des Christenthums, langsam hingemordet, erst leiblich, dann psychologisch, die ganze Logik dieser schauderhaftesten Form unmenschlicher Grausamkeit] ; si j'ai quelque chose de la pétulance de Montaigne dans l'esprit — et qui sait ? — peut-être dans le corps ; si mon goût d'artiste, non sans une rage contenue, défend les noms de Molière, Corneille et Racine contre le génie sauvage d'un Shakespeare, tout cela n'exclut nullement que les Français les plus contemporains me soient une charmante compagnie. Je ne vois pas dans quel siècle de l'histoire on pourrait, d'un seul coup de filet, ramener tant de psychologues si curieux et en même temps si délicats que dans le Paris d'aujourd'hui ; je citerais au hasard, car leur nombre est grand, Messieurs Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac, Anatole France, Jules Lemaître, ou bien, pour distinguer quelqu'un de la forte race, un vrai Latin pour qui j'ai un faible particulier : Guy de Maupassant. " [...]

 Je ne me contente pas de lire Pascal, mais l'aime, et vois en lui la victime la plus instructive du christianisme, qui l'a lentement assassiné, d'abord physiquement, puis psychologiquement, avec toute la logique de cette forme particulièrement atroce d'inhumaine cruauté. » [Dass ich Pascal nicht lese, sondern liebe , als das lehrreichste Opfer des Christenthums, langsam hingemordet, erst leiblich, dann psychologisch, die ganze Logik dieser schauderhaftesten Form unmenschlicher Grausamkeit]

Nietzsche contre Wagner, 1888,
" Nous, les antipodes " : « Flaubert, une réédition de Pascal, mais en plus artiste, son critère instinctif, son grand principe étant : "Flaubert est toujours haïssable, l'homme n'est rien, l'oeuvre est tout" [en français dans le texte] ... Il s'est torturé en écrivant comme Pascal se torturait en pensant — tous deux ne sentaient pas en égoïstes. »



B / L'EUROPE, LES EUROPÉENS

Dans le Dictionnaire Nietzsche, voir l'excellente entrée " Europe (Europa) " par Alexandre Dupeyrix, cc. 319a-323b.

Selon Thomas Mann, la croyance à l'avenir de l'Europe était associée à la pensée de Nietzsche. Nietzsche était plutôt anti-allemand, opposé au nationalisme consécutif à l'unification de l'Allemagne par Bismarck en 1871.
" chez les Allemands d'aujourd'hui tantôt la bêtise antifrançaise, tantôt la bêtise antisémite, ou antipolonaise " (PBM, 1886, VIII, § 251).  
" l'étroitesse et la vanité nationales, le principe énergique mais borné : " Deutschland, Deutschland über alles " (GM, 1887, III, § 26)  
" Nous n'aimons pas l'humanité ; mais d'autre part nous sommes loin d'être assez " allemand ", au sens que l'on donne communément aujourd'hui au mot "allemand", pour prendre le parti du nationalisme et de la haine raciale " (Gai Savoir, 1887, V, § 377)  
" Quelle bénédiction est un Juif parmi du bétail allemand !... " (FP, 1888)

Fragments posthumes, 1876,

U II 5c, octobre-décembre 1876 : [74] : Ils appellent l’union des gouvernements allemands en un seul État une « grande idée ». C’est le même type d’hommes qui s’enthousiasmera un jour pour les États-Unis d’Europe: c’est l’idée « encore plus grande ».
[75]: c’est la diversité des langues qui empêche surtout de voir ce qui se passe en réalité – la disparition des traits nationaux et la création de l’homme européen.


Humain, trop humain. Un livre pour les esprits libres (1878),

V " Caractères de haute et de basse civilisation ", § 265 : La raison à l’école [Die Vernunft in der Schule]. C’est la raison à l’école qui a fait de l’Europe l’Europe : au Moyen-Âge elle était sur le chemin de redevenir une province et une annexe de l’Asie, – et donc de perdre le sens de la science dont elle était redevable aux Grecs.

VIII "Coup d'œil sur l'État ", § 475 : L’homme européen et la destruction des nations. : " Dès lors qu'il ne s'agit plus du maintien des nations, mais de la production d'une race européenne mêlée et aussi forte que possible, le Juif en est un élément aussi utilisable et souhaitable que n'importe quel autre vestige national. [...] Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l'Occident, c'est le judaïsme qui a essentiellement contribué à l'occidentaliser derechef et sans trêve : ce qui équivaut en un certain sens à faire de la mission et de l’histoire de l’Europe la continuation de celles de la Grèce.




Fragments posthumes, 1878-1879,


N III 4, automne 1878 : 33[9] : « Qu'est-ce donc que l'Europe ? — La civilisation grecque, développée à partir d'éléments thraces, phéniciens, l'hellénisme, le philhellénisme des Romains, leur Empire mondial, chrétien (le christianisme dépositaire d'éléments antiques, de ces éléments finissent par sortir les germes scientifiques, le philhellénisme devient un corpus de philosophie) : jusqu'où il est cru en la science, s'étend maintenant l'Europe. On a éliminé la Romanité, estompé le christianisme. » [Was ist denn Europa? — Griechische Cultur aus thrakischen phönizischen Elementen gewachsen, Hellenismus Philhellenismus der Römer, ihr Weltreich christlich, das Christenthum Träger antiker Elemente, von diesen Elementen gehen endlich die wissenschaftlichen Keime auf, aus dem Philhellenismus wird ein Philosophenthum : so weit an die Wissenschaft geglaubt, geht jetzt Europa. Das Römerthum wurde ausgeschieden, das Christenthum abgeblaßt.]

N IV 5, septembre-novembre 1879 : 47[2] : « Fous que nous sommes ! Penser à de telles choses quand l'Europe se divise en deux groupes militaires de plus en plus bardés de fer (ici et là) en apparence pour empêcher ainsi les guerres générales en Europe, mais avec ce résultat probable que — » [Narren, die wir sind! An solche Dinge zu denken, wo Europa in zwei militärische über und über in Erz starrende Gruppen auseinandertritt (hier und dort) anscheinend, um damit die gesammt-europäischen Kriege zu verhüten, mit dem vermutlichen Erfolge aber, daß —]


Opinions et sentences mêlées, 1879,

§ 223. Où il faut aller en voyage. : Là où l'homme s'est dévêtu de l'habit de l'Europe ou bien ne l'a pas encore revêtu


Le Voyageur et son ombre, 1879,

§ 87 : Apprendre à bien écrire. " Tout homme animé de bons sentiments européens doit maintenant apprendre à écrire bien et toujours mieux : il faut en passer par là, quand bien même on serait né en Allemagne où l'on traite le mal écrire en privilège national. Mais mieux écrire, c'est à la fois mieux penser ; trouver toujours quelque chose qui vaut d'être communiqué et savoir le communiquer vraiment ; se prêter à être traduit dans la langue des voisins ; se rendre accessible à l'intelligence des étrangers qui apprennent notre langue ; œuvrer en sorte que tout bien devienne un bien collectif, que tout soit à la disposition des hommes libres ; enfin, préparer, tout lointain qu'il est encore, cet état de choses où les bons Européens recevront, mûre à point, leur grande mission, la direction et la garde de la civilisation terrestre toute entière. "  [jenen jetzt noch so fernen Zustand der Dinge vorbereiten, wo den guten Europäern ihre grosse Aufgabe in die Hände fällt: die Leitung und Ueberwachung der gesammten Erdcultur.]
— Qui prône le contraire, ne pas se soucier de bien écrire et de bien lire – ces deux vertus croissent et diminuent ensemble – montre en fait aux peuples un chemin pour arriver à être encore plus nationalistes : il aggrave la maladie de ce siècle et est ennemis des bons Européens, ennemi des libres esprits."

§ 125 : Y a-t-il des « classiques » allemands ?
« Les classiques ne sont pas les implantateurs des vertus intellectuelles et littéraires, mais bien ceux qui les parachèvent, hautes et extrêmes lueurs qui planent encore au dessus des peuples quand ceux-ci périssent ; car ils sont plus légers, plus libres, plus purs qu'eux. Un haut niveau d'humanité sera possible quand l'Europe des peuples sera un sombre passé oublié, mais que l'Europe vivra encore dans trente livres très anciens et jamais oubliés : dans les classiques. »
[Classiker sind nicht Anpflanzer von intellectuellen und litterarischen Tugenden, sondern Vollender und höchste Lichtspitzen derselben, welche über den Völkern stehen bleiben, wenn diese selber zu Grunde gehen : denn sie sind leichter, freier, reiner als sie. Es ist ein hoher Zustand der Menschheit möglich, wo das Europa der Völker eine dunkle Vergessenheit ist, wo Europa aber noch in dreissig sehr alten, nie veralteten Büchern lebt : in den Classikern.]

§ 215. Mode et moderne. Certaines villes et régions d'Europe pensent et inventent pour toutes les autres en matière d'habillement.
« Ici, où les concepts " moderne " et " européen " sont presque équivalents, on entend par Europe beaucoup plus de territoires que n'en comprend l'Europe géographique, cette petite presqu'île de l'Asie : l'Amérique surtout en fait partie, en ce qu'elle est justement fille de notre civilisation. D'un autre côté, ce n'est pas toute l'Europe qu'englobe le concept de civilisation " européenne ", mais seulement ces peuples et parties de peuples qui ont leur passé commun dans l'hellénisme, la romanité, le judaïsme et le christianisme. » [Hier, wo die Begriffe „modern“ und „europäisch“ fast gleich gesetzt sind, wird unter Europa viel mehr an Länderstrecken verstanden, als das geographische Europa, die kleine Halbinsel Asien’s, umfasst: namentlich gehört Amerika hinzu, soweit es eben das Tochterland unserer Cultur ist. Andererseits fällt nicht einmal ganz Europa unter den Cultur-Begriff „Europa“; sondern nur alle jene Völker und Völkertheile, welche im Griechen-, Römer-, Juden- und Christenthum ihre gemeinsame Vergangenheit haben.]

§ 216. La "vertu allemande". (Rousseau, Helvétius).

§ 275. « Le temps des constructions cyclopéennes.
On n'arrêtera pas la démocratisation de l'Europe ; qui lui résiste a justement besoin pour cela des moyens que l'idée démocratique fut la première à mettre entre les mains de tout le monde, et rend ces moyens eux-mêmes plus maniables et efficients ; et les adversaires les plus radicaux de la démocratie (je veux dire les esprits révolutionnaires) ne semblent être là que pour pousser de plus en plus rapidement, par la crainte qu'ils suscitent, les différents partis dans la voie démocratique. [...] Il semble que la démocratisation de l'Europe soit un maillon dans la chaîne de ces prodigieuses mesures prophylactiques qui sont l'idée des temps modernes et par lesquelles nous nous opposons au Moyen-Âge. »

§ 292. « Victoire de la démocratie.
[...] Le résultat pratique de cette démocratisation envahissante sera tout d'abord une union européenne des peuples, dans laquelle chaque peuple individuel, entre ses frontières fixées selon des règles géographiques d'utilité, aura la position et les droits particuliers d'un canton : on ne comptera plus guère en l'occurrence avec les souvenirs historiques des peuples tels qu'ils étaient jusqu'àlors, parce que le sentiment plein de piété pour ces souvenirs sera radicalement extirpé sous le gouvernement du principe démocratique, adonné aux nouveautés et aux expériences. [Das praktische Ergebniss dieser um sich greifenden Demokratisirung wird zunächst ein europäischer Völkerbund sein, in welchem jedes einzelne Volk, nach geographischen Zweckmässigkeiten abgegränzt, die Stellung eines Cantons und dessen Sonderrechte innehat: mit den historischen Erinnerungen der bisherigen Völker wird dabei wenig noch gerechnet werden, weil der pietätvolle Sinn für dieselben unter der neuerungssüchtigen und versuchslüsternen Herrschaft des demokratischen Princips allmählich von Grund aus entwurzelt wird.] »


Fragments posthumes, 1880,
N V 1, début 1880 : l'Europe a adopté la moralité juive et la tient pour meilleure, plus haute, mieux adaptée aux mœurs polies et aux connaissances de notre époque que les morales arabe, grecque, hindoue, chinoise.


Aurore Pensées sur les préjugés moraux, 1881,

I, § 60. Tout esprit finit par devenir physiquement visible. : " Le christianisme [...] a donné de l'esprit à l'humanité européenne et ne lui a pas enseigné une subtilité exclusivement théologique. "
§ 88. Luther, le grand bienfaiteur. : Voie ouverte en Europe à une vita contemplativa non chrétienne.
§ 96 : " In hoc signo vinces " : " Aussi avancée que soit l'Europe dans d'autres domaines : sur le plan religieux elle n'a pas encore atteint la naïveté libérale des anciens brahmanes. [...] Il y a bien aujourd'hui dix à vingt millions d'hommes parmi les différents peuples d'Europe qui " ne croient plus en Dieu "", — est-ce trop demander qu'ils se fassent signe ?

II, § 132. Les derniers échos du christianisme dans le monde. : « Modification la plus universelle à laquelle le christianisme soit parvenu en Europe [l'homme moral] »

III, § 190 : « Lorsque les Allemands commencèrent à devenir intéressants pour les autres peuples d'Europe — ce n'est pas si loin — ce fut à la faveur d'une culture [Bildung] qu'ils ne possèdent plus aujourd'hui, dont ils se sont même délestés avec un emportement aveugle, comme s'il s'était agi d'une maladie [...] volonté délibérée de tout voir en beau [der Absicht auf ein Schöner-sehen-wollen in Bezug auf Alles (Charaktere, Leidenschaften, Zeiten, Sitten)] [...] idéalisme tendre, rempli de bonnes intentions [ein weicher, gutartiger, silbern glitzernder Idealismus»
§ 205. Du peuple d'Israël. : « Il ne leur reste plus [aux juifs européens] qu'à devenir les maîtres de l'Europe ou à perdre l'Europe comme ils ont perdu autrefois, il y a bien longtemps, l'Égypte où ils s'étaient placés dans une alternative semblable. [es bleibt ihnen nur noch übrig, entweder die Herren Europa's zu werden oder Europa zu verlieren, so wie sie einst vor langen Zeiten Aegypten verloren, wo sie sich vor ein ähnliches Entweder-Oder gestellt hatten.] [...] La façon dont ils honorent leurs parents et leurs enfants, la raison qui préside à leurs mariages et à leurs habitudes matrimoniales les distinguent entre tous les Européens. [Die Art, wie sie ihre Väter und ihre Kinder ehren, die Vernunft ihrer Ehen und Ehesitten zeichnet sie unter allen Europäern aus.] »
§ 206. L'impossible classe. : « La vieille Europe actuellement surpeuplée et repliée sur elle-même [das alte, jetzt übervölkerte und in sich brütende Europa!] »

IV, § 271. L'humeur de fête. :  « Pour les hommes, précisément, qui aspirent le plus ardemment à la puissance, il est indescriptiblement agréable de se sentir subjugués !   [...] Je décris le bonheur tel que je me l'imagine dans notre actuelle société d'Europe et d'Amérique, à la fois exténuée et assoiffée de puissance. »
§ 272. La purification de la race [Die Reinigung der Rasse]. : " Les Grecs nous offrent le modèle d’une race et d’une civilisation devenues pures : espérons qu’un jour il se constituera aussi une race et une culture [Cultur] européennes pures. "

V, § 534 : « La dernière tentative de modification importante des appréciations de valeur , dans le domaine de la politique, — la " Grande Révolution " — ne fut rien de plus qu'un charlatanisme pathétique et sanglant qui, par des crises soudaines, sut donner à la crédule Europe l'espoir d'une guérison soudaine — rendant ainsi jusqu'à nos jours tous les malades politiques impatients et dangereux. —
§ 554. Progression. : « Quand on vante le progrès, on vante seulement le mouvement [...] la mobile Europe où le mouvement est " chose entendue "  »


Fragment posthume, 1881,
M III 4a, automne 1881 : 15[66] : dans l’ensemble la moralité de l’Europe est juive. [Jüdisch ist im Ganzen die Moralität Europas — eine tiefe Fremdheit [étrangeté] trennt uns immer noch von den Griechen.]


Le Gai Savoir, 1882 (1887 pour la préface et le cinquième livre),

V, " Nous, sans peur "
, § 343. Ce que signifie notre gaieté d'esprit. : Le plus grand événement récent — que « Dieu est mort », que la croyance au Dieu chrétien est tombée en discrédit — commence déjà à étendre son ombre sur l’Europe.

§ 362 : Notre croyance en une virilisation de l’Europe. Napoléon voulait une seule Europe, en tant que maîtresse de la Terre.

§ 377. Nous, sans Patrie. " Il ne manque pas, parmi les Européens d'aujourd'hui, d'hommes qui ont le droit de se qualifier de sans-patrie en un sens qui distingue et honore
une petite politique [...] Ne doit-elle pas de toute nécessité vouloir l'éternisation du fractionnement de l'Europe en petits États ?
peu tentés de prendre place à cette auto-admiration raciale et cette impudeur mensongère dont on fait aujourd'hui étalage en Allemagne
Nous sommes de bons Européens, les héritiers de l'Europe, les héritiers riches, comblés, mais aussi surabondamment chargés d'obligations de millénaires d'esprit européen"

§ 380. Le " voyageur " parle. : " Europe " entendue comme une somme de jugements de valeurs qui commandent et qui sont passés en nous pour devenir chair et sang. [eine Summe von kommandirenden Werthurtheilen verstanden, welche uns in Fleisch und Blut übergegangen sind.]


Fragments posthumes, 1884-1885,

W I 1, printemps 1884 : [112] : La France en tête pour la culture, signe de la décadence de l’Europe. La Russie doit devenir maîtresse de l’Europe et de l’Asie — elle doit coloniser et gagner la Chine et l’Inde. L’Europe comme la Grèce sous la domination de Rome.
Comprendre l’Europe donc comme centre de culture […] à un niveau supérieur il y a déjà une dépendance mutuelle qui continue. […] Tout tend vers une synthèse du passé européen se réalisant dans des TYPES d’esprit de très haut niveau.
Mais si l’Europe tombe aux mains de la populace, alors c’en est fini de la culture européenne !


W I 3a, mai-juillet 1885 : 35[9] : " Ces bons Européens que nous sommes : qu'est-ce qui nous distingue des hommes de patrie ? Premièrement, nous sommes athées et immoralistes, mais dans un premier temps nous soutenons les religions et les morales de l'instinct grégaire : elles préparent en effet un type d'homme qui doit un jour tomber entre nos mains, qui nécessairement réclamera notre emprise. "[Diese guten Europäer, die wir sind; was zeichnet uns vor dem M der Vaterländer aus?
Erstens: wir sind Atheisten und Immoralisten, aber wir unterstützen zunächst die Religionen und Moralen des Heerden-Instinktes: mit ihnen nämlich wird eine Art Mensch vorbereitet, die einmal in unsere Hände fallen muß, die nach unserer Hand begehren muß.]


W I 6a, juin-juillet 1885 : 37[9] : " ce qui m'importe — car c'est ce que je vois se préparer lentement et comme avec hésitation — c'est l'Europe unie. " [was mich angeht — denn ich sehe es langsam und zögernd sich vorbereiten — das ist das Eine Europa.]
" (L’argent à lui seul obligera l’Europe, tôt ou tard, à se fondre en une seule puissance). " [(Das Geld allein schon zwingt Europa, irgendwann sich zu Einer Macht zusammen zu ballen.)]


Essai d'autocritique, août 1886,


§ 1 : " Le pessimisme est-il nécessairement le signe du déclin, de la décadence, de la faillite des instincts lassés et affaiblis ? Comme ce fut le cas pour les Hindous ; comme il semble, selon toute apparence, que cela soit pour nous autres, humains "modernes" et Européens ? " [Ist Pessimismus nothwendig das Zeichen des Niedergangs, Verfalls, des Missrathenseins, der ermüdeten und geschwächten Instinkte? — wie er es bei den Indern war, wie er es, allem Anschein nach, bei uns, den „modernen“ Menschen und Europäern ist?]



Par-delà Bien et Mal, septembre 1886,


Préface : « la doctrine du Védanta en Asie, le platonisme en Europe [die Vedanta-Lehre in Asien, der Platonismus in Europa] [...] le combat contre Platon, ou pour parler en termes plus compréhensibles et accessibles au "peuple", le combat contre l'oppression millénaire de l'Église chrétienne — car le christianisme est un platonisme [invention de l'esprit pur et du Bien en soi] pour le "peuple" — a produit en Europe une magnifique tension de l'esprit, comme il n'y en eu encore jamais dans le monde : avec un arc à ce point bandé on peut désormais viser les cibles les plus lointaines. Il est vrai que l'Européen ressent cette tension comme un état de détresse, et l'on compte déjà deux tentatives de grande envergure pour détendre l'arc : d'abord le jésuitisme, ensuite les Lumières démocratiques, — lesquelles, grâce à la liberté de la presse et à la lecture des journaux, pourraient bien aboutir en fait à ce que l'esprit ne se sente plus si aisément lui-même comme une "détresse". [...] Nous qui ne sommes ni jésuites ni démocrates, ni même assez Allemands, nous, bons Européens et libres, très libres esprits, — nous avons encore toute la détresse de l'esprit et la pleine tension de son arc. Et peut-être aussi la flèche, la tâche, et qui sait ? Le but... » [der Kampf gegen Plato, oder, um es verständlicher und für’s „Volk“ zu sagen, der Kampf gegen den christlich-kirchlichen Druck von Jahrtausenden — denn Christenthum ist Platonismus für’s „Volk“ — hat in Europa eine prachtvolle Spannung des Geistes geschaffen, wie sie auf Erden noch nicht da war: mit einem so gespannten Bogen kann man nunmehr nach den fernsten Zielen schiessen. Freilich, der europäische Mensch empfindet diese Spannung als Nothstand; und es ist schon zwei Mal im grossen Stile versucht worden, den Bogen abzuspannen, einmal durch den Jesuitismus, zum zweiten Mal durch die demokratische Aufklärung: — als welche mit Hülfe der Pressfreiheit und des Zeitunglesens es in der That erreichen dürfte, dass der Geist sich selbst nicht mehr so leicht als „Noth“ empfindet! [...] wir, die wir weder Jesuiten, noch Demokraten, noch selbst Deutsche genug sind, wir guten Europäer und freien, sehr freien Geister — wir haben sie noch, die ganze Noth des Geistes und die ganze Spannung seines Bogens! Und vielleicht auch den Pfeil, die Aufgabe, wer weiss? das Ziel.....]

II "L'esprit libre", § 38 : « Comme il en advint encore récemment, en plein siècle des Lumières, de la Révolution française, cette farce sinistre et superflue si on la regarde de près, mais que les nobles et enthousiastes spectateurs de l’Europe entière, qui la suivirent si longuement et si passionnément de loin, interprétèrent au gré de leurs indignations ou de leurs enthousiasmes jusqu’à ce que le texte disparût sous l’interprétation, de même il se pourrait qu’une noble postérité travestît encore une fois le sens de tout le passé et par là en rendit peut-être la vue supportable. – Ou plutôt, n’est-ce pas déjà chose faite ? Ne fûmes-nous pas nous-mêmes cette « noble postérité » ? Et ce passé, dans la mesure où nous sommes conscients d’un tel phénomène, n’est-il pas du même coup aboli ? »

V "Contribution à l'histoire naturelle de la morale", § 200 : « ce premier Européen qui réponde à mon goût, le Hohenstaufen Frédéric II » [jenen ersten Europäer nach meinem Geschmack, den Hohenstaufen Friedrich den Zweiten]
§ 202 : " La morale est aujourd'hui en Europe la morale de l'animal de troupeau " [Moral ist heute in Europa Heerdenthier-Moral]

VI "Nous les savants",
§ 208 : « La maladie de la volonté est inégalement répandue en Europe : elle se manifeste le plus fortement et le plus diversement là où la civilisation s'est implantée depuis le plus grand nombre de siècles ; elle diminue dans la mesure où le "barbare" fait encore - ou de nouveau - valoir son droit sous le vêtement flottant de la culture occidentale. C'est ainsi que la volonté est le plus gravement malade dans la France actuelle, comme on peut aussi bien l'inférer que le constater.»

VIII "Peuples et patries",
§ 241 : « Nous, " bons Européens ", nous avons aussi des heures de patriotisme, des moments où nous nous permettons un plongeon, une rechute dans les vieilles amours et leurs étroits horizons — je viens d'en donner un exemple [§ 240 sur Wagner] —, nos heures d'exhaltations nationales et de démangeaisons patriotiques où nous nous laissons submerger par toute espèce de sentiments ataviques. Il se peut que des esprits plus lourds que les nôtres restent plus longtemps que nous sous l'empire de ces émotions et que là où il nous suffit de quelques heures pour triompher de ces sentiments ils en viennent à bout les uns après six mois, les autres après la moitié d'une vie humaine, selon la rapidité et la vigueur de leur digestion, de leut " métabolisme ". Je peux même m'imaginer des races obtuses et lentes auxquelles, même dans notre rapide Europe, il faudrait des demi-siècles entiers pour surmonter ces crises ataviques de patriotisme et d'attachement à la glèbe, et revenir à la raison, je veux dire au " bon Européanisme "  » [Wir „guten Europäer“: auch wir haben Stunden, wo wir uns eine herzhafte Vaterländerei, einen Plumps und Rückfall in alte Lieben und Engen gestatten — ich gab eben eine Probe davon —, Stunden nationaler Wallungen, patriotischer Beklemmungen und allerhand anderer alterthümlicher Gefühls-Überschwemmungen. Schwerfälligere Geister, als wir sind, mögen mit dem, was sich bei uns auf Stunden beschränkt und in Stunden zu Ende spielt, erst in längeren Zeiträumen fertig werden, in halben Jahren die Einen, in halben Menschenleben die Anderen, je nach der Schnelligkeit und Kraft, mit der sie verdauen und ihre „Stoffe wechseln“. Ja, ich könnte mir dumpfe zögernde Rassen denken, welche auch in unserm geschwinden Europa halbe Jahrhunderte nöthig hätten, um solche atavistische Anfälle von Vaterländerei und Schollenkleberei zu überwinden und wieder zur Vernunft, will sagen zum „guten Europäerthum“ zurückzukehren.]

VIII "Peuples et patries", § 242 : « Qu'on nomme "civilisation" ou "humanisation" ou "progrès" ce que l'on tient maintenant pour la marque distinctive des Européens ; que, recourant à un terme politique qui n'implique ni louange ni blâme, on nomme simplement cette évolution le mouvement démocratique de l'Europe, on voit se dérouler, derrière les phénomènes moraux et politiques exprimées par ces formules, un immense processus physiologique qui ne cesse de gagner en ampleur : les Européens se ressemblent toujours davantage, ils s'émancipent toujours plus des conditions qui font naître des races liées au climat et aux classes sociales, ils s'affranchissent dans une mesure accrue de tout milieu déterminé, générateur de besoins identiques, pour l'âme et le corps, durant le cours des siècles ; ils donnent naissance peu à peu à un type d'humanité essentiellement supranationale et nomade qui, pour employer un terme de physiologie, possède au plus haut degré et comme un trait distinctif le don et le pouvoir de s'adapter. Ce processus d'européanisation [Dieser Prozess des werdenden Europäers], dont le rythme sera peut-être ralenti par d'importantes régressions, mais qui de ce fait même croîtra peut-être en violence et en profondeur — les furieuses poussées de "sentiment nationale" qui sévissent encore font partie de ces régressions, de même que la montée de l'anarchisme —, ce processus aboutira vraisemblablement à des résultats que ses naïfs promoteurs et ses thuriféraires, les apôtres des "idées modernes", étaient très loin d'escompter. […] alors que la démocratisation de l'Europe engendrera un type d'hommes préparés à l'esclavage au sens le plus raffiné du mot, l'homme fort, qui représente le cas isolé et exceptionnel, devra pour ne pas avorter être plus fort et mieux doué qu'il ne l'a peut-être jamais été, — et ceci grâce à une éducation sans préjugés, grâce à la prodigieuse diversité de son expérience, de ses talents et de ses masques. Je veux dire : que la démocratisation de l’Europe est en même temps, et sans qu’on le veuille, une école de tyrans, — ce mot étant pris dans toutes ses acceptions, y compris la plus spirituelle. » [Ich wollte sagen : die Demokratisirung Europa’s ist zugleich eine unfreiwillige Veranstaltung zur Züchtung von Tyrannen, — das Wort in jedem Sinne verstanden, auch im geistigsten.]

VIII "Peuples et patries", § 243 : « J'apprends avec plaisir que notre Soleil se rapproche d'un mouvement rapide de la constellation d'Hercule ; et j'espère que sur cette Terre l'homme fait tout comme le Soleil. Nous les premiers, nous bons Européens— » [Ich höre mit Vergnügen, dass unsre Sonne in rascher Bewegung gegen das Sternbild des Herkules hin begriffen ist: und ich hoffe, dass der Mensch auf dieser Erde es darin der Sonne gleich thut. Und wir voran, wir guten Europäer! —]

§ 245 : Rousseau

VIII "Peuples et patries", § 250 : Ce que l'Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de choses, bonnes et mauvaises [...] le grand style dans la morale, l'horreur et la majesté des exigences infinies, des significations infinies, tout le romantisme sublime des problèmes moraux [...].

VIII "Peuples et patries", § 251 : « les Juifs constituent sans aucun doute la race la plus forte, la plus résistante et la plus pure qui existe actuellement en Europe [...] Un penseur qui prend à cœur l'avenir de l'Europe devra tenir compte dans ses plans aussi bien de Juifs que des Russes, qui désormais sont probablement les deux facteurs qui entreront le plus certainement en jeu dans le grand conflit des forces. [...] Pour le moment, ce qu'ils veulent et souhaitent, et même avec une certaine insistance, c'est d'être absorbés par l'Europe, ils brûlent de se fixer enfin quelque part, d'y être acceptés et considérés, de mettre un terme à leur nomadisme de "Juifs errants". On ferait bien de prendre conscience et de tenir compte d'une telle aspiration, où s'exprime peut-être déjà une certaine atténuation des instincts judaïques ; c'est pourquoi il serait peut-être utile et juste d'expulser du pays les braillards antisémites. Avec précaution, en opérant un choix, un peu comme procède la noblesse anglaise.[...] je viens de toucher à ce qui me tient à cœur , au "problème européen" tel que je l'entends, à la sélection d'une caste nouvelle appelée à dominer l'Europe. — »

VIII "Peuples et patries", § 256 : « L'aversion maladive, le fossé que le délire des nationalités a crées et crée encore entre les peuples d'Europe, les politiciens au regard myope et  aux décisions promptes qui se sont élevés à la faveur de cette aversion et qui ne soupçonnent pas à quel point leur politique de division constitue simplement un intermède, — tous ces facteurs et bien d'autres dont il n'est pas encore possible de parler aujourd'hui font qu'on ne veut pas voir ou qu'on interprète arbitrairement et mensongèrement les signes indubitables où se manifeste le désir d'unité de l'Europe.  Tous les hommes vastes et profonds de ce siècle aspirèrent au fond, dans le secret travail de leur âme, à préparer cette synthèse nouvelle et voulurent incarner, par anticipation, l'Européen de l'avenir. [...] Je songe à des hommes comme Napoléon, Goethe, Beethoven, Stendhal, Heinrich Heine, Schopenhauer ; » [Dank der krankhaften Entfremdung, welche der Nationalitäts-Wahnsinn zwischen die Völker Europa’s gelegt hat und noch legt, Dank ebenfalls den Politikern des kurzen Blicks und der raschen Hand, die heute mit seiner Hülfe obenauf sind und gar nicht ahnen, wie sehr die auseinanderlösende Politik, welche sie treiben, nothwendig nur Zwischenakts-Politik sein kann, — Dank Alledem und manchem heute ganz Unaussprechbaren werden jetzt die unzweideutigsten Anzeichen übersehn oder willkürlich und lügenhaft umgedeutet, in denen sich ausspricht, dass Europa Eins werden will. Bei allen tieferen und umfänglicheren Menschen dieses Jahrhunderts war es die eigentliche Gesammt-Richtung in der geheimnissvollen Arbeit ihrer Seele, den Weg zu jener neuen Synthesis vorzubereiten und versuchsweise den Europäer der Zukunft vorwegzunehmen [...] Ich denke an Menschen wie Napoleon, Goethe, Beethoven, Stendhal, Heinrich Heine, Schopenhauer: man verarge mir es nicht, wenn ich auch Richard Wagner zu ihnen rechne,]

IX " Qu'est-ce qui est aristocratique ? ", § 260 : « L'amour-passion, notre spécialité européenne, doit être nécessairement d'origine noble : comme on sait, son invention remonte aux chevaliers-poètes provençaux, à ces hommes magnifiques et inventifs qui ont créé le "gai saber" et à qui l'Europe doit tant de choses, à qui elle doit presque son existence ... » [— Hieraus lässt sich ohne Weiteres verstehn, warum die Liebe als Passion — es ist unsre europäische Spezialität — schlechterdings vornehmer Abkunft sein muss: bekanntlich gehört ihre Erfindung den provençalischen Ritter-Dichtern zu, jenen prachtvollen erfinderischen Menschen des „gai saber“, denen Europa so Vieles und beinahe sich selbst verdankt. —]


La Généalogie de la morale ,1887,


I " "Bon et méchant", "Bon et mauvais" ", § 12 : " Le rapetissement et le nivellement de l'homme européen sont notre plus grand danger, car ce spectacle fatigue... Aujourd'hui, nous ne voyons rien qui veuille devenir plus grand, nous pressentons que tout va s'abaissant, s'abaissant toujours, devient plus mince, plus inoffensif, plus prudent, plus médiocre, plus insignifiant, plus chinois, plus chrétien — l'homme, il n'y a pas de doute, devient toujours " meilleur "... Tel est le funeste destin de l'Europe — ayant cessé de craindre l'homme, nous avons du même coup cessé de l'aimer, de le vénérer, d'espérer en lui et même de le vouloir. Désormais le spectacle qu'offre l'homme fatigue — qu'est-ce aujourd'hui que le nihilisme, sinon cela ?... Nous sommes fatigués de l'homme... [die Verkleinerung und Ausgleichung des europäischen Menschen birgt unsre grösste Gefahr, denn dieser Anblick macht müde… Wir sehen heute Nichts, das grösser werden will, wir ahnen, dass es immer noch abwärts, abwärts geht, in’s Dünnere, Gutmüthigere, Klügere, Behaglichere, Mittelmässigere, Gleichgültigere, Chinesischere, Christlichere — der Mensch, es ist kein Zweifel, wird immer „besser“… Hier eben liegt das Verhängniss Europa’s — mit der Furcht vor dem Menschen haben wir auch die Liebe zu ihm, die Ehrfurcht vor ihm, die Hoffnung auf ihn, ja den Willen zu ihm eingebüsst. Der Anblick des Menschen macht nunmehr müde — was ist heute Nihilismus, wenn er nicht das ist?… Wir sind des Menschen müde…]


III " Que signifient les idéaux ascétiques ? ", § 21 : "Je ne vois pas que l’on puisse rien faire entrer d'autre en ligne de compte qui ait eu un effet aussi destructeur sur la santé et la robustesse des races, notamment chez les Européens, que cet idéal [l’idéal ascétique] ; on peut l’appeler sans exagérer la véritable catastrophe de l’histoire de la santé de l’homme européen. Tout au plus pourrait-on comparer son influence à l'influence spécifiquement germanique : je veux dire l'empoisonnement de l'Europe par l'alcool, qui jusqu'à présent est allée de pair avec l'hégémonie politique et raciale des Germains (là où ils ont inoculé leur sang, ils ont inoculé aussi leurs vices)." [Ich wüsste kaum noch etwas Anderes geltend zu machen, was dermaassen zerstörerisch der Gesundheit und Rassen-Kräftigkeit, namentlich der Europäer, zugesetzt hat als dies Ideal; man darf es ohne alle Übertreibung das eigentliche Verhängniss in der Gesundheitsgeschichte des europäischen Menschen nennen. Höchstens, dass seinem Einflusse noch der spezifisch-germanische Einfluss gleichzusetzen wäre: ich meine die Alkohol-Vergiftung Europa’s, welche streng mit dem politischen und Rassen-Übergewicht der Germanen bisher Schritt gehalten hat (— wo sie ihr Blut einimpften, impften sie auch ihr Laster ein). — Zudritt in der Reihe wäre die Syphilis zu nennen, — magno sed proxima intervallo.


Le Crépuscule des Idoles, 1888,
Divagations d'un "inactuel" :

§ 39 : " Si cette volonté [de tradition, d'autorité, de responsabilité, de solidarité] existe, c'est quelque chose comme l'Imperium Romanum qui se fonde, ou bien comme la Russie, la seule puissance qui ait actuellement la durée dans le corps, la seule qui puisse attendre, qui puisse encore promettre quelque chose. — La Russie est l'antithèse des piteux particularisme et nervosité européens, ce qui, avec la fondation du " Reich " allemand, est entré dans une phase critique... L'Occident tout entier a perdu ces instincts d'où naissent des institutions, d'où naît un avenir : rien qui aille plus à rebours de son " esprit moderne ". " [Ist dieser Wille [zur Tradition, zur Autorität, zur Verantwortlichkeit, zur Solidarität] da, so gründet sich Etwas wie das imperium Romanum: oder wie Russland, die einzige Macht, die heute Dauer im Leibe hat, die warten kann, die Etwas noch versprechen kann, — Russland der Gegensatz-Begriff zu der erbärmlichen europäischen Kleinstaaterei und Nervosität, die mit der Gründung des deutschen Reichs in einen kritischen Zustand eingetreten ist… Der ganze Westen hat jene Instinkte nicht mehr, aus denen Institutionen wachsen, aus denen Zukunft wächst: seinem „modernen Geiste“ geht vielleicht Nichts so sehr wider den Strich.]



L'Antéchrist, 1888,


§ 4 : " Le « progrès » n'est qu'une idée moderne, c'est-à-dire une idée fausse. L'Européen d'aujourd'hui reste, en valeur, bien au dessous de l'Européen de la Renaissance. Poursuivre son évolution, cela ne veut nullement dire nécessairement monter, s'intensifier, prendre des forces. " [Der „Fortschritt“ ist bloss eine moderne Idee, das heisst eine falsche Idee. Der Europäer von Heute bleibt, in seinem Werthe tief unter dem Europäer der Renaissance; Fortentwicklung ist schlechterdings nicht mit irgend welcher Nothwendigkeit Erhöhung, Steigerung, Verstärkung.]



INDEX NIETZSCHE (4/16) : LES SOCIALISTES
6/16 : LA CONNAISSANCE, LES SCIENCES
13 : LA RÉVOLUTION FRANÇAISE